[p.128]

Ou se nus homme oultre mesure 12287.

Vent à terme ou preste à usure,

Tant iert d'aquerre curieus,

Ou s'il iert trop luxurieus,

Ou lerres, ou simoniaus,

Soit prevost ou officiaus,

Ou prélas de jolive vie,

Ou prestres qui tiengne s'amie,

Ou vielles putains hostelieres,

Ou maqueriaus ou bordelieres,

Ou repris de quiexconques vice

Dont l'en devroit faire justice:

Par tretous les sainz que l'en proie,

S'il ne se deffent de lamproie,

De lus, de saumon ou d'anguile,

S'en le puet trover en la vile,

Ou de tartes, ou de flaons,

Ou de fromages en glaons,

Qu'ausinc est-ce moult bel joel;

Ou la poire de cailloel,

Ou d'oisons gras, ou de chapons

Dont par les geules nous frapons;

Ou s'il ne fait venir en haste

Chevriaus, connis lardés en paste,

Ou de porc au mains une longe,

Il aura de corde une longe

A quoi l'en le menra bruler,

Si que l'en l'orra bien uler

D'une grant liue tout entor:

Ou sera pris et mis en tor,

Por estre à tous jors enmurés,

S'il ne nous a bien procurés,

Ou sera pugni du meffait,

Plus espoir qu'il n'aura meffait.

[p.129]

Ou si quelqu'un outre mesure 12389.

Vend à terme ou prête à usure,

Tant est d'acquérir curieux,

Ou s'il est trop luxurieux,

Ou prélat de joyeuse vie,

Prêtre qui vive avec sa mie,

Prévôt ou juge official

Qui soit voleur ou déloyal,

Ou vieille putain hôtelière

Ou maquerele ou bordelière,

Ou vaurien de vices souillé

Qui devrait être châtié:

Oui, par tous les saints que l'on prie!

S'il ne sait défendre sa vie

A grand renfort de brocheton,

De lamproie, anguille ou saumon

{Si l'on en peut trouver en ville),

Tartes, flans, ou gâteaux par mille,

Ou fromages de crême blancs

En leurs paniers si séduisants,

Ou s'il ne fait venir en hâte

Chevreaux, lapins lardés en pâte,

Poulardes grasses et chapons,

Que par la gueule nous passons,

Ou la poire de cailloèle,

Ou de porc large tranche et belle,

La corde au col on l'enverra

Brûler, si bien qu'on l'entendra

Hurler une lieue à la ronde,

Ou bien en cellule profonde,

Dans une tour, pour y mourir,

S'il ne songe à nous bien garnir;

De notre haine ainsi victime

Plus que ne méritait son crime.

[p.130]

Mais cil, se tant d'engin avoit 12321.

Qu'une grant tor faire saurait[36],

Ne li chausist jà de quel pierre,

Fust sans compas, ou sans esquierre,

Néis de motes ou de fust,

Ou d'autre-riens queque ce fust,

Mès qu'il éust léans assés

De biens temporex amassés,

Et dreçast sus une perriere

Qui lançast devant et derriere,

Et des deus costés ensement

Encontre nous espessement,

Tex cailloz cum m'oés nomer,

Por soi faire bien renomer,

Et gitast à grans mangoniaus

Vins en bariz ou en tonniaus,

Ou grans sas de centaine livre,

Tost se porroit véoir délivre;

Et s'il ne trueve tex pitances,

Estudit en équipolances,

Et lest ester leus et fallaces,

S'il n'en cuide aquerre nos graces;

Ou tel tesmoing li porterons,

Que tout vif ardoir le ferons,

Ou li donrons tel pénitence

Qui vaudra pis que la pitance[37].

Jà ne les congnoistrés as robes[38]

Les faus traistres plains de lobes:

Lor faiz vous estuet regarder,

Se vous volés d'eus bien garder;

Et se ne fust la bonne garde

De l'Université qui garde

[p.131]

Mais si tant d'esprit il avait 12423.

