LE TENTATEUR

... Sur le pont, j’installe ma chaise-longue auprès du Tentateur. Le

Tentateur est un grand garçon dégingandé qui déplace des millions au

bout de son stylographe. Un visage creusé et cireux d’entérite. Il ne

boit que du lait. Il tousse. Mais il a d’énormes crédits dans les

banques du Tropique. Le bois de rose et la poudre d’or alimentent ses

caisses. Le voici étendu au soleil, en pyjama de bure épaisse et encore

enveloppé d’une couverture. Quand il se lèvera tout à l’heure, flottant

dans son vêtement trop ample pour son corps, un peu voûté, le ventre en

dedans, il semblera un grand vautour maigre. Tous les matins il vient

s’asseoir ici au lever du soleil.

Il aime la mer.

C’est un faisceau de nerfs d’acier dans la gaine d’un corps usé et

débile. Il fut chercheur d’or. La fièvre l’a rongé et la dysenterie lui

a corrodé les entrailles. Maintenant il est riche, très riche. Lorsqu’il

parle, ses mains maigres et striées de grosses veines vertes ratissent

la couverture avec un geste de croupier.

A voix basse, les yeux demi-fermés, étendu sur sa chaise-longue, il

dicte à sa dactylo des ordres, des lettres, résout des problèmes

compliqués où il est question de connaissements, de cargaisons, de frets

et de traités. «Le principe est qu’il ne doit jamais sortir d’argent des

caisses, dit-il. Les affaires, c’est un jeu d’échecs: une vente à

San-Francisco compense un achat à Trinidad.» Son papier circule dans

toutes les parties du monde.

Il aime cette attitude de tigre nonchalant. Le pli des lèvres est incisé

cruellement; le nez grand, courbe; les yeux enfoncés, des yeux marron,

brillants; le front vaste; les moustaches ébouriffées.

Le chat joue avec la souris. Le Tentateur aime à jouer avec un homme, un

brave bougre confiant ou une canaille, n’importe! La patte de velours,

puis la griffe. Et quel sourire mouillé sous les longues moustaches!

Est-il bon? Est-il mauvais? C’est un sadique.

Il écoute Baudelaire, les paupières closes, comme une fine gueule qui

hume une liqueur:

«Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses»,

puis il tape sur le ventre des trafiquants... «Moi, je suis socialiste,

nom de Dieu!» crie-t-il pour leur faire peur.

Capable de sympathie, d’amitié et de tendresse. Il n’est pas bien sûr

d’avoir jamais été aimé d’une femme. Il raconte volontiers qu’il a été

trompé. Il luit parfois dans ses yeux fauves une clarté de mélancolie,

pour laquelle il lui sera beaucoup pardonné. Il ment et il bluffe. Pas

toujours exprès. C’est un poète. Mais quand il a parlé de la mer, on

reste longtemps sans rien dire. Je déteste le Tentateur, c’est certain.

Mais je ne suis pas sûr non plus de ne pas l’aimer.

Le pot au noir · 第 16 / 90 题