Dont puis bien en chaiere lire. 13405.
Ne fait à foïr, n'a despire
Tout ce qui est en grant aage;
Là trueve-l'en sens et usage.
Ce a-l'en esprové de maint,
Qu'au mains en la fin lor remaint
Usage et sens por le chaté,
Combien qu'il l'aient achaté.
Et puis que j'ai sens et usage,
Que ge n'ai pas sans grant domage,
Maint vaillant homme ai décéu,
Quant en mes laz le ting chéu[55]:
Mès ains fui par mains decéuë,
Que ge m'en fusse aparcéuë.
Ce fu trop tart, lasse dolente!
J'iere jà hors de ma jovente;
Mes huis qui jà sovent ovroit
(Car par nuit et par jor ovroit),
Se tient adés près du lintier:
Nus n'i vint hui, nus n'i vint hier,
Pensoie-ge, lasse chétive!
En tristor estuet que ge vive;
De duel me dust li cuers partir.
Lors m'en voil du païs partir,
Quant vi mon huis en tel repos,
Et ge méismes me repos[56].
Car ne poi la honte endurer.
Comment péusse-ge durer,
Quand cil jolis valez venoient,
Qui jà si chiere me tenoient,
Qu'il ne s'en pooient lasser,
Et ges véoie trespasser,
Qui me regardoient de coste,
Et jadis furent mi chier hoste?
[p.205]
Dont pourrais professer en chaire. 13531.
Fi du grand âge on ne doit faire
Ni le fuir, et c'est encor là
Qu'usage et sens on trouvera.
Car maints ont prouvé sans conteste
Qu'au moins en la fin il leur reste
Usage et sens pour leur argent,
L'eussent-ils payé tant et tant.
Et lorsque j'eus sens et usage,
Que n'ai pas eus sans grand dommage,
Maint vaillant homme j'ai déçu
Quand en mes lacs je le tins chu;
Mais aussi fus de maints déçue
Avant de m'en être aperçue.
Malheureuse, trop tard c'était!
Ma jeunesse déjà passait.
«Nuit et jour autrefois ouverte
Ma porte muette et déserte
Toujours se tient près du linteau,
Nul n'y vint hier ni tantôt,
Pensais-je, hélas, pauvre chétive,
En tristesse il faut que je vive!»
De deuil fendre mon cœur sentis
Et voulus quitter le pays
Quand vis ma porte ainsi proscrite.
A me cacher j'en fus réduite,
Ne pouvant ma honte endurer.
Comment aurais-je pu durer
Quand ces gents varlets en la rue,
Qui m'avaient si chère tenue
Que point ne s'en pouvaient lasser,
Je voyais près de moi passer,
Me regarder leurs têtes hautes,
Qui jadis furent mes chers hôtes?
[p.206]
Lez moi s'en aloient saillant, 13439.
Sans moi prisier un ?f vaillant.
Neis cil qui jadis plus m'amoient,
Vielle ridée me clamoient,
Et pis disoit chacuns assés,
Ains qu'il s'en fust outre passés.
D'autre part, mes enfés gentis,
Nus, se trop n'iert bien ententis,
Ou grans duel essaie n'auroit,
Ne penseroit, ne ne sauroit
Quel dolor au cuer me tenoit,
Quant en passant me sovenoit
Des biaus diz, des dous aésiers,
Des douz déduiz, des douz besiers,
Et des très douces acolées
Qui s'en ierent sitost volées.
Volées! voire, et sans retor;
Miex me venist en une tor
Estre à tous jors emprisonnée,
Que d'avoir esté si-tost née.
Diex en quel soussi me mettoient
Li biaus dons qui failli m'estoient!
Et ce qui remès lor estoit,
En quel torment me remetoit!
Lasse! porquoi si-tost nasqui?
A qui m'en puis-ge plaindre; à qui,
Fors à vous, fiz que j'ai tant chier?
Ne m'en puis autrement venchier
Que par aprendre ma doctrine.
Por ce, biau fiz, vous endoctrine;
Et quant endoctrinés serés,
Des ribaudiaus me vengerés:
Car, se Diex plest, quant là vendra,
De cest sermon vous souvendra,
[p.207]
Ils passaient près moi sautillant 13565.
Sans me priser un œuf vaillant.
Ceux qui m'avaient le plus aimée
M'appelaient vieille déplumée,
Et pis disait chacun assé
Avant qu'il fût outrepassé.
