Mès atant pez, ci m'en retour, 11549.
N'en vueil plus ci dire à ce tour,
Se ge m'en puis atant passer,
Car trop vous porroie lasser.
Mais bien vous vueil convenancier
De tous vos amis avancier,
Por quoi ma compaignie voillent;
Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent,
Et m'amie aussinc serviront,
Ou jà par Dieu n'en cheviront:
Sans faille traïstre sui-gié,
Et por larron m'a Diex jugié.
Parjurs sui, mès ce que j'afin,
Set-l'en envis devant la fin,
Car plusors par moi mort reçurent,
Qui onc mon barat n'aperçurent,
Et reçoivent et recevront,
Qui jamès ne l'aparcevront.
Qui l'aparcevra, s'il est sage,
Gart s'en, ou c'iert son grant dommage.
Mès tant est fort la decevance,
Que trop est grief l'aparcevance:
Car Prothéus, qui se soloit
Muer en tout quanqu'il voloit.
Ne sot onc tant barat, ne guile
Cum ge fais; car onques en vile
N'entrai où fusse congnéus,
Tant i fusse oïs ne véus.
[p.81]
Mais suffit; ici je demeure. 11653.
Assez j'en ai dit à cette heure
Et puis sur le reste passer;
Car trop pourrais-je vous lasser.
Vos amis, si ma compaignie
Veulent et servent bien ma mie,
Réussiront, je m'en fais fort,
Ou, par Dieu, pour eux c'est la mort!
Amour l'a dit, je suis un traître,
Pour larron il m'a fait connaître,
Parjure suis; mais mon dessein
Nul ne voit guère avant la fin,
Car maints de moi la mort reçurent,
Qui ma fourbe onques n'aperçurent,
Et reçoivent et recevront,
Qui jamais ne l'apercevront.
Qui l'apercevra, s'il est sage,
Qu'il s'en garde, je l'y engage,
Ou cherche sa perdition.
Mais l'erreur, la déception
Est si puissante, que la vue
Tout le monde a comme perclue.
Car Prothéus, qui se changeait
Céans en tout ce qu'il voulait,
Ne fut si fourbe et si mobile
Que moi; car dans aucune ville
N'entrai où l'on m'ait reconnu,
Combien m'y eût-on déjà vu.
[p.82]
LXII
Comment le traîstre Faulx-Semblant 11577.
Si va les cuers des gens emblant,
Pour ses vestemens noirs et gris,
Et pour son viz pasle, amaisgris.
Trop sai bien mes habiz changier,
Prendre l'ung, et l'autre estrangier.
Or sui chevalier, or sui moine,
Or sui prélat, or sui chanoine,
Or sui clerc, autre ore sui prestre,
Or sui desciple, et or sui mestre,
Or chastelain, or forestiers[21]:
Briément, ge sui de tous mestiers.
Or resui princes, or sui pages,
Or sai parler tretous langages;
Autre hore sui viex et chenus,
Or resui jones devenus.
Or sui Robers, or sui Robins,
Or cordeliers, or jacobins.
Si pren por sivre ma compaigne
Qui me solace et acompaigne,
(C'est dame Astenance-Contrainte),
Autre desguiséure mainte,
Si cum il li vient à plesir
Por acomplir le sien desir.
Autre ore vest robe de fame,
Or sui damoiselle, or sui dame,
Autre ore sui religieuse,
Or sui rendue, or sui prieuse,
Or sui nonain, or sui abbesse,
Or sui novice, or sui professe;
[p.83]
LXII
Comment le traître Faux-Semblant 11681.
S'en va le cœur des gens daubant
Par sa grise et noire vêture
Et sa pâle et maigre figure.
Avec art me sais déguiser,
Prendre un habit, l'autre laisser,
Tantôt chevalier, tantôt moine,
Tantôt prélat, tantôt chanoine,
Ou châtelain, ou forestier[21b];
Or bref, je suis de tout métier.
Tantôt je suis clerc, tantôt prêtre,
Tantôt disciple, tantôt maître,
Une heure suis vieux et chenu,
Une autre jeune revenu.
Je sais parler en tout langage;
Tantôt sui prince, tantôt page,
Tantôt Robers, tantôt Robin,
Ci cordelier, là Jacobin.
