Maintenant tes esprits remets,

LE ROMAN DE LA ROSE

PAR

GUILLAUME DE LORRIS

ET

JEAN DE MEUNG

_Édition accompagnée d'une traduction en vers_

Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;

Suivie de Notes et d'un Glossaire

PAR

PIERRE MARTEAU

TOME III

ORLÉANS

1878

[p.002]

LE ROMAN DE LA ROSE

LVI

[p.003]

LE ROMAN DE LA ROSE

LVI

Comment l'Amant trouve Richesse 10479.

Qui le sentier garde sans cesse

Par lequel prennent le château

Ceux qui l'avoir ont grand et beau.

Pensant à la Rose nouvelle,

Près d'une claire fontenelle,

En un délicieux pourpris,

Dame honorable et belle vis,

Gente de corps, belle de forme

Prendre le frais dessous un orme.

Seyait près d'elle son ami;

Ne sais le nom de celui-ci,

Mais la dame avait nom Richesse

Qui moult était de grand' noblesse

Et d'un sentier le seuil gardait,

Mais toutefois dedans n'était.

Vers eux céans je m'évertue

Et tête basse les salue.

Ils m'ont assez tôt mon salut

Rendu; c'est tout ce qui m'échut.

Car me répondit la première

Richesse, par parole fière,

[p.004]

Richesce qui parla première, 10421.

Me dist par parole moult fiere:

_Richesse._

Vez-ci le chemin, ge le gart.

_L'Amant._

Ha! dame, que Diex vous regart!

Dont vous pri, mès qu'il ne vous poise,

Que m'otroiés que par ci voise

Au chastel de novel fondé,

Que Jalousie a là fondé.

_Richesse._

Vassaus, ce ne sera pas ores,

De riens ne vous congnois encores:

Vous n'estes pas bien arrivés,

Puisque de moi n'estes privés.

Non pas espoir jusqu'à dix ans

Ne serés-vous par moi mis ens;

Nus n'i entre, s'il n'est des miens,

Tant soit de Paris, ne d'Amiens.

Bien i lais mes amis aler

Karoler, dancier et baler:

Si ont ung poi de plesant vie

Dont nus sages hons n'a envie.

Là sunt servi d'envoiseries,

De treches et d'espingueries,

Et de tabors et de vieles,

Et-de rostruenges noveles,

De gieuz de dez, d'eschez, de tables,

Et d'autres gieuz moult delitables,

[p.007]

Jeux d'échecs, de dés et de tables, 10527.

Et mille jeux moult délectables.

Là, cherchant prés, bocages frais,

Aussi parés que perroquets,

S'en vont varlets et damoiselles

Conjoints par vieilles maquerelles;

Puis reviennent ensemble au bain

Se mettre en un même bassin,

Chapelets de fleurs sur leurs têtes,

Par belles chambres toujours prêtes,

De Folle-Largesse en l'hôtel

Qui les épuise bien et bel

Tant qu'ils guérissent à grand' peine.

Car moult cher leur fait l'inhumaine

Payer son hospitalité,

Et telle est sa rapacité,

Qu'elle leur fait leurs terres vendre

Sans qu'ils en puissent rien reprendre.

Je les mène pleins de gaîté,

Mais les ramène Pauvreté

Froide et tremblante et toute nue;

Le seuil je garde, elle l'issue.

Jamais un seul ne défendrai,

Tant soit-il sage ni lettré.

Jusqu'au dernier sou tout y passe;

Tous sont réduits à la besace.

Je ne dis pas que cependant

(Mais ce serait bien fort vraiment),

S'ils me faisaient bonne figure,

Je serais pour eux aussi dure

Et ne les y ramènerais

Souventes fois pour rien après;

Mais sachez que plus ils y hantent,

Et plus en la fin s'en repentent,

[p.008]

N'il ne m'osent véoir de honte, 10481.

Par poi que chascun ne s'afronte,

Tant se courroucent, tant s'engoissent:

Si les lais por ce qu'il me lessent.

Si vous promet bien, sans mentir,

Qu'à tart venrez au repentir,

Se vous jà les piés i metés:

Nus ours, quant il est bien betés,

N'est si chetis, ne si alés,

Cum vous serés s'ous i alés.

Se Povreté vous puet baillier,

El vous fera tant baaillier

Sor ung poi de chaume ou de fain,

Qu'el vous fera morir de fain[3],

Qui jadis fu sa chamberiere,

Et l'a servi de tel manière,

Que Povreté par son servise,

Dont Fain iert ardent et esprise,

Li enseigna toute malice,

Et la fist mestresse et norrice

Larrecin le valeton lait:

Ceste l'aleta de son lait,

N'ot autre boulie à li pestre;

Et se savoir volés son estre,

Qui n'est ne souple ne terreus,

Fain demore en un champ' perreus

Où ne croist blé, buisson ne broce:

Cist champ est en la fin d'Escoce,

Si frois que por noient fust marbres.

Fain, qui ne voit ne blé, ne arbres,

Les erbes en errache pures

As trenchans ongles, as dens dures;

Mès moult les trueve cleres nées

Por les pierres espês semées:

[p.009]

Et de honte n'osent me voir, 10561.

Et pour un peu, de désespoir

S'assommeraient, tant ils s'angoissent;

Je les fuis parce qu'ils me laissent.

Aussi je promets, sans mentir,

Qu'à tard viendrez au repentir

Si vous franchissez la barrière;

Car nul ours, sous sa muselière,

N'est si chétif et lâche et lourd

Que vous ne serez au retour.

Et si Pauvreté vous tenaille

Sur son lit de foin ou de paille,

Elle vous fera tant gémir,

Que vous fera de faim mourir[3],

Faim qui, jadis sa chambrière,

La servit de telle manière,

Que par son ardente âpreté

Elle corrompit Pauvreté,

Lui enseigna toute malice

Et la fit maîtresse et nourrice

De Larcin le valeton laid.

Elle l'allaita de son lait

Sans de bouillie autre le paître,

Et si vous désirez connaître

Cet être et faible et souffreteux:

Faim demeure en un champ pierreux

Où ne croît blé, feuille ni cosse;

Ce champ est au fond de l'Ecosse

Et plus que le marbre gelé.

Faim, qui n'y voit arbre ni blé,

De ses ongles herbes menues

Arrache et de ses dents aiguës.

Mais le gazon est mince et clair

De ces rocs sur l'immense mer,

[p.010]

Et se la voloie descrivre, 10515.

Tost en porroie estre delivre.

Longue est, et megre et lasse et vaine,

Grant soffrete a de pain d'avaine;

Les cheveus a tous hériciés.

Les yex crués en parfont gliciés,

Vis pale et balievres sechies,

Joes de rooille entechies;

Par sa pel dure, qui vorroit,

Ses entrailles véoir porroit.

Les os par les illiers li saillent,

Où trestoutes humors defaillent,

N'el n'a, ce semble, point de ventre,

Fors le leu qui si parfont entre,

Que tout le pis à la meschine[4]

Pent à la cloie de l'eschine.

Ses dois li a créus maigresce,

Des genous li pert la rondesce;

Talons a haus, agus parens,

Ne pert qu'el ait point de char ens,

Tant la tient maigresce et compresse;

La plantéureuse Déesse,

Cerès qui fait les blés venir,

Ne set là le chemin tenir;

Ne cil qui ses Dragons avoie,

Tritolemus n'i set la voie[5],

Destinées les en esloingnent,

Qui n'ont cure que s'entrejoingnent.