D'autre part, cher enfant, personne,
Tant fût-il fin, ne vous étonne,
Si grands deuils aussi n'essayait,
Ne penserait ni ne saurait
Combien mon âme était blessée,
Quand revenait en ma pensée
Les doux plaisirs, les joyeux dits,
Les doux baisers, les doux déduits
Et les très-douces accolées
Qui se sont si vite envolées,
Si vite, hélas, et sans retour!
Mieux me vaudrait en une tour
Être à toujours emprisonnée
Que d'avoir été si tôt née.
En quels soucis, Dieu! me mettaient
Les beaux dons qui faillis m'étaient;
Mais ce que n'avais pu leur prendre
Combien plus faisait mon cœur fendre!
Pourquoi donc, las! sitôt naquis?
Ah, malheureuse que je suis!
Je n'ai plus aujourd'hui personne
Que vous, fils que j'affectionne,
A qui confier mes ennuis.
Me venger autrement ne puis
Qu'en vous enseignant ma doctrine.
Pour ce, beau fils, vous endoctrine,
Et quand endoctriné serez
Des libertins me vengerez.
[p.208]
Car sachiés que du retenir, 13473.
Si qu'il vous en puist sovenir,
Avés-vous moult grant avantage,
Par la raison de vostre aage.
Car Platon dist, c'est chose voire,
Que plus tenable est la mémoire
De ce qu'en aprent en enfance,
De quiconques soit la science.
Certes, chier fiz, tendre jovente,
Se ma jonesce fust presente
Si cum est la vostre orendroit,
Ne porroit estre escrite en droit
La venjance que g'en préisse
Par tous les leus où ge venisse
Ge féisse tant de merveilles,
Conques n'oïstes les pareilles,
Des ribaus qui si poi me prisent,
Et me ledengent et despisent,
Et si vilment lez moi s'en passent;
Et il et autres comparassent
Lor grant orgoil et lor despit,
Sans prendre en pitié ne respit:
Car, au sens que Diex m'a donné,
Si cum ge vous ai sermonné,
Savés en quel point ges méisse?
Tant les plumasse et tant préisse
Du lor de tort et de travers,
Que mengier les féisse as vers,
Et gesir tous nuz es fumiers;
Méismement ceus les premiers
Qui de plus loial cueur m'amassent,
Et plus volentiers se penassent
[p.209]
Car s'il plaît à Dieu que là vienne, 13599.
De ces sermons qu'il vous souvienne.
Car pour ma leçon retenir
Et n'en point perdre souvenir,
Vous avez moult grand avantage
En raison de votre jeune âge.
Car Platon autrefois disait
Que la mémoire mieux gardait
Ce que l'on apprend dans l'enfance
De quiconque soit la science.
Tendre jouvenceau, cher enfant,
Si tout comme vous maintenant
J'étais jeune et de grand mérite,
Ne pourrait être en code écrite
La vengeance que j'en prendrais.
Par tous les lieux où je viendrais,
Je ferais si grandes merveilles
Que n'en ouïtes les pareilles.
Les ribauds qui vont m'abaissant,
Me critiquant, me méprisant,
Qui près de moi si hautains passent,
Il faudrait que tous ils payassent
Leur grand orgueil, leur grand dépit,
Sans pitié comme sans répit.
Car usant de l'expérience
Qu'à Dieu je dois dans sa clémence,
Savez-vous où les réduirais?
A mon tour tant les plumerais,
Et puiserais en leur pécune
Avec tant d'ardeur et rancune,
Sans cesse à tort et à travers,
Que les ferais manger aux vers
Et coucher tout nus en l'ordure;
Et je serais d'autant plus dure
[p.210]
De moi servir et honorer. 13505.
Ne lor lessasse demorer
Vaillant ung ail, se ge péusse,
Que tout en ma borce n'éusse;
A povreté tous les méisse,
Et tous emprès moi les féisse
Par vive rage tripeter.
Mès riens n'i vaut le regreter;
Qui est alé, ne puet venir,
Jamès n'en porrai nul tenir:
Car tant ai ridée la face,
Qu'il n'ont garde de ma menace.
Pieça que bien le me disoient
Li ribaut qui me despisoient;
Si me pris à plorer des lores.
Par Diex! si me plest-il encores:
Quant ge m'i sui bien porpensée,
Moult me délite en ma pensée,
Et me resbaudissent li membre,
Quant de mon bon tens me remembre,
Et de la jolivete vie
Dont mes cuers a si grant envie.
