[p.104]

Et sachiés, là où Diex commande 11923.

Que li prodons quanqu'il a vende,

Et doint as povres et le sive,

Por ce ne vuet-il pas qu'il vive

De li servir en mendience:

Ce ne fu onques sa sentence;

Ains entent que de ses mains euvre,

Et qu'il le sive par bonne euvre.

Car saint Pol commanda ovrer

As apostres por recovrer

Lor necessités et lor vies,

Et lor deffendoit truandies,

Et disoit: «De vos mains ovrés,

Jà sor autrui ne recorés.»

Ne voloit que riens demandassent

A quelque gens qu'il préeschassent,

Ne que l'évangile vendissent:

Ains doutoit que s'il requéissent,

Qu'il ne tosissent en requerre;

Qu'il sunt maint donéor en terre

Qui por ce donnent, au voir dire,

Qu'il ont honte de l'escondire,

Ou le requerant lor ennuie,

Si li donnent por qu'il s'enfuie.

Et savés que ce lor prouffite?

Le don perdent et la merite.

Quant les bonnes gens qui ooient

Le sermon saint Pol, li prioient

Por Diex qu'il vosist du lor prendre,

N'i vosist-il jà la main tendre;

Mès du labor des mains prenoit

Ce dont sa vie sostenoit.

[p.105]

Or, sachez-le, quand Dieu commande 12023.

Que tout son bien le sage vende

Pour le suivre, ayant tout donné,

Pour ce n'a-t-il pas ordonné

Qu'on le servît par mendiance

(Jamais ce ne fut sa sentence):

Mais œuvre manuelle fît

Et par bonne œuvre le suivît.

Saint Paul à travailler convie

Tous les apôtres, pour leur vie

Soutenir avec dignité

Et défend la mendicité:

«Travaillez, dit-il aux apôtres,

N'ayez jamais recours aux autres.»

A la gent qui les écoutait,

Qu'ils demandassent ne voulait,

Ni que l'Évangile vendissent;

Mais il redoutait qu'ils ne prissent,

Bel et bien, tout en demandant.

Car maints, et leurs corps défendant,

Ne donnent, il faut bien le dire,

Que pour la honte d'éconduire,

Ou bien pour que le requérant

Ennuyeux s'en aille à l'instant.

L'aumône en rien ne leur profite,

Car sont perdus don et mérite.

Quand les bonnes gens qui venaient

Saint Paul entendre le priaient,

Pour Dieu, qu'il voulût du leur prendre,

Onc n'y voulut-il la main tendre;

Mais du labeur des mains gagnait

Ce dont ses jours il soutenait.

[p.106]

_Amours._

Di-moi donques comment puet vivre 11955.

Fors homs de cors qui Diex vuet sivre,

Puis qu'il a tout le sien vendu,

Et as povres Diex despendu,

Et vuet tant solement orer

Sans jamès de mains laborer.

Le puet-il faire?

_Faulx-Semblant._

Oïl.

_Amours._

Comment?

_Faux-Semblant._

S'il entroit, selon le commant[28]

Saint Augustin, en abbaie

Qui fust de propre bien garnie,

Si cum sunt ore cil blanc moine,

Cil noir, cil reguler chanoine,

Cil de l'Ospital, cil du Temple,

Car bien puis faire d'eus exemple,

Et i préist sa soutenance,

Car là n'a point de mendiance:

Neporquant maint moines laborent,

Et puis au Diex service acorent;

Et por ce qu'il fu grant discorde

En ung tens dont ge me recorde,

Sur l'estat de mendicité,

Briefment vous iert ci recité

[p.107]

_Amours._

Alors dis-moi comment peut vivre 12055.

Un homme fort qui Dieu veut suivre,

Lorsqu'il a tout son bien vendu

Et aux pauvres de Dieu rendu,

Et tout entier à la prière

Des mains ne veut nul travail faire.

Le peut-il?

_Faux-Semblant._

Oui.

_Amour._

Dis-moi comment.

_Faux-Semblant._

Comme saint Augustin l'entend[28b],

En entrant dans une abbaye

Qui soit de propre bien garnie,

Comme chanoines séculiers,

Moines blancs, noirs, hospitaliers,

Ou bien encore ceux du Temple,

Que puis bien prendre comme exemple.

