UN COLONIAL

Gaudin est un grand diable, maigre, osseux et jaune, un visage creux; le

nez courbe, chevauché de lorgnons; un peu chauve, des yeux bleu pâle. Il

est né ici, a fait ses études en France, puis est revenu sous les

Tropiques à vingt-deux ans. Parti en prospection, il a gagné quelque

argent dans les placers, très vite, mais il a tout dépensé plus vite

encore, dans un petit voyage à Paris. Alors, ma foi, il est reparti. Il

se fiche de l’argent, au fond. Il aime la brousse.

Gaudin passe une bonne semaine par mois, avec la fièvre. Le voici étendu

sous la moustiquaire, en pyjama, jaune comme un vieux citron, plié en

deux, une cigarette éteinte au coin des lèvres. Son estomac a été

corrodé par les salaisons. Il ne mange pas, boit du lait, mais ne

sacrifie pas ses deux punchs du matin et du soir.

«Quand j’étais dans le bois...» dit-il. Le bois, c’est la jungle, la

vaste zone de forêts et de marécages, sillonnée de rivières, qui va de

la mer jusqu’aux mystérieux Tumuc-Humac où vivent les Indiens à longues

oreilles. Gaudin a vécu dans le bois. Lui qui est un silencieux, il

s’anime quand il parle de la forêt. D’elle, il a rapporté des intestins

gâtés, un sang brûlé de fièvre, un organisme usé jusqu’à la corde. Sa

voix tremble un peu, à peine, lorsqu’il évoque les longues marches, le

sabre d’abatis à la main, à travers les lianes et les bambous.

--Un jour, dit-il, la fièvre m’a terrassé. Je ne voyais plus. Mes yeux

papillotaient, mes oreilles bourdonnaient, et je vacillais sur mes

jambes. Pourtant il fallait avancer, avancer à tout prix ou crever sur

place. Il me restait encore une ampoule de quinine. Je m’affalai au pied

d’un arbre, à demi aveugle, la tête brûlante. Il me fallut un effort

inouï pour ouvrir mon sac. J’emplis la seringue. L’aiguille n’était plus

qu’un tronçon rouillé, rugueux. Je n’en avais pas d’autre. Je pinçai la

peau de mon ventre entre deux doigts et je poussai l’aiguille très fort,

car elle ne pouvait glisser. Ma fièvre était telle que je ne souffris

pas. Toute l’ampoule y passa et j’étais sauvé. Mais quand j’arrivai,

j’avais une énorme poche de pus sur le ventre.

Chargé d’une délimitation dans la forêt, il partit avec une équipe de

forçats, sans autre escorte. Au départ, il confia son fusil, ses

cartouches et son argent à deux forçats, les deux fortes têtes de la

bande. Il dormait entre eux sur ses deux oreilles dans la solitude

nocturne.

Ce long corps désossé abrite une force trempée à toutes les épreuves et

un cœur qui ne s’est pas endurci. Gaudin est resté jeune. Sa poignée de

main est robuste et franche. Quel bon compagnon de route!

Tout le monde lui rend un secret hommage. L’autre nuit, un raz de marée

a emporté l’appontement de bois dans le port, d’une formidable poussée

silencieuse, sans qu’on ait rien entendu de la ville. Le lendemain, les

forçats travaillaient à ramener les épaves, les travées arrachées,

broyées, les grosses planches goudronnées, hachées par cette vague

mystérieuse qui, régulièrement, tous les dix ans, se lève des abîmes et

balaie l’ouvrage des hommes. Passant près d’eux jambes nues, torses

tatoués, chapeaux de paille enfoncés sur leurs faces blêmes et rasées,

j’entendis un transporté qui disait, en hissant une grosse poutre:

--Il n’y a que ce que M. Gaudin a fait qui ait tenu!

Le pot au noir · 第 55 / 90 题