La Déesce plantéureuse

Et Fain la lasse dolereuse,

Ne puéent onques estre ensemble

Par Povreté qui les dessemble;

Mès assés tost vous i menra

Povreté quant el vous tenra,

[p.011]

Et si je la voulais décrire, 10595.

Quelques mots me pourraient suffire:

Son corps long, sec, voûté, malsain,

A grand besoin d'un peu de pain;

Face pâle et lèvre séchée,

Sa joue est de rouille tachée

Et ses cheveux tout hérissés,

Et ses yeux noirs tout renfoncés;

L'Œil pourrait, perçant sa peau dure,

De ses entrailles voir l'ordure;

Les os lui sortent par le flanc

Tout vides de moelle et de sang;

Ce semble, elle n'a point de ventre,

Si ce n'est la place qui rentre,

Et son double pis ballottant

Au revers de l'échine pend;

Par la maigreur ses mains grandissent

Et ses genoux pointus saillissent;

Ses talons hauts, étroits, aigus,

Semblent de chair tout dépourvus,

Tant chagrin, tant maigreur l'oppresse.

Non, la plantureuse déesse

Cérès, qui fait les blés venir,

Par là ne peut chemin tenir;

Conduisant ses dragons, lui-même

Jamais n'y viendra Triptolême [5b],

Car les destins ne veulent pas

Qu'ensemble ils se joignent là-bas.

Onc la déesse plantureuse

Et Faim la pauvre malheureuse

Ne s'allieront en vérité,

Trop les divise Pauvreté.

Mais Pauvreté bien assez vite

Jusque-là vous fera conduite,

[p.012]

Se cele part aler volés 10549.

Por estre oiseus si cum solés;

Car à Povreté toutevoie

Torne-l'en bien par autre voie

Que par cele que je ci garde:

Car par vie oiseuse et fetarde

Puet-l'en à Povreté venir.

Et s'il vous plesoit à tenir

Cele voie que j'ai ci dite,

Vers Povreté lasse et despite,

Por le fort chastel assaillir,

Bien porrés au prendre faillir.

Mès de fain cuit-ge être certaine

Que vous iert voisine prochaine;

Car Povreté set le chemin

Miex par cuer que par parchemin.

Si sachiés que Fain la chétive,

Est encores si ententive

Envers sa Dame et si cortoise,

Si ne l'aime-ele ne ne proise,

S'est-ele par li soustenuë,

Combien qu'ele soit lasse et nuë,

Qu'el la vient toute jor véoir,

Et se vet avec li seoir,

Et la tient au bec, et la baise

Par desconfort et par mésaise:

Puis prent Larrecin par l'oreille

Quant le voit dormir, si l'esveille,

Et par destresce à li s'encline;

Si le conseille et endoctrine

Comment il les doit procurer

Combien qu'il lor doie durer.

Et Cuer-Failli à li s'accorde

Qui songe toute jor la corde

[p.013]

Lorsque vous tiendra dans ses rets, 10629.

Si par hasard vous désirez

Par là traîner votre paresse

Comme soulez sans nulle cesse.

Bien rencontre-t-on Pauvreté,

Au surplus, d'un autre côté

Que par ce sentier que je garde;

Car par vie oiseuse et couarde

On peut à Pauvreté venir,

Et s'il vous plaisait à tenir

Cette route que j'ai ci dite,

Vers Pauvreté lâche et maudite,

Pour le château-fort assaillir,

Vous pourrez aisément faillir.

Mais Faim sera, j'en suis certaine,

Votre voisine fort prochaine,

Car Pauvreté sait le chemin

Mieux par cœur que par parchemin.

Or sachez que Faim la chétive

Est encore si attentive

Envers sa dame, par semblant

(Car point ne l'aime, et cependant

Faim n'est que d'elle soutenue,

Combien que soit piteuse et nue),

Qu'elle la vient toujours revoir

Et se vient avec elle asseoir,

Et la tient au bec et la baise

A grand déconfort et mésaise,

Puis par l'oreille Larcin prend,

L'éveille quand le voit dormant,

De détresse vers lui s'incline,

Et le conseille et l'endoctrine

Comment il leur doit procurer

De quoi leur misère endurer.

[p.014]

Qui li fait hericier et tendre 10583.

Tout le poil, qu'el ne voie pendre

Larrecin son filz le tremblant,

Se l'en le puet trover emblant.

Mès jà par ci n'i enterrés,

Aillors vostre chemin querrés.

Car si le chemin volés sivre,

De tout bien vous verrés délivre,

Que ne m'avés pas tant servie

Que m'amor aiés deservie.

_L'Amant à Richesse._

Dame, par Diex, se ge péusse,

Volentiers vostre grâce eusse,

Dès-lors que où sentier entrasse,

Bel-Acueil de prison getasse,

Qui léens est emprisonnés:

Ce don, s'il vous plest, me donnés.

_Richesse._

Bien vous ai, dist-ele, entendu;

Et sai que n'avés pas vendu

Tout vostre bois gros et menu;

Ung fol en avés retenu,

Et sans fol ne puet nus hons vivre,

Tant cum il voille Amor ensivre[6].

Si cuident-il estre moult sage

Tant cum il vivent en tel rage:

Qu'en ne doit pas apeler vie

Tel rage ne tel desverie;

[p.015]

Et Cur-Failli à Faim s'accorde, 10663.

Qui songe toujours à la corde

Et craint que Larcin le tremblant,

Son fils, ne soit surpris volant,

Et céans ne soit mené pendre;

Lors sent son poil dresser et tendre.

Mais par ici point n'entrerez;

Ailleurs votre chemin cherchez,

Car si ce chemin voulez suivre,

A votre avoir il faut survivre.

Vous pouvez donc d'ici partir,

Car aussi bien, pour conquérir

Mon amour et ma courtoisie,

Vous ne m'avez assez servie.

_L'Amant à Richesse._

Dame, par Dieu, si je pouvais,

Votre amour volontiers aurais;

Aussi je vous demande en grâce

Que par votre sentier je passe

Pour Bel-Accueil de sa prison

Tirer, octroyez-moi ce don.

_Richesse._

J'entends bien, dit-elle, et n'ignore

Que vendu n'avez pas encore

Tout votre bois gros et menu.

Un brin en avez retenu,

Car toujours un brin de folie

Conserve celui qu'Amour lie[6b],

Et tant qu'il vit en tel tourment

Il se croit sage assurément.

[p.016]

Bien le vous sot Raison noter, 10609.

Mès ne vous pot desasoter.

Sachiés quant vous ne la créutes,

Moult cruelment vous décéutes.

Voire ains que Raison i venist,

N'estoit-il riens qui vous tenist;

N'onques puis riens ne me prisastes

Dès-lors que par amors amastes;

Qu'amans ne me vuelent prisier,

Ains s'efforcent d'amenuisier

Mes biens, quant ge les lor départ,

Et les regietent d'autre part.

Où déable porroit-l'en prendre

Ce qu'uns Amans vodroit despendre?

Fuiés de ci, lessiés m'ester.

_L'Amant._

Ge qui n'i poi riens conquester,

Dolens m'en parti sans demore.

La bele o son ami demore,

Qui bien iert vestu et parés.

Pensis m'en voir tous esgarés

Par le jardin delicieus

Qui tant ert bel et précieus,

Cum vous avés devant oï;

Mès de ce moult poi m'esjoï

Qu'aillors ai mis tout mon pensé.

En tous tens, en tous leus pensé

En quel manière sans faintise

Ge feroie miex mon servise:

Que moult volentiers le féisse,

Si que de riens n'i mespréisse;

[p.017]

Mais on ne peut appeler vie 10691.