Pour vivre dans l'austérité;

Ceci n'est pas mendicité.

Maints moines au travail s'adonnent

Néanmoins, qui Dieu n'abandonnent.

Les Mendiants et leur état

Furent cause d'un grand débat,

En un temps dont j'ai souvenance.

Je vais vous donner connaissance

[p.108]

Comment puet hons mendians estre 11977.

Qui n'a dont il se puisse pestre.

Les cas en orrés tire-à-tire,

Si qu'il n'i aura que redire,

Maugré les felonnesses jangles;

Car vérités ne quiert nus angles,

Si porrai-ge bien comparer

Quant onc osai tel champ arer.

LXIII

Faulx-Semblant dit cy vérité

De tous cas de mendicité.

_L'Acteur._

Vez-ci les cas especiaus;

Se li hons est si bestiaus

Qu'il n'ait de nul mestier science,

Ne n'en desire l'ignorance,

A mendiance se puet traire

Tant qu'il sache aucun mestier faire

Dont il puisse sans truandie

Loiaument gaaingnier sa vie;

Ou s'il laborer ne péust

Por maladie qu'il éust,

Ou por viellece, ou por enfance,

Torner se puet en mendiance;

Ou s'il a trop, par aventure,

D'acoustumée norreture

Vescu délicieusement,

Les bonnes gens communément

En doivent lors avoir pitié,

Et souffrir le par amitié

[p.109]

Comment on peut son pain quêter,

Quand on n'a de quoi subsister.

Les cas en verrez tire à tire,

Et n'y sera rien à redire,

Des méchants malgré les discours,

Car vérité hait les détours.

Nul mieux que moi ne peut le faire,

Car bien labourai cette terre.

LXIII

Ci Faux-Semblant dit vérité

Des cas où la mendicité

Peut être seulement permise.

_L'Auteur._

Puisqu'il faut que je les précise,

Voici tous les cas spéciaux:

D'abord les pauvres idiots

Qui n'ont de nul métier science;

Victimes de leur ignorance,

Ceux-là peuvent bien mendier

Jusqu'à ce qu'ils sachent métier

Dont puissent sans truanderie

Loyalement gagner leur vie;

Tel qui travailler ne peut plus

Par le mal, par les ans perclus,

Ou l'enfant dans son âge tendre,

Peuvent sans honte la main tendre;

Tel qui trop vécut en son temps

Pour son malheur, les bonnes gens,

Par pitié pour son infortune,

Souffrir le peuvent sans rancune

[p.110]

Mendier et son pain querir, 12005.

Non pas lessier de fain morir.

Ou s'il a d'ovrer la science,

Et le voloir et la poissance,

Prest de laborer bonnement,

Mès ne trueve pas prestement

Qui laborer faire li voille

Por rien que faire puisse ou soille,

Bien puet lors en mendicité

Porchacier sa nécessité;

Ou s'il à son labor gaaingne,

Mès il ne puet de sa gaaingne

Soffisamment vivre sor terre,

Bien se puet lors metre à pain querre,

Et d'uis en huis partout tracier

Por le remenant porchacier:

Ou s'il vuet por la foi deffendre

Quelque chevalerie emprendre,

Soit d'armes, ou de lectréure[29],

Ou d'autre convenable cure,

Se povreté le va grevant,

Bien puet, si cum j'ai dit devant,

Mendier tant qu'il puisse ovrer

Por ses estovoirs recovrer,

Mès qu'il ovre des mains itiex,

Non pas de mains esperitiex,

Mès de mains du cors proprement,

Sans metre i double entendement.

En tous ces cas et en semblables,

Se plus en trovés raisonnables

Sor ceus que ci présens vous livre.

Qui de mendiance vuet vivre,

Faire le puet, non autrement,

Se cil de Saint-Amor ne ment,

[p.111]

Mendier et son pain quérir 12105.

