C’est un petit village en colimaçon au flanc d’une colline parmi des
arbres et des prairies. De loin, il fait sur la verdure une tache
écarlate. De près, ses maisons, proprettes et neuves, apparaissent rouge
vif, roses et bleues, roses et vertes. L’église est un bloc de corail.
De vrais joujoux peints: des lunes noires aux fenêtres. Le padre nous
invite; nous déjeunons au presbytère, sous une véranda rustique. Le
padre a emprunté des chaises. Pour tout meuble, il possède une table et
deux hamacs. Par contre, son jardinet est fleuri de roses et sur la
pergola se noue une vigne florissante. Une très vieille servante, ridée
comme un ancien parchemin et l’air un peu d’une sorcière, nous vante les
charmes du village: «La campagne, dit-elle, c’est plus poétique que la
ville». Une jeune servante indienne, aux jambes fines et aux deux yeux
noirs, l’assiste et nous sert des saucisses embrasées de poivre, de la
morue non dessalée et des confiseries au goût d’ipéca. Le
champagne--tiédi par le soleil--ne nous dessèche pas la gorge.
Un peintre--qui a beaucoup vécu à Paris--nous régale d’histoires, un peu
falotes sous ce grand ciel dur, et nous montre des photos de petites
amies qu’il a laissées sur le boulevard. Un hidalgo andalou lui dispute
le crachoir. C’est un grand seigneur qui fait de la littérature: «Je
n’ai produit, dit-il, qu’une seule œuvre d’imagination, mais je dois
dire que c’est le plus beau roman qui ait paru de ce siècle en Espagne».
Il fait à sa manière la philosophie de l’histoire. A propos de la guerre
de Cuba: «Mon Dieu, avoue-t-il, elle a eu du bon. C’est la première fois
que les Américains se sont rencontrés avec des gentilshommes.» Une dame
le complimente sur son gilet: «Un gilet historique, madame», fait-il
modestement. Il est poète, homme d’Etat, le meilleur cavalier du monde
et naturellement un séducteur. Lui aussi nomme volontiers ses bonnes
fortunes: «Mme X... que j’ai adorée... La comtesse Z... qui fut ma
maîtresse». Sa vanité se heurte à celle du peintre et le tout finit par
des mots aigres, d’autant plus aigres que la digestion est laborieuse.
Mais l’auto nous emporte bientôt à travers la masse ravinée des Andes.
La route serpente aux flancs de sombres gorges tapissées d’un fouillis
de verdure, d’où surgissent, à demi étouffés, des palmiers enlacés de
lianes. Des nuages voilent les cimes. Le long des pentes coulent des
traînées d’ombre violettes, bleues, vertes, pareilles à des brocarts
fanés. Des vols de vautours strient le ciel. On croise des métis en
chapeau pointu, à cheval sur de petits bidets trottinant, des femmes à
longues boucles d’oreilles. Sur le seuil d’un cabaret, des jeunes gens
dansent la mariquita au son de la guitare. Le padre, assis à côté du
chauffeur, me vante les mérites de ce pays giboyeux. «Je tire les
perdreaux en automobile, pan! pan! je n’en manque pas un.» Et il fait le
geste d’épauler. D’après lui, sur les flancs du Naiguata, il y a des
champs de fraises et des sources dont l’eau est de la couleur du brandy.