Telle rage et telle furie;

Bien vous le sut Raison noter

Sans pouvoir vous désassoter.

Sachez que quand vous ne la crûtes

Moult cruellement vous déçûtes.

Voire avant que Raison y vînt

N'était-il rien qui vous retînt,

Et rien depuis ne me prisâtes

Dès lors que par Amour aimâtes;

Amants ne me veulent chérir,

Mais ils s'efforcent d'amoindrir

Mes biens, dès que je leur dispense,

Et les gaspillent sans prudence.

Où diable pourrait-on puiser

Ce qu'un amant peut dépenser?

Or partez, laissez-moi tranquille.

_L'Amant._

Voyant tout effort inutile,

Triste aussitôt je suis parti.

Je la laisse avec son ami

A la belle et riche vêture.

Pensif je vais à l'aventure

Par le jardin délicieux

Qui tant est bel et précieux,

Comme vous l'ai dépeint naguère;

Mais je ne m'en éjouis guère.

Ailleurs mes pensers vont errants;

Je pense en tous lieux, en tous temps,

Comment je puis mon devoir faire

Le mieux, d'une honnête manière.

Moult volontiers je le ferai

Et ma parole n'oublierai,

[p.018]

Car n'en créust de riens mes pris, 10639.

Se de riens éusse mespris.

Moult se tint mes cuers, et veilla

A ce qu'Amis me conseilla:

Male-Bouche adez honoroie

En tous les leus où gel' trovoie;

De tous mes autres anemis

Honorer forment m'entremis,

Et de mon pooir les servi:

Ne sai se lor gré deservi,

Mès trop me tenoie por pris,

Dont ge n'osoie le porpris

Approchier si cum ge soloie,

Car tous jors aler i voloie;

Si fis ainsinc ma penitence

Lonc-tens en tele conscience,

Comme Diex set, car ge fesoie

Une chose, et autre pensoie.

Ainsinc m'entencion double ai,

N'onc mès nul jor ne la doublai.

Traïson me convint tracier

Por ma besoigne porchacier.

Onc traïstre n'avoie esté,

N'encor ne m'en a nus reté.

[p.019]

Car je serais trop méprisable 10723.

Si d'un tel crime étais capable.

Moult se tint mon cœur et veilla

A ce qu'Ami me conseilla,

Et dès lors toujours Malebouche

J'honorais, ce monstre farouche,

En tous les lieux où le trouvais.

Pour tous mes ennemis j'avais

Aussi, du moins en apparence,

Cette même condescendance,

De tout mon pouvoir les servais.

M'en surent-ils gré? Je ne sais,

Mais je n'avais d'autre ressource,

N'osant plus diriger ma course

Au pourpris comme je soulais,

Et toujours aller y voulais!

Ainsi je fis ma pénitence

Longtemps en telle conscience,

Comme Dieu sait; car je faisais

Une chose, une autre pensais.

Ainsi, jusque-là droiturière,

Mon âme est double et mensongère,

Trahison il me faut ourdir

Si je veux à mes fins venir,

Moi que nul n'a soupçonné d'être

Jusqu'à ce jour menteur ni traître.

[p.20]

LVII

Cy dit l'Amant d'Amours, comment 10663.

Il vint à lui legierement

Pour lui oster sa grant douleur,

Et lui pardonna sa foleur

Qu'il fist quant escouta Raison,

Dont il l'appela Sans-Raison.

Quant Amors m'ot bien esprouvé,

Et vit qu'il m'ot loial trouvé,

De tel loiauté toutevoie

Comme vers li porter devoie,

Si s'aparust, et sor mon chief,

En sozriant de mon meschief,

Me mist sa main, et demanda

Se j'ai fait quanqu'il commanda;

Comment il m'est, et qu'il me semble

De la Rose qui mon cuer emble;

Si savoit-il bien tout mon fait;

Car Diex set tout quanque hons fait.

_Amours._

Sunt fait, dist-il, tuit mi commans

Que ge as fins amans commans,

Qu'aillors nes voil-ge départir,

N'il n'en doivent jà départir?

_L'Amant._

Ne sai, sire, mès fais les ai

Au plus loiaument que ge sai.

[p.21]

LVII

Cy dit l'Amant d'Amour, comment 10749.

Il vint à lui légèrement

Pour terminer son agonie

Et lui pardonna la folie

Qu'il fit en écoutant Raison,

Pourquoi l'appela Sans-Raison.

Quand Amour après cette épreuve

Eut de ma loyauté la preuve,

Loyauté telle cependant

Que lui devais par mon serment,

Il m'apparut et sur ma tête,

En souriant de ma défaite,

Mit la main et me demanda

Si je fis ce qu'il commanda,

Comment je suis, ce que j'augure

De la Rose qui me torture;

Mais il savait bien tout mon fait;

Car Dieu sait tout ce qu'homme fait.

_Amour._

Les commandements que je donne

Aux fins amants, et qu'à personne

Autre ne donne aucunement,

As-tu suivi fidèlement?

_L'Amant._

Je ne sais; mais je puis le dire,

J'agis en loyal amant, sire.

[p.22]

_Amours._

Voire, mès trop par ies muable, 10687.

Ton cuer n'est mie bien estable,

Ains est malement plain de doute,

Bien en sai la vérité toute.

L'autre jor lessier me vosis,

Par poi que tu ne me tosis

Mon hommage, et féis d'Oiseuse

Et de moi plainte dolereuse;

Et redisoies d'Esperance

Qu'el n'iert pas certaine en science,

Et por fox néis te tenoies

Dont en mon servise venoies,

Et t'acordoies à Raison:

N'estoies-tu bien mavez hon?

_L'Amant._

Sire, merci! confés en sui,

Si savés que pas ne m'en fui,

Et fis mon lez, bien m'en sovient,

Si comme faire le convient

A ceus qui sunt en vostre hommage:

Ne m'en tint pas sans faille à sage,

Ains m'en reprist moult malement,

Et me sermonna longuement,

Et bien cuida par son preschier

Vostre servise empéeschier

Raison quant à moi fu venuë,

Si ne l'en ai-ge pas créuë,

Tant i séust mètre s'entente;

Mès sans faille, que ge ne mente,

Douter me fist; plus n'i a mès,

Raison ne m'esmovra jamès

[p.23]

_Amour._

Certes, mais tu es trop changeant, 10773.

Ton cœur n'est pas assez constant,

Mais trop malement plein de doute,

Bien en sais la vérité toute.

L'autre jour me laisser voulais,

Pour un peu ravi tu m'aurais

Mon hommage, et tu fis d'Oyseuse

Et de moi plainte douloureuse,

Et d'Espérance tu disais

Qu'elle n'est certaine jamais;

Tu tenais pour un fol caprice

De demeurer à mon service

Et même à Raison te rendais;

N'était-ce pas d'un cœur mauvais?

_L'Amant._

Sire, merci! Je le confesse.

Mais vôtre je restai sans cesse,

Et fis même, bien m'en souvient,

Mon testament, comme il convient

A ceux qui sont en votre hommage.

Ne m'en tint pas, c'est vrai, pour sage,

Mais m'en reprit moult malement

Et me sermonna longuement

Raison, quand à moi fut venue,

Mais aussi je ne l'ai pas crue.

Pourtant elle faillit mon cœur,

Tant mit d'éloquence et d'ardeur,

Arracher à votre service,

Et, je le dis sans artifice,

Douter me fit. Mais je promets

De ne plus l'écouter jamais

[p.24]

A chose qui contre vous aille 10717.

