Les palmiers fusent de leurs tiges bleuâtres sur un ciel d’un vert
transparent, strié de nuages violets à reflets roux. Un coin de rue.
Au-dessus des maisons baignées d’un reflet rouge, un golfe d’or et de
cuivre, encadré de nuées noirâtres, et juste, dans un cercle de lumière,
des palmes balancées.
Je tourne. Au bout de la rue, bordée de murs et de feuillages, au bout
de la rue rougeoyante dans l’ombre, tranchant d’une bande bleu noir sur
l’espace orangé: la mer.
Sur le port, des couchants splendides et rapides. Suit un fumeux
crépuscule, riche de nuages moirés, aux couleurs vénéneuses, où le
violet, un violet morbide irisé d’or et de pourpre domine, parmi des
îles vertes, de grands lacs translucides et d’étranges flammes sombres
qui semblent sortir de la mer. Un élément qui n’est ni la terre ni
l’eau, mais la vase, rassemble les clartés éparses dans le ciel et sur
l’océan, étale des nappes de soie et des velours damassés lisses,
chatoyants de pourpre malsaine, de roses de pourriture, de jaune de
soufre. De-ci de-là, de grosses cloques blêmes se gonflent, crèvent,
soufflent la fièvre.
Un manguier, épais et rond, s’appuie sur le ciel rouge et sur la mer
couleur d’encre. Les feux d’un vapeur s’allument dans la rade. De
l’océan s’élèvent avec lenteur d’énormes piliers de fumée qui
soutiennent la voûte transparente du soir. Quelque chose d’obscur, de
menaçant et de farouche dans les grands nuages immobiles qui pèsent au
ras de l’horizon, et dessinent un cerne de bistre autour du monde. Le
Sud-Atlantique mûrit des cataclysmes. Piqué sur une frange de noir
velouté, un fanal veille.
Sur le parapet, assis sous leurs grands chapeaux de paille pointus, dans
leurs vêtements de toile grise, des forçats causent, sans geste. On
entrevoit leurs visages rasés, creusés, verdâtres, et leurs yeux... Ces
yeux de bagnards, qu’on ne peut oublier: des yeux fuyants, vidés par le
soleil.
Lorsque souffle le vent du large, je suis un chemin de ronde au-dessous
de la caserne--rose et jaune comme un monument d’Italie,--dans la masse
sombre des manguiers, et qui garde longtemps la lueur du soleil disparu.
De là, je vois la mer, un phare, et je cherche instinctivement la route
du retour. Ici, on est toujours un exilé.
Dans les rues, les lampes électriques intensifient encore la teinte
rouge de la terre. Une vapeur de fournaise incandescente revêt les murs
où s’encadrent des fenêtres d’un vert pâle. Sous des vérandas,
l’intérieur des maisons s’éclaire brutalement. Une femme passe; nuit
pommelée au-dessus d’elle. Sur sa paume, tournée vers le ciel, elle
porte un poisson, courbe comme un arc et luisant d’un rayon de lune.