Caracas, dans la lumière du matin, flambe de rose, d’ocre et de rouge,
au pied des montagnes graves. C’est une fête de clarté que les maisons
irradiées de soleil, se détachant sur un ciel lisse et d’un bleu léger.
Le rouge domine, intensifié encore par le vert sombre du feuillage.
La ville, nichée dans un vallon cerné de pentes abruptes, escalade les
versants. Les rues dégringolent à pic pour le plus grand malheur des
somptueux équipages, si chers à la vanité des habitants. Elles sont
bordées de maisons basses aux teintes claires; ce crépi tendre vert et
rose donne à la ville ce faux air de station balnéaire, que possèdent
d’ailleurs la plupart des cités tropicales. C’est une ville toute neuve
et pourtant très vieille. Les conquistadores y bâtirent des églises, des
couvents et des palais. Mais les tremblements de terre ont détruit tous
les vestiges de la conquête. Il y a encore des tas de couvents,
d’églises et de palais pour le gouvernement et l’université, ceux-ci
d’un style architectural indéfinissable, mais pompeux à souhait.
Les rues, étroites et sonores, grouillent d’une foule bigarrée où
dominent le mulâtre et le métis. De nombreuses boutiques, des banques et
des bars. Les femmes du peuple, noires ou blanches, portent la mantille
et des robes voyantes. On voit de fort jolies filles, le réseau de
dentelle noire sur les cheveux blonds--à la sortie de l’église, le
dimanche. Passe un cavalier métis à cheval sur sa mule, les pieds
enfouis dans de larges étriers à la mexicaine. Un groupe d’officiers,
devant le coiffeur élégant ou le café à la mode, dévisagent les femmes.
Ils sont vêtus de «feldgrau» à l’allemande, casquette plate et tunique
grise à parements et pattes d’épaule. Ils recherchent sans succès la
raideur germanique dans l’allure. Les jeunes «cadets» en uniforme bleu,
aux cols étroits, aux ceinturons blancs, apprendront à faire «le pas de
l’oie» avant de commander aux troupes du président, composées de nègres,
de métis et surtout de ces montagnards intrépides et féroces, les
«Andinos», fidèles soutiens du pouvoir, jusqu’au jour où ils le
renversent. A chaque coin de rue, un agent de police, le plus souvent
déguenillé, coiffé d’un haut casque bleu, une matraque à la main. Ici
règne la police. On vous demande votre nom à peu près chaque fois que
vous montez dans le tram. C’est une institution à laquelle le
gouvernement accorde tous ses soins. Il solde un nombre formidable
d’espions, mâles ou femelles, crainte des révolutionnaires et par un
louable souci de maintenir l’ordre qu’il a établi.
Pas mal de prêtres et assez crasseux. Une petite mulâtresse porte un
panier sur sa tête et crie d’une voix rauque «Pan d’huevos! Pan
d’huevos!» Sur le marché aux fleurs, où s’entassent les lis, les arums
et les glaïeuls rouges, des marchands exhibent dans leurs cages des
oiseaux de contes de fées, des oiseaux bleus, verts, rouges.
Sur la place Bolivar--car tout ici est «Bolivar» comme tout est
«Garibaldi» en Italie--un orchestre joue des airs sautillants. La place
est dallée de mosaïques; aux arbres pendent des orchidées mauves. On y
voit des gens du peuple en vêtements blancs et des gens distingués vêtus
de sombre. On voit même des personnages en redingote et chapeau de
forme. Le vieux gibus fleurit sous les Tropiques, car il est de bon ton
ici de mépriser le soleil--qui se venge quelquefois. Le vulgaire
s’habille de toile, mais l’élite se plaît aux chaudes étoffes. C’est une
vieille tradition, et déjà au XVIIe siècle un chroniqueur signalait le
ridicule des Caraquenais qui portent pelisses et manteaux par la
canicule.
La vanité est un des traits dominants de ce peuple. Dans cette ville aux
rues raides et aux pavés glissants, c’est un luxe d’équipages inutiles,
piaffants et pétaradants, de cochers nègres en lévite bleue, culottes
jaunes et bottes à l’écuyère. Le royaume du bruit. Claquements de
fouets, galopades de chevaux lancés à toute vitesse et surtout--suprême
invention de l’esprit américain--le clackson. Les autos, très
nombreuses, sont toutes munies de cet horrible instrument et toutes
aboient éperdument, à travers le dédale des ruelles sonores qu’elles
emplissent ainsi d’un infernal vacarme.
