Une pointe d’angoisse--un peu de gravité tout au moins--en montant les
degrés de la passerelle. Ce petit espace d’eau entre le mur noir du dock
et le flanc plus noir encore du navire, c’est une très grande étape de
votre vie que vous franchissez en quelques pas, très simplement et
peut-être sans vous en douter. Tout à l’heure, ce mince fossé va
s’élargir de l’immensité de l’océan.
La terre où vous êtes né, où vous avez grandi, aimé, souffert, qui vous
a mûri de sa lumière, et caressé du souffle de ses coteaux, de ses
champs et de ses forêts, elle n’est plus qu’une ligne, plus qu’un point,
plus rien, de la brume. Vous ne lui appartenez plus; vous n’appartenez
plus à votre maison, à vos livres, à vos habitudes, à cet autre «moi»
qui est resté là-bas affaissé, comme un vieux vêtement, sur une chaise,
dans la chambre vide. Là-bas, on parle déjà de l’absent. Là-bas, il y
aura ce soir un peu plus--un peu trop--de place. Mais, soyez sans
crainte, on se tassera vite.
La première leçon du paquebot, elle est de renoncement. Il y a tout un
ascétisme du départ. Partir, c’est d’abord se dépouiller. Se dépouiller
de sa vie quotidienne: cela c’est assez facile. Mais c’est une
satisfaction courte, celle du bureaucrate qui jette ses manchettes
tachées d’encre.
Le navire tire sur ses amarres qui gémissent. Une houle venue du large
vient rider l’eau lourde du port; en se retirant elle appelle le
paquebot encore retenu par ses câbles et qui pèse, de tout son poids,
pour les briser. Ces balancements, le voyageur les éprouve en lui-même.
L’inconnu l’appelle, mais le familier le retient. Les amarres tiennent
bon, et si le ressac est fort, elles se tendent, elles geignent, mais
elles ne peuvent se briser. Il y faudra un grand coup de hache tout net.
La rançon du renoncement, c’est l’amertume. Dès que l’on a renoncé aux
êtres, on comprend qu’ils renonceront aussi à vous. Et c’est une pensée
désagréable à l’égoïste, lequel renonce mal volontiers aux regrets des
autres. Le plus fat est sûr de ne plus être indispensable, et le
sentiment de son inutilité met un goût de cendre dans sa bouche. A ce
moment-là il faut achever de gravir la passerelle, et sans tourner la
tête; on risquerait de redescendre à terre, pour empêcher les autres de
renoncer