Tout me rajovenist li cors
Quant g'i pense et quant gel' recors;
Tous les biens du monde me fait,
Quant me sovient de tout le fait,
Qu'au mains ai-ge ma joie éuë,
Combien qu'il m'aient décéuë.
Jone dame n'est pas oiseuse,
Quant el maine vie joieuse,
Méismement cele qui pense
D'aquerre à faire sa despense.
[p.211]
Qu'ils m'aimeraient loyalement 13633.
Et chercheraient plus ardemment
A me servir et à me plaire;
Et je voudrais tant et tant faire
Qu'un ail vaillant ne leur restât,
Que tout en ma bourse passât,
Que tous à pauvreté les misse
Et tretous après moi les fisse
De vive rage trépigner.
Mais de quoi sert le regretter?
J'ai tant de rides sur la face
Qu'ils se moquent de ma menace
Et n'en saurais aucun tenir;
Temps passé ne peut revenir.
Ces ribauds de qui suis honnie
M'avaient pourtant bien avertie!
Dès lors je pleurai mes amours,
Par Dieu, je les pleure toujours.
Quand je m'y suis bien porpensée,
Moult me délecte en ma pensée,
Tous mes membres tressaillir sens,
Quand il me souvient du bon temps
Et de la très-joyeuse vie
Dont mon cœur a si grande envie;
Mon corps me semble rajeuni
Quand j'y pense encor aujourd'hui.
Combien ma chute soit profonde,
Je ressens tout le bien du monde,
En pensant ce que j'ai goûté
De bonheur et de volupté!
Jeune dame n'est pas oiseuse
Quand vie elle mène joyeuse,
Voire celle qui pour jouir
Charge son corps d'y subvenir.
[p.212]
Lors m'en vins en ceste contrée, 13537.
Où j'ai vostre dame encontrée,
Qui ci m'a mise en son servise
Por vous garder en sa porprise[57].
Diex, qui sires est et tout garde,
Doint que g'en face bonne garde!
Si feré-ge certainement
Par vostre biau contenement.
Mès la garde fust perilleuse
Por la grant biauté merveilleuse
Que Nature a dedens vous mise,
S'el ne vous éust tant aprise
Proesce, sens, valor et grace;
Et por ce que tens et espace
Nous est or venu si à point,
Que de destorbier n'i a point
De dire quanque nous volons
Ung poi miex que nous ne solons,
Tout vous doie-ge conseillier.
Ne vous devés pas merveillier
Se ma parole ung poi recop:
Ge vous di bien avant le cop,
Ne vous voil mie en amor metre;
Mès s'ous en volés entremetre[58],
Ge vous monsterrai volentiers,
Et les chemins et les sentiers
Par où ge déusse estre alée,
Ains que ma biauté fust alée.
_L'Acteur._
Lors se taist la Vielle, et sospire
Por oïr que cis vodroit dire;
Mès n'i va gaires atendant,
Car, quant le voit bien entendant
[p.213]
Lors m'en vins en cette contrée; 13667.
De votre dame rencontrée
A son service je me mis
Pour vous garder en ce pourpris[57b].
Dieu notre maître et qui tout garde
Daigne que fasse bonne garde!
Ainsi ferai-je assurément,
Grâce à votre bon jugement.
La garde en serait périlleuse
Pour la grand' beauté merveilleuse
Que dedans vous Nature mit,
S'elle ne vous eût tant d'esprit
Donné, de prouesse et de grâce;
Et puisque le temps et l'espace
Nous sont si bien venus à point
Qu'à cette heure on ne songe point
A troubler, comme d'habitude,
Nos loisirs, notre quiétude,
Sur tout je vous veux conseiller.
N'allez pas vous émerveiller
Si ma parole un peu j'abrège.
Ainsi tout d'abord vous dirai-je:
Point ne vous veux prêcher l'amour;
Mais vous le connaîtrez un jour[58b];
Souffrez donc que je vous désigne
Les chemins et la droite ligne
Que j'aurais dû toujours tenir,
Avant voir ma beauté partir.
_L'Auteur._
Lors se tait la Vieille et soupire
Pour écouter ce qu'il va dire.
Du reste guère elle n'attend,
Car moult attentif le voyant
[p.214]
A escouter et à soi taire, 13569.
A son propos se prent à traire,
Et se pense: sans contredit,
Tout otroie qui mot ne dit;
Quant tout li plest à escouter,
Tout puis dire sans riens douter.
