Dans ce coin de terre, souillée par le bagne, il y a encore quelques
îlots où la douceur créole s’exile.
De la véranda, à l’heure où l’on sert le punch à la glace pilée, on voit
au-dessous de soi se mouvoir obscurément les feuillages que gonfle la
nuit. Les premières lucioles allument leurs diamants verts. L’odeur du
bois de rose entassé devant les entrepôts envahit le jardin et la
maison. C’est l’heure fraîche de la journée; des femmes en toilettes
blanches reviennent du tennis du gouverneur; les rockings se balancent
autour des tables chargées de cocktails.
On se couche tard, car il est dur de rentrer sous la moustiquaire
étouffante. On va s’asseoir sous les amandiers. Quand la mer se retire,
elle met à nu des rochers énormes et gris, d’une magnifique désolation.
Au loin on entend le roulement des vagues. Une lune éclatante et ronde
éteint l’éclat des étoiles; la tristesse de la terre lointaine emplit la
vaste nuit sonore.
Parfois je demeure sur le balcon, à demi couché sur un rocking-chair. Je
ne vois au-dessus de moi que la lune voilée de nuages irisés, une touffe
de palmes... Et mon cœur voyage, voyage éperdument, sur la route du
retour.