L'avoir, le pris a li vendierres, 11181.
Si que tout pert li achatierres:
Que jà tant n'i metra d'avoir
Qu'il en puist seignorie avoir,
Ne que jà puisse empéeschier
Por donner, ne por préeschier,
Que maugré sien autant n'en ait.
Uns estranges, s'il i venoit,
Por donner tant, ou plus, ou mains,
Fust Bretons, Englois, ou Romains:
Voire espoir tretout por noiant,
Tant puet-il aler flaboiant.
Sunt donc sage tel marchéans?
Mès fol, chetif et meschéans,
Quant chose à escient achetent,
Où tout perdent quanqu'il i metent,
Ne si ne lor puet demorer,
Jà tant n'i sauront laborer.
Neporquant jà nel' quier naier,
Ma mère n'en seult rien paier.
N'est pas si fole, ne si nice
Qu'el s'entreméist de tel vice;
Mès bien sachiés que tex la paie,
Qui puis se repent de la paie,
Quant Povreté l'a en destrece,
Tout fut-il desciple Richece,
Qui par moi rest en grant esveil,
Quant el ne vuet ce que ge veil.
Mès, par sainte Venus ma mere,
Et par Saturnus son vieil pere
Qui jà l'engendra jone touse,
Mès non pas de sa femme espouse[14]...
Encor vous vueil-ge plus jurer,
Por miex la chose asséurer,
[p.57]
Chose et prix garde le vendeur 11277.
Si bien que tout perd l'acheteur.
Tout son avoir dût-il y mettre,
Celui-ci n'en sera seul maître.
Il aura beau donner, prêcher,
Jamais ne saurait empêcher
Qu'autant et malgré lui n'obtienne
Le premier étranger qui vienne,
Qu'il soit Breton, Anglais, Romain,
Qu'il ouvre autant, ou plus, la main,
Ou moins; d'une belle parole
Sans plus paiera, s'il sait son rôle.
Sont-ils donc sages ces marchands?
Non, mais fous, chétifs, imprudents,
Quand à bon escient achètent
Chose où tout perdent ce qu'ils mettent
Et qui ne reste leur jamais
Combien qu'ils se soient mis en frais.
Toutefois, il est vrai, ma mère
N'est pas de payer coutumière;
Elle n'a pas l'esprit si sot
De tomber en un tel défaut;
Mais, sachez-le bien, tel la paie
Qui regrette après sa monnaie,
Quand Pauvreté l'étreint marri,
Fût-il de Richesse l'ami,
Qui contre moi sa peine toute
Perd, quand je veux. Or qu'on m'écoute!
Par ma mère sainte Vénus
Et son vieux père Saturnus,
Qui l'engendra grande et parfaite
Et non par son épouse faite[14b]...
Mais pour mieux la chose assurer,
Je veux plus fièrement jurer:
[p.58]
Par la foi que doi tous mes freres 11215.
Dont nus ne set nommer les peres,
Tant sunt divers, tant en i a,
Que tous ma mere à soi lia,
Encor vous en jure et tesmoing
La palu d'enfer à tesmoing,
Or ne bevré-ge de piment
Devant ung an, se ge ci ment:
Car des Diex savez la coustume,
Qui en parjurer s'acoustume,
N'en boit tant que l'an soit passés:
Or en ai-ge juré assés.
Mal-Baillis sui se m'en porjur,
Mès jà ne m'en verrés parjur;
Puis que Richece ci me faut,
Chier li cuit vendre ce defaut.
El le comperra, s'el ne s'arme
Au mains d'espée ou de guisarme;
Et puis qu'el ne m'ot pas hui chier,
Dès lors qu'el sot que tresbuchier
La forteresce et la tor dui,
Mal vit ajomer le jor d'ui.
Se ge puis riche homme baillier,
Vous le me verrés si taillier,
Qu"il n'aura jà tant mars ne livres,
Qu'il n'en soit en brief tens délivres.
Faillir li ferai ses deniers,
S'il ne li sourdent en greniers;
Si le plumeront nos puceles,
Qu'il li faudra plumes noveles[16],
Et le mettront à terre vendre
S'il ne s'en set moult bien deffendre.
Povre home ont fait de moi lor mestre,
Tout ne m'aient-il de quoi pestre,
[p.59]
Par la foi que dois à mes frères 11311.