Lors a recommencié sa verve,
Et dist, cum faulse vielle et serve,
Qui me cuida par ses doctrines
Faire leschier miel sor espines,
Quant volt que fusse amis clamés,
Sans estre par amors amés,
Si cum cil puis me raconta,
Qui tout retenu le conte a;
Car s'il fust tiex qu'il la créust,
Certainement traï l'éust[59];
Mès por riens nule qu'el déist,
Tel traïson ne me féist.
Ce me fiançoit et juroit,
Autrement ne m'asséuroit.
_La Vieille._
Biau très-douz fiz, bele char tendre,
Des geux d'Amors vous voil aprendre,
Que vous n'i soiés decéus.
Quant vous les aurés recéus,
Selon mon art vous conformés,
Car nus, s'il n'est bien enfermés,
Nes puet passer sans beste vendre[60].
Or pensés d'oïr et d'entendre,
Et de mètre tout à mémoire,
Car g'en sai tretoute l'estoire.
[p.215]
A l'écouter et à se taire, 13699.
Elle revient à son affaire
Et fait tous bas: «Sans contredit,
A tout consent qui mot ne dit;
Complaisamment puisqu'il écoute,
Je puis tout dire, sans nul doute.»
Elle reprend donc sa leçon,
L'horrible et fausse laideron
Qui me cuida par ses doctrines
Faire lécher miel sur épines,
Voulant que fusse ami clamé
Sans être par amour aimé;
Par lui j'ai sa leçon connue
Qui l'avait toute retenue;
Or, s'il l'eût crue, assurément
Ne m'eût-il pris pour confident[59b];
Mais la Vieille eut beau dire et faire,
Il me resta franc et sincère;
Promis et juré me l'avait,
Et son serment me rassurait:
_La Vieille._
Beau très-doux fils, belle chair tendre,
Les jeux d'amour vous veux apprendre
Afin que n'y soyez déçu.
Quand il sera de vous connu,
Que mon art vos actions guide,
Car nul ne peut, simple et candide,
Sans bête vendre les passer[60b].
Or d'ouïr bien devez penser
Et tout mettre en votre mémoire,
Car j'en sais tretoute l'histoire.
[p.216]
LXXII
Comment la Vieille sans tançon, 13599.
Lyt à Bel-Acueil sa leçon.
Laquelle enseigne bien les fames
Qui sont dignes de tous diffames.
Biau fiz, qui vuet joïr d'amer,
Des dous maus, qui tant sunt amer,
Les commandemens d'Amors sache,
Mès gart qu'Amors à li nel' sache!
Et ci tretous les vous déisse,
Se certainement ne véisse
Que vous en avés par nature
De chascun à comble mesure,
Quanque vous en devés avoir.
De ceus que vous devés savoir
Dix en i a, qui bien les nombre;
Mès moult est fox cil qui s'encombre
Des deus qui sunt au darrenier,
Qui ne valent ung faus denier:
Bien vous en abandon les huit.
Mès qui les autres deus ensuit,
Il perd son estuide et s'afole:
L'en nes doit pas lire en escole.
Trop malement les amans charge,
Qui vuet qu'amans ait le cuer large,
Et qu'en ung seul leu le doit metre;
C'est faus texte, c'est fauce letre.
Ci ment Amors le fiz Venus,
De ce ne le doit croire nus:
Qui l'en croit, chier le comparra,
Si cum en la fin i parra.
[p.217]
LXXII
Comment la Vieille sans façon 13729.
Lit à Bel-Accueil sa leçon,
Laquelle enseigne bien les femmes
Que l'on doit appeler infâmes.
Beau fils, qui veut jouir d'aimer,
Ce mal si doux et si amer,
Que les commandements retienne
D'Amour, mais loin de lui se tienne.
Et tous ici vous les dirais,
Si certainement ne voyais
Que vous en avez par nature
De chacun à comble mesure,
Tout autant qu'en devez avoir.
De ceux que vous devez savoir,
Dix y en a, c'est bien le nombre;
Mais fol est celui qui s'encombre
L'esprit, ma foi, des deux derniers,
Ils ne valent deux faux deniers.
Les huit premiers vous abandonne;
Mais perd son temps et déraisonne
Celui qui les deux autres suit,
Fol en école qui les lit.