Que grande tour faire saurait,

Et de n'importe quelle pierre,

Sans compas même et sans équerre,

Fût-ce de mottes ou de bois

Ou d'autres choses à son choix,

Et de temporelle chevance

Bien la garnît en abondance,

Et dessus un pierrier dressât

Qui derrière et devant lançât

Et par côtés, de cent manières,

Sur nous une grêle des pierres

Que m'avez entendu nommer,

Pour se bien faire renommer,

Et jetât du haut des murailles

Gros sacs d'écus, vins en futailles,

A grands coups de ses mangonneaux,

Il pourrait braver nos assauts;

Mais s'il n'a pas telle pitance,

Que l'équivalent il nous lance

S'il veut nos grâces acquérir,

Et point n'essaie à nous servir

De lieux communs et verbiages,

Ou contre lui tels témoignages

Un beau jour nous déposerons

Que brûler tout vif le ferons,

Ou lui donnerons pénitence

Qui vaudra pis que la pitance[37b].

A l'habit ne reconnaîtrez[38b]

Jamais ces traîtres exécrés;

A leurs lacs qui se veut soustraire

Leur actes seuls qu'il considère;

Car si n'eût l'Université,

Gardienne de la Chrétienté,

[p.132]

La clef de la Crestienté, 12353.

Tout éust esté tormenté,

Quant par mauvese entencion,

En l'an de l'incarnacion

Mil et deus cens cinc et cinquante,

(N'est hons vivant qui m'en démente)

Fut baillé, c'est bien chose voire,

Por prendre commun exemploire

Ung livre de par le Déable,

C'est l'Evangile pardurable[39],

Que li sainz Esperiz menistre,

Si cum il aparoit au tistre;

Ainsinc est-il entitulé,

Bien est digne d'estre brulé.

A Paris n'ot homme ne fame

Où parvis, devant Nostre-Dame[40],

Qui lors avoir ne le péust

A transcrire, s'il li pléust:

Là trovast par grant mesprison

Mainte tele comparaison.

Autant cum par sa grant valor

Soit de clarté, soit de chalor,

Sormonte li solaus la lune

Qui trop est plus troble et plus brune,

Et li noiaus des nois la coque:

(Ne cuidiés pas que ge vous moque,

Sor m'ame, le vous di sans guile):

Tant sormonte ceste Evangile

Ceus que li quatre evangelistres

Jhesu-Crist firent à lor tistres.

De tex comparoisons grant masse

I trovast-l'en, que ge trespasse.

L'Université, qui lors iere

Endormie, leva la chiere;

[p.133]

Tant fait bonne garde naguère, 12457.

Ils eussent tous défait sur terre,

Quand par mauvaise intention,

En l'an de l'Incarnation

Mille deux cent cinq et cinquante

(Nul homme n'est qui me démente),

Chacun le sait, fut exposé,

Pour être par tous copié,

Un livre dicté par le diable.

C'est l'Évangile pardurable[39b]

Que, soi-disant, le Saint-Esprit

Inspira, le titre le dit

Tout au long sur le frontispice;

Le brûler eût été justice.

Alors à Paris qui voulut

Pour le transcrire avoir le put,

Devant l'église Notre-Dame[40],

Sur le parvis, soit homme ou femme.

Dans ce livre, à grand' méprison,

Mainte horrible comparaison

On pouvait lire: «Autant la lune

Près du soleil est pâle et brune,

Autant il la passe en valeur,

Soit de clarté, soit de chaleur,

Et le noyau des noix la coque

(Ne croyez pas que je vous moque,

Sur mon âme, j'y lus ceci),

Autant cet Évangile-ci

Surpasse en valeur les quatre autres,

Ceux qu'écrivirent les apôtres.»

Que je meure si n'y trouvons

Quantité de telles raisons.

