Jour d’exposition. La cour intérieure d’un vaste édifice couleur d’ocre,
pavoisée de drapeaux. Un orchestre militaire. Une foule de redingotes et
d’uniformes gris. Tout autour des galeries, les boxes où s’étalent les
échantillons de café, de cacao, de minerais, de bois et de cuir,
attestant les richesses--encore inexploitées--des forêts, des plaines
arrosées par l’Orénoque, des montagnes et des «llanos», à côté des
matières premières, des produits fabriqués, des chaussures, des
vêtements, des objets de métal et de porcelaine, premiers symptômes de
la vie industrielle dans ce pays de planteurs et d’éleveurs de bétail.
Quant aux œuvres d’art, la peinture n’est guère supérieure à ces
hideuses photographies coloriées qui couvrent une salle entière;
sculpture, art décoratif, le goût le plus «pompier» et le plus
«parvenu». Ici les artistes n’ont pas encore eu le temps de pousser.
L’effort de ces hommes est orienté non vers la beauté, mais vers la
richesse. Il y a de magnifiques bâtiments pour l’université, mais ils
sont vides; un musée, mais il ne renferme que de mauvaises copies; une
belle bibliothèque, avec un bibliothécaire très doux, très fin, un peu
triste, et pas de lecteurs.
L’hymne national éclate sur les cuivres. La foule s’écarte sous une
poussée brutale. Le président passe, en uniforme gris de général,
entouré de son état-major. Il salue distraitement. C’est un homme
grisonnant, trapu, voûté, l’air dur, de fortes moustaches, le teint
brun. Autour de lui, ses officiers, des gaillards hâlés, aux cheveux et
moustaches très noirs, gantés de blanc.
Le président marche avec une sorte de balancement, la tête basse,
l’allure du sanglier. Cet homme tient un vaste pays entre ses mains
puissantes. Autour de lui, on se tait et on courbe la tête.
C’est un paysan. Il s’en vante. Il s’est défini lui-même: «un soldat
paysan». Il a toujours vécu près de la terre et il l’aime, d’un amour
avide de cultivateur. Il a d’immenses domaines. Au fond, tout ce vaste
territoire est sa propriété. Avec ses plantations, ses mines de charbon,
ses gisements de pétrole, ses troupeaux de bœufs et de chevaux, il
accumule des richesses. Il vit dans ses terres, à la petite ville de
Maracay, éloigné de la capitale et des ministères--dont il se soucie
fort peu, entouré d’hommes sûrs, officiers et soldats, toujours armés,
de policiers actifs, de quelques fonctionnaires serviles. Il se partage
là-bas entre les soucis de l’Etat et le soin de ses fermes. Il visite
ses écuries, ses étables et ses laiteries. C’est un grand fabricant de
fromages, de beurre et de conserves, un grand éleveur.
Et c’est un chef. Il est arrivé au pouvoir, d’un coup de force, comme il
convient dans ces jeunes et turbulentes républiques. Longtemps il fut le
bras droit du trop célèbre Castro. Castro, malade, partit se faire
opérer en Europe et remit l’intérim du gouvernement à son fidèle
collaborateur. Le soir même du jour où larguait le courrier emportant
Castro, les amis de ce dernier étaient arrêtés, leurs maisons brûlées,
les biens du président confisqués, lui-même déclaré déchu. Du meilleur
Machiavel. Le lendemain, l’ordre régnait, grâce aux «Andinos» bronzés,
la carabine au poing. Le nouveau dictateur avait les prétoriens avec
lui, il se chargerait ensuite de conquérir le peuple.
