La voiture s’arrêta à grand’peine dans une rue en pente, au bout de
laquelle une église, toute rose de crépuscule, dressait ses deux tours
sur le profil noir de la montagne. Les chevaux glissèrent sur le pavé et
manquèrent de s’abattre. De la maison, je ne vis qu’une grande porte
cochère, un mur, une fenêtre grillée. Je pénétrai sous une voûte que
fermait une seconde porte. Mon coup de sonnette retentit très loin, il
me sembla que la vibration traversait de grands espaces. J’attendis
longtemps. Un petit guichet s’ouvrit dans la porte, un visage sombre
glissa comme un nuage. J’entrai.
J’avais navigué de longs jours, je venais d’une terre où le cœur de
l’homme ne peut s’épanouir, j’avais subi l’accablant soleil, la
viscosité des pluies chaudes, la fièvre, l’égoïsme bavard et satisfait
des compagnons, le voisinage continuel de la servitude et de
l’abjection. J’étais las! j’enfermais en moi une grande amertume, la
lassitude d’avoir trop vu et trop senti. Et puis, soudain: l’oasis.
Je me trouvais dans un patio dallé de mosaïque, fleuri de plantes vertes
et encadré de colonnes légères et blanches. En levant la tête j’aperçus
une terrasse ajourée et, au-dessus, un carré de ciel crépusculaire, d’un
vert très pâle, et transparent comme une eau. Pas un bruit du dehors ne
parvenait jusqu’à cette cour intérieure, puits de lumière et de silence.
Il régnait là une paix semblable à celle d’un monastère, mais d’un
monastère qui n’eût pas exclu de délicates voluptés. Une gerbe de lis et
quelques tubéreuses dans l’ombre répandaient un parfum dont toute la
vaste maison andalouse s’imprégnait.
Un domestique noir me conduisit près de mes hôtes. L’amitié
m’accueillait dans cet asile de repos. La chambre qui m’attendait
ouvrait sur un autre patio, plus petit. Des roses s’inclinaient, sur ma
table; les cigarettes étaient préparées, pour le songe, ainsi que de
belles feuilles de papier, pour le travail. Le jour décroissait et le
patio se remplissait d’ombre. J’étais seul, enveloppé d’une douceur qui
m’enivrait jusqu’au fond de mon être; autour de moi, tout était propre,
élégant, raffiné--chaque chose portait la marque d’une présence
affectueuse et attentive. Ici, l’air était léger, je ne sentais plus sur
mes épaules cette chape étouffante de la chaleur tropicale ni le manteau
plus lourd encore de la solitude. Les roses embaumaient. J’enfouis mon
visage dans leur fraîcheur satinée et je crois bien qu’une larme demeura
entre leurs pétales.
Des jours lumineux et calmes se sont écoulés dans le silence de ces
murs.
Il y avait des divans recouverts de précieuses soieries anciennes et de
broderies chinoises. Des arums aux pétales de cuir blanc et parfumé
languissaient dans des vases de métal sombre. Les corolles des lis
exhalaient des volutes de senteurs qui se déroulaient à travers les
appartements et traînaient encore, la nuit, dans le patio, soulevées par
la brise. Wagner, Debussy, Duparc, attendaient sur le piano qu’une main
familière les feuilletât. Et souvent le soir une voix montait, dénouant
la mélodie, tandis que, de la pièce aux lumières étouffées et soyeuses,
je contemplais la nuit tendue entre les arcades blanches de la terrasse,
comme un sombre rideau de velours, pailleté d’astres.
Maison de l’éternel été! Au matin, le patio de mosaïque étincelait. Un
large velum d’azur reposait sur la corniche de pierre. Les plantes
balançaient leurs palmes dans le ruissellement de la clarté. Et toujours
c’était la même immuable splendeur, les calices immaculés des lis et des
arums, l’ascension de l’astre dans le ciel arrondi comme une voûte de
porcelaine, l’ombre grandissante des montagnes sur la terrasse.
De cette terrasse, on apercevait quelques toits, des clochers, un
palmier, mais les bruits de la ville ne nous parvenaient pas. Un cirque
de montagnes étranges la dominait, des montagnes farouches et dénudées
qui prenaient, à la nuit tombante, les plus précieuses teintes de
décomposition. Elles se moiraient d’ombres violettes, de grandes
traînées verdâtres, chatoyant de tous les dégradés du bleu. Peu à peu,
les ravins se comblaient, les brutales aspérités du roc s’effaçaient;
toutes les surfaces devenaient lisses, s’allongeaient comme des lames
immobiles au pied d’un ciel où s’ouvraient encore à l’ouest de grands
lacs transparents et orangés. Des vautours planaient, décrivant de lents
cercles sur fond d’or, et parfois l’un d’eux nous effleurait de son vol.
A l’est, la nuit se tassait compacte, au-dessus des jardins. Une cloche
d’église tintait. Une lampe, brusquement éclose, prononçait que le
jour--un de ces jours lumineux et calmes, ô maison claire!--était fini.
Alors la nuit tropicale s’emparait de la maison; elle baignait le patio
d’un rayonnement bleu où montaient les fûts des colonnes; elle caressait
les plantes qui bruissaient comme des présences invisibles; elle
traînait de longues rafales tièdes chargées du pollen des lis. Dans la
profondeur du ciel palpitaient des multitudes d’astres, d’un éclat
inconnu aux plus chaudes nuits de l’août européen. Leur confuse et
tremblante lueur venait effleurer dans les vases les gerbes aux parfums
obscurs, les gerbes oubliées d’un jour...
La maison claire! La chaîne des heures se déroulait dans une égalité
dorée, dans un chaud loisir, tel que peu à peu la vie intérieure se
dépouillait de regrets et de désirs, se cristallisait autour du présent.
La hâte de vivre, qui enfièvre nos cités d’Europe, disparaissait devant
la magnificence continue de ce ciel tropical et cette végétation qui ne
connaît ni le printemps, ni l’automne. A quoi bon désirer? A quoi bon
courir après l’insaisissable? Je n’éprouvais aucune envie de franchir le
seuil de la maison, de me mêler à la foule turbulente des rues. Ici
était la paix. Ici était toute la richesse du monde: ce rayon d’ombre
jaune qui coule sur la pierre, ce palmier solitaire et le son d’une voix
amie comme le chuchotement d’une source dans le silence.