Ne contre autre qui gaires vaille,

Se Dieu plest, quoi qu'il m'en aviengne,

Tant cum mes cuers à vous se tiengne,

Qui bien s'i tendra, ce sachiés,

S'il ne m'est du cors arrachiés.

Forment néis, maugré m'en sai

De tant qu'onques le me pensai,

Et qu'audience li donné;

Si pri qu'il me soit pardonné,

Car ge, por ma vie amender,

Si cum vous plest à commander,

Voil, sans jamès Raison ensivre,

En vostre loi morir et vivre.

N'est riens qui de mon cuer l'efface,

Ne jà por chose que je face,

Atropos morir ne me doigne

Fors en faisant vostre besoigne;

Ains me prengne en méisme l'euvre

Dont Venus plus volentiers euvre:

Car nus n'a, de ce ne dout point,

Tant de délit cum en ce point;

Et cil qui plorer me devront,

Quant ainsinc mort me troveront,

Puissent dire: Biaus dous amis,

Tu qui t'es en ce point là mis,

Or est-il voirs, sans point de fable,

Bien est ceste mort convenable

A la vie que tu menoies,

Quant l'ame avec ce cors avoies.

_Le Dieu d'Amours._

Par mon chief, or dis-tu que sage:

Or voi-ge bien que mon hommage

[p.25]

(Contre vous combien qu'elle braille, 10803.

Ni contre autre, si peu qu'il vaille),

Jamais, à Dieu tant qu'il plaira,

Tant que mon cœur à vous sera

Qui pour toujours à vous s'attache,

Du corps à moins qu'on ne l'arrache!

Mauvais gré, voire je me sai,

Lorsqu'audience lui donnai,

De l'avoir seulement ouïe.

Pardonnez-moi, je vous en prie,

Car pour mes péchés amender,

Quoi qu'il vous plaise commander,

Je veux, sans jamais Raison suivre,

En votre loi mourir et vivre.

N'est rien qui l'efface en mon cœur,

Et pour moi le plus grand bonheur

C'est qu'Atropos la mort m'envoie

Tandis qu'à vous servir m'emploie,

Emmi le travail savoureux

Où Vénus se complaît le mieux;

Car il n'est, je n'en ai doutance,

De plus parfaite jouissance.

Que ceux qui pleurer me devront

Quand ainsi mort me trouveront,

Puissent dire: Sans nulle fable

Ta mort fut en tout point semblable

A la vie, ami, que menais

Quand l'âme avec ce corps avais!

_Le Dieu d'Amours._

Par mon chef, tu parles en sage.

Or je vois bien que mon hommage

[p.26]

Est en toi moult bien emploiés; 10749.

Tu n'es pas des faus renoiés,

Des larrons qui le me renoient

Quant il ont fait ce qu'il queroient.

Moult est enterins tes corages,

Ta nef vendra, quant si bien nages,

A bon port, et gel' te pardon

Plus par prière que par don,

Car ge n'en voil argent ne or;

Mès en leu de confiteor,

Voil ains que tu vers moi t'acordes,

Que tous mes commans me recordes:

Car dix en tendra cist Rommans

Entre deffenses et commans;

Et se bien retenus les as,

Tu n'as pas geté ambesas.

Di-les.

LVIII

Comment l'Amant, sans plus attendre,

Veult à Amours sa leçon rendre.

_L'Amant._

Volentiers. Vilenie

Doi foïr, et que ne mesdie;

Salus doi tost donner et rendre;

A dire ordure ne doi tendre;

A toutes femmes honorer

M'estuet en tous tens laborer;

Orgoil foïr; cointe me tiengne,

Jolis et renvoisiés deviengne;

[p.27]

Est employé moult bien en toi; 10833.

Tu n'es pas de ces gens sans foi,

De ces larrons qui me renient

Sitôt qu'ils ont ce qu'ils envient.

Ton cœur est pur; tu conduiras,

Tant que si bien navigueras,

Ta nef au port; je te pardonne,

Ami, mais point ne te rançonne,

Car je ne veux argent ni or;

Mais au lieu de confiteor,

Je veux qu'avec moi tu reprennes

Mes leçons et que t'en souviennes

Car dix en tiendra ce romans,

Défenses et commandements.

Et si les garde ta mémoire

Fidèlement, tu peux m'en croire,

Un jour mieux tu t'en trouveras

Que si tu tournais les deux as.

Dis-les.

LVIII

Ci l'Amant sans plus de façon

D'Amour répète la leçon.

_L'Amant._

Volontiers. Vilenie

Je dois fuir; que point ne médie;

A toutes femmes honorer

Je dois en tous temps aspirer;

A dire ordure ne dois tendre;

Salut doit tôt donner et rendre;

Orgueil fuir; bien mis me tenir;

Aimable et joli devenir;

[p.28]

A larges estre m'abandoingne; 10775.

En ung seul leu tout mon cuer doingne.

_Amours._

Par foi, tu sés bien ta leçon,

Ge n'en sui mès en soupeçon.

Comment t'est-il?

_L'Amant._

A dolor vif,

Presque ge n'ai pas le cuer vif[7].

_Amours._

N'as-tu mes trois confors?

_L'Amant._

Nennin;

Dous-Regard fault, qui le venin

Me seult oster de ma dolor

Par sa très-doucereuse olor.

Tuit trois s'enfoïrent, mès d'eus

M'en sunt arrier venus les deus[8].

_Amours._

N'as-tu Esperance?

_L'Amant._

Oïl, sire,

Cele ne me lest desconfire:

Car lonc tens est après tenuë

Esperance une fois créuë.

[p.29]

Qu'à généreux être m'adonne; 10861.

En un seul lieu tout mon cœur donne.

_Amour._

Ma foi, tu sais bien ta leçon,

Et je n'ai plus aucun soupçon.

Que ressens-tu?

_L'Amant._

Douleur si vive

Qu'à peine sens que mon cœur vive.

_Amour._

N'as-tu pas mes trois conforts?

_L'Amant._

Non.

Doux-Regard n'ai qui le poison

Otait de ma douleur affreuse

Par sa saveur très-doucereuse.

Tous trois s'étaient enfuis; mais d'eux

En sont depuis revenus deux[8b].

_Amour._

N'as-tu pas Espérance?

_L'Amant._

Oui, sire,

Qui ne me laisse déconfire;

Car lorsqu'en nos cœurs elle naît,

Elle y reste longtemps.

[p.30]

_Amours._

Où est la Rose? 10791.

_L'Amant._

Elle est perdue.

Jalousie l'a esperdue

Par Male-Bouche le larron:

Ne sai se jà vers li garron.

_Amours._

Bel-Acueil, qu'est-il devenus?

_L'Amant._

Il est en prison retenus,

Li frans, li dous, que tant amoie.

_Amours._

Or ne t'en chaut, et ne t'esmoie,

Encor l'auras plus, par mes iex,

A ton voloir que tu ne siex,

Dès que tu me sers loiaument,

Mes gens voil mander erraument

Por le fort chastel asségier.

Li barons sunt fort et legier[9];

Ains que nous partons mès du siège,

Iert Bel-Acueil mis hors du piege.

[p.31]

_Amour._

Où est 10877.

La Rose?

_L'Amant._

Hélas! elle est perdue!

A Jalousie elle est vendue

Par Malebouche, et je ne sais

Si l'en délivrerons jamais.

_Amour._

Où est Bel-Accueil à cette heure?

_L'Amant._

Dans sa dure prison il pleure,

Le franc, le doux, que tant j'aimais.