L'Université stupéfaite,

Qui dormait lors, leva la tête,

[p.134]

Du bruit du livre s'esveilla, 12387.

N'onc puis gaires ne someilla;

Ains s'arma por aller encontre,

Quant el vit cel horrible monstre,

Toute preste de bataillier,

Et du livre as juges baillier.

Mès cil qui là le livre mistrent,

Saillirent sus et le repristrent,

Et se hasterent d'el repondre

Car il ne savoient respondre

Par espondre, ne par gloser

A ce qu'en voloit oposer

Contre les paroles maldites

Qui en ce livre sunt escriptes.

Or ne sai qu'il en avendra,

Ne quel chief cis livres tendra;

Mès encor lor convient atendre

Tant qu'il le puissent miex deffendre.

Ainsinc Ante-crist atendrons,

Tuit ensemble à li nous rendrons:

Cil qui ne s'i vodront aerdre,

La vie lor convendra perdre.

Les gens encontre eus esmovrons

Par les baraz que nous covrons,

Et les ferons desglavier,

Ou par autre mort devier,

Puisqu'il ne nous vodront ensivre,

Qu'il est ainsinc escript où livre

Qui ce raconte et segnefie:

Tant cum Pierres ait seignorie,

Ne puet Jehans monstrer sa force.

Or vous ai dit du sens l'escorce

Qui fait l'entencion repondre:

Or vous en voil la moele espondre.

[p.135]

Du bruit du livre s'éveilla 12491.

Et depuis lors ne sommeilla,

Mais, prenant les armes, terrible

Marcha contre ce monstre horrible

Qui l'osait ainsi batailler,

Pour le livre aux juges bailler;

Mais ceux qui le livre là mirent

Sautèrent sus et le reprirent

Pour le cacher hâtivement,

Car jamais n'eussent su comment

Soutenir les raisons maudites

Qui dans ce livre sont écrites.

Or ne sais ce qu'il adviendra

Ni quelle fin ce livre aura,

Mais ils jugent prudent d'attendre

Tant qu'ils le puissent mieux défendre.

Ainsi l'Antechrist attendrons;

Tous ensemble à lui nous rendrons;

A ceux qui ne voudront le suivre

Il faudra renoncer à vivre,

Car nous soulèverons contre eux

Tous les gens superstitieux

Par notre insigne fourberie

Et leur arracherons la vie

Soit par le fer, soit autrement,

Pourvu qu'ils meurent, simplement

Pour n'avoir pas voulu nous suivre.

Car voici ce que dit ce livre

Qui nous explique tout cela:

«Tant que Pierre dominera

Ne peut Jehan montrer sa force.»

Ceci n'est que du sens l'écorce

[p.136]

Par Pierre voil le Pape entendre, 12421.

Et les clers seculiers comprendre

Qui la loi Jhesu-Crist tendront,

Et garderont et deffendront

Contre tretous empeschéors:

Et par Jehan les preschéors:

Qui diront qu'il n'est loi tenable

Fors l'Evangile pardurable,

Que li Sains-Esperiz envoie

Por metre gens en bonne voie.

Par la force Jehan entent

La grace dont se va vantant

Qui vuet peschéors convertir

Por eus faire à Dieu revertir.

Moult i a d'autres déablies

Commandées et establies

En ce livre que ge vous nomme,

Qui sunt contre la loi de Romme,

Et se tiennent à Ante-Crist,

Si cum ge truis où livre escript.

Lors commanderont à occierre

Tous ceus de la partie Pierre;

Mès jà n'auront pooir d'abatre,

Ne por occirre, ne por batre

La loi Pierres, ce vous plevis,

Qu'il n'en démore assés de vis

Qui tous jors si la maintendront,

Que tuit en la fin i vendront.

Et sera la loi confonduë

Qui par Jehan est entenduë.

Mès or ne vous en voil plus dire,

Que trop i a longue matire;

[p.137]

Qui fait l'intention cacher; 12523.

