Pointe-à-Pitre. Sirène. Cette fois c’est le grand départ. L’eau de la
rade est d’un vert très doux. Des voiliers bleus roulent sur leurs
amarres. Sur le rivage, qui s’arrondit plat et verdoyant, les maisons
font des taches grises et brunes. Un banc de nuages livides s’effiloche
sur un ciel délicatement teinté de violet et de rose.
J’ai retrouvé don Pepe. Il s’accoude près de moi sur le bastingage et
murmure à voix basse: «Vous savez le naufrage de l’_Afrique_ à la sortie
de la Gironde? Des tas de victimes. Le capitaine ne veut pas qu’on
sache». Et il ajoute: «Gros temps en perspective. Le _Porto-Rico_ a
quinze jours de retard. Nous allons danser.»
Il m’entraîne dans sa cabine pour me montrer ses trésors. Des plumes
d’aigrette merveilleusement fines et blanches, des plumes de héron gris
et de héron bleu; des perles. Il est content de son voyage. Il a trimé
dur.
Peu de passages à bord: des voyageurs de commerce, un gendarme, de
vagues fonctionnaires. Tout cela boit, mange, dort, se vautre sur des
chaises longues. Pokers et manilles dans le bar.
Les marins appellent les passagers les «mâchoirons». Pour le bateau,
sont-ils rien de plus que des paires de mâchoires! Du pont supérieur,
penché sur ce puits qui sent l’huile et le charbon et d’où montent des
bouffées brûlantes, je vois la coupe profonde du navire. Au fond du
gouffre, entre des grilles de fer, les chambres de chauffe éclairées de
reflets de braise: des hommes nus enfournent le charbon à pelletées dans
la gueule rouge des brasiers; au-dessus, dans une autre cage, les
machines, acier, bronze et cuivre, polies, luisantes, ruisselant
d’huile, l’alternance régulière des pistons, le jeu des bielles; la
chaudière, les tubes de vapeur, tout ce cœur du navire, dont les plus
formidables lames n’altèrent pas le rythme; le mécanicien en cotte bleue
qui, les yeux sur des manomètres, surveille l’oscillation des forces. Si
je relève la tête j’aperçois, découpée sur la nuit, la silhouette de
l’officier de quart arpentant sa passerelle; au-dessous, le timonier à
sa barre; plus loin, dans la chambre des cartes, le visage du capitaine.
Chacun à son poste, chacun conscient de sa tâche, chacun se sentant,
comme la charpente, les clous et les rivets, une partie indispensable au
tout. Les mâchoirons sont en dehors de cette puissante solidarité. Le
navire marche et les conduit au port. Ils ne se demandent pas ce que
cela coûte d’énergie, de calcul, de peine, de veille incessante. Tout
cela leur est dû: ils paient.