Une place plantée de manguiers. Un large bouclier de lune rend les
étoiles invisibles. La crique étale une vase argentée. Des mouches à feu
voltigent dans les branches. Sous les arbres, dans l’ombre, des
photophores, fumeux de pétrole, brûlent, éclairant de petites tables.
Des femmes sont assises, leurs coudes noirs sur la blancheur des nappes.
On sert du café et du punch. De jeunes nègres, quatorze ans à peine,
sifflent sans sourciller deux tasses pleines de tafia blanc.
Des lampes à acétylène embrasent l’entrée du casino: un vaste hangar à
toit de zinc. On se bat pour prendre son ticket. C’est samedi soir et
bal casséco.
La salle est bordée de banquettes et de galeries en bois. Sur une
estrade, l’orchestre, composé d’un violoncelle, d’un trombone et d’une
clarinette. Un peu au-dessous des musiciens, vis-à-vis assis par terre,
un nègre secoue une boîte de clous. C’est le «chacha», accessoire
indispensable de la chorégraphie tropicale. Un autre frappe en cadence
sur une banquette deux morceaux de bois.
La musique éclate. Le bal commence. L’orchestre joue des valses, des
polkas, des mazurkas, sur des rythmes fous, scandés par les bâtons et la
boîte à clous. Les instruments ont des sons aigus qui vrillent les
oreilles. Mais on est tout de suite pris par cette musique endiablée. Le
«chacha» martèle les tempes; l’aigre clarinette déchire les fibres; le
rythme vous emporte malgré vous.
La salle, d’abord vide, se remplit en quelques minutes. Il y a là des
chercheurs d’or ou de balata qui descendent des placers ou de la forêt,
des gaillards qui sont arrivés la veille, demi-nus, un pantalon en
loques, un vieux gilet à même la peau et le sabre d’abatis à la
ceinture, et qui, ce soir, se trémoussent en complet blanc soigneusement
repassé, canotier de paille et chaussettes de soie. Ils ont fait des
semaines de brousse, travaillé au «sluice» sous le soleil, puis sont
revenus avec des pépites, de la poudre d’or et de la précieuse gomme.
Ils claqueront leur gain en quelques jours, puis le comptoir leur
avancera de quoi acheter leurs provisions de route et ils «remonteront»,
comme on dit là-bas.
En attendant, ils font sauter les filles, pour le plus grand dépit des
élégants de la ville.
Beaucoup de femmes: les unes, vêtues de peignoirs blancs, très
amidonnés, qui les font paraître énormes; d’autres chiffonnées dans des
oripeaux orange ou rose vif; des toilettes européennes à faire crier,
des chapeaux auprès desquels le plumage des aras semble terne. De temps
en temps, une jupe se relève et découvre un bas jaune dans un soulier
noir. Mais toutes ces dames mettent des bas pour danser. Et la plupart,
fort heureusement, portent le madras pointu à deux cornes, aux teintes
vives sur la peau sombre.
Un cavalier danse presque tout le temps avec la même danseuse. Un jeune
noir, aux traits fins, au complet blanc bien coupé, enlace une fille au
corps lourd, à la tête brutale. Elle danse, le col renversé, les traits
impassibles, les yeux fixes. Lui, la regarde entre ses cils baissés, les
mentons proches. Ils dansent bien. Tout d’abord, il la presse légèrement
avec ce balancement de hanches qu’ils ont tous. Puis il glisse sa jambe
entre celles de la jeune fille. Il l’étreint violemment, passionnément.
Leur valse se transforme en une pantomime érotique, indéfiniment
prolongée, les cuisses serrées, les ventres collés dans une tiédeur
voluptueuse, les reins souples, mais les visages toujours éloignés,
calmes et graves.
Peu à peu, le bal devient enragé. La boîte à clous cingle les
lubricités. Les danseurs se tiennent les deux bras autour de la taille,
les mains sur les fesses, les jambes entrelacées, dans une sauvage
mimique amoureuse. Le grand nègre du tam-tam continue ses jeux obscènes
de bas-ventre; il obtient le plus vif succès. La sueur coule de son
front.
Au bar, l’alcool avive les frénésies. On verse le tafia à pleins verres.
Les hommes et les femmes boivent d’un trait, puis s’enlacent de nouveau,
se soufflent au visage une haleine enflammée de tord-boyaux.
Une grosse négresse, coiffée d’un madras vert, danse, en cavalier seul,
les coudes hauts et un doigt levé, comme un magot.
Plusieurs femmes dansent ensemble, étroitement serrées. Deux font le
simulacre de l’amour, avec leurs ventres poussés l’un contre l’autre.
L’une est maigre, vêtue de rouge, forcenée. L’autre en peignoir rose,
coiffée d’un chapeau blanc, qui accuse la nuit du visage, les yeux
exorbités et le rictus livide. Autour d’elles, ce ne sont que couples
enlacés, faces brutales sous des coiffures roses ou bleu cru; corps
fagotés de cotonnades et de fausses dentelles, sous lesquelles on devine
des seins cambrés. Et toujours ce balancement étrange du bassin,
voluptueux et lent. Un éclair de toutes les dents déchire maintenant les
visages sillonnés de grimaces féroces ou lubriques. La boîte à clous
marque la sarabande; la clarinette se perd dans des modulations
roucoulantes, avalées en hoquets. On reconnaît des airs à la mode au
Moulin de la Galette il y a dix ans, des valses défuntes, des polkas de
nos enfances, transformées en chienlits épileptiques fouettées par le
«chacha».
Un nuage de poussière voile l’éclat cru des lampes. L’odeur des corps en
sueur monte jusqu’aux galeries, écœurante et fade. De là-haut, la salle
est pareille à une cuve bouillante où se convulsent des damnés.
Le bal casséco s’achève par un quadrille coupé de valses vertigineuses
où s’épuise le rut des placériens arrosés d’alcool.
Puis, par couples, le long de la crique sifflante de maringouins, que la
lune déclinante argente encore d’un trait oblique, les danseurs las
s’égaillent vers l’aube, égrenant sur les banjos des chansons grêles et
tristes.