_Amour._

Maintenant tes esprits remets,

Ami, sois sans inquiétude;

Car plus que n'en eus l'habitude,

A ton vouloir seras heureux,

Je te le jure par mes yeux.

Puisque tu m'es resté fidèle,

Mes barons il faut que j'appelle[9b]

Pour le château-fort assiéger.

Chacun est fort, vaillant, léger,

Et devant que levions le siége

Sera Bel-Accueil hors de piége.

[p.32]

LIX

Comment Amours le bel et gent 10807.

Mande par ses lettres sa gent,

Et les baille à un messagier

Qui les prent sans faire dangier.

Li Diex d'Amors sans terme metre

De leu, ne de tens en sa letre,

Toute sa baronie mande

As uns prie, as autres commande

Qu'il viengnent à son parlement.

Tuit sunt venu sans contrement,

Prest d'acomplir ce qu'il vorra,

Selonc ce que chascun porra.

Briément les nommerai sans ordre,

Por plus tost à ma rime mordre.

Dame Oiseuse la jardiniere

I vint o la plus grant baniere;

Noblece de cuer et Richece,

Franchise, Pitié et Largece,

Hardement, Honor, Cortoisie,

Delit, Simplece et Compaignie,

Séurté, Déduit, et Léesce,

Joliveté, Biauté, Jonesce,

Humilité et Pacience,

Bien-Celer, Contrainte-Astenence

Qui Faux-Semblant o li amaine;

Sans li i venist-ele à paine.

Cist i sunt o toute lor gent:

Chascun d'eus ot moult le cuer gent,

Ne mès Astenance-Contrainte

Et Faus-Semblant à chiere feinte,

[p.33]

LIX

Ci mande Amour pour la bataille 10895.

Ses barons, par lettres qu'il baille

A maint rapide messager,

Qui les porte d'un pied léger.

Le Dieu d'Amours, sans terme mettre

De lieu ni de temps dans sa lettre,

Tous ses barons mande ardemment

De venir en son parlement,

Commande aux uns, les autres prie.

Tous sont venus sans repartie

Prêts à faire ce qu'il voudra,

Selon ce que chacun pourra.

Je vais vous les nommer sans ordre

Pour plus tôt à ma rime mordre.

C'était d'abord Franchise, Honneur,

Richesse et Noblesse de cœur,

Et Oyseuse la jardinière

Avec la plus grande bannière.

Puis venaient Largesse et Beauté,

Bien-Celer, Courage et Bonté,

Pitié, Simplesse et Compagnie,

Amabilité, Courtoisie,

Déduit, Liesse et Sûreté,

Désir et Jeunesse et Gaîté,

Humilité, puis Patience,

Puis enfin Contrainte-Abstinence

Que Faux-Semblant accompagna,

Car sans lui nulle part ne va.

Chacun toute sa gent amène,

Riant visage, âme sereine.

[p.34]

Quelque semblant que dehors facent, 10837.

Barat en lor pensée bracent.

Barat engendra Faus-Semblant

Qui va les cuers des gens emblant;

Sa mere ot non Ypocrisie

La larronnesse, la honnie:

Geste l'aleta et norri

L'orde ypocrite au cuer porri,

Qui traïst mainte region

Par habit de religion.

Quant li Diex d'Amors l'a véu,

Tôt le cuer en ot esméu.

_L'Amours._

Qu'est-ce, dist-il? ai-ge songié?

Di, Faus-Semblant, par quel congié

Es-tu venus en ma présence?

_L'Amant._

Atant saut Contrainte-Astenence,

Si prist Faus-Semblant par la main:.

_Contrainte-Astenance._

Sire, dist-ele, o moi l'amain,

Si vous pri qu'il ne vous desplese,

Maint honor m'a fait et maint ese.

Cil me soustient, cil me conforte,

S'il ne fust, de fain fusse morte;

Si m'en devriés mains blasmer;

Tout ne vueille-il les gens amer,

[p.35]

Seuls Abstinence et Faux-Semblant 10925.

Avaient l'air contraint et flottant;

Car mensonge en leurs pensers brassent,

Quelque semblant que dehors fassent.

Mensonge engendra Faux-Semblant

Qui va les cœurs des gens volant.

Sa mère était Hypocrisie

La laronnesse, la honnie,

Qui trahit mainte région

Par habit de religion;

Sitôt qu'Amour porta la vue

Sur lui, son âme en fut émue:

_Amour._

Qu'est-ce, dit-il, ai-je songé?

Dis, Faux-Semblant, par quel congé

Es-tu venu en ma présence?

_L'Amant._

Lors bondit Contrainte-Abstinence

Et Faux-Semblant par la main prit:

_Contrainte-Abstinence._

Sire, c'est moi qui l'ai conduit,

Dit-elle, et ne vous en déplaise;

Maint honneur me fit et maint aise,

Me vint en aide et me soutint,

Sans lui fusse morte de faim.

Excusez-moi, souffrez qu'il reste;

Malgré que tretous il déteste,

[p.36]

S'ai-ge mestier qu'il soit amés 10861.

Et prodhons et sains hons clamés.

Mes amis est, et ge s'amie,

Si vient o moi par compaignie.

LX

Comment Amours dist à son ost

Qu'il veult faire ung assault tantost

Au chastel, et que c'est son vueil

Pour hors en mettre Bel-Acueil.

Or soit, dist-il, adonc parole

A tous une brieve parole.

Por Jalousie desconfire

Qui nos Amans met à martire,

Vous ai, dist-il, ci fait venir,

Qui contre moi bée à tenir

Ce fort chastel qu'ele a drecié,

Dont j'ai forment le cuer blecié.

Trop l'a fait fierement horder,

Moult i convendra béhorder

Ains que de nous puist estre pris.

Si sui dolent et entrepris

De Bel-Acueil qu'el i a mis,

Qui tant avançoit nos amis.

S'il n'en ist, ge sui mal-baillis,

Puisque Tibulus m'est faillis [10],

Qui congnoissoit si bien mes tesches,

Por qui mort ge brisai mes flesches,

Cassai mes ars, et mes cuiries

Traïnai toutes desciries,

Dont tant ai d'angoisses et teles,

Qu'à son tombel mes lasses esles

[p.37]

J'ai grand besoin qu'il soit aimé 10949.

Et sage et saint homme clamé.

C'est mon ami, je suis sa mie,

Et nous venons de compagnie.

LX

Comment Amour dit à son ost

Qu'il veut faire un assaut tantôt

Au castel pour Bel-Accueil prendre

Et sauf à la liberté rendre.

Soit, dit-il. A l'ost réuni

Lors brèvement il parle ainsi:

Pour Jalousie or déconfire

Qui nos amants met à martyre

Je vous ai, dit-il, fait venir.

Elle veut contre nous tenir

La forte tour qu'elle a bâtie

Dont j'ai l'âme toute meurtrie;

Fièrement l'a fait renforcer,

Et devant que de la forcer

Nous livrerons bataille rude;

Or grande est mon inquiétude

Pour Bel-Accueil qu'elle y a mis

Qui tant avançait nos amis.

S'il ne sort de cette cellule,

Que devenir? Hélas! Tibulle[10b]

Est mort, qui si bien me connut,

Pour qui jadis, quand il mourut,

Je brisai mon arc et mes flèches

Et mon gent carquois de peaux sèches,

Pour qui telle angoisse endurai,

Que sur sa tombe m'arrachai

[p.38]

Despenai toutes desrompuës, 10891.

Tant les ai de duel debatuës,

Por qui mort ma mere plora

Tant, que presque ne s'acora;

N'onc por Adonis n'ot tel paine,

Quant li sanglers l'ot mors en l'aine,

Dont il morut à grant hascie.