Les fenêtres des maisons qui donnent sur les rues sont closes tout le
jour, ce qui donne à certains quartiers une mélancolique apparence
d’abandon. Mais, le soir venu, les fenêtres s’ouvrent. A travers les
gros barreaux de fer--importation espagnole--on aperçoit des visages de
femmes, en mantille, une fleur rouge à l’oreille, toute la lumière
derrière eux. L’étranger ne doit pas se méprendre. La séance de fenêtre
est une coutume générale. La pièce où se tiennent les femmes est
brillamment éclairée; on fait étalage de ses meubles; il faut que tout
le monde puisse s’arrêter et admirer. C’est assez souvent la seule pièce
de la maison qui soit propre et meublée. Les femmes demeurent ainsi de
longues heures aux fenêtres, assises, attendant la visite d’un ami ou
d’un fiancé,--on causera à travers les barreaux, lui dans la
rue,--parfois isolées, parfois en famille, le plus souvent maquillées et
les lèvres fort rouges.
Depuis des siècles elles vivent ainsi, à l’espagnole, éloignées de toute
vie et de toute activité, passives, futiles, superstitieuses, bavardes,
commérant derrière les grilles. Elles affectent de tourner la tête quand
vous passez ou vous toisent d’un regard méprisant. Il n’y a que les
courtisanes qui sourient.
Sur chaque porte, on voit une image de la Vierge ou d’un saint,
d’affreux chromos. La porte est soigneusement fermée, précédée d’un
vestibule, et munie d’un judas. Le moins d’ouvertures possible sur
l’extérieur, tant à cause de la chaleur qu’à cause des révolutions.
Et des églises! d’innombrables églises, la plupart sans style et sans
grâce, monuments ornés de lourdes pâtisseries, trop éclatantes, ignorant
la patine de l’âge. Toutefois, ce soir, au bout de la ruelle qui grimpe
vers sa masse blanche, l’église Mercédès dresse ses tours semblables à
des minarets roses sur le chaos violâtre et livide des montagnes. La
nuit tombe. Les portes de l’église sont ouvertes et, de la rue, on
aperçoit dans l’ombre de la nef le chœur embrasé de cierges. Une foule
de pénitentes en mantilles noires descend en chuchotant les degrés du
porche. Deux énormes gerbes de lis sont posées sur le seuil. Dans une
ombre rougeâtre, le chœur luit de mille lampes. Des parfums de femmes se
mêlent à l’odeur lourde des lis. Volupté de ces liturgies
crépusculaires, où l’âme créole savoure, sans l’approfondir, un dernier
regain du vieil et âpre mysticisme espagnol.
Des couvents de tout ordre. Je me souviens de ce couvent des sœurs de
Saint-Joseph de Tarbes, sur la route du Paraiso, où l’on élève de jeunes
créoles, d’un grand patio rempli de plantes vertes, et encadré de
colonnes rouges. Sur la galerie circulaire, tous les stores étaient
baissés. C’était la veille de Noël, et il avait fait très chaud
l’après-midi. Cette nuit, les jeunes filles devaient faire la procession
et porter, sous les palmiers, la «Virgen Santisima». La chapelle ouvrait
sur le patio; une ombre favorable atténuait les dorures criardes et les
statues d’un goût saint-sulpicien. Les élèves rentraient à l’étuve,
vêtues de robes bleues et blanches, des cheveux noirs plaqués sur leurs
joues brunes; elles nous dévisagèrent curieusement. Du jardin, ventilé
de brises fraîches, on apercevait les pentes bleues de la montagne. Des
palmes bougeaient dans la transparence du ciel. Ce soir-là nous revînmes
en voiture par le Paraiso, seule promenade permise à la société. C’est
une route assez fraîche d’où l’on voit le jeu des ombres sur les pentes
des montagnes et la ville. Au loin, baignées de brumes violettes, des
écharpes de vapeur s’enroulaient autour des palmes. Je songeai au petit
monde vaniteux, indolent et cupide qui s’agitait un instant au pied de
ces monts farouches. Un mirage d’or et de sang envahissait le ciel,
noyait les couvents, les églises, les maisons, et jusqu’aux cimes
lointaines. A quelques kilomètres d’ici, c’était encore la jungle. Puis
nous bûmes un brandy-cocktail à la «India», une sorte de café de
province, très doré et très triste.