La hantise du bagne vous accompagne dans les matins durs et déjà trop
chauds, dans les midis meurtriers pour l’homme d’Europe, dans les soirs
fiévreux, bourdonnant de moustiques. Il y a des forçats partout. On les
reconnaît à leur souquenille grise, au chiffre marqué sur la manche, au
large chapeau de paille, à leur tête rasée et à leurs yeux. Mais on les
reconnaît aussi à la marque invisible du bagne. Pas n’est besoin de fer
rouge. Le bagne marque son homme, coupable ou innocent. Un certain degré
de misère et d’abjection ne s’atteint pas sans qu’il en reste quelque
chose d’ineffaçable. Il faut que le pénitencier soit un terrible creuset
pour imprimer ce signe sur tous les visages. Il advient de rencontrer
parfois, sous les Tropiques, dans quelque cité étrangère, un homme bien
vêtu, bien nourri, commerçant, planteur, et d’éprouver un léger malaise:
«C’en est un!»
Les voici, sur le port, dans les rues, isolés ou en corvée, déchargeant
des bateaux, tirant sur les amarres, canotiers, débardeurs, coupeurs de
palétuviers, destinés aux besognes les plus humbles, les plus serviles,
qu’ils accomplissent mollement, stimulés par les chiourmes qui se
dandinent, casque en tête, mains dans les poches et revolver à la
ceinture.
On étouffe dans cette cité de servitude.
L’homme condamné est un numéro, une machine aveugle. On ne peut lui
enlever totalement le droit de penser; mais on s’y efforce. Le verdict
prononcé, il est nu et dépouillé de son nom comme de ses vêtements. Il
porte les péchés de la race et de la société. Le juge est pur; les
belles spectatrices du drame sont pures; la populace qui braille devant
le tribunal, elle-même est pure. Tous ces flâneurs qui viennent voir
juger un homme sont purs; et ils sont libres. Mais cet homme qui, hier,
était comme eux, aujourd’hui il n’y a plus de rédemption pour lui.