Je prends, pour suivre ma compagne
Qui m'éjouit et m'accompagne,
Pour accomplir le sien désir.
Comme elle veut, à son plaisir
(C'est dame Contrainte-Abstinence),
Mainte autre belle contenance.
Robe de femme alors je vêts,
Damoiselle ou dame me fais,
Je suis religieuse une heure,
L'heure d'après je suis prieure,
Je vais par toutes régions
Cherchant toutes religions,
[p.84]
Et vois par toutes régions 11607.
Cerchant toutes religions.
Mès de religion, sans faille,
G'en pren le grain et laiz la paille;
Por gens avugler i abit,
Ge n'en quier sans plus que l'abit.
Que vous diroie? en itel guise
Cum il me plaist ge me desguise;
Moult sunt en moi mué li vers,
Moult sunt li faiz aux diz divers[22].
Si fais chéoir dedans mes piéges
Le monde par mes priviléges;
Ge puis confesser et assoldre,
(Ce ne me puet nus prélas toldre),
Toutes gens où que ge les truisse;
Ne sai prélas nul qui ce puisse,
Fors l'apostole solement
Qui fist cest establissement
Tout en la faveur de nostre Ordre,
N'i a prélat nul qui remordre,
Ne grocier contre mes gens ose,
Ge lor ai bien la bouche close;
Mès mes trais ont aparcéus,
Si n'en sui mès si recéus
Envers eus si cum ge soloie,
Por ce que trop fort les boloie.
Mès ne me chaut comment qu'il aille,
J'ai des deniers, j'ai de l'aumaille;
Tant ai fait, tant ai sermonné,
Tant ai pris, tant m'a-l'en donné
Tout le monde par sa folie,
Que ge maine vie jolie
Par la simplece des prelas
Qui trop fort redotent mes las.
[p.85]
Ici nonnain, ailleurs abbesse, 11711.
Ou bien novice, ou bien professe.
Mais pour moi la religion
N'est que mensonge et fiction.
J'en prends le grain, laisse la paille;
Pour dauber autrui, je m'y baille
Et d'elle tire grand profit,
Mais sans plus n'en prends que l'habit.
Que vous dirai-je en telle guise?
Comme il me plaît, je me déguise,
Mes changements sont infinis,
Mes faits contredisent mes dits[22b],
Et je fais choir dedans mes piéges
Le monde par mes priviléges.
Je puis absoudre, confesser
(Prélat ne s'y peut opposer)
Tous les pécheurs que je rencontre.
Nul prélat ne peut aller contre,
Sinon le pape seulement
Qui établit ce réglement
En faveur de notre saint ordre;
Nul prélat n'est qui puisse y mordre
Ni murmurer contre mes gens,
Le bec leur ai clos dès longtemps.
Mais il n'est rien, las! qui ne s'use!
Les gens trop fortement j'abuse
Et suis maintenant trop connu,
Et ne suis plus si bien reçu
Qu'autrefois; mais comment qu'il aille,
J'ai deniers, troupeaux, victuaille;
Tant j'ai fait, tant j'ai sermonné,
Tant j'ai pris et tant m'a donné
Tout le monde par sa folie,
Que je mène joyeuse vie
[p.86]
Nus d'eus à moi ne s'acompere, 11641.
Ne ne prent qu'il ne le compere:
Ainsinc faiz-ge tout à ma guise
Par mon semblant, par ma faintise.
Mès, por ce que confès doit estre
Chascun an chascuns à son prestre,
Une fois, ce dist l'Escripture,
Ains qu'on li face sa droiture:
Car ainsinc le vuet l'Apostoile,
L'estatut chascun de nous çoile
Qui vint ça, si les enortons,
Mès moult bien nous en déportons,
Car nous avons ung priviliege
Qui de plusors faiz nous aliege;
Mès cestui mie ne taisons,
Car assés plus grant le faisons
Que l'Apostole ne l'a fait,
Dont li hons, se pechiés a fait,
S'il li plaist, il porra lors dire:
En confession vous di, Sire,
Que cil à qui ge fui confés,
M'a alegié de tout mon fés;
Absolu m'a de mes pechiés
Dont ge me sentoie entechiés;
Ne ge n'ai pas entencion
De faire autre confession
Ne n'en vueil ci plus reciter,
Si m'en poés atant quiter,
Et vous en tenez apaiés,
Quelque gré que vous en aiés;
Car se vous l'aviés juré,
Ge n'en dout prélat ne curé
Qui de confesser me contraingne,
Autrement que ge ne m'en plaingne,
[p.87]
Par la simplesse des prélats 11745.