Dont nul ne peut nommer les pères,
Tant sont divers, tant y en a
A qui ma mère se lia,
Par le Styx, la rivière impure
De l'enfer, oui, je vous le jure,
Et ne veux boire de piments
Devant un an, si je vous ments
(Car des Dieux sachez la coutume:
A parjurer qui s'accoutume
N'en boit de douze mois passés).
Or, j'ai juré, je crois, assez;
Malheur à moi si me parjure!
Mais point ne me verrez parjure:
Ah! Richesse nous laisse là!
Eh bien! soit; mais cher le paiera!
Oui, bien cher, à moins que ne s'arme
De bonne épée ou de guisarme,
Et puisqu'elle osa m'outrager,
Quand sut que j'allais assiéger
Le castel et la tour damnée,
Mal vit lever cette journée!
Si je puis riche homme tenir,
Tant le veux pressurer, pétrir,
Qu'eût-il des marcs à pleine bourse,
J'en tarirai bientôt la source;
En eût-il tous ses pleins greniers,
J'épuiserai tôt ses deniers.
Tant le plumeront nos pucelles
Qu'il lui faudra plumes nouvelles[15b],
Et lui feront jusqu'à son bien
Vendre, s'il ne s'en défend bien!
Pauvres ont fait de moi leur maître,
Souvent n'ont-ils de quoi me paître,
[p.60]
Ne les ai-ge pas en despit; 11249.
N'est pas prodons qui les despit.
Moult est Richesce enfrume et gloute,
Qui les viltoie, et chace et boute;
Miex aiment que ne font li riche,
Li aver, li tenant, li chiche,
Et sunt, foi que doi mon ael,
Plus serviable et plus lael.
Si me soffit à grant planté
Lor bon cuer et lor volenté.
Mis ont en moi tout lor penser,
A force m'estuet d'eus penser;
Tous les méisse en grans hautesces,
Se ge fusse Diex des richesces
Ausinc cum ge sui Diex d'Amors,
Tex pitié me font lor clamors.
Si convient que cestui sequeure
Qui tant en moi servir labeure:
Car s'il des maus d'Amors moroit,
N'apert qu'en moi point d'Amors oit.
_Les Barons de l'Ost._
Sire, font-il, c'est vérités
Tretout quanqu'avés récités:
Bien est li serement tenables
Cum bons et fins et convenables,
Que fait avés des riches hommes;
Ainsinc iert-il, certains en sommes.
Se riches homs vous font hommage,
Il ne feront mie que sage:
Que jà ne vous en parjurrés,
Jà la poine n'en endurrës
[p.61]
Mais je n'ai contre eux nul dépit. 11345.
Pour moi l'homme qui les honnit
N'est ni preux, ni juste, ni sage.
Seule leur fait mauvais visage
Richesse au cœur cruel et bas,
Les chasse et ne les aide pas.
Pauvres mieux aiment que les riches
Pourtant, ces avares, ces chiches,
Et, par la foi de mes aïeux,
Sont plus loyaux, plus généreux.
De bonne volonté constante
Et de bon cœur je me contente.
Puisqu'ils ont mis tout leur penser
En moi, je dois à eux penser,
Et les mettrais en grand' hautesses
Si j'étais le Dieu des richesses,
Comme je suis le Dieu d'Amours.
Oui, je leur dois aide et secours,
Car trop m'émeut leur plainte amère,
Lui surtout, tant vers moi sincère;
Et des maux d'Amours s'il mourait,
Nul en moi d'amour ne verrait.
_Les Barons de l'Ost._
Sire, font-ils, bien est tenable
Votre serment, bon, convenable
Et juste. Oui, c'est vérité,
Tretout ce qu'avez décrété
Céans contre les riches hommes.
Tel sera fait, certains en sommes,
Et si jamais riche vous font
Hommage, en fous ils agiront.
Sire, ne soyez pas parjure,
Pour ne pas endurer l'injure
[p.62]
Que piment en laissiés à boivre. 11279.
Dames, lor braceront tel poivre,
Si puéent en lor laz chéoir,
Qu'il lor en devra meschéoir.
Dames si cortoises seront,
Que bien vous en aquiteront:
Jà n'i querés autres victaires;
Car tant de blanches et de naires
Lor diront, ne vous esmaiés,
Que vous en tendrez apaiés.
