SAMBA

C’était un Sénégalais, gigantesque, condamné au bagne pour meurtre, et

qui travaillait à la chaîne, au chantier des incorrigibles. Samba était

fort comme un bœuf. Un matin, à la corvée, en forêt, ayant deux

surveillants à la portée de son bras, il les fend de deux coups de

sabre. Les deux forçats enchaînés avec lui hurlent. Samba abat l’un,

épargne l’autre qui fait le mort, brise sa chaîne et se sauve en criant

«Samba prend la brousse».

L’homme noir entre en forêt. A la chute du jour, Samba, qui savait la

manière de cheminer sans faire de bruit, avise une case d’Indiens. Il se

cache. L’Indien sort et Samba l’exécute d’un revers de son coupe-coupe.

Puis il entre dans la case, chasse la femme et l’enfant, prend le fusil

et la poudre, s’en va en mettant le feu à l’habitation.

Il y a dans la forêt un réseau de communications mystérieuses. Les

nouvelles se répandent vite, on ne sait comment. La terreur régna,

lorsque les hommes des placers et les chercheurs de balata apprirent que

le Sénégalais était lâché et tenait la brousse. Les meurtres se

succédaient, soudains, imprévus, parfois à de grandes distances les uns

des autres, car Samba était un marcheur terrible et infatigable. Les

balatistes, pour extraire la gomme, montent à la cime de l’arbre. Il

faut pratiquer la saignée le plus haut possible. Ils se servent de

crampons de fer qui les tiennent attachés au tronc. Samba les guettait,

au pied; quand ils étaient bien installés à l’ouvrage, il les tuait à

coups de fusil et les laissait là à sécher, dans les feuilles. Puis il

pillait leur carbet.

La panique souffla à travers la forêt. Les travailleurs tendirent des

cordes munies de sonnettes aux abords des villages et des cases isolées,

pour signaler le passage du Sénégalais.

Un jour, un blanc qui montait à un placer, rencontra sur sa route un

grand nègre armé et de mauvaise mine. Il ne s’effraya point de

reconnaître un évadé et lui demanda avec bonté, selon l’usage des

placériens:

--As-tu de l’argent?

--Je n’en ai pas besoin, dit le noir.

--De la poudre?

--Oui.

--Eh bien! montre-moi le chemin le plus rapide pour arriver au placer

X...

Le nègre l’accompagna onze jours, chargeant pour lui et faisant son

carbet. Arrivé dans le voisinage du placer, il refusa de continuer.

--Je m’en vais, dit-il. Je ne puis aller plus loin. On me reprendrait.

Ils se quittèrent.

Au placer, tout le monde s’étonna de la vitesse avec laquelle le

voyageur avait parcouru la route.

--Il n’y a que Samba pour connaître la forêt ainsi, dit-on.

Le blanc décrivit son guide. Il n’y avait pas à s’y tromper. Il avait

marché onze jours avec l’homme-tigre.

Samba terrorisa la forêt plusieurs semaines. Un jour, il se trouva face

à face avec un autre évadé qui, lui, n’avait pas de fusil. L’homme

bondit sur le Sénégalais et d’un coup de sabre d’abatis lui trancha net

le bras. Puis il le lia à un arbre, prit le fusil et laissa le mutilé à

la jungle. Deux jours plus tard, les gendarmes blessèrent cet homme d’un

coup de feu. Mourant, il raconta qu’il avait tué Samba et indiqua où

était le cadavre. On en trouva ce que les vautours et les fourmis

avaient laissé.

Le pot au noir · 第 64 / 90 题