Sans le laisser de faim mourir;

Tel qui d'un travail a science

Et le vouloir et la puissance,

Prêt à travailler bonnement,

Mais ne trouve, pour le moment,

De ce qu'il sait faire, personne

Un peu d'ouvrage qui lui donne,

Peut aussi par mendicité

Combattre la nécessité;

Encor l'ouvrier qui se livre

Au travail, mais sans pouvoir vivre,

En suffisance, de son gain,

Peut certes mendier son pain,

Pour le reste, de porte en porte,

Quérir, tant qu'aux siens le rapporte;

Celui qui, la foi défendant,

Noble mission entreprend

Ou autre glorieuse cure,

Chevalier d'arme ou de lecture[29b],

Si pauvreté le va grevant,

Peut aussi, comme ai dit devant,

Mendier jusqu'à ce qu'il puisse

Travail trouver qui le nourrisse,

Mais je dis labeurs manuels

Et non travaux spirituels,

Des mains de son corps, pour mieux dire,

Sans autre entendement déduire.

En mendiant qui vivre veut

En ces cas et d'autre le peut,

Que mes exemples ne prévoient,

En tant que raisonnables soient;

Mais il ne le peut autrement,

Si le bon Saint-Amour ne ment,

[p.112]

Qui desputer soloit et lire, 12039.

Et préeschier ceste matire

A Paris, avec les devins:

Jà ne m'aïst ne pains ne vins,

S'il n'avoit en sa vérité

L'acord de l'Université

Et du pueple communément,

Qui ooient son preschement.

Nus prodons de ce refuser

Vers Diex ne se puet escuser.

Qui grocier en vodra, si grouce,

Qui correcier, si s'en corrouce,

Car ge ne m'en teroie mie

Se perdre en devoie la vie,

Ou estre mis, contre droiture,

Comme saint Pol, en chartre oscure,

Ou estre bannis du roiaume

A tort, cum fu mestre Guillaume[30]

De Saint-Amor, qu'Ypocrisie

Fist essilier, par grant envie.

Ma mere en essil le chaça;

Le vaillant homme tant braça

Por Vérité qu'il soustenoit;

Vers ma mere trop mesprenoit,

Por ce qu'il fist ung novel livre

Où sa vie fist toute escrivre,

Et voloit que je renoiasse.

Mendicité et laborasse,

Se ge n'avoie de quoi vivre;

Bien me voloit tenir por ivre,

Car laborer ne me puet plaire,

De laborer n'ai-ge que faire:

Trop a grant paine en laborer;

J'aim miex devant les gens orer,

[p.113]

Qui discuter cette matière 12139.

Savait, lire et prêcher en chaire

Avec les docteurs de Paris.

Pain et vin me soient interdits,

S'il ne convainquit tout le monde

Par son éloquence profonde,

Et n'acquit en sa vérité

L'accord de l'Université.

Nul qui cet accord lui refuse

N'aura par devant Dieu d'excuse;

En grogne, ma foi, qui voudra

Et s'en courrouce à qui plaira;

Pour moi je ne m'en tairai mie,

En dussé-je perdre la vie

Ou contre droiture me voir,

Comme saint Paul, en cachot noir

Plonger, ou bien de ce royaume

A tort bannir comme Guillaume[30b]

De Saint-Amour, qu'exiler fit

Ma mère par trop grand dépit.

Tant fit ma mère Hypocrisie

Au vaillant homme d'avanie,

Pour Vérité qu'il soutenait,

Qu'il fut chassé; car il avait

Trop dévoilé d'Hypocrisie

Dans un nouveau livre la vie,

Et me voulait voir renier

Mendicité pour travailler,

Si je n'avais pas de quoi vivre.

Il me prenait, certes, pour ivre,

Car le travail ne me plaît point

Et de travail n'ai nul besoin.

J'aime mieux draper ma rouerie

Du manteau de Papelardie,

[p.114]

Et affubler ma renardie 12073.

Du mantel de Papelardie.

_Le Dieu d'Amours._

Qu'est-ce, diable! quiex sunt ti dit?

Qu'est-ce que tu as ici dit?

_Faux-Semblant._

Quoi?

_Amours._

Grans desloiautés apertes.

Donc ne criens-tu pas Diex?

_Faux-Semblant._

Non, certes,

Qu'envis puet à grant chose ataindre

En ce siecle, qui Diex vuet craindre:

Car li bon qui le mal eschivent,

Et loiaument du lor se vivent,

Et qui selonc Diex se maintiennent,

Envis de pain à autre viennent.