Jà ne vous en meslés sor eles;
Tant lor conteront de noveles,
Et tant lor movront de requestes
Par flateries deshonnestes,
Et lor donront si grans colées
De baiseries, d'acolées,
S'il les croient, certainement
Ne lor demorra tenement
Qui ne voille le mueble ensivre;
Dont il seront primes delivre.
Or commandés quanque vodrois[16],
Nous le ferons, soit tors, soit drois.
Mès Faus-Semblant de ceste chose
Por vous entremetre ne s'ose:
Car il dit que vous le haés,
Ne set s'à honnir le baés.
Si vous prions tretuit, biau Sire,
Que vous li pardonnés vostre ire,
Et soit de vostre baronnie
Avec Astenence s'amie:
C'est nostre acord, c'est nostre otroi.
_Amours._
Par foi, dist Amors, ge l'otroi:
[p.63]
De ne plus boire de piment. 11377.
Oui, dames leur iront brassant
Tel poivre, dans leurs lacs s'ils tombent,
Qu'il faudra que tous y succombent;
Si courtoises toutes seront
Que bien vous en acquitteront;
N'y cherchez pas d'autres victoires,
Car tant de blanches et de noires
Leur diront, tranquille soyez,
Que pour content vous vous tiendrez.
Ne vous en mêlez point; car elles
Leur conteront tant de nouvelles,
Leur donneront tels coups de bec,
Accolades, baisers, avec
Mille requêtes attendries
Par déshonnêtes flatteries,
Que nul bien fonds ne restera
Et que le meuble tôt suivra;
Tôt seront-ils dépouillés voire,
S'ils veulent leurs sornettes croire.
Or, commandez, et que fait soit
Votre vouloir, soit tort, soit droit.
Mais Faux-Semblant de cette chose,
Pour vous, entremettre ne s'ose;
Car, dit-il, vous le haïssez,
Peut-être le honnir pensez.
Tretous nous vous prions, beau sire,
Que vous lui pardonniez votre ire.
Daignez donc, c'est notre désir,
Parmi vos barons l'accueillir
Avec Abstinence sa mie.
_Amour._
A ce, dit Amour, me rallie;
[p.64]
Dès or veil qu'il soit de ma cort, 11311.
Ça viengne avant.
_L'Acteur._
Et cil acort.
LXI
Comment le dieu d'Amours retient
Faulx-Semblant, qui ses homs devient,
Dont ses gens sont joyeulx et baulx,
Quant il le fait roy des Ribaulx.
Faus-Semblant, par tel convenant
Seras à moi tout maintenant,
Que tous nos amis aideras,
Et que jà nul n'en greveras;
Ains penseras d'eus eslevcr,
Et de nos anemis grever.
Tiens soit li pooirs et li baus,
Tu seras mès rois des Ribaus[17],
Ainsinc le vuet nostre chapitre.
Sans faille tu es maus traïtre
Et lerres trop desmesurés,
Cent mile fois t'ies parjurés:
Mès toutevois en audiance,
Por nos gens oster de doutance,
Commant-ge que tu lor enseignes,
Au mains par generaus enseignes,
En quel leu il te troveroient,
Se du trover mestier avoient,
Et comment l'en te congnoistra,
Car grant sens en toi congnoistre a.
[p.65]
Désormais qu'il soit de ma cour. 11409.
Çà qu'il s'avance.
_L'Auteur._
Et l'autre accourt.
LXI
Comment le Dieu d'Amours retient
Semblant, qui son homme devient,
Et le nomme chef de l'armée
Qui toute en est fière et charmée.
Par cet accord donc, Faux-Semblant,
Tu seras à moi maintenant.
Nos amis aideras sans cesse
Et traiteras avee tendresse,
Toujours jaloux d'eux élever
Et de nos ennemis grever.
A toi l'autorité suprême,
Mes soldats dirige toi-même,
Notre chapitre ainsi le veut.
Mais nous n'ignorons pas, par Dieu,
Que tu n'es qu'un ignoble traître.
Cent mille fois et plus peut-être
Tu t'es, à mon su, parjuré,
Larron par trop démesuré!
Mais toutefois en audience,
Pour sortir nos gens de doutance,
Tu vas nous dire incontinent,
Tout au moins généralement,
En quel lieu te tiens d'ordinaire
S'il est besoin qu'on te requière,
[p.66]
Di nous en quel leu tu converses. 11337.