Onques ne pot estre lascie

La grant dolor qu'ele en menoit;

Mès por Tibulus plus en oit:

N'est nus qui pitié n'en préist,

Qui por li plôrer nous véist.

En nos plots n'ot ne frains, ne brides:

Gallus[11], Catulus[12] et Ovides,

Qui bien sorent d'amors traitier,

Nous réussent or bien mestier;

Mais chascuns d'eus gist mors porris.

Vés ci Guillaume de Lorris,

Cui Jalousie sa contraire

Fait tant d'angoisse et de mal traire,

Qu'il est en péril de morir

Se ge ne pens du secorir.

Cil me conseillast volentiers,

Com cil qui miens est tous entiers,

Et drois fust; car por li-méismes

En ceste poine nous méismes

De tous nos barons assembler

Por Bel-Acueil toldre et embler.

Mais il n'est pas, ce dit, si sage,

Si seroit-ce moult grant dommage,

Se si loial serjant perdoie,

Com secorre le puisse et doie,

Qu'il m'a si loiaument servi,

Qu'il a bien vers moi deservi,

[p.39]

Des ailes les plumes rompues, 10979.

Tant les avais de deuil battues,

Pour qui mort ma mère pleura

Tant que presque elle en expira.

Jamais elle n'eut telle peine

Lorsque le sanglier dans l'aine

Mordit Adonis son amant

Dont il mourut en grand tourment.

Jamais ne put être apaisée

La douleur qui l'avait brisée;

Eh bien, pour Tibulle son cœur

Sentit encor pire douleur.

Rien ne pouvait sécher nos larmes;

Tous devant si dures alarmes

De pitié se fussent émus.

D'Ovide et Catulle[12b] et Gallus[11b]

Si preux d'amour en la science,

Nous serait chère l'assistance,

Mais ils sont tous morts et pourris.

Voici Guillaume de Lorris

A qui la male Jalousie

Fait tant de peine et d'avanie

Qu'il est en péril de mourir,

Si je ne vais le secourir.

Son aide nous est toute acquise,

Car il est mien en toute guise,

Et c'est justice; car pour lui

Nos barons à grand' peine ici

Nous avons mandés de se rendre

Pour Bel-Accueil ravir et prendre;

Mais il se déclare impuissant:

Je dois le secourir partant,

Car ce serait moult grand dommage

Si je perdais ami si sage

[p.40]

Que je saille et que je m'atour 10925.

De rompre les murs de la tour,

Et du fort chastel asséoir

A tout quanque j'ai de pooir.

Et plus encor me doit servir,

Car por ma grace deservir

Doit-il commencier li Romans

Où seront mis tuit mi commans,

Et jusques-là le fournira

Où il à Bel-Acueil dira,

Qui languist ores en prison

A dolor et sans mesprison:

«Moult sui durement esmaiés

Que entr'oblié ne m'aiés,

Si en ai duel et desconfort,

Jamès n'iert riens qui me confort,

Se ge pers vostre bien-voillance,

Car ge n'ai mès aillors fiance....»

Ci se reposera Guillaume,

Le cui tombel soit plain de baume,

D'encens, de mirre et d'aloé,

Tant m'a servi, tant m'a loé.

Puis vendra Jehan Clopinel,

Au cuer jolif, au cors isnel,

Qui nestra sor Loire à Méun,

Qui à saoul et à géun

Me servira toute sa vie,

Sans avarice et sans envie,

Et sera si très-sages hon,

Qu'il n'aura cure de Raison

Qui mes oignemens het et blasme,

Qui olent plus soef que basme;

[p.41]

Qui m'a si droitement servi. 11013.

Bien il mérite mon appui,

En récompense, et que m'efforce

Du castel enlever par force

Et rompre les murs de la tour,

Tant que pourrai, sans nul séjour.

Mieux encor il prendra ma cause,

Car, pour ma gloire, il se dispose

A commencer ce beau Rommans

Où seront mes commandements

Et jusque-là le doit écrire,

A Bel-Accueil où par grande ire

Il dit, qui languit en prison

A grand' douleur et sans raison:

«J'ai peur, et grande est ma souffrance.

Que me mettiez en oubliance,

J'en ai grand deuil et déconfort,

Et je n'aurai jamais confort

Si je perds votre bienveillance,

Car ailleurs je n'ai d'espérance....»

Guillaume expirera céans.

Que son tombeau soit plein d'encens,

D'aloès, de baume et de myrrhe,

Tant m'a servi, chanté sa lyre!

Puis viendra Jehan Clopinel

Au cœur joyeux, gent damoisel,

A Meung qui naîtra sur la Loire,

Qui soir et matin à ma gloire,

Qu'il soit repu, qu'il soit à jeun,

Qu'il soit à Paris ou à Meung,

Me servira toute sa vie

Sans avarice et sans.envie,

Et sera si sage et si bon

Qu'il n'aura cure de Raison,

[p.42]

Et s'il avient, comment qu'il aille, 10957.

Qu'il en aucune chose faille,

(Car il n'est pas homs qui ne peche,

Tous jors a chascun quelque teche),

Le cuer vers moi tant aura fin,

Que tous jors, au mains en la fin,

Quant en cope se sentira,

Du forfet se repentira,

Ne me vodra pas lors trichier.

Cis aura le Roman si chier,

Qu'il le vodra tout parfenir,

Se tens et leu l'en puet venir:

Car quant Guillaume cessera,

Jehans le continuera

Après sa mort, que ge ne mente,

Ans trespassés plus de quarente,

Et dira por la meschéance

Por paor de desesperance,

Qu'il ait de Bel-Acueil perduë

La bien-voillance avant euë:

«Et si l'ai-ge perdue, espoir,

A poi que ne m'en desespoir:»

Et toutes les autres paroles,

Quequ'el soient, sages ou foles,

Jusqu'à tant qu'il aura coillie

Sus la branche vert et foillie

La très-bele Rose vermeille,

Et qu'il soit jor et qu'il s'esveille;

Puis vodra si la chose espondre,

Que riens ne s'i porra repondre.

Se cil conseil metre i péussent,

Tantost conseillié m'en éussent;

[p.43]

Qui mes remèdes hait et blâme 11047.

Plus doux que baume et que dictame;

Et s'il advient que par malheur

Parfois il tombe en quelque erreur

(Car homme n'est qui ne faillisse,

Toujours chacun a quelque vice),

Le cœur vers moi tant aura fin

Que toujours, au moins en la fin,

Il fera, se sentant coupable,

Aussitôt amende honorable

Et ne voudra plus me tricher.

Il aura le roman si cher,

Qu'il voudra jusqu'au bout l'écrire

Si ses jours y peuvent suffire.

Et quand Guillaume cessera

Lors Jehan le continuera

Après sa mort, que je ne mente,

Ans trépassés plus de quarante,

Et dira dans sa grand' douleur,

Brisé par l'angoisse et la peur

De perdre en grand' désespérance

De Bel-Accueil la bienveillance:

«S'il m'est réservé de le voir,

Oui, j'en mourrai de désespoir!»

Et toutes les autres paroles

De ce Roman sages et folles,

Jusques à temps qu'il ait cueilli,

Sur le rameau vert et fleuri,

La très-belle Rose vermeille

Et qu'il soit jour et qu'il s'éveille;

Si bien tout il exposera

Que rien d'obscur ne restera.

Ils nous aideraient sans doutance,

S'ils pouvaient, en cette occurrence;

[p.44]

Mès par celi ne puet or estre, 10989.