Tex gens boivent trop de mesaise:

N'est vie qui tant me desplaise.

Mès esgardés cum de deniers

Ont usurier en lor greniers,

Faussonnier et terminéours[31]

Baillif, prevoz, bediaus, maiours,

Tuit vivent presque de rapine,

Li menus pueple les encline,

Et cil comme leus les deveurent;

Tretuit sor les povres gens queurent:

N'est nus qui despoillier nes vueille,

Tuit s'afublent de lor despueille,

[p.115]

Et devant le monde prier, 12173.

Car c'est trop dur de travailler.

_Le Dieu d'Amours._

Que nous dis-tu là, vilain diable,

Avec ta morale exécrable?

_Faux-Semblant._

Quoi donc?

_Amours._

Impudence sans nom!

Ne crains-tu pas Dieu?

_Faux-Semblant._

Certes, non.

Nul ne peut à grand' chose atteindre

En ce monde qui Dieu veut craindre;

Car ceux qui ne font que le bien,

Qui loyaux vivent de leur bien

Et qui selon Dieu se maintiennent,

Bien vite au pain des autres viennent,

Boivent trop de fiel, de douleur,

Et j'ai telle vie en horreur.

Mais voyez comme l'or en foule

Aux greniers des usuriers coule.

Faux monnayeurs, banqueroutiers[31b],

Archers, prévôts, baillis, guerriers,

Tous presque vivent de rapine,

Et le peuple à leurs pieds s'incline.

Eux le dévorent comme loups,

Sur pauvres gens se jettent tous,

Sans échauder tout vifs les plument,

Tretous de leur substance hument,

[p.116]

Tretuit de lor sustances hument, 12097.

Sans eschauder tous viz les plument.

Li plus fors le plus fiéble robe:

Mès ge qui vest ma simple robe,

Lobans lobés et lobéors,

Robe robés et robéors.

Par ma lobe entasse et amasse

Grans tresors en tas et en masse,

Qui ne puet por riens afunder;

Car, se g'en fais palais funder,

Et acomplis tous mes déliz

De compaignies en délitz,

De tables plaines d'entremez,

(Car ne voil autre vie mès),

Recroist mes argens et mes ors:

Car, ains que soit vuis mes tresors,

Deniers me viennent à resours:

Ne fais-ge bien tumber mes hours?

En aquerre est toute m'entente,

Miex vaut mes porchas que ma rente.

S'en me devoit tuer ou batre,

Si me voil-ge par tout embatre.

_Amours._

Tu sembles sains hons.

_Faulx-Semblant._

Certes voire.

Ordener me fis à provoire,

Sui le curé de tout le monde

Si cum il dure à la réonde.

Par tout vois les ames curer,

Nulz ne puet mès sans moi durer,

[p.117]

Ne cherchent qu'à les dépouiller 12197.

Et des dépouilles s'affubler.

Le plus fort le faible dérobe,

Mais moi qui vêts ma simple robe,

Trompant et trompés et trompeurs,

Je vole et volés et voleurs.

Par ma fourbe j'amasse, entasse

Grands trésors en tas et en masse

Qui ne sauraient s'évanouir,

Car j'en fais des palais bâtir

Et satisfais mes fantaisies,

Vidant en belles compagnies

Tables couvertes d'entremets;

Je n'aurai vie autre jamais.

Mes ors et mes argents pullulent,

Toujours mes deniers s'acccumulent,

Jamais n'est vide mon trésor.

Me sais-je faire un heureux sort?

Acquérir est ma seule entente,

Et mieux vaut mon gain que ma rente.

Dût-on me battre ou me tuer,

Je veux partout m'insinuer.

_Amour._

Tu sembles un saint homme!

_Faux-Semblant._

Oui, maître,

Car je me fis ordonner prêtre;

Partout vais les âmes curer

Et nul sans moi ne peut durer.

Je suis curé de tout le monde,

Et tous m'accueillent à la ronde;

[p.118]

Et préeschier et conseillier, 12125.

Sans jamès de mains traveillier;

De l'Apostole en ai la bule

Qui ne me tient pas por entule.

Si ne querroie jà cessier

Ou d'empereors confessier,

Ou rois, ou dux, ou bers, ou contes,

Mès de povres gens est-ce hontes.