Il vida les prisons où pourrissaient, oubliées, les victimes du tyran;
une foule de malheureux entassés dans les cachots par le soupçon et la
rage de Castro, des amis, des parents et les pères ou frères des femmes
qu’il avait violées. D’ailleurs le nouveau dictateur ne tarda pas à
remplir à son tour les geôles, pour dompter les derniers sursauts de la
révolution. Tous les partisans de la tyrannie de Castro, tous ceux qui
ne purent fuir, furent écroués dans les geôles de Caracas, de Maracaïbo
ou de Valence. Depuis dix ans les prisons ne désemplissent pas. Une
police, admirablement organisée, pourvoit à ce qu’il n’y ait point de
vide. Au moindre soupçon de révolte, un homme peut être arrêté, ses
biens confisqués, et lui-même astreint à méditer, les fers aux pieds,
sur les avantages de l’opportunisme.
Avec le nouveau chef d’Etat, si la manière resta forte, du moins le
désordre cessa. Avec Castro, avaient triomphé l’arbitraire des créatures
du tyran, l’effroyable despotisme de généraux, de colonels, de préfets,
de présidents d’Etat, voleurs, ivrognes, sadiques. La liste des
cruautés, des concussions, des exactions, des viols, d’assassinats à
l’actif de Castro et de ses favoris serait inépuisable. Chefs civils et
militaires durent plier sous la nouvelle poigne. La condition des
étrangers s’améliora. Castro, qui se moqua pendant des années des
grandes puissances (qu’on pourrait aussi appeler les grandes
impuissances), put incarcérer, torturer, ruiner des ressortissants
d’autres nations, à la barbe des ministres et des consuls. On se
contentait de «ruptures diplomatiques» qui empiraient encore le sort des
malheureux obligés de veiller sur leurs biens, en butte aux cupidités
effrénées du président et de ses créatures.
Aujourd’hui, l’ordre règne à Caracas et ailleurs. Les étrangers peuvent
débarquer sans risque. Reconnaissant de la sécurité, de la prospérité
dues au nouveau pouvoir, le pays a abdiqué ses libertés entre les mains
du dictateur. Les élections ne sont qu’une fiction; les membres du
Congrès sont désignés d’office; les ministres, craintifs, sont suspendus
au téléphone de Maracay. Ils peuvent être congédiés en vingt-quatre
heures sur un simple billet. Quant à la presse, il lui est loisible de
parler des réunions mondaines, des livres, des courses de chevaux,
d’économie, d’agriculture et de tout, sauf de politique extérieure ou
intérieure. Un article tendancieux peut envoyer son auteur dans un cul
de basse-fosse, à la fameuse «Rotunda». Les journalistes sont de simples
fonctionnaires, timides, mal assurés. Mais au fond les intellectuels--il
y a à Caracas une petite aristocratie de l’esprit--tout en méprisant la
rudesse paysanne du gouvernement actuel se soumettent et préfèrent la
servitude à l’anarchie. Ils savent que la liberté est un fruit qu’il ne
faut pas cueillir trop vert.
La rigoureuse justice du président Gomez n’épargne personne. On
rapporte, sous cape, qu’il a frappé un de ses propres fils, coupable
d’une grave violence. Sa famille le craint. Tout le monde craint le
chef. La main de fer convient à ce pays fruste où les passions
bouillonnent avec une ardeur sauvage, à ces hordes d’aventuriers rués
vers l’argent, vers les concessions de fer, de charbon ou de pétrole,
vers la conquête de l’or ou du platine.
L’usage des armes est rigoureusement interdit. Mais les brownings n’ont
pas quitté toutes les ceintures. La difficulté des communications avec
les villes lointaines permet encore mille tyrannies locales. On ne
change pas les hommes en dix ans, même à coups de trique. Certains Etats
gémissent sous le poids des taxes. Les hommes au pouvoir savent que ce
que la violence a fait, la violence peut le défaire. Une crainte sourde
de la révolution paralyse le pouvoir. Abus policiers, espionnage,
délation, malaise dans les rapports sociaux, engourdissement
intellectuel et moral, tels sont les inconvénients de la manière forte.
Et dans cette ville rose, la ville des lis et des églises, on respire
mal. Malgré tant de soleil, les prisons font de l’ombre autour d’elles.