Ne par celi qui est à nestre;

Car cil n'est mie ci presens.

Si rest la chose si pesans,

Que certes quant il sera nés,

Se ge n'i viens tous empenés

Por lire-li nostre sentence,

Si tost cum il istra d'enfance,

Ce vous os jurer et plevir

Qu'il n'en porroit jamès chevir.

Et por ce que bien porroit estre

Que cis Jehans qui est à nestre,

Seroit, espoir, empéeschiés,

Si seroit-ce duel et péchiés

Et domages as amoreus,

Car il fera grans biens por eus,

Pri-ge Lucina la déesse

D'enfantement, qu'el doint qu'il nesse

Sans mal et sans encombrement,

Si qu'il puist vivre longuement:

Et quant après à ce vendra

Que Jupiter vif le tendra,

Et qu'il devra estre abevrés,

Dès ains néis qu'il soit sevrés,

Des tonneaus qu'il a tous jors dobles,

Dont l'ung est cler et l'autre trobles,

Li uns est dous, et l'autre amer

Plus que n'est suie, ne la mer,

Et qu'il où bersuel sera mis,

Por ce qu'il iert tant mes amis,

Ge l'afublerai de mes esles,

Et li chanterai notes teles,

Que puis qu'il sera hors d'enfance

Endoctriné de ma science,

[p.45]

Mais rien n'y peut ce jour l'aîné, 11081.

L'autre n'est pas encore né

Et ne peut servir notre cause.

Cependant si grave est la chose,

Que certes, quand il sera né,

Si je n'accours tout empenné

Pour lui lire notre sentence

Sitôt qu'il sortira d'enfance,

Je puis jurer et garantir

Qu'à bout il n'en saurait venir.

Et comme bien pourrait-il être

Que ce Clopinel qui doit naître

Un jour aussi fût empêché,

Ce serait grand deuil et péché

Aux amoureux et grand dommage,

Car cet homme vaillant et sage

Plus tard pour eux grand bien fera.

Aussi prié-je Lucina,

De tout enfantement déesse,

Que bien elle veille qu'il naisse

Sans mal et sans encombrement

Et puisse vivre longuement.

Alors quand après sa naissance,

Selon la divine ordonnance,

Sitôt comme il sera sevré,

L'aura Jupiter abreuvé

De ses tonneaux à vertu double

Dont l'un est clair et l'autre trouble,

Dont l'un est doux et l'autre amer

Plus que la suie ou l'eau de mer,

Et qu'au berceau cet ami tendre

Sera, dès qu'il pourra m'entendre,

De mes ailes l'affublerai,

Telles notes lui chanterai,

[p.46]

Il fléutera nos paroles 11023.

Par quarrefours et par escoles,

Selonc le langage de France,

Par tout le regne en audience,

Que jamès cil qui les orront,

Des dous maus d'amer ne morront,

Por qu'il le croient fermement;

Car tant en lira proprement,

Que tretuit cil qui ont à vivre,

Devroient apeler ce livre

Le miroer as amoreus,

Tant i verront de biens por eus;

Mès que Raison n'i soit créue,

La chétive, la recréue.

Por ce m'en voil ci conseillier,

Car tuit estes mi conseillier.

Si vous cri merci jointes paumes

Que cis las dolereus Guillaumes

Qui si bien s'est vers moi portés,

Soit secorus et confortés.

Et se por li ne vous prioie,

Certes prier vous en devroie

Au mains por Jehan alegier,

Qu'il escrive plus de legier;

Que cest avantage li faites.

Car il nestra, g'en suis prophetes;

Et por les autres qui vendront,

Qui dévotement entendront

A mes commandemens ensivre,

Qu'il troveront escript où livre,

Si qu'il puissent de Jalousie

Sormonter l'engaigne et l'envie,

Et tous les chastiaus despecier

Qu'el osera jamès drecier.

[p.47]

Qu'aussitôt sorti de l'enfance, 11115.

Endoctriné de ma science,

Nos chansons il flûte à son tour

Par école et par carrefour

Selon le langage de France,

Par le royaume en audience.

Lors jamais qui les ouïront

Des doux maux d'amour ne mourront,

Pourvu que fermement le croient.

Car tous les hommes, quels qu'ils soient,

Tous nos commandements verront

Et tels conseils y puiseront,

Que tous ceux qui veulent bien vivre

Devraient appeler ce beau livre

Le vrai miroir des amoureux,

Tant y verraient de bien pour eux;

Mais que n'y soit point écoutée

Raison la lâche, l'hébétée.

C'est pourquoi je m'adresse à vous,

Car j'ai là mes conseillers tous.

Merci vous crie à jointe paume

Que cet infortuné Guillaume,

Qui s'est vers moi bien comporté,

Secouru soit et conforté.

Et si ne vous faisais prière

Pour lui, bien le devrais-je faire

Au moins en faveur de Jehan

Pour qu'il soit un jour moult savant.

Que cette grâce lui soit faite

(Car il naîtra, j'en suis prophète),

Ainsi qu'aux amants qui viendront

Et mes commandements liront,

Pour qu'ils puissent de Jalousie

Surmonter la haine et l'envie

[p.48]

Conseillés-moi quel là feron, 11057.

Comment nostre ost ordeneron,

Par quel part miex lor porrons nuire,

Por plus-tost lor chastel destruire.

_L'Acteur._

Ainsinc Amors à eus parole,

Qui bien reçurent sa parole.

Quant il ot sa raison fenie,

Conseilla soi la baronnie;

En plusors sentences se mistrent;

Divers diverses choses distrent:

Mès puis divers descors s'acordent,

Au diex d'Amors l'acord recordent.

_Les Barons._

Sire, font-il, acordé sommes

Par l'acord de tretous vos hommes,

Fors de Richesce solement,

Qui a juré son serement

Que jà ce chastel n'asserra,

Ne jà, ce dist, cop n'i ferra

De dart, de lance, ne de hache,

Por homme qui parler en sache,

Ne de nule autre arme qui soit,

Et vostre emprise despisoit,

Et s'est de nostre ost départie,

Au mains quant à ceste partie,

Tant a ce varlet en despit:

Et por ce le blasme et despit,

[p.49]

Et tous les châteaux dépecer 11149

Qu'elle osera jamais dresser.

Conseillez-moi, que faut-il faire?

Comment ordonner notre guerre?

Quelle part vaut-il mieux presser

Pour plus tôt le castel forcer?

_L'Auteur._

Il dit, et toute l'assistance

L'accueillit avec bienveillance.

Quand il eut fini ses raisons

Se concertèrent les barons,

En grand' discussion se mirent,

Divers diverses choses dirent,

Puis vers Amour de leur débat

Rapportèrent le résultat.

_Les Barons._

Sire, font-ils, d'accord nous sommes

Par l'accord de tretous vos hommes,

Fors de Richesse seulement,

Qui nous a juré par serment

Que la tour jamais de sa vie

Ne sera par elle assaillie,

Que jamais nul, en vérité,

Ne dira qu'elle y ait porté

Coup de dard, de lance, de hache

Ni d'autres armes qu'elle sache,

Et furieuse rabaissait

Notre entreprise, et soudain est

De l'ost à grand fracas partie

(Au moins quant à cette partie),

[p.50]

C'onques, ce dist, cil ne l'ot chiere, 11083.

Por ce li fait ele tel chiere:

Si le het et hara dès or,

Puisqu'il ne vuet faire tresor.

Onc ne li fïst autre forfait,

Vez-ci quanqu'il li a forfait.