Or j'en vais la moelle arracher.

Par Pierre, il faut le Pape entendre,

Et les clercs séculiers comprendre

De la loi du Christ défenseurs,

Et par Jehan tous les prêcheurs

Qui diront qu'il n'est loi tenable

Fors l'Évangile pardurable

Que nous envoya l'Esprit-Saint

Pour mettre gens en droit chemin.

La force de Jehan veut dire

La grâce que ce livre inspire

A qui veut pécheurs convertir

Pour les faire à Dieu revenir.

En ce livre que je vous nomme,

Contre la sainte loi de Rome

Sont bien d'autres commandements

Du diable hideux instruments

Et qui tous l'Antechrist soutiennent,

Comme en ce livre ils en conviennent.

Lors diront d'occire céans

De Pierre tous les partisans;

Mais ils auront beau tuer, battre,

Jamais ils ne pourront abattre

La loi de Pierre; malgré tout

Bien assez resteront debout,

Et sera la loi confondue

Qui par Jehan est entendue;

Car ceux-là tant se maintiendront

Qu'à leurs fins toujours ils viendront

Or sur ce point dois-je me taire,

Car trop longue en est la matière;

Mais si ce livre fût passé,

Au faîte je serais placé,

[p.138]

Mès se cis livres fust passés, 12453.

En greignor estat fusse assés;

S'ai-ge jà de moult grans amis

Qui en grant estat m'ont jà mis.

De tout le monde est empereres

Baras mes sires et mes peres;

Ma mere en est empereris.

Maugré qu'en ait Sains-Esperis,

Nostre poissant lignage regne:

Nous regnons ore en chascun regne,

Et bien est drois que nous regnons,

Que trestout le monde fesnons,

Et savons si les gens déçoivre,

Que nus ne s'en set aparçoivre;

Ou qui le set aparcevoir,

N'en ose-il descovrir le voir.

Mès cil en l'ire Diex se boute,

Quant plus de Diex mes freres doute;

N'est pas en foi bons champions

Qui crient tex simulacions,

Ne qui vuet poine refuser

Qui puist venir d'eus encuser.

Tex hons ne vuet entendre à voir,

Ne Diex devant ses yex avoir;

Si l'en pugnira Diex sans faille.

Mès ne m'en chaut comment qu'il aille,

Puisque l'amor avons des hommes;

Por si bonnes gens tenus sommes,

Que de reprendre avons le pris,

Sans estre de nulli repris.

Quex gens doit-l'en donc honorer,

Fors nous qui ne cessons d'orer

Devant les gens apertement,

Tout soit-il darriers autrement?

[p.139]

Car j'ai déjà d'amis grand' foule 12557.

D'où mon puissant état découle.

De tout le monde est empereur

Mensonge mon père et seigneur,

L'impératrice c'est ma mère.

Quoique l'Esprit-Saint puisse faire,

Sur tous les royaumes s'étend

Notre lignage omnipotent,

Et ce n'est vraiment que justice,

Puisqu'au gré de notre caprice

Si bien savons gens décevoir

Que nul n'y sut jamais rien voir,

Ou s'il le voit, se tait et n'ose

Au grand jour dévoiler la chose.

Mais Dieu méprise le cœur vain

Qui plus que Dieu mes frères craint;

De la foi champion indigne,

Sous un tel joug qui se résigne,

Et qui, pouvant les accuser

Et les punir, s'ose excuser.

Sa voix de Dieu n'est entendue,

Il détourne de lui sa vue,

Et certe un jour le punira.

Au fait, arrive que pourra,

Puisque l'amour avons des hommes,

Puisque pour si bons tenus sommes

Que de reprendre avons le droit

Sans que nul nous touche du doigt!

A qui doit-on honneur, largesse,

Fors à nous qui prions sans cesse

Devant les gens ouvertement,

Derrière en fût-il autrement?

[p.140]

Est-il greignor forsenerie 12487.