Qui trop fort redoutent mes lacs.
Nul d'eux contre moi ne s'essaie
Et ne prend rien qu'il ne le paie.
Aussi je fais tout mon content
Par ma feintise et mon semblant.
Mais si moult confessé doit être
Tous les ans chacun par son prêtre,
Selon l'Écriture, une fois,
Pour jouir de tretous ses droits
(Car ainsi l'ordonne le pape),
Du statut nous rions sous cape;
S'il en vient, nous les exhortons,
Mais nous, bien nous en exemptons,
Car nous avons un privilége
Qui de plusieurs faix nous allége.
Or, celui-ci point ne taisons;
Au contraire nous renforçons
Encor du pape l'ordonnance;
Car tout pécheur peut d'assurance
En faisant sa confession
Dire sans hésitation:
«Un tel m'a confessé naguère,
M'a déchargé de tout, mon père,
Absolu m'a de tout péché
Dont je me sentais entaché,
Et je ne veux pousser le zèle
Jusqu'à confession nouvelle
Venir aujourd'hui réciter;
Veuillez donc céans m'acquitter,
Et ceci vous doit moult suffire,
Quelque raison qu'en puissiez dire,
Car l'eussiez-vous cent fois juré,
Je ne crains prélat ni curé
[p.88]
Car je m'en ai bien à qui plaindre. 11675.
Vous ne m'en poés pas contraindre,
Ne faire force, ne troubler
Por ma confession doubler:
Ne si n'ai pas affeccion
D'avoir double absolucion.
Assés en ai de la premiere,
Si vous quit cette darreniere;
Desliés sui, nel' quier nier,
Ne me poés plus deslier:
Car cil qui le pooir i a,
De tous liens me deslia.
Et se vous m'en osés contraindre,
Si que ge m'en aille complaindre,
Jà voir juges emperiaus,
Rois, prévos, ne officiaus
Por moi n'en rendra jugement;
Ge m'en plaindrai tant solement
A mon bon confesseur novel,
Qui n'a pas non frère Lovel,
Mès frère Leus qui tout deveure,
Combien que devant la gent eure:
Que cil, jurer l'ose et plevir,
Me saura bien de vous chevir.
Car si vous saura atraper,
Que ne li porrés eschaper
Sans honte et sans diffamement,
S'il n'a du vostre largement.
Qu'il n'est si fox ne si entules,
Qu'il n'ait bien de Rome des bules,
S'il li plest, à vous tous semondre,
Por vous travaillier et confondre
Assés plus loing de deus jornées.
Ses letres sunt à ce tornées,
[p.89]
Qui de confesser me contraigne, 11779.
Autrement que je ne m'en plaigne;
Car vous ne me pouvez troubler
Pour ma confession doubler,
Ni faire force, ni contraindre,
Ou je saurais à qui m'en plaindre:
Or je n'ai pas l'intention
D'avoir double absolution;
Assez j'en ai de la première;
Grâce vous fais d'une dernière:
Car tel, qui le pouvoir en a,
De tous liens me délia,
Et si vous m'y vouliez contraindre
Aussitôt je m'en irais plaindre:
N'oseraient rois, officiaux,
Prévôts, juges impériaux,
Un jugement contre moi rendre;
Car j'irais simplement l'apprendre
A mon bon confesseur nouveau
Qui n'a nom frère Louveteau,
Mais frère Loup qui tout dévore,
Combien que Dieu devant implore,
Et lui n'aura qu'à l'affirmer
Pour tôt votre bouche fermer.
Si bien vous en fera rabattre
Que ne vous en sauriez débattre
Sans honte et sans diffamement
S'il n'a du vôtre largement.
Il n'est si fol qu'il n'articule
Avoir de Rome quelque bulle,
S'il lui plaît, pour vous travailler,
Vous confondre et vous foudroyer
Certes en moins de deux journées.
Ses lettres sont si bien tournées
[p.90]
Qu'eles valent miex qu'autentiques 11709.
