TERRE DE MORT

Ici, disait le Docteur, il y a un peu de bagne partout.

Appuyé sur le bastingage, tandis que la clochette du steward fait

quitter le bord à ceux qui ne partent pas, je regarde une dernière fois,

rougie par le couchant, la caserne du Mont-Céperou, je dis mon dernier

adieu à la cité du bagne.

Ce rivage, montagneux et sombre, qui décroît à l’horizon, ouvrait jadis

l’asile de ses criques aux corsaires et aux négriers. Depuis deux

siècles, les hommes en font une terre de mort. Ce ne sont plus les

bricks chargés d’un bétail d’esclaves qui mouillent le long de cette

côte, mais des navires pleins de forçats encagés. Cette terre n’a jamais

connu que la servitude. Tant de cruauté, de misère et de désespoir pèse

sur elle plus encore que la calotte du ciel.

Le pénitencier! ce mot sonne à chaque pas comme un glas dans une prison.

Le pénitencier absorbe la vie de la colonie. Il la ronge comme un

chancre. Si le bagne marque à jamais l’homme qui a passé par lui, il

marque aussi la terre sur laquelle il a été édifié. Depuis deux siècles,

des générations de condamnés se sont succédé à la peine et à la

mort--pour rien. Le travail inutile est un des principes du système

pénal.

Le bagne fait le forçat. Le bagne fait le chiourme.

Des forêts, où sommeillent de prodigieuses richesses, se déroulent,

traversées par un fleuve puissant, de vastes rivières. Mais le commerce

a délaissé depuis longtemps cette rade envasée où glissent de rares

voiliers et des pirogues. Les grands navires l’évitent, préférant pour

escales ces deux ruches bourdonnantes: Paramaribo et Démerara. Le bagne

a tracé autour de Cayenne un cercle de honte et d’isolement.

Cayenne! étrange mixture de prison, de caserne, de fonctionnarisme,

d’école primaire, de cupidité, de sauvagerie et d’aventure. La foule des

bas mercantis, des libérés, des forçats, toutes les épaves de la

métropole échouées dans cette vase. Une population noire, passive,

indolente, vivant de poisson sec et du fruit de l’arbre à pain, rebelle

au gain, à l’entreprise, s’enivrant volontiers de tafia et de politique;

fataliste et insouciante. Et, se détachant sur cette grisaille humaine,

quelques rudes figures d’aventuriers, hommes de fièvre et de risque, qui

arrachent à la colonie tout l’or qu’ils en peuvent tirer, et fuient

aussitôt cette terre fabuleuse et maudite.

Le pot au noir · 第 67 / 90 题