C'est lui donner trop lourde charge,
Vouloir qu'Amant ait le cœur large
Et qu'il le mette en un seul lieu.
Ce sont préceptes faux, par Dieu!
Le fils de Vénus nous en conte,
Le croire serait une honte;
Car qui l'en croit cher le paiera,
Comme en la fin on le verra.
[p.218]
Biau fiz, jà larges ne soyés, 13629.
En plusors leus le cuer aiés,
En ung sol leu jà nel' metés,
Ne nel' donnés, ne nel' prestés,
Mès vendés-le bien chierement,
Et tous jors par enchierement;
Et gardés que nus qui l'achat,
N'i puisse faire bon achat.
Por riens qu'il doint jà point n'en ait,
Miex s'arde, ou se pende, ou se nait.
Sor toutes riens gardés ces poins:
A donner aiés clos les poins,
Et à prendre les mains overtes.
Donner est grant folie certes,
Se n'est ung poi por gens atraire,
Quant l'en en cuide son preu faire;
Ou por le don tel chose atendre
Qu'en ne le péust pas miex vendre:
Tel donner bien vous abandonne.
Bon est donner, où cil qui donne,
Son don monteplie et gaaigne;
Qui certains est de sa gaaigne,
Ne se puet du don repentir:
Tel don puis-ge bien consentir.
Après de l'arc et des cinq fleiches
Qui tant sunt plains de bonnes teiches,
Et tant fierent soutivement,
Traire en savés si sagement,
C'onques Amors li bons archiers,
Des fleiches que tret li ars chiers,
Ne tret miex, biau fiz, que vous faites,
Qui maintes fois les avés traites,
Mès n'avés pas tous jors séu
Quel part en sunt li cop chéu;
[p.219]
Or en amour point de largesse, 13759.
Qu'en maints lieux votre cœur s'adresse;
En un seul lieu ne le mettez,
Ne le donnez, ni le prêtez;
Vendez-le très-cher, au contraire,
Mettez-le toujours à l'enchère,
Et veillez bien que le payant
N'en ait jamais pour son argent:
N'en donnez rien, pour tout au monde,
Qu'il se noie, ou se pende, ou fonde.
Avant tout, observez ce point:
Pour donner, tenez clos le poing,
Et pour prendre la main ouverte.
Donner est grand' sottise certe,
Sinon un peu pour appâter,
Quand on espère en profiter,
Ou tel don en retour attendre
Qu'on ne peut plus chèrement vendre.
Tel donner je vous abandonne.
Bon fait donner celui qui donne
Quand fait ses dons fructifier;
Certain d'en bénéficier,
Nul ce qu'il donne ne regrette,
Tels dons sont bien, je le répète.
Quant à cet arc si précieux
Avec ses cinq dards merveilleux
Tout pleins de vertu si subtile,
A les manier plus habile
Vous sais, qu'Amour le bon archer,
Car onc, beau fils, de l'arc si cher
Mieux il ne lance ses sagettes
Que maintes fois vous ne le faites;
Mais trop souvent ne savez-vous
En quel endroit portent vos coups.
[p.220]
Car quant l'en trait à la volée, 13663.
Tex puet recevoir la colée,
Dont l'archier ne se donne garde:
Mès qui vostre manière esgarde,
Si bien savés et traire et tendre,
Que ne vous en puis riens aprendre.
S'en repuet estre tiex navrés,
Dont grant preu, se Dieu plest, aurés.
Si n'estuet jà que ge m'atour
De vous aprendre de l'atour
Des robes, ne des garnemens,
Dont vous ferés vos paremens
Por sembler as gens miex valoir;
N'il ne vous en puet jà chaloir,
Quant par cuer la chançon savés
Que tant oï chanter m'avés,
Si cum joer nous alion,
De l'ymage Pymalion.
Là prenés garde à vous parer,
S'en saurés plus que buef d'arer:
De vous aprendre ces mestiers
Ne vous est mie moult mestiers.
Et se ce ne vous puet soffire,
Aucune chose m'orrés dire
Ça avant, s'el volés entendre,
Où bien porrés exemple prendre;
Mès itant vous puis-ge bien dire,
Se vous volés ami eslire,
Bien lo que vostre amor soit mise
Où biau valet qui tant vous prise
Mès n'i soit pas trop fermement.
Amés des autres sagement,
[p.221]
Car lorsqu'on tire à la volée, 13793.
Tel est frappé dans la mêlée
Dont l'archer ne se souciait.