Que d'essaucier chevalerie,

Et d'amer gens nobles et cointes

Qui robes ont gentes et jointes?

S'il sunt tex gens cum il aperent,

Si net cum netement se perent,

Que lor diz s'acort à lor fais,

N'est-ce grant duel et grans sorfais,

S'il ne vuelent estre ypocrite?

Tel gens puist estre la maudite!

Jà certes tiex gens n'amerons,

Mès Beguins à grans chaperons[41]

As chieres pasles et alises,

Qui ont ces larges robes grises

Toutes fretelèes de crotes,

Hosiaus froncis et larges botes

Qui resemblent borce à caillier:

A ceux doivent princes baillier

A governer eus et lor terre,

Ou soit par pais, ou soit par guerre.

A ceus se doit princes tenir

Qui vuet à grant honor venir;

Et s'il sunt autres qu'il ne semblent,

Qu'ainsinc la grâce du monde emblent,

Là me voil embatre et fichier,

Por décevoir et por trichier.

[Si ne voil-ge pas por ce dire[42]

Que l'en doie humble habit despire,

Por quoi dessous orgoil n'abit:

Nus ne doit haïr por l'abit

Le povre qui s'en est vestus;

Mès Diex nel' prise deus festus,

S'il dist qu'il a lessié le monde,

Et de gloire mondaine habonde,

[p.141]

Est-il pire forcennerie 12589.

Que d'exalter chevalerie

Et d'aimer ces nobles, ces grands

Aux habits coquets et brillants?

Si tels ils sont comme ils paraissent

Et nobles comme ils le professent,

Leurs dits si confirment leurs faits,

N'est-ce grand deuil et grand excès?

Si telle engeance être hypocrite

Ne daigne, qu'elle soit maudite!

Jamais telle gent n'aimerons;

Mais Béguins à grands chaperons[41b]

Que l'on voit partout sur la terre

Cheminer le visage austère

Et plat, les traits longs, amaigris

Et drapés dans leur manteau gris

Haché de vermine et de crottes,

Chausses tombant dessus leurs bottes

Ainsi que filets à cailler.

A ceux-là doit prince bailler

A gouverner toute sa terre

Et lui, soit en paix, soit en guerre,

A eux se doit prince tenir

Qui veut à grand honneur venir.

Ils sont tout autres qu'on ne pense;

Mais des gens ont la confiance,

Donc avec eux me veux ficher

Pour mieux décevoir et tricher.

[Je ne veux pas par là vous dire[42b]

Que l'on doive humble habit proscrire

S'il ne couvre un cœur orgueilleux.

On ne doit pas le malheureux

Mépriser pour sa pauvre mise;

Mais Dieu deux fétus ne le prise

[p.142]

Et de delices vuet user. 12521.

Qui puet tel beguin escuser,

Tel papelart, quant il se rent,

Puis va mondains déliz querant,

Et dist que tous les a lessiés,

S'il en vuet puis estre engressiés?

C'est li mâtins qui gloutement

Retorne à son vomissement.]

Mès à vous n'osé-ge mentir,

Car se ge péusse sentir

Que vous ne l'aparcéussiés,

Là menchoigne où poing éussiés,

Certainement ge vous boulasse:

Jà por pechié ne le lessasse;

Si vous poré-ge bien faillir,

S'ous m'en deviés mal baillir[43].

_L'Acteur._

Le Diex sorrist de la merveille,

Chascuns s'en rist et s'en merveille,

Et dient: Ci a biau sergent,

Où bien se doivent fier gent.

_Le Dieu d'Amours._

Faulx-Semblant, dist Amors, di-moi.

Puisque de moi tant t'aprimoi,

Qu'en ma cort si grant pooir as,

Que rois des ribaus i seras,

Me tendras-tu ma convenance?

[p.143]

S'il dit que le monde a quitté, 12623.

Et poursuit d'une autre côté

Délices et gloire mondaine.