Communes, qui sunt si escliques,
Que ne valent qu'à huit personnes.
Tex letres ne sunt mie bonnes;
Mès les soes à tous s'estendent
Et à tous leus qui droit deffendent;
Mès de vos drois n'a-il que faire,
Tant est poissant, de grant affaire.
Ainsinc de vous esploitera,
Jà por priere nel' lera,
Ne por defaute de deniers,
Qu'assés en a en ses greniers:
Car Chevance est ses senechaus,
Qui d'aquerre est ardens et chaus,
Et Porchas ses freres germains,
Qui n'est pas de porchacier vains,
Mès curieus trop plus d'assés,
Por quoi il a tant amassés,
Par ce est-il si haut monté,
Que tous autres a sormonté.
Et si m'aïst Diex et saint Jaques,
Se vous ne me volés à Pasques
Doner le Cors nostre Seigneur,
Sans vous faire presse greigneur,
Ge vous lairrai, sans plus atendre,
Et l'irai tantost de li prendre;
Car hors sui de vostre dangier,
Si me vueil de vous estrangier.
Ainsinc se puet cil confessier
Qui vuet son provoire lessier;
Et se le prestre le refuse,
Ge sui prest que ge l'en encuse,
Et de li pugnir en tel guise,
Que perdre l'i ferai s'eglise.
[p.91]
Que valent mieux que parchemins 11813.
Communs et qui sont si restreints
Qu'ils ne sont bons qu'à huit personnes.
Telles chartes ne sont pas bonnes;
Mais son pouvoir à tous s'étend
Partout où le droit on défend,
Mais de vos droits n'a-t-il que faire,
Tant est puissant, de grande affaire:
Ainsi son droit exploitera
Et jamais ne le laissera
Ni pour prières, ni pour offres;
Il a d'argent trop dans ses coffres.
Car Chevance est son pourvoyeur
Et Ruse sa germaine sœur,
Toutes deux ardentes et chaudes
D'acquérir. Ainsi par leurs fraudes
Il a tant et tant amassé
Que tous autres a surpassé.
Aussi, Dieu m'assiste et saint Jacques,
Si vous me refusez à Pâques
Le saint corps de Notre-Seigneur,
Sans plus de façons, cher pasteur,
Vous laisserai, sans plus attendre,
Et l'irai tantôt de lui prendre.
Je suis à l'abri de vos coups,
S'il me plaît me passer de vous.»
Selon son gré donc se confesse
Qui de côté son curé laisse;
Et si le prêtre protestait,
A l'accuser je suis tout prêt
Et le punir en telle guise
Qu'il perdra certes son église.
Or de telle confession
Qui comprend la conclusion;
[p.92]
Et qui de tel confession 11743.
Entent la consécucion,
Jamès prestres n'aura puissance
De congnoistre la conscience
De celi dont il a la cure.
C'est contre la sainte Escripture
Qui commande au pastour honeste
Cognoistre la vois de sa beste.
Mes povres fames, povres hommes,
Qui de deniers n'ont pas grans sommes,
Vueil-ge bien as prélas lessier,
Et as curés por confessier,
Car cil noient ne me donroient.
_Le Dieu d'Amours._
Porquoi?
_Faux-Semblant._
Par foi qu'il ne porroient,
Comme chétives gens et lasses;
Si que g'en ai les berbis grasses,
Et li pastour auront les maigres,
Combien que ce mot lor soit aigres.
Et se prélaz osent groucier,
Car bien se doivent correcier
Quant il perdent lor grasses bestes,
Tiex cop lor donrai sor les testes,
Que lever i ferai tex boces,
Qu'il en perdront mitres et croces.
Ainsinc les ai tous corrigiés,
Tant sui fort privilégiés.
[p.93]
Jamais prêtre n'aura puissance 11847.
De connaître la conscience
De ceux qu'il doit administrer.
C'est l'Évangile déchirer,
Qui veut que le pasteur honnête
Connaisse la voix de sa bête.
Mais pourtant je veux bien laisser
Curés et prélats confesser
Pauvres femmes et pauvres hommes
Qui de deniers n'ont pas grand' sommes;
Ceux-là rien ne me donneraient.
_Dieu d'Amours._
Pourquoi?