_Faulx-Semblant._
Sire, j'ai mansions diverses
Que jà ne vous quier reciter,
S'il vous plest à m'en respiter;
Car, se le voir vous en raconte,
Avoir i puis domage et honte;
Se mi compaignon le savoient,
Sachiés de voir, il m'en haroient,
Et m'en procurroient anui,
S'onques lor cruauté connui:
Car il vuelent en tous leus taire
Vérité qui lor est contraire.
Jà ne la querroient oïr,
Trop en porroient mal joïr,
Se ge disoie d'eus parole
Qui ne lor fust plesante et mole:
Car la parole qui les point,
Ne lor abelist onques point,
Se c'estoit néis l'évangile
Qui les repréist de lor guile,
Car trop sunt cruel malement.
Si sai-ge bien certainement,
Se ge vous en di nule chose,
Jà si bien n'iert vostre Cort close
Qu'il nel' sachent, combien qu'il tarde:
Des prodes hommes n'ai-ge garde,
Car jà sur eus riens n'en prendront
Prodomme, quant il m'entendront;
Mès cil qui sor soi le prendra,
Por soupeçoneus se rendra
[p.67]
Comment l'on te reconnaîtrait, 11435.
Car te connaître bon serait.
Dis-nous en quel lieu tu t'exerces.
_Faux-Semblant._
Sire, j'ai demeures diverses
Et trop longues à recenser,
Qu'il vous plaise m'en dispenser.
Car vrai, si je vous le raconte
Avoir y puis dommage et honte.
Si le savaient mes compagnons,
Je connais ces cruels larrons,
Ils me déclareraient la guerre
Et me feraient trop grand' misère.
Car ils veulent taire en tous lieux
Vérité mauvaise pour eux;
Et si je disais d'eux parole
Qui ne leur fût plaisante et molle,
Ils en pourraient trop mal jouir;
Vérité ne veulent ouïr.
Car la parole qui les blesse
Ne les contente point; serait-ce
L'Évangile qui les reprît
De leurs vices, trop grand dépit
Ils en auraient, croyez-moi, sire,
Et trop cruels sont en leur ire.
Or je sais bien pertinemment
Que si jamais, tant seulement,
Je vous en dis la moindre chose,
Ne sera votre Cour tant close
Qu'ils ne le sachent tôt ou tard.
Les bons, je sais, aucune part
De tout ce que je pourrais dire,
Ne prendront qui leur puisse nuire;
[p.68]
Qu'il ne voille mener la vie 11367.
De Barat et d'Ypocrisie
Qui m'engendrerent et norrirent.
_Amours._
Moult bonne engendréure firent,
Dist Amors, et moult profitable,
Qu'il engendrerent le déable.
Mès toutevois, comment qu'il aille,
Convient-il, dist Amors, sans faille,
Que ci tes mansions nous nommes
Tantost oians tretous nos hommes,
Et que ta vie nous espoingnes:
N'est pas bon que plus la respoingnes.
Tout convient que tu nous descuevres
Comme tu sers et de quelz euvres,
Puisque céans t'ies embatus;
Et, se por voir dire, ies batus,
Si n'en ies-tu pas coustumiers,
Tu ne seras pas li premiers.
_Faulx-Semblant._
Sire, quant vous vient à plaisir,
Se g'en devoie mort gesir,
Ge ferai vostre volenté;
Car du faire grant talent é.
_L'Acteur._
Faus-Semblant qui plus n'i atent,
Commence son sermon atant,
Et dist à tous en audience.
[p.69]
Car tel qui pour soi le prendrait 11467.
Soupçonner certes se ferait
D'avoir voulu mener la vie
De Mensonge et d'Hypocrisie,
Qui me nourrit et m'engendra.
_Amour._
Beau travail, certe, elle fit là,
Dit Amour, et moult profitable,
Car, sûr, elle engendra le diable.
Pourtant, quoi qu'il en soit, tantôt,
Sans mentir, dit Amour, il faut
Qu'ici tes demeures nous nommes,
Ce pardevant tretous nos hommes,
Et ta vie expose céans;
Ne la cache pas plus longtemps.
Il faut montrer de quelles uvres
Tu sers et toutes tes manuvres,
Puisque tu es ici venu;
Et s'il t'advient d'être battu
Cette fois, ce que n'aimes guère,
Ce ne sera pas la première.