Je n'aim pas tel confession,

Se n'est par autre occasion;

Ge n'ai cure de povre gent,

Lor estât n'est ne bel, ne gent.

Ces empereris, ces duchesses,

Ces roïnes, et ces contesses,

Ces hautes dames palasines,

Ces abéesses, ces béguines[32],

Ces baillives, ces chevalieres,

Ces borgoises cointes et fieres,

Ces nonains et ces damoiseles,

Por que soient riches ou beles,

Soient nuës ou bien parées,

Jà ne s'en iront esgarées.

Et por le sauvement des ames

J'enquiers des seignors et des dames,

Et de trestoutes lor mesnies,

Les propriétés et les vies,

Et lor fais croire et metz ès testes

Que lor prestres curez sunt bestes

Envers moi et mes compaignons,

Dont j'ai moult de mauvès gaignons[35]

A qui ge suel, sans rien celer,

Les secrés des gens réveler;

Et eus ausinc tout me revelent,

Que riens du monde ne me celent.

[p.119]

On me voit prêcher, conseiller, 12225.

Sans jamais des mains travailler,

Car du pape, qui, le crédule,

M'estime fort, j'ai bonne bulle.

Partout je cherche sans cesser

Un empereur à confesser,

Un roi, duc ou baron ou comte,

Mais pauvres gens, c'est une honte!

Point n'aime leur confession,

A moins de rare occasion,

Car je n'ai des pauvres gens cure.

Leur état n'est, je vous assure,

Ni beau, ni gai, ni séduisant;

Mais je n'en dirai pas autant

Des impératrices, duchesses,

Reines, baronnes et comtesses

Et grandes dames de palais.

Abbesses, béguines, jamais[32b],

Ni ballives, ni chevalières,

Ni bourgeoises coquettes, fières,

Belles et riches, ni nonnains,

Ni damoiselles, de nos mains,

Ou sans chemise ou moult parées,

Ne sauraient sortir égarées.

Et pour leur salut je m'enquiers

Des dames et des chevaliers

Et de toute leur compagnie,

Quels sont leurs biens, quelle est leur vie,

Et leur fais croire, tant leur dis,

Qu'au prix de moi, de mes amis,

Leurs curés ne sont que des bêtes.

Mes amis sont gens fort honnêtes[33b]

A qui je vais, sans rien céler,

Les secrets des gens révéler;

[p.120]

Et por les felons aparçoivre 12159.

Qui ne cessent des gens déçoivre,

Paroles vous dirai jà ci

Que nous lisons de saint Maci,

C'est assavoir l'evangelistre,

Au vingt et troisième chapistre[34];

Sor la chaiere Moysi,

Car la glose l'espont ainsi,

C'est le testament ancien,

Sistrent Scribe et Pharisien,

(Ce sunt les fauces gens maudites

Que la letre apele ypocrites),

Faites ce qu'il sermonneront,

Ne faites pas ce qu'il feront.

De bien dire n'ierent jà lent,

Mès de faire n'ont-il talent.

Il lient as gens décevables

Griés faiz qui ne sunt pas portables,

Et sor lor espaules lor posent,

Mais o lor doi movoir nes osent.

_Amours._

Porquoi non?

_Faulx-Semblant._

Par foi, qu'il ne vuelent,

Car les espaules sovent suelent

As portéors des faiz doloir,

Por ce fuient-il tel voloir.

S'il font euvres qui bonnes soient,

C'est por ce que les gens les voient.

[p.121]

Eux d'autre part tout me révèlent 12259.

Et rien au monde ne me cèlent.

Pour les félons apercevoir

Toujours prêts aux gens décevoir,

Oyez la parole subtile

Qu'en son vingt-troisième évangile[34b];

Écrivit le grand saint Matthieu.

Ainsi parle l'homme de Dieu:

«Las! sur la chaire de Moïse

(Telle est sa parole précise

Dans le Testament ancien),

Siégent Scribe et Pharisien

(Ce sont les fausses gens maudites

Qu'il désigne par hypocrites);

Faites, dit-il, ce qu'ils diront;

Ne faites pas ce qu'ils feront.

Des lèvres moult bien vous enseignent,

Mais leurs dits pratiquer ne daignent:

Ils attachent les pauvres gens

A des fardeaux par trop pesants,

Et sur leurs épaules les posent,

Eux qui du doigt les toucher n'osent.

