GALÉRIENS

Il n’y a qu’une beauté ici: la nuit. Clair de lune. Les murs et la terre

sont d’un rose ardent. Les toits de zinc semblent couverts de neige. Les

tiges blanches des palmiers balancent légèrement leurs touffes sombres

dont les feuilles touchées par un rayon paraissent poudrées de cristaux.

La rosée tombe. Un ciel d’une profondeur infinie. Mais la nuit elle-même

est souillée par le bagne proche.

Les transportés arrivent ici sur la _Loire_. Ils voyagent dans des cages

de fer, séparées par une allée où se tiennent les gardiens. Ces cages

sont situées dans l’entrepont, non loin des machines. Quand on navigue

près du Tropique, la température est celle d’une étuve à dessiccation.

Dans leurs cages, ils mangent, boivent, dorment, défèquent et vomissent.

Si quelqu’un regimbe et que les autres ne parviennent pas à calmer

l’indocile, douche à la vapeur brûlante.

Les lances sont là, toutes prêtes.

On les débarque épuisés, matés par la traversée. Ce n’est plus qu’une

horde hâve, un troupeau abruti et docile. On leur enlève la casaque de

laine qui leur a servi pour le voyage. On la remplace par une casaque de

coton qui sera renouvelée une fois par an. Un chapeau de paille. Pas de

linge, pas de chaussures. Pas un mouchoir. Pas une cuiller. Pour manger,

leurs doigts et une «moque», sorte de gamelle à quatre.

Les premiers mois, coucher sur le bat-flanc, les pieds pris dans une

barre de fer. L’homme ne peut se retourner de la nuit. S’il se conduit

bien, s’il est recommandé, si sa famille lui envoie de l’argent, s’il

plaît au gardien, s’il moucharde, il obtiendra d’abord la suppression de

la barre, un hamac peut-être.

Une savante hiérarchie les divise. Quatre catégories. On peut monter de

l’une à l’autre et redescendre également--depuis les «incorrigibles» qui

travaillent nus, accouplés par deux, dans la forêt pestilentielle, où

les gardiens crèvent avec les forçats, jusqu’aux «1re catégorie», les

résignés, les délateurs, les bien notés, que l’on place comme

domestiques, jardiniers, commis. Le pénitencier fournit ainsi des

domestiques gratuits, souvent fort bien stylés. S’il vous arrive d’être

invité à dîner chez un haut fonctionnaire, vous pouvez être servi à

table par un assassin célèbre. Cela donne un léger frisson aux dames qui

regardent ses mains.

Quinze cents forçats. Autant de charpentiers, de maçons, de tailleurs,

de bûcherons, d’ouvriers de tout métier, à l’usage exclusif de

l’Administration. On envoie en Guyane les gens qui ont violé des petites

filles, forcé des coffres-forts ou fait de la propagande libertaire, en

vue de vider les pots de chambre des ronds-de-cuir de là-bas.

D’ailleurs, pas un ouvrage d’utilité publique; pas une route, pas un

canal; un port comblé de vase. Mais de belles maisons pour messieurs les

fonctionnaires et les chiourmes qui confient parfois l’instruction de

leurs enfants à d’ex-pédagogues, condamnés pour détournement de mineurs.

Dame, ça ne coûte rien.

Le forçat ainsi placé devient un «garçon de famille». Il devient même

quelquefois tout à fait de la famille.

Tous ne sont pas aussi favorisés. Il y a les fortes têtes, les paresseux

et ceux qui ne mouchardent pas. Il y a--et c’est le grand nombre--ceux

qui n’ont pas perdu le fol espoir de s’évader et qui tentent

désespérément de fuir. Pour ceux-là, inutile de songer aux douceurs du

«garçon de famille». Travail sans chaîne, ou à la chaîne, suivant la

catégorie, dix heures par jour, parfois davantage, en corvée pour couper

des racines de palétuviers, dans l’eau visqueuse et grouillante de

bêtes, jusqu’à la ceinture, un soleil de plomb sur la nuque, des nuées

de mouches et de moustiques collés aux épaules nues; ou bien pour scier

des arbres les pieds sans chaussures dans la brousse fourmillante de

«chiques», de serpents, de mille-pattes et d’araignées, respirant tous

les miasmes et l’haleine de fièvre que souffle cette terre gavée de

pourriture, sous l’ombre humide et chaude de feuillages que, depuis des

siècles, la lumière n’a pas traversés.