_Faux-Semblant._
Sire, quand je devrais mourir,
Si tel est votre bon plaisir,
Que votre volonté soit faite,
Droit est qu'entier je m'y soumette.
_L'Auteur._
Faux-Semblant, lors, plus n'hésitant,
Son sermon commence à l'instant,
Et dit à tous en audience:
[p.70]
_Faulx-Semblant._
Barons, entendés ma sentence. 11392.
Qui Faus-Semblant vodra congnoistre,
Si le quiere au siecle ou en cloistre;
Nul leu, fors en ces deus, ne mains:
Mès en l'ung plus, en l'autre mains.
Briefment, ge me vois osteler
Là où ge me puis miex celer:
C'est la celée plus séure
Sous la plus simple vestéure.
Religieus sunt moult couvers,
Li seculer sunt plus ouvers.
[Si ne voil-ge mie blasmer
Religion, ne diffamer
En quelque abit que ge la truisse:
Jà religieus, que ge puisse,
Humble et loial ne blasmerai,
Neporquant jà ne l'amerai[18].]
J'entens des faus religieus,
Des felons, des malicieus
Qui l'abit en vuelent vestir,
Et ne vuelent lor cuers mestir.
Religieus sunt trop piteus,
Jà n'en verrés ung despiteus:
Il n'ont cure d'orguel ensivre,
Tuit se vuelent humblement vivre:
Avec tex gens jà ne maindrai,
Et se g'i mains, ge me faindrai.
Lor habit porrai-ge bien prendre,
Mès ainçois me lerroie pendre
Que jà de mon propos ississe,
Quelque chiere que g'i féisse.
[p.71]
_Faux-Semblant._
Barons, écoutez ma sentence: 11494.
Qui veut rencontrer Faux-Semblant,
Dans le monde aille et par couvent.
Ailleurs, nulle part, je n'opère,
Mais à l'autre un séjour préfère.
Bref, là je me vais installer,
Où mieux me puis dissimuler,
Et la cachette la plus sûre
Est sous la plus simple vêture.
Religieux sont moult couverts,
Les laïques sont plus ouverts.
[N'en concluons pas que je blâme
Religion ni la diffame;
Sous quelque habit que le verrai,
Religieux ne blâmerai
Humble et loyal, si j'en renconte,
Mais point ne l'aimerai par contre[18].]
J'entends les faux religieux,
Les félons, les malicieux,
Qui de l'habit seul se soucient
Et leur cœur point ne mortifient.
Les vrais sont doux, affectueux,
Jamais n'en verrez d'orgueilleux;
Ils n'ont nul souci d'orgueil suivre,
Et tous veulent humblement vivre.
Avec ceux-là ne resterai,
Ou si j'y reste me feindrai.
Bien saurai-je leurs habits prendre,
Mais je me laisserai plutôt pendre
Que d'oublier un seul instant
Mon but, quel que soit mon semblant.
[p.72]
Ge mains avec les orguilleus, 11423.
Les veziés, les artilleus
Qui mondaines honors convoitent,
Et les grans besoignes esploitent,
Et vont traçant les grans pitances,
Et porchacent les acointances
Des poissans hommes, et les sivent,
Et se font povre, et si se vivent
Des bons morciaus delicieus,
Et boivent les vins précieus;
Et la povreté vont preschant,
Et les grans richesces peschant
As saymes et as traïniaus:
Par mon chief! il en istra maus.
Ne sunt religieus, ne monde,
Il font ung argument au monde
Où conclusion a honteuse;
Cist a robe religieuse,
Donques est-il religieus.
Cist argument est trop fieus,
Il ne vaut pas ung coutel troine,
La robe ne fait pas le moine.
Neporquant nus n'i set respondre,
Tant face haut sa teste tondre,
Voire rere au rasoer de lanches,
Qui Barat trenche en treze trenches[19]:
Nul ne set si bien distinter,
Qu'il en ose ung seul mot tinter;
Tuit lessent vérité confondre,
Por ce me vois là plus repondre.
Mès en quelque leu que ge viengne,
Ne comment que ge me contiengne,
Nule riens fors Barat n'i chas;
Ne plus que dam Tibers li chas[20]
[p.73]
Ceux qui mondains honneurs convoitent 11525.