Quand il se fait moine, sans peine

Pour des plaisirs mondains jouir,

Quand il dit qu'il les veut tous fuir

Et pourtant nul ne se refuse,

Tel papelard n'a pas d'excuse.

C'est le chien qui gloutonnement

Retourne à son vomissement.]

Ne croyez pas que vous je leurre;

Car si j'avais pu croire une heure

Que vous n'eussiez rien aperçu,

Vous auriez les poings dans ma glu

Déjà, je vous le certifie;

Pour rien mon rôle je n'oublie.

Aussi de moi gardez-vous bien,

Traître suis, je vous en prévien[43b].

_L'Auteur._

Le Dieu sourit de la merveille;

Chacun s'en rit, s'en émerveille

Et dit: Vrai, c'est un beau sergent

En qui peut se fier la gent.

_Le Dieu d'Amour._

Faux-Semblant, dit Amour, de grâce

Puisque t'ai mis en telle place

Et qu'en ma cour tel pouvoir as

Que chef des troupes y seras

Me tiendras-tu ma convenance?

[p.144]

_Faulx-Semblant._

Oïl, gel' vous jure et fiance; 12546.

N'onc n'orent sergent plus leal

Vostre pere ne vostre eal.

_Amours._

Comment! c'est contre ta nature.

_Faulx-Semblant._

Metés-vous en à l'aventure;

Car se pleges en requerés,

Jà plus aséur n'en serés,

Non voir, se g'en bailloie ostages,

Ou letres, ou tesmoings, ou gages.

Car, à tesmoing vous en apel,

L'en ne puet oster de sa pel

Le leu, tant qu'il soit escorchiés,

Jà tant n'iert batu ne torchiés.

Cuidiés-vous que ne triche et lobe,

Por ce se ge vest simple robe,

Sous qui j'ai maint grant mal ovré?

Ja par Diex mon cuer n'en movré;

Et se j'ai simple chiere et coie,

Que de mal faire me recroie?

M'amie Contrainte-Astenance

A mestier de ma porvéance:

Pieçà fust morte et mal-baillie,

S'el ne m'éust en sa baillie;

Lessiés-nous li et moi chevir.

[p.145]

_Faux-Semblant._

Oui, je vous jure obéissance, 12650.

Et votre père n'eut féal,

Ni vos aïeux, aussi loyal.

_Amour._

Comment? c'est contre ta nature.

_Faux-Semblant._

Mettez-vous-en à l'aventure;

Car si caution requerez,

Jamais plus certain n'en serez

Quand je vous baillerais otage,

Voire écrit, ou témoin, ou gage.

On peut gratter, battre, hacher

Un loup, à moins de l'écorcher,

A vous-même je m'en rapporte,

De sa peau croyez-vous qu'il sorte?

Parce que simple habit je vêts

Sous lequel j'ai fait maint excès,

Croyez-vous que tromper je cesse,

Que, par Dieu, mon cœur je redresse,

Et sous mon air patriarchal

Je renonce à faire le mal?

Ma chère Contrainte-Abstinence

A besoin de ma prévoyance;

Elle fût morte dès longtemps,

La malheureuse, je le sens,

Si je n'avais toujours près d'elle

Été son pourvoyeur fidèle.

Elle et moi laissez-nous agir.

[p.146]

_Amours._

Or soit: ge t'en croi sans plevir. 12570.

_L'Acteur._

Et li lerres ens en la place,

Qui de traïson ot la face

Blanche dehors, dedans nercie,

Si s'agenouille et l'en mercie.

Donc n'i a fors de l'atorner:

Or à l'assaut sans séjorner,

Ce dist Amors apertement.

Dont s'arment tuit communément

De tex armes cum armer durent.

Armé sunt: et quant armé furent,

Si saillent sus tuit abrivé.