Pas d’air: sous le Tropique, c’est la pire torture. Or un cachot est

large de deux mètres et long de cinq environ. Une lourde porte

verrouillée à l’extérieur le ferme; il n’y a pas d’autre ouverture.

Aucune clarté ne pénètre, si ce n’est par la fente de la porte qui donne

sur un couloir sombre. Un bat-flanc est fixé au mur par des charnières.

On le baisse pour la nuit. On le cadenasse le jour de sorte que l’homme

ne puisse pas se coucher. Des condamnés y demeurent trente jours. On

peut infliger à un homme jusqu’à soixante jours de cachot. Après une

période de trente jours, on le met au vert une semaine dans une cellule

éclairée, puis on le remet un autre mois dans le cachot obscur. J’ajoute

que cette impénétrable prison ne l’est pas pour les cancrelats,

moustiques, mille-pattes, voire pour les rats qui passent partout.

Aimablement un gardien m’ouvre un cachot et consent à m’y enfermer. Un

séjour de cinq minutes dans le trou humide et obscur suffit à fixer

certaines idées sur les défenses sociales, et sur les avantages qu’il y

a à être né d’une famille aisée, d’avoir reçu une bonne éducation et de

n’avoir jamais crevé de faim, ni fréquenté un trop vilain monde.

Les chambrées de ceux qui ne dorment pas en cage ressemblent fort à des

chambrées de caserne, ou plutôt à des salles de police, assez vastes. Le

bat-flanc et la planche à pain, avec le barda du forçat. Cela a à peu

près la même odeur. Des exempts de corvée s’étirent ou rongent un

quignon de pain, montrant leurs bras et leur poitrine tatoués. Si un

chef entre, ils se lèvent, comme des soldats. Au couvre-feu, on

verrouille les portes. Personne ne peut entrer ou sortir. Les personnes

douées de quelque imagination se représenteront assez bien une nuit de

bagne, dans la chambrée close, ces étouffantes nuits de la Guyane où

flottent les vapeurs de la terre humide, l’odeur de la chair humaine

fatiguée, de l’urine et de la sueur; l’obsédante rumeur des moustiques

acharnés à mordre; la meurtrissure des planches; les gémissements et les

râles de ceux qui dorment; les haines qui fermentent, les évasions qui

se trament, les vengeances qui mûrissent; les spasmes honteux. Les

hommes enfermés, pour la plupart de robustes adultes, sont privés de

femmes depuis des mois, depuis des années.

Un jour par semaine, on réunit dans une cour les forçats les plus

indisciplinés; ceux qui ont subi le plus de punitions, on les fait

mettre à genoux. Et devant eux on monte et on démonte la guillotine.

Il y a de temps en temps des exécutions capitales. Les forçats y

assistent. Pour faire le bourreau, on demande un volontaire. Il s’en

trouve toujours. C’est généralement un nègre.

Des révoltes parfois. La nuit venue, les surveillants tirent au hasard

dans les cases et les baraques. Une fois il y eut deux cents morts jetés

aux requins.

Autrefois, quand un forçat mourait aux Iles, on fourrait le cadavre dans

un sac, avec une grosse pierre. Un canot, conduit par des forçats, se

détache, une cloche sonne. A cette rumeur familière, par bandes les

requins accourent. Un deux, trois, han! Le sac est à l’eau. Cette

coutume est abandonnée aujourd’hui, paraît-il. Des vengeances aussi. Un

jour, dans un chantier de la forêt, des transportés étourdirent leur

gardien à coups de matraque, le ligotèrent et le déposèrent sur un nid

de fourmis rouges. Les chiourmes ne retrouvèrent qu’un squelette. Ce

sont les hommes qui ont fait de cette terre une terre de mort.

Le pot au noir · 第 51 / 90 题