Et les grand' besognes exploitent,
Et vont grand' pitances flairant
Et l'accointance recherchant
Des puissants hommes et les suivent,
Qui se font pauvres et qui vivent
De bons morceaux délicieux,
Et boivent les vins précieux,
Et toujours la pauvreté prêchent,
Et les grandes richesses pêchent
A pleines saines et traîneaux,
Voilà les miens, mes commensaux,
Race impure, artificieuse,
Ni pure, ni religieuse.
Ils seront cause de grands maux!
Partout ils vont prêchant ces mots
A la conclusion honteuse:
Tel a robe religieuse,
Doncques il est religieux.
Cet argument est vicieux
Et ne vaut un couteau de troine,
La robe ne fait pas le moine.
Mais nul y répondre ne sut,
Tant haut se tonde l'occiput,
Ou rase du rasoir de lance
Qui Fraude tranche en treize tranches[19b].
Nul ne sait si bien discuter
Qu'il en ose un seul mot tinter;
Tous vérité laissent confondre.
C'est pourquoi dedans leurs nids pondre
Vous me voyez le plus souvent.
Mais n'importe où me vais glissant
Quelle que soit ma contenance,
A rien, fors au mal, je ne pense.
[p.74]
Ne tent qu'à soris et à ras, 11437.
N'entens-ge à riens fors qu'à Baras.
Ne jà certes por mon habit
Ne saurés o quex gens j'abit:
Non ferés-vous, voir as paroles,
Jà tant n'ierent simples ne moles.
Les ovres regarder devés,
Se vous n'avez les iex crevés;
Car si'l font tel que il ne dient,
Certainement il vous conchient,
Quelconques robes que il aient,
De quelconques estat qu'il soient,
Soit clers, ou laiz, soit hons ou fame,
Sires, serjant, bajasse ou dame.
_L'Acteur._
Tant qu'ainsinc Faus-Semblant sermonne,
Amors de rechief l'araisonne
Et dist, en rompant sa parole,
Ausinc cum s'el fust fauce ou fole.
_Le Dieu à'Amours._
Qu'est-ce diable, es-tu effrontés!
Quex gens nous as-tu ci contés?
Puet-l'en trover religion
En seculiere mansion?
_Faux-Semblant._
Oïl, Sire, il ne s'ensuit mie
Que cil mainent mauvese vie,
[p.75]
Tout comme dam Thibert le chat[20b] 11559.
Ne rêve que souris et rat,
Ainsi de même je ne songe
Que fourberie et que mensonge,
Et ce n'est point à mes habits
Que vous connaîtrez qui je suis,
Pas davantage à mes paroles
Toujours simples et bénévoles;
Les uvres regarder devez,
Si vous n'avez les yeux crevés;
Car ceux qui ne font ce qu'ils disent,
Ils vous trompent, ils vous méprisent
Ceux-là, quel que soit leur habit,
Ou leur état ou leur crédit,
Soit clerc, soit laïque, homme ou femme,
Maître ou valet, servante ou dame.
_L'Auteur._
Ainsi sermonnait Faux-Semblant,
Quand le Dieu d'Amours l'arrêtant,
Lui coupa soudain la parole
Qui lui semblait et fausse et folle.
_Le Dieu d'Amours._
Quel est donc ce diable effronté?
Quel peuple nous as-tu conté?
Religion ne hante guère
Cependant maison séculière.
_Faux-Semblant._
Erreur, sire; il ne s'ensuit pas,
Pour s'attacher aux mondains draps,
[p.76]
Ne que por ce lor ames perdent, 11481.
Qui as dras du siècle s'aherdent:
Car ce seroit trop grand dolors.
Bien puet en robes de colors
Sainte religion florir:
Maint saint a l'en véu morir,
Et maintes saintes glorieuses,
Dévotes et religieuses,
Qui dras communs tous jors vestirent,
N'onques por ce mains n'ensaintirent,
Et ge vous en nommasse maintes;
Mais presque tretoutes les saintes
Qui par églises sunt priées,
Virges chastes, et mariées
Qui mainz biaus enfans enfanterent,
Les robes du siècle portèrent,
Et en cels méismes morurent,
Qui saintes sunt, seront et furent;
Néis les onze mile vierges
Qui devant Diex tiennent lor cierges.
Dont l'en fait feste par eglises,
Furent es dras du siecle prises
Quant elz reçurent lor martires:
N'encor n'en sont-el mie pires.