Au fort chastel sunt arrivé,

Dont jà ne béent à partir

Tant que tuit i soient martir,

Ou qu'il soit pris ains qu'il s'en partent,

Lor batailles en quatre partent:

Si s'en vont as quatre parties

Si cum lor gens orent parties,

Por assaillir les quatre portes

Dont les gardes n'ierent pas mortes,

Ne malades, ne pareceuses,

Ains erent fors et viguereuses.

[p.147]

_Amour._

Or soit, fais selon ton désir. 12676.

_L'Auteur._

Et le larron reste en la place.

Il avait d'un traître la face

Noire dedans, blanche dehors.

Faux-Semblant à genoux alors

Se prosterne et l'en remercie.

Or donc, sans plus de causerie,

Dit Amour, sus, préparons-nous

A l'assaut! Et sur l'heure tous

De s'armer comme s'armer durent.

Armés sont. Et quand armés furent,

Se sont, en bataille pressés,

Jusqu'au fort castel avancés,

Et s'en retourner ne désirent

jusqu'à ce qu'en luttant expirent,

Ou qu'il tombe sous leurs efforts.

Se partageant en quatre corps,

Chacun marche vers la partie

Qui fut à ses gens répartie,

Les quatre portes assaillir,

Dont les gardes n'ont de mourir

Envie et ne sont paresseuses,

Mais moult fortes et vigoureuses.

[p.148]

LXIV

Comment Faulx-Semblant cy sermone 12593.

De ses habitz, et puis s'en torne,

Luy et Abstinence-Contrainte,

Vers Male-Bouche, tout par feinte.

Or vous dirai la contenance

De Faus-Semblant et d'Astenance,

Qui contre Male-Bouche vindrent.

Entr'eus deus un parlement tindrent

Comment contenir se devroient,

Et se congnoistre se feroient,

Ou s'il iroient déguisié.

Si ont par acort devisié

Qu'il s'en iront en tapinage

Ausinc cum en pelerinage,

Cum bonne gent piteuse et sainte.

Tantost Astenance-Contrainte

Vest une robe cameline[44].

Et s'atorne comme beguine,

Et ot d'ung large cuevrechief,

Et d'ung blanc drap covert le chief:

Son psaltier mie n'oblia.

Unes patenostres i a

A ung blanc laz de fil penduës

Qui ne li furent pas venduës:

Données les li ot uns freres

Qu'ele disoit qu'il ert ses peres,

Et le visitoit moult sovent

Plus que nul autre du covent;

Et il sovent la visitoit,

Maint biau sermon li recitoit.

[p.149]

LXIV

Comment s'affuble Faux-Semblant 12699.

Et s'en retourne incontinent

Avec Abstinence-Contrainte

Vers Malebouche tout par feinte.

Or vous dirai l'agissement

D'Abstinence et de Faux-Semblant,

Qui contre Malebouche vinrent.

Entre eux deux un conseil ils tinrent

Comme il leur convenait se mettre,

Savoir s'ils se feraient connaître

Ou bien s'ils iraient déguisés.

D'accord ils se sont avisés

De s'en aller en tapinage,

Comme gens en pèlerinage,

L'air doucereux, humble et dévot.

Contrainte-Abstinence aussitôt

S'atourna comme une béguine;

Elle prit robe cameline[44b],

Et puis d'un large couvre-chef

Et d'un blanc drap couvrit son chef,

Et son psaultier n'oublia mie.

Un chapelet de comédie

Avait à blanc cordon pendu,

Qui ne lui fut oncques vendu;

Le lui donna jadis un frère,

Qu'elle disait être son père,

Et qu'elle visitait souvent

Plus que nul autre du couvent.

De son côté, brûlant de zèle.

Il visitait souvent la belle

[p.150]

Jà por Faus-Semblant ne lessast 12623.

Que sovent ne la confessast;

Et par si grant dévocion

Faisoient lor confession,

Que deus testes avoit ensemble

En ung chaperon, ce me semble.