Mais pour celui qui vous connaît,
Vous savez votre arc si bien tendre
Que ne pourrais rien vous apprendre.
Or bien en pourrez-vous navrer
Dont loisir aurez de tirer,
Dieu vous aidant, grand avantage.
Je ne veux pas vous faire outrage
En vous donnant une leçon
Sur le choix et sur la façon
Des robes et des garnitures
Dont vous bâtirez vos parures
Pour exalter votre valeur.
Que vous importe, si par coeur
Connaissez la chanson savante
Que depuis longtemps je vous chante:
C'est l'image et la passion
Du malheureux Pygmalion?
Là vous apprendrez de parure
Plus que bœuf ne sait de culture.
Aussi bien, n'est-il pas besoin
Qu'envers vous je prenne ce soin.
Et si ce ne vous peut suffire,
Plus loin aucune chose dire
Tout à l'heure vous m'entendrez
Où bon exemple trouverez.
En attendant, je puis vous dire:
Un ami voulez-vous élire?
Votre amour donnez, cher enfant,
Au varlet qui vous aime tant,
Mais toutefois avec prudence.
Aimez les autres par science,
[p.222]
Et ge vous en querrai assés, 13695.
Dont grans avoirs iert amassés.
Bon fait accointier hommes riches,
S'il n'ont les cuers avers et chiches,
S'il est qui bien plumer les sache.
Bel-Acueil quanqu'il vuet en sache,
Por qu'il doint à chascun entendre,
Qu'il ne vodroit autre ami prendre
Por mil mars de fin or molu;
Et jurt que s'il éust volu
Soffrir que par autre fust prise
La Rose qui bien ert requise,
D'or fust chargiés et de joiaus;
Mais tant est ses fins cuers loiaus,
Que jà nus la main n'i tendra,
Fors cil seus qui lors la tendra.
S'il sunt mil, à chascun doit dire:
La Rose avés tous seus, biau sire;
Jamès autre n'i aura part,
Faille-moi Diex, se ge la part.
Ce lor jurt et sa foi lor baille,
S'el se parjure, ne li chaille;
Dieu se rit de tel serement,
Et le pardonne liement.
Jupiter et li Diex rioient[61]
Quant li Amans se parjuroient;
Et maintes fois se parjurerent
Li Diex qui par amors amerent.
Quant Jupiter asséuroit
Juno sa fame, il li juroit
Le palu d'enfer hautement,
Et se parjuroit fausement.
Ce devoit moult asséurer
Les fins Amans de parjurer
[p.223]
J'en trouverai pour vous assez 13827.
Dont seront grands biens amassés.
Bon fait accointer homme riche
S'il n'a le cœur avare et chiche
Pour qui sait plumer savamment.
En peut tirer tout son content
Bel-Accueil, s'il lui fait entendre
Qu'il ne voudrait autre ami prendre
Pour mille marcs d'or fin moulu,
Et jure que s'il eût voulu
Souffrir que d'une autre fût prise
La Rose tant de fois requise,
Il fût d'or, de joyaux couvert;
Mais que, tant est son cœur ouvert
Et fin, nul ne l'aura cueillie
Fors lui qu'à la prendre il convie.
S'ils sont mille, qu'il dise à tous:
Un seul l'a, beau sire, et c'est vous.
A nul ne donnerai la Rose,
Dieu me punisse si je l'ose!
Qu'il ne craigne point de jurer,
Au risque de se parjurer,
Car Dieu de tels serments s'amuse
Et rit, et gaîment les excuse.
Jupiter et les Dieux riaient[61b]
Quand les amants se parjuraient,
Et maintes fois se parjurèrent
Les Dieux qui par amour aimèrent.
Lorsque Jupiter rassurait
Junon sa femme, il lui jurait
Par l'enfer, la sombre demeure,
Se parjurant à la même heure;
C'était sans vergogne montrer
Aux fins amants à parjurer
[p.224]
Saintes et Sains, moustiers et temples, 13729.
Quant li Diex lor donnent exemples.
Mais moult est fox, se Diex m'amant,
Qui por jurer croit nul amant;
Car il ont trop les cuers muables.
Jones gens ne sunt pas estables,
Non sunt li viel soventes fois,
Ains mentent seremens et fois.
Et sachiés une chose voire:
Cil qui sires est de la foire,
Doit par tout prendre son tolin;
Et qui ne puet à ung molin,
Hez à l'autre trestout le cors[62].
