PAPILLON DE NUIT

Lentement, le navire remonte le fleuve Maroni qui d’une large poussée

écarte la forêt. C’est l’aube. Un silence d’attente pèse sur les eaux et

les arbres. Pas un souffle. Le voile du brouillard se replie et des

lointains de forêts apparaissent, gris et bleus. Sur l’eau trouble

glisse un plongeur blanc.

A l’horizon, derrière la ligne noire des bois, un rayon a fusé; cuivre

et safran. Sous la première coulée de soleil, il semble qu’un

frémissement traverse le monde. Une onde de vie court sur l’ondulation

infinie des feuillages. Des perroquets s’échappent des cimes, allumant

des lueurs rouges et vertes dans la pâleur rosée du ciel. Un vol

triangulaire de flamants rouges file, rapide, au ras du fleuve, puis

pique perpendiculairement très haut, au-dessus de la frise sombre des

arbres.

Nous mouillons à quai devant Saint-Laurent. Encore une cité du bagne,

celle-là d’aspect à la fois florissant et sinistre. Les fonctionnaires

en sont très fiers. Ils disent: «Saint-Laurent, mais c’est tout à fait

comme les environs de Paris.» Asnières, quoi? On voit en effet des

villas proprettes, des jardinets et peut-être même des boules de verre.

Ici gîte le personnel de l’administration pénitentiaire. Personnel

nombreux et qui a besoin de confort. Toutes les maisons ont été

construites par des forçats; tous ces jardinets sont cultivés par eux.

Le bagne comporte une masse de paperasseries, comme toute administration

qui se respecte; et il y a ici des bureaux à faire pâlir d’envie les

ministères de la capitale, des bureaux à n’en plus finir. Il faut encore

autant de papier pour un forçat que pour un militaire.

Dans ce cadre banlieusard, le bagne s’épanouit. A Cayenne encore il use

d’une certaine discrétion. A Saint-Laurent il triomphe, il est partout.

A chaque pas des équipes de forçats. J’en croise une superbe. Les

bagnards, une trentaine, tirent un lourd chariot sur lequel est juché un

gardien casqué, le revolver à la ceinture et le poing sur la hanche. A

côté des villas de fonctionnaires, on voit de robustes palissades

pointues, derrière lesquelles sont des casemates: l’habitation des

forçats.

Par une superbe allée de palmiers, qui me fait oublier le Bois-Colombes

tropical, je me dirige, sous un ciel blanc, terrible aux yeux, vers le

village chinois, tout en maisonnettes, entourées de petits jardins, très

sales, et bien séparées les unes des autres par des haies et des fils de

fer. Des Célestes, déguenillés, se dirigent vers les quais. Le fleuve

miroitant somnole. Un nègre Bosch au torse musculeux, d’un noir

éclatant, apprête ses pagaies. Passe un groupe d’Indiens Saramacas, au

teint rouge sombre, vêtus de guenilles, à l’européenne.

Il pleut maintenant. On est à la fois mouillé de pluie et de sueur.

Je me réfugie chez un aimable négociant. Son magasin est tout à fait

«Indes Occidentales». Demi-jour, parfumé d’épices. Un comptoir très

simple. Des bocaux d’échantillons. Au plafond, pendus en chapelet, des

oignons dorés. Le punch m’est offert dans un salon vert et frais par sa

femme et ses filles. Des créoles, des vraies, sans la moindre tache

bleue aux ongles; une de ces familles coloniales, établies depuis

longtemps sous les Tropiques et qui ont conservé d’exquises traditions

d’hospitalité et de courtoisie. Il en reste encore quelques-unes à la

Martinique et à la Guadeloupe; derniers vestiges de l’ancienne société

française des Iles.

Des meubles en bois des Iles, incrustés de nacre; un petit voilier, en

miniature, sous un globe de verre. Très Francis Jammes.

Chez un vieil empailleur--un petit homme ridé, à barbe courte et

carrée--un ancien relégué, naturellement--j’achète des oiseaux-mouches.

A sa porte se balancent, pendus par le bec, un ara vert et rouge, un

pagani noir et un magnifique aigle blanc qui étale son ventre.

Pour regagner le paquebot, il me faut traverser deux files de forçats au

repos, visages mal rasés, gouailleurs ou sombres, le mégot au coin des

lèvres. En attendant le départ je les regarde, du pont, charger les

lourdes palanquées, dans le sifflement des grues et des cordages. Une

angoissante tristesse arrive par bouffées du rivage noyé dans un

brouillard de pluie. Quand la sirène hurlera-t-elle?

C’est fini. Dernier contact avec la terre du bagne. Le bateau redescend

le fleuve. Il fait plus frais. Le vent du large arrive jusqu’à nous. Il

semble qu’un fardeau tombe de mes épaules, le poids d’une abjection et

d’une misère longtemps contemplées.

Ayant manqué la marée, nous mouillons à l’embouchure du fleuve. Des

nuages noirs pèsent, immobiles, sur l’étendue des eaux. Quelques

éclairs. Un perpétuel orage, qui n’éclate jamais, couve dans les zones

du Pot-au-Noir.

Le navire allume tous ses feux. Sur ses bords, l’eau bouge avec de longs

plis troubles et livides. Plus loin, c’est un gouffre d’ombre. Un

bateau-feu marque la limite du fleuve et de la mer.

Des rafales de brise gémissent à travers les cordages. Penché sur une

écoutille, j’écoute la plainte du «steam» pareille à une plainte

humaine, à un chœur à deux voix alternées. Des masses noires de métal

étincellent dans des lueurs de braise.

Je suis seul sur la passerelle de quart, pareille à un grand avion--seul

à l’embouchure du fleuve Maroni où se joignent deux immensités: celle de

la forêt et celle de la mer. Ces deux solitudes respirent autour de moi

et leur souffle m’oppresse. Que suis-je, dans ce chaos de ténèbres, où

d’innombrables existences naissent et meurent à chaque minute? Et devant

cette éternité d’une nature monstrueusement féconde, qu’est-ce que la

vie, l’effort, l’amour et la peine des hommes?

Un papillon de la forêt, aux larges ailes de velours noir striées de

vert phosphorescent, est venu s’abattre à mes pieds, emporté par le

vent. J’ai pris délicatement entre mes doigts cette fleur lumineuse

envolée. Je l’ai placée dans une boîte en carton, percée de trous, pour

mieux la considérer au jour. Et, ce matin, j’ai trouvé dans sa boîte le

beau papillon rongé par des fourmis minuscules, surgies d’on ne sait où.

Le pot au noir · 第 68 / 90 题