_Faux-Semblant._
Parce qu'ils ne pourraient;
Ce sont chétives gens et lasses.
Aussi je prends les brebis grasses
Et les maigres laisse aux pasteurs,
Combien qu'ils s'en plaignent d'ailleurs.
Et si, perdant leurs grosses bêtes,
Prélats osent lever leurs têtes
Et gronder et se courroucer,
De tels coups leur ferai baisser,
J'y ferai lever telles bosses,
Qu'ils en perdront mitres et crosses.
Ainsi maint en ai corrigé,
Tel privilége et force j'ai.
[p.94]
_L'Acteur._
Ci se volt taire Faus-Semblant;
Mès Amors ne fait pas semblant
Qu'il soit ennoiés de l'oïr,
Ains li dist, por eus esjoïr:
_Le Dieu d'Amours._
Di-nous plus especiaument,
Comment tu sers desloiaument,
Ne n'aies pas du dire honte:
Car, si cum tes habis nous conte,
Tu sembles estre uns sains hermites.
_Faux-Semblant._
C'est voirs, mès ge sui ypocrites.
_Le Dieu d'Amours._
Tu vas préeschant astenance.
_Faux-Semblant._
Voire voir, mès g'emple ma pance
De bons morciaus et de bons vins,
Tiex comme il affiert à devins[23].
_Le Dieu d'Amours._
Tu vas préeschant povreté.
_Faux-Semblant._
Voir, mès riche sui à planté;
Mès, combien que povre me faingne,
Nul povre ge ne contredaingne.
[p.95]
_L'Auteur._
Ici Faux-Semblant se veut taire. 11871.
Mais à l'ouïr feint de se plaire
Amour, et pour leur agrément:
_Le Dieu d'Amours._
Tes bons tours explicitement
Conte-nous; point de fausse honte.
Si j'en crois ce que l'habit conte,
Tu dois être un hermite saint.
_Faux-Semblant._
C'est vrai, mais hypocrite plein.
_Le Dieu d'Amours._
Toujours vas prêchant l'abstinence.
_Faux-Semblant._
D'accord; mais je m'emplis la panse
De bons vins et de bons morceaux,
Comme il sied à moines dévots[23b].
_Le Dieu d'Amours._
Pauvreté tu prêches sans cesse.
_Faux-Semblant._
Certes; mais grande est ma richesse.
Pauvre me fais, mais, pour finir,
Nul pauvre je ne puis sentir.
[p.96]
J'ameroie miex l'acointance 11787.
Cent mile tans du Roi de France,
Que d'ung povre, par nostre Dame!
Tout éust-il ausinc bonne ame.
Quant ge voi tous nus ces truans
Trembler, sor ces femiers puans,
De froit, de fain crier et braire,
Ne m'entremet de lor affaire.
S'il sunt à l'Ostel-Diex porté,
Jà n'ierent par moi conforté,
Que d'une aumosne toute seule
Ne me paistroient-il la geule,
Qu'il n'ont pas vaillant une seche:
Que donra qui son coutiaus leche?
De folie m'entremetroie,
Se en lit à chien saing querrole.
Mès d'un riche usurier malade
La visitance est bonne et sade:
Celi vois-ge réconforter,
Car g'en cuit deniers aporter;
Et se la male mort l'enosse,
Bien le convoi jusqu'à la fosse.
Et s'aucuns vient qui me repraingne
Porquoi du povre me refraingne,
Savés-vous comment g'en eschape?
Ge fais entendant par ma chape
Que li riches est entechiés
Plus que li povres de pechiés,
S'a greignor mestier de conseil,
Por ce i vois, por ce le conseil[26].
Neporquant autresinc grant perte
Reçoit l'ame en trop grant poverte,
Cum el fait en trop grant richece,
L'une et l'autre igaument la blece:
[p.97]
Cent mille fois du roi de France 11887.
Je préférerais l'accointance,
Par notre Dame! eût-il autant,
Ce pauvre, âme bonne et cœur grand;
Car j'ai bien autre chose à faire
Que d'entendre crier et braire
De froid, de faim, tous ces truands,
Transis sur leurs fumiers puants,
Qui d'une aumône toute seule
Ne sauraient repaître ma gueule!
S'ils sont à l'Hôtel-Dieu portés,
Par moi ne seront confortés.