Bon cuer fait la pensée bonne,
La robe n'i tolt, ne ne donne,
Et la bonne pensée l'uevre
Qui la religion descuevre:
Ilec gist la religion
Selonc la droite entencion.
Qui de la toison dan Belin,
En leu de mantel sebelin,
Sire Ysangrin afubleroit,
Li leu qui mouton sembleroit,
[p.77]
Que l'on mène mauvaise vie, 11585.
Son âme perde et sacrifie,
Car ce serait trop grand douleur.
Bien peut en robe de couleur
Fleurir la religion sainte;
Car si l'on vit maint saint et sainte
Dévotement pour elle agir
Et glorieusement mourir,
Qui draps communs toujours vêtirent
Et pour ce moins ne s'ensaintirent,
Il en est aussi d'autre part;
Car les saintes pour la plupart
Qui par églises sont priées,
Vierges chastes ou mariées
Et mères de maint bel enfant,
Portaient mondain ajustement
Dans lequel même elles moururent,
Et saintes sont, seront et furent.
Quand au martyre on les menait,
Habillement mondain couvrait
Aussi les onze mille vierges
Qui devant Dieu tiennent leurs cierges.
En nos temples nous les fêtons
Et moins saintes ne les trouvons.
Bon cœur pensée enfante bonne,
Robe rien n'y prend ni ne donne;
Bon penser fait bonne action
Qui prouve la religion.
Là, sans plus, Religion reste,
Selon l'intention céleste.
Si dans la peau de dam Bêlin,
Au lieu de manteau zibelin,
Isangrin s'affublait, le traître,
Et restait avec agneaux paître,
[p.78]
S'il o les brebis demorast, 11515.
Cuidiés-vous qu'il nes devorast?
Jà de lor sanc mains ne bevroit,
Mès plus tost les en decevroit:
Jà n'en seroit mains familleus,
Ne mains mals ne mains perilleus,
Car, puisque ne le congnoistroient,
S'il voloit fuir, eus le sivroient.
S'il a gaires de tex loviaus
Entre ces apostres noviaus,
Eglise, tu es mal-baillie,
Se ta cité est assaillie
Par les chevaliers de ta table.
Ta seignorie est moult endable.
Se cil s'efforcent de la prendre
Cui tu la baillie à deffendre.
Qui la puet vers eus garentir?
Prise sera sans cop sentir
De mangonel, ne de perriere,
Sans desploier au vent baniere;
Et se d'eus ne la vués rescorre,
Ainçois les lesse par tout corre,
Lesses; mès se tu lor commandes.
Dont n'i a fors que tu te rendes,
Ou lor tributaires deviengnes
Par pez faisant, et d'eus la tiengnes.
Se meschief ne t'en vient greignor,
Qu'il en soient du tout seignor.
Bien te sevent ore escharnir,
Par jor corent les murs garnir.
Par nuit nes cessent de miner;
Pense d'aillors enraciner
Les entes où tu vués fruit prendre;
Là ne te dois-tu pas atendre.
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Croyez-vous que les mangerait 11619.
Le loup, qui mouton semblerait?
Sous la peau qui mieux les dévoie,
Il boirait leur sang à cœur joie,
Non moins alors audacieux
Ni moins félon et dangereux;
Car, s'il fuyait, sans le connaître,
L'agnelle encor suivrait le traître.
Nombreux si sont tels louveteaux
Parmi ces apôtres nouveaux,
Sainte Église, tu es perdue,
Si ta cité est combattue
Par les chevaliers de ton ban.
Ton pouvoir est bien chancelant
Si ceux-là cherchent à la prendre
A qui la donnas à défendre.
Contre eux comment la garantir?
Prise sera sans coup sentir
De mangonneau ni de pierrière,
Sans déployer au vent bannière.
Si tu ne veux la secourir,
Laisse-les tels partout courir,
Laisse; mais si tu leur commandes,
Tôt il faudra que tu te rendes
Leur tributaire, faisant paix,
Qu'ils t'imposeront à grand faix,
Si pis encor ne font les traîtres
Et de tout ne deviennent maîtres.
Bien ils te savent endormir,
Le jour courent les murs garnir,
La nuit creusent profondes mines.
Ailleurs enfonce les racines
Que tu veux voir fructifier,
Tu ne dois pas là te fier.