Sa maison, sous les feuillages, domine la ville par-dessus les palmiers
et les manguiers. Il y a devant sa fenêtre un bel arbre qui s’appelle un
«mombin», aux branches pareilles à des muscles de lutteur; un petit
jardin avec quelques bananiers; et le vent du large entre à grandes
bouffées dans sa chambre, à l’heure où les gens de la ville étouffent
sous leurs moustiquaires.
Artémise est vêtue d’une cretonne à fleurs et porte un panama. Petite
tête ronde, au teint marron clair. Des yeux pas grands, très noirs et
très vifs; un nez un peu écrasé, des cheveux en mousse rase et des
anneaux d’or aux oreilles. C’est une personne distinguée qui parle
français et anglais. Elle vit à l’écart, mais compte beaucoup d’amis
parmi les hommes «bien» de la colonie. Tous les Européens de marque ont
fréquenté sa maison, et l’on parle encore de ses déjeuners du dimanche.
Elle a eu, paraît-il, plusieurs grandes amours, que le départ d’un
paquebot a toujours abrégées. L’une de ces rencontres compta plus que
les autres. Un Irlandais planta dans le jardinet un arbuste qui devint
un gros arbre et qu’Artémise montre avec fierté et un peu de mélancolie:
«C’est l’arbre d’O’Brien», dit-elle.
Artémise va à la messe les jours de fête, au cinéma deux fois par
semaine, et de temps en temps au bal casséco; mais elle n’y danse pas
parce que la foule est trop mêlée. Elle est «Mam’zelle Artémise».
Elle n’est pas étrangère à la politique du lieu. Le candidat ne méprise
pas ses informations; de longs conciliabules ont lieu, certains soirs,
sous la véranda, à l’heure où les étoiles s’élèvent au-dessus des
palmiers, dans le crissement des cigales, le vol des chauves-souris et
le parfum du bois de rose.
Un ami la conduisit en France. Elle a vu Paris, mais elle ne se souvient
que du Moulin-Rouge.
Comme ses sœurs, elle est fort susceptible sur le point de la couleur.
Je lui demande de la photographier; elle proteste, de peur que je ne
montre aux Parisiennes le portrait de la petite «Mam’zelle négresse».