Que prendre à qui son couteau lèche,
Et n'a vaillant sardine sèche?
Graisse chercher au lit d'un chien,
C'est folie et m'en garde bien.
Mais d'un riche usurier malade
Plus fructueuse est l'accolade;
C'est lui que je vais conforter,
Car deniers j'en compte apporter,
Et si la male mort l'emporte,
Jusqu'à la fosse je l'escorte.
Et si me reproche un grincheux
D'abandonner les malheureux,
Savez-vous comment j'en échappe?
Je fais comprendre par ma chappe
Que les riches sont de péchés
Plus que les pauvres entachés,
Plus ont besoin qu'on les surveille,
Aussi j'y vais et les conseille[24b]
Pourtant trop grande pauvreté
Est égale calamité,
Pour l'âme, à trop grande richesse,
Autant l'une et l'autre la blesse;
[p.98]
Car ce sunt deus extrémités 11821.
Que richece et mendicités.
Li moien a non Soffisance:
Là gist des vertus l'abondance,
Car Salemon tout au délivre
Nous a escript en ung sien livre
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit où trentiesme chapitre[25]:
Garde-moi, Diex, par ta poissance,
De richece et de mendiance.
Car riches hons, quant il s'adrece
A trop penser à sa richece,
Tant met son cuer en sa folie,
Que son créator en oblie.
Cil que mendicité guerroie,
De pechié comment le guerroie,
Envis avient qu'il ne soit lierres
Et parjurs, ou Diex est mentierres,
Se Salemon dist de par lui
La letre que ci vous parlui[26];
Si puis bien jurer sans délai
Qu'il n'est escript en nule lai,
(Au mains n'est-il pas en la nostre)
Que Jhesu-Crist, ne si apostre,
Tant cum il alerent par terre,
Fussent onques véus pain querre;
Car mendier pas ne voloient.
Ainsinc préeschier le soloient
Jadis par Paris la cité
Li mestre de divinité:
Si péussent-il demander
De plain pooir, sans truander;
Car, de par Diex, pastor estoient,
Et des ames la cure avoient:
[p.99]
C'est une double extrémité 11921.
Que richesse et mendicité.
Entre les deux est suffisance,
Là gît des vertus l'abondance.
Du reste, clairement le dit
Salomon dans un sien écrit,
Des Paraboles, c'est le titre,
Tout droit au trentième chapitre[25]:
Dieu, garde-moi dans ta bonté
De richesse et mendicité!
Car le riche, quand il se laisse
Enorgueillir par sa richesse,
Tant il affole alors son cœur
Qu'en oubli met son créateur.
Celui qui pauvreté guerroie
Peut-il rester en bonne voie?
Force, est qu'il devienne voleur
Et parjure, ou Dieu est menteur,
A Salomon si fut dictée
Par lui la phrase ici notée.
Je puis jurer sans contredit
Qu'en aucuns livres n'est écrit
(Du moins ce n'est pas dans les nôtres)
Que Jésus-Christ ni ses apôtres,
Toute la terre parcourant,
N'allassent leur pain mendiant;
Bien plus, ils en faisaient défense.
Ainsi le prêchaient en substance
Jadis par Paris la cité
Les docteurs ès-divinité.
Eux pourtant, sans truanderie,
Pouvaient bien demander leur vie,
Qui, de par Dieu, pasteurs étaient
Et des âmes la cure avaient.
[p.100]
Néis après la mort lor mestre, 11835.
Recommencierent-il à estre
Tantost laboréors de mains;
De lor labor, ne plus ne mains,
Recevoient lor sostenance,
Et vivoient en pacience;
Et se remanant en avoient,
As autres povres le donnoient;
N'en fondoient palès ne sales,
Ains gisoient en maisons sales[27].
Puissans hons doit, bien le recors,
As propres mains, au propre cors,
En laborant querre son vivre,
S'il n'a dont il se puisse vivre,
Combien qu'il soit religieus,
Ne de servir Diex curieus:
Ainsinc faire le li convient,
Fors ès cas dont il me sovient,
Que bien raconter vous saurai,
Quant tens de raconter aurai.
Et encor devroit-il tout vendre,
Et du labor sa vie prendre,
S'il est bien parfais en bonté:
Ce m'a l'Escripture conté.