Bien dit sans faille qu'avant ier

La requist d'entrer où sentier

Qui Trop-Donner est apelez,

Et la flatoit iluec de lez;

Mès povres iert, quant l'en pria,

Por ce l'entrée li véa:

N'encor n'a pas puis tant ovré,

Qu'un seul denier ait recovré

Qui quites demorés li soit,

Si cum Richece nous disoit:

Et quant nous ot ce recordé,

Sans li nous sommes acordé.

Si trovons en nostre acordance,

Que Faus-Semblant et Astenance,

Avec tous ceus de lor baniere,

Assaudront la porte derrière

Que Male-Bouche tient et garde

O ses Normans[13] que Mal-Feus arde!

O eus Cortoisie et Largece,

Qui là monstreront lor proece

Contre la vielle qui mestrie

Bel-Acueil par dure mestrie.

Après, Délit et Bien-Celer

Iront por Honte escerveler;

Sor li lor ost assembleront,

Et cele porte asségeront.

[p.51]

Tant ce valet lui fait dépit. 11177.

Elle le blâme, insulte et dit

Qu'elle ne lui fut oncques chère;

Pour ce lui fait si dure chère;

Elle le hait et haïra

Tant que trésor il ne fera.

Nul grief contre lui n'oppose,

Sinon cette futile cause:

C'est qu'avant-hier il la priait,

Nous dit-elle, et la suppliait

De lui laisser franchir l'allée,

Qui Trop-Donner est appelée;

Mais, dès lors, que pauvre le vit

L'entrée elle lui défendit.

Ainsi, sans plus, conclut Richesse:

«Croiriez-vous que, dans sa paresse,

Il n'a jamais su, le manant,

Amasser un denier vaillant!»

Quand elle eut conté sa querelle,

Nous nous accordâmes sans elle.

Or voici quel est notre plan:

Abstinence et son Faux-Semblant,

Avec tous ceux de leur bannière,

Assailleront l'huis de derrière

Que Malebouche et ses Normands[13b]

Gardent (Dieu brûle ces brigands!);

Suivront Courtoisie et Largesse;

Elles montreront leur prouesse

A la Vieille qui Bel-Accueil

Tourmente à grand douleur et deuil.

Désir et Bien-Celer ensuite

Iront pour mettre Honte en fuite;

Leur ost contre elle assembleront

Et cette porte assiégeront.

[p.52]

Contre Paor ont ahurté 11115.

Hardement avec Séurté;

Là seront o toute lor suite

Qui ne sot onques riens de fuite.

Franchise et Pitié s'offerront

Contre Dangier, et l'asserront,

Dont iert l'ost ordenée assés:

Par ceus iert li chastiaus cassés,

Se chascuns i met bien s'entente;

Mès que Venus i soit présente,

Vostre mère, qui moult est sage,

Qu'ele set trop de cet usage:

Ne sans li n'iert ce jà parfait

Ne par parole, ne par fait:

Si fust bon que l'en la mandast,

Car la besoigne en amendast.

_Amours._

Seignors, ma mère la déesse,

Qui ma dame est et ma mestresse,

N'est pas du tout à mon desir,

N'en fait pas quanque ge desir.

Si seult-ele moult bien acorre,

Quant il li plet, por me secorre

A mes besoignes achever;

Mès ne la voil or pas grever.

Ma mere est: si la crieng d'enfance,

Ge li port moult grant reverence:

Qu'enfès qui ne crient pere et mere,

Ne puet estre qu'il nel' compere.

Et non porquant bien la saurons

Mander, quant mestier en aurons;

S'el fust si près, tost i venist,

Que riens, ce croi, ne la tenist.

[p.53]

Contre Peur en grand équipage 11211.

Marcheront Sûreté, Courage,

Entraînant leurs nombreux amis

Qu'en fuite nul jamais n'a mis.

Qu'à Pitié Franchise s'allie

Pour assiéger de compagnie

Danger enfin. Le château lors

Succombera sous tant d'efforts,

Si l'on agit avec entente.

Mais que Vénus y soit présente,

Votre mère, qui sage est tant

Et si bien à ce jeu s'entend.

Rien ne sera parfait sans elle

Par hauts faits ni parole belle;

Il serait bon qu'on la mandât

Pour que mieux la besogne allât.

_Amour._

Seigneurs, ma mère la déesse,

Qui ma dame est et ma maîtresse,

N'est pas toute à mon bon plaisir

Et ne fait pas tout mon désir.

Jamais ne se fait-elle attendre,

Quand il lui plaît, pour me défendre,

Pour mes besognes achever;

Mais je ne veux en abuser.

Ma mère, je la crains d'enfance

Et lui porte grand' révérence,

Car fils qui ses parents ne craint

S'en repent toujours à la fin.

Nous pourrons pour notre querelle

La mander s'il est besoin d'elle;

Tant loin fût-elle, elle viendrait,

Rien, je crois, ne la retiendrait.

[p.54]

Ma mere est de moult grant proesce, 11147.

Elle a pris mainte forteresce

Qui coustoit plus de mil besens,

Où ge ne fusse jà présens,

Et si le me metoit l'en seure;

Mès jà n'i entrasse nule eure,

Ne ne me plust onques tel prise

De forteresce sans moi prise:

Car il me semble, que qu'en die,

Que ce n'est fors marchéandie.

Qui achapte un destrier cent livres,

Paie-les, si en iert délivres;

N'en doit plus riens au marchéant,

Ne cil ne l'en redoit néant.

Ge n'apele pas vente, don;

Vente ne doit nul guerredon,

N'i afiert graces ne merites;

L'ung de l'autre se part tous quites.

Si n'est-ce pas vente semblable:

Car quant cil a mis en l'estable

Son destrier, il le puet revendre,

Et chetel ou gaaing reprendre;

Au mains ne puet-il pas tout perdre,

S'il se devoit au cuir aerdre:

Li cuirs au mains li demorroit,

Dont quelque chose avoir porroit;

Et s'il a si le cheval chier,

Qu'il le gart por son chevauchier,

Tous jors iert-il du cheval sires.

Mès trop par est li marchiés pires

Dont Venus se vuet entremetre:

Car nus n'i saura jà tant metre,

Qu'il n'i perde tout le chaté

Et tout quanqu'il a achaté;

[p.55]

Ma mère est de moult grand' prouesse; 11243.

Elle a pris mainte forteresse

Plus de mille besans coûtant,

Sans que même y fusse présent.

On m'accusait l'avoir suivie,

Mais je n'y entrai de ma vie;

Car oncques ne me plut, ma foi,

Forteresse prise sans moi.

A mon avis, quoi qu'on en dise,

Ce n'est pas une marchandise.

Qui cent livres un destrier

Achète, s'il l'a pu payer,

Ne doit rien au marchand, tout comme

Néant lui redoit l'autre, en somme.

Je n'appelle pas vente un don;

Or vente ne doit nul guerdon,

Aucune grâce ne mérite,

Et l'un de l'autre s'en va quitte.

Pour l'autre vente, c'est bien pis;

Car s'il a son destrier mis

En l'étable, il le peut revendre,

Et son bien, même un gain, reprendre.

Au moins jamais tout il ne perd,

Au pis aller le cuir lui sert,

Comme il lui plaît il en dispose

Et peut en tirer quelque chose.

Et s'il a le cheval si cher

Qu'il le garde pour chevaucher,

Toujours est-il du cheval maître.

Mais le marché pire doit être

Lorsque c'est Vénus qui le fait;

Car nul jamais assez n'y met,

Qu'il ne perde et sa marchandise

Et la somme d'argent remise;

Le roman de la rose - Tome III · 第 1 / 20 段