Moult a soris povre secors,
Et fait en grant peril sa druge,
Qui n'a c'ung partuis à refuge.
Tout ainsinc est-il de la fame,
Qui de tous les marchiés est dame
Que chascuns fait por li avoir,
Prendre doit partout de l'avoir:
Car moult auroit fole pensée,
Quant bien se seroit porpensée
S'el ne voloit ami que un;
Car, par saint Liefart de Meun[63]
Qui s'amor en ung sol leu livre,
N'a pas son cuer franc ne delivre,
Ains l'a malement aservi.
Bien a tel fame deservi
Qu'ele ait assés anui et paine,
Qui d'ung sol homme amer se paine.
S'el faut à celi de confort,
El n'a nulli qui la confort;
Et ce sunt cil qui plus i faillent,
Qui lor cuer en ung sol leu baillent:
[p.225]
Saints et saintes, église et temple,
Puisque les Dieux donnaient l'exemple,
Dieu me pardonne, d'un amant
Bien fol est qui croit le serment,
Car il a trop le cœur muable;
Jouvenceau n'a pas le cœur stable,
Les vieux non plus souventes fois,
Car ils mentent serments et fois.
Il est une chose notoire:
Celui qui maître est de la foire
Sur tout doit percevoir son gain;
Si ne prend le meunier ton grain,
A l'autre cours tout d'une traite.
La souris, qui n'a pour retraite
Qu'un trou seul, est en grand danger,
Lorsqu'à fuir il lui faut songer.
Il en est ainsi de la femme
Qui de tous les marchés est dame
Que chacun fait pour l'obtenir;
Droit elle a de partout saisir,
Car moult aurait folle pensée,
Après s'être bien porpensée,
D'amis s'elle ne voulait qu'un.
Le fol, par saint Lyphard de Meung[63b]
Ne peut plus libre aimer et vivre,
En un seul lieu qui son cœur livre;
Il l'a mis en captivité.
Telle femme a bien mérité
Tous ses ennuis, toute sa peine,
Qui d'un seul homme aimer se peine.
Si la délaisse celui-là,
Quel autre la confortera?
Voilà comment femme travaille
En un seul lieu qui son cœur baille
[p.226]
Tuit en la fin toutes les fuient, 13763.
Quant las en sunt et s'en ennuient:
N'en puet fame à bon chief venir.
LXXI1I
Comment la Royne de Cartage
Dido, par le vilain oultrage
Qu'Eneas son amy luy fist,
De son espée tost s'occist;
Et comment Philis se pendit,
Pour son amy qu'elle attendit.
Onc ne pot Eneas tenir
Dido, roïne de Cartage,
Qui tant li ot fait d'avantage,
Que povre l'avoit recéu,
Et revestu, et repéu
Las et fuitis du biau pais
De Troie, dont il fu naïs.
Ses compaignons moult honorot.
Car en li trop grant amor ot;
Fist li ses nez toutes refaire
Por li servir et por li plaire;
Donna li, por s'amor avoir,
Sa cité, son cors, son avoir;
Et cil si l'en asséura,
Qu'il li promist et li jura
Que siens iert tous jors et seroit
Ne jamès ne la lesseroit.
Mès cele gaires n'en joï,
Car li traïstres s'enfoï
[p.227]
Et s'y veut malgré tout tenir. 13895.
A bonne fin ne peut venir,
Car tous, un beau jour, femme fuient,
Quand las en sont et s'en ennuient.
LXXIII
Comment la reine de Carthage
Dido, pour le vilain outrage
Qu'Ænéas son ami lui fit,
De son glaive soudain s'occit,
Et comment Philis fut se pendre,
Son fiancé lasse d'attendre.
Oncques, tant sut-elle gémir,
Ne put Ænéas retenir,
Qui lui devait tant d'avantage,
Dido, la reine de Carthage;
Car pauvre elle l'avait reçu,
Vêtu l'avait et puis repu
Fuyant son beau pays de Troie,
Au deuil, à la misère en proie.
Son ami moult elle adorait;
En lui si grand amour avait,
Qu'elle lui fit ses nefs refaire
Pour le servir et pour lui plaire;
A lui, pour son amour avoir,
Offrit royaume, corps, avoir.
Ænéas jurait à la belle
Qu'il était son ami fidèle,
Et que toujours il le serait
Et jamais ne la laisserait.
Mais cette reine infortunée,
Par son amant abandonnée,