Car qui oiseus hante autrui table,
Lobierres est, et sert de fable.
N'il n'est pas, ce sachiés, raison
D'escuser soi par oraison:
Car il convient en toute guise
Entrelessier le Diex servise
Por ses autres nécessités.
Mangier estuet, c'est vérités,
Et dormir, et faire autre chose,
Nostre oroison lors, se repose:
[p.101]
Même après la mort de leur maître 11955.
Ils recommencèrent à être
Ouvriers de leurs propres mains;
De labeurs humbles et vilains
Ils recevaient leur soutenance
Et vivaient tous en patience,
Et si de trop avaient pour eux
Ils le donnaient aux malheureux,
N'en fondaient ni palais ni salles
Et demeuraient en maisons sales[27b].
Homme fort doit, je le soutiens,
De ses labeurs quotidiens,
Avec ses bras, gagner son vivre,
S'il n'a de biens assez pour vivre,
Combien qu'il soit religieux
Et de Dieu servir envieux.
Telle est la règle universelle
Sauf ès-cas que je me rappelle
Et que bien vous conter saurai,
Plus tard, quand le temps en aurai.
Et encor devrait-il tout vendre
Et du travail son vivre prendre,
S'il était parfait en bonté:
Ce m'a l'Écriture conté.
Car d'autrui qui hante la table
Est un larron et sert de fable.
Mauvaise encore est la raison
De s'excuser par oraison.
Il faut, et ce n'est que justice,
Délaisser de Dieu le service
Pour toute autre nécessité;
Manger faut-il, en vérité,
Et dormir et faire autre chose,
Notre oraison lors se repose.
[p.102]
Aussinc se convient-il retraire 11889.
D'oroison por son labor faire;
Car l'Escripture s'i acorde
Qui la vérité en recorde.
Et si deffent Justiniens
Qui fist nos livres anciens,
Que nus hons, en nule maniere,
Poissans de cors, son pain ne quiere,
Por qu'il le truisse à gaaingnier;
L'en le devroit miex mehaingnier,
Ou en faire apperte justice,
Que soustenir en tel malice.
Ne font pas ce que faire doivent
Cil qui tex aumosnes reçoivent,
S'il n'en ont espoir priviliege
Qui de la poine les aliege;
Mais ne cuit pas qu'il soit éus
Se li princes n'est décéus,
Ne si ne recuit pas savoir
Qu'il le puissent par droit avoir.
Si ne fais-ge pas terminance
Du prince ne de sa poissance,
Ne par mon dit ne voil comprendre
S'el se puet en tel cas estendre,
De ce ne me doi entremette.
Mès ge croi que selonc la letre
Les aumosnes qui sont déuës
As lasses gens povres et nuës,
Fiebles et viez et mehaingniés,
Par qui pains n'iert mes gaaingniés,
Por ce qu'il n'en ont la poissance,
Qui les mangüe en lor grevance,
Il mangüe son dampnement,
Se cil qui fist Adam ne ment.
[p.103]
Aussi devons-nous oublier 11989.
Les oraisons pour travailler;
Ainsi le comprend l'Écriture
Qui enseigne vérité pure.
Tel le défend Justinien
Qui fit notre code ancien.
Puissant de corps, dit-il, personne
Ne devra demander l'aumône,
Puisque son pain il peut gagner.
Mieux vaut le battre et l'éloigner
Ou en faire bonne justice,
Que l'aider en telle malice.
Ce n'est pas faire son devoir
Qu'aumônes telles recevoir,
A moins d'avoir un privilége
Qui du châtiment vous protége.
Or je ne pense pas savoir
Qu'on le puisse par droit avoir;
Donc il faut que soit par feintise
Du roi la bonne foi surprise.
Non pas qu'en rien je veuille, moi,
Limiter le pouvoir du roi,
Ni par ces mots faire comprendre
Qu'il ne puisse à tels cas s'étendre,
Car ceci discuter ne doi;
Mais je pense selon la loi
Que, les aumônes qui sont dues
A faibles gens pauvres et nues,
Vieillards infirmes, sans soutien,
Qui ne peuvent gagner leur pain
Parce qu'ils n'en ont la puissance,
Ravir par male concurrence,
C'est pourchasser son damnement,
Si le père d'Adam ne ment.