L’hôpital du bagne n’est qu’un pavillon de l’hôpital militaire. Soldats
et forçats voisinent. Des gardes-chiourmes vous reçoivent à la porte.
Dans la cour d’entrée, il y a un beau manguier sombre lourd de fruits.
L’hôpital est sous le vent de mer. De ses fenêtres on aperçoit la rade.
Sous les arcades se promènent des forçats arabes, à qui on laisse leur
turban, et des Levantins jaunes coiffés d’une sorte de chéchia rouge.
Ils traînent dans les coins comme des chiens galeux. Ceux qui sont là
sont bien malades car le major du bagne ne «reconnaît» pas facilement.
Une toute petite pièce carrée, dallée, avec un «billard» de pierre:
c’est la salle de dissection. L’on n’y dissèque jamais; seulement cette
pièce possède une attraction. Ce n’est qu’une petite vitrine, mais elle
vaut la peine d’être regardée. Neuf têtes coupées y sont alignées par
trois, les paupières basses. Ce sont des têtes d’exécutés. Elles ont la
couleur du papier jauni, sauf celle d’un noir qui est passée au
grisâtre. Elles semblent toutes petites, racornies et diminuées par
l’embaumement. Sans doute les lèvres ont été repeintes, car elles
luisent d’un drôle d’éclat. Les neuf décapités semblent ricaner en vous
regardant, d’un rictus aux dents serrées. La bouche est généralement
contractée: la dernière grimace! Le nègre Bambara montre toutes ses
dents. C’était, paraît-il, un robuste gaillard qui mourut en criant
«Adieu, Cayenne». A côté de lui, une tête chafouine, sans menton,
féroce.
Cette petite salle est sinistre comme les musées honteux. Ces neuf têtes
vous fascinent, comme neuf têtes de Méduse, ces faces fripées d’hommes
morts par le couteau. Elles attirent le regard et le retiennent.
Derrière ces paupières baissées on cherche--vainement--l’énigme.
Sur neuf têtes, une seule qui ne provienne pas de la guillotine, celle
de Brière, l’homme qui fut accusé d’avoir tué ses sept enfants. La
preuve décisive du crime n’étant pas faite, il fut envoyé au bagne.
C’était un paysan taciturne. Son visage est long et jaune aux traits
émaciés. Il ne parlait à personne. Parfois on l’entendait dire: «Comment
a-t-on pu croire que j’avais tué mes petits!» Jusqu’à sa mort il
protesta de son innocence. On l’avait mis infirmier parce qu’il était
doux. Beaucoup ici, parmi les gardiens, sont persuadés qu’il n’était pas
coupable, mais victime des haines de son village.