_Amour._

Pourquoi non?

_Faux-Semblant._

Ils ne veulent pas;

Car aux porteurs souvent les bras

Sous un tel faix de douleur plient,

C'est pourquoi telle peine ils fuient.

S'ils font œuvre qui bonne soit,

Ce n'est que parce qu'on les voit,

[p.122]

Lor philateres eslargissent[35], 12185.

Et lor fimbries agrandissent,

Et des sieges aiment as tables

Les plus haus, les plus honorables,

Et les premiers es sinagogues,

Cum fiers et orguilleus et rogues,

Et ament que l'en les salue

Quant il trespassent par la rue,

Et vuelent estre apelé mestre,

Ce qu'il ne devroient pas estre:

Car l'évangile vet encontre,

Qui lor déloiauté démonstre.

Une autre coustume ravons

Sor ceus que contre nous savons;

Trop les volons forment haïr,

Et tuit par accort envaïr.

Ce que l'ung het, li autres héent,

Tretuit à confondre le béent,

Se nous véons qu'il puist conquerre

Par quelque engin honor en terre,

Provendes ou possessions,

A savoir nous estudions

Par quele eschiele il puet monter;

Et por li miex prendre et donter,

Par traïsons le diffamons

Vers ceus, puis que nous ne l'amons.

De s'eschiele les eschilons

Ainsinc copons, et l'essillons

De ses amis, qu'il n'en saura

Jà mot, que perdus les aura.

Car s'en apert les grevions,

Espoir blasmés en serions,

Et si faudrions à nostre esme;

Car se nostre entencion pesme

[p.123]

Leurs philatères élargissent[35] 12287.

Et les franges en agrandissent,

A table ils prennent les tréteaux

Les plus marquants et les plus hauts,

Et les premiers aux synagogues

Marchent fiers, orgueilleux et rogues,

Et dans la rue ils sont contents

Lorsque s'inclinent les passants

Devant eux et leur disent: maître?

Ce qui ne devrait pas être,

Car l'Évangile le défend

Qui leur déloyauté reprend.

Voici ce que nous soulons faire

Encor contre notre adversaire.

Nous ne songeons qu'à le haïr,

Et tous ensemble l'assaillir;

Car ce qu'un hait, tous le haïssent

Et pour le confondre s'unissent.

Si nous voyons par quel moyen

Il peut avoir honneur, soutien,

Rentes, possessions, hautesse,

Nous nous étudions sans cesse

Par quelle échelle il peut monter,

Et pour mieux l'abattre et dompter,

Voilons nos passions haineuses

Par nos manœuvres ténébreuses.

De l'échelle les échelons

Ainsi coupons et l'isolons

De ses amis, sans qu'il s'en doute;

Tous les perdra sans y voir goutte.

Car face à face l'attaquer

Serait nous faire critiquer

Et manquer notre but sans doute;

Voyant notre manœuvre toute,

[p.124]

Savoir cil, il s'en deffendroit, 12219.

Si que l'en nous en reprendroit.

Grant bien se l'ung de nous a fait,

Par nous tous le tenons à fait,

Voire par Diex s'il le faignoit,

Ou sans plus vanter s'en daignoit

D'avoir avanciés aucuns hommes,

Tuit du fait parçoniers nous sommes,

Et disons, bien savoir devés,

Que tex est par nous eslevés.

Et por avoir des gens loenges,

Des riches hommes, par losenges,

Empetrons que letres nous doignent

Qui la bonté de nous tesmoignent,

Si que l'en croie par le munde

Que vertu toute en nous habunde;

Et tous jors povres nous faignons,

Mès comment que nous nous plaignons,

Nous sommes, ce vous fais savoir,

Cil qui tout ont sans riens avoir.

Ge m'entremet de corretages,

Ge faiz pais, ge joing mariages,

Sor moi preng execucions,

Et vois en procuracions:

Messagiers sui et fais enquestes

Qui ne me sunt pas moult honestes,

Les autrui besoignes traitier

Ce m'est ung trop plesant mestier;

Et se vous avés riens à faire

Vers ceus entor qui ge repaire,

Dites-le moi, c'est chose faite,

Si-tost cum la m'aurés retraite,

Por quoi vous m'aiés bien servi,

Mon service avés deservi.