De bele taille la devis,

Mès ung poi fu pale de vis;

El resembloit, la pute lisse,

Le cheval de l'Apocalypse,

Qui senefie la gent male

D'ypocrisie tainte et pale:

Car ce cheval sor soi ne porte

Nule color, fors pale et morte.

D'itel color enlangorée

Iert Astenance colorée;

De son estat se repentoit,

Si cum ses vis representoit.

De larrecin ot ung bordon[45]

Qu'el reçut de Barat por don,

De triste pensée roussi:

Escharpe ot plaine de soussi.

Quant el fu preste, si s'en torne

Faus-Semblant, qui bien se ratorne,

Et aussi cum por essoier,

Vestuz les dras frere Sohier.

La chiere ot moult simple et piteuse,

Ne regardéure orguilleuse

N'ot-il pas, mès douce et peisible:

A son col porroit une bible.

Après s'en va sans escuier,

Mès por ses membres apuier

[p.151]

Et lui faisait maint beau sermon. 12729.

Que Faux-Semblant en fût ou non

Content, toute était son entente

A confesser sa pénitente,

Et par si grand' dévotion

Ils faisaient leur confession,

Que deux têtes avaient ensemble

En un chaperon, ce me semble.

De belle taille je la vis,

Mais un peu pâle à mon avis;

Elle semblait, la chaude lice,

Le cheval de l'Apocalypse,

Symbole de tous ces cafards

Aux visages teints et blafards;

Car ce cheval sur soi ne porte

Nulle couleur fors pâle et morte.

Ce langoureux et morne fond

Teignait son visage et son front,

Et cette créature blême

Semblait honteuse d'elle-même.

De larcin était son bourdon[45b],

Que lui donna Mensonge en don,

Plein de tristes pensers, de peine,

A l'écharpe de soucis pleine.

Ailleurs, comme pour essayer

La robe de frère Soyer,

Faux-Semblant s'en vêt et s'atourne,

Et vers Abstinence retourne.

Il a les traits humbles, piteux;

Son regard n'est point orgueilleux,

Mais doux au contraire et paisible,

Et pend à son col une bible.

Seul il s'en va sans écuyer,

Mais, pour ses membres appuyer,

[p.152]

Ot ausinc cum par impotence 12655.

De traïson une potence;

Et fist en sa manche glacier

Ung bien tranchant rasoer d'acier,

Qu'il fist forgier à une forge

Que l'en apele cope-gorge,

Tant va chascun et tant s'aprouche,

Qu'il sunt venu à Male-Bouche

Qui à sa porte se séoit.

Tretous les trespassans véoit,

Les pelerins choisist qui viennent,

Qui moult humblement se contiennent.

LXV

Com Faulx-Semblant et Abstinence

Pour l'Amant s'en vont sans doubtance

Saluer le faulx Male-Bouche

Qui des bons souvent dit reprouche.

Encliné l'ont moult humblement;

Astenance premierement

Le salue, et de li va près;

Faus-Semblant le saluë après,

Et cil eus: mès onc ne se mut,

Qu'il nes douta, ne ne cremut:

Car quant véus les ot où vis,

Bien les congnut. Ce li fu vis

Qu'il congnoissoit bien Astenance,

Mès n'i sot riens de contraignance,

Ne savoit pas que fust contrainte

Sa laronnesse vie fainte;

[p.153]

Il tient, comme par impotence, 12763.

De trahison une potence,

Et dans sa manche il a glissé

Un rasoir d'acier aiguisé,

Qu'il fit forger en une forge

Que l'on appelle coupe-gorge.

Ainsi, tous deux clopin-clopant,

Ils s'en allèrent cheminant,

Tant que du castel s'approchèrent,

Et Malebouche rencontrèrent

Qui sur sa porte se tenait

Et tous les passants regardait.

Il voit nos pèlerins qui viennent,

Qui moult benoîtement se tiennent.

LXV

Le roman de la rose - Tome III · 第 5 / 20 段