[p.125]

Notre ennemi s'en défendrait, 12321.

Et chacun nous en reprendrait.

Si l'un de nous fit oeuvre pie,

Par nous bien vite elle est grossie;

Voire, par Dieu, s'il la feignait,

Ou, sans plus, vanter se daignait

D'avoir obligé quelques hommes,

Tous ses associés nous sommes,

Et crions, comme vous savez,

Que tels furent par nous sauvés;

Et pour capter la confiance

Des grands, à force d'insistance,

Nous obtenons bons parchemins

Qui font de nous autant de saints,

Si bien qu'on croit parmi le monde

Que vertu toute en nous abonde;

Toujours pauvres nous nous feignons,

Mais combien que tous nous ayons

Ainsi coutume de nous plaindre,

A ne pas la vérité feindre,

Nous sommes, vous le fais savoir,

Gens qui tout ont sans rien avoir.

Puis je me mêle de courtages,

Raccommodements, mariages,

Sur moi prends exécutions

Et vais en procurations;

Messager suis et fais enquêtes

Le plus souvent rien moins qu'honnêtes;

J'éprouve un bonheur inouï

A voir aux besognes d'autrui;

Enfin, si vous avez affaire

Auprès des gens chez qui j'opère,

Parlez; sitôt dit, sitôt fait,

Vous serez servis à souhait,

[p.126]

Mès qui chastier me vodroit, 12253.

Tantost ma grace se todroit:

Je n'aim pas homme ne ne pris

Par qui ge sui de riens repris.

Les autres voil-ge tous reprendre,

Mès ne voil lor reprise entendre:

Car ge qui les autres chasti,

N'ai mestier d'estrange chasti.

Si n'ai mès cure d'ermitages:

J'ai laissié desers et bocages,

Et quit à saint Jehan-Baptiste

Du desert, et manoir et giste.

Trop par estoie loing gités.

Es bors, ès chastiaus, ès cités

Fais mes sales et mes palès,

Où l'en puet corre à plains eslès;

Et di que ge sui hors du monde,

Mès ge m'i plonge et m'i afonde,

Et m'i aése, et baigne et noë

Miex que nus poissons de sa noë.

Ge sui des valez Antecrist,

Des larrons dont il est escript

Qu'il ont habiz de saintéé,

Et vivent en tel faintéé;

Dehors semblons aigniaus pitables,

Dedens sommes leus ravissables,

Si avirons-nous mer et terre,

A tout le monde avons pris guerre,

Et voulons du tout ordener

Quel vie l'en i doit mener.

S'il i a chastel ne cité

Où bogres soient récité,

Néis s'il ierent de Melan,

Car aussinc les en blasme-l'en:

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Car moult votre service prise, 12355.

Mon amitié vous est acquise.

Mais qui me corriger voudrait

Mes faveurs s'aliénerait,

Tous les autres je veux reprendre

Sans oncques nul reproche entendre,

Car si d'en faire j'ai pouvoir,

Point n'ai besoin d'en recevoir.

J'ai peu de goût pour les bocages,

Les déserts et les hermitages,

Je laisse à saint Jean ses déserts,

Ses rochers et ses gîtes verts,

C'est par trop loin chercher son gîte.

En châteaux et cités j'habite,

J'y fais des salles, des palais,

A l'aise où l'on circule en paix;

Je dis qu'au monde je renonce,

Et je m'y plonge et m'y enfonce,

J'y nage et plonge de nouveau,

Plus heureux que poisson dans l'eau.

De l'Antechrist valet parjure,

C'est de moi que dit l'Écriture:

«Il a l'habit de sainteté,

Mais ne vit que d'iniquité.»

Dehors nous semblons agneaux doux,

Dedans nous sommes d'affreux loups,

Nous parcourons et mer et terre,

Partout à tous faisons la guerre,

Et voulons de tout ordonner

Quelle vie on y doit mener.

Ainsi lorsqu'en castel habite,

Ou cité, quelque sodomite

(Fut-il encore de Milan

Où fleurit ce joli talent),

Le roman de la rose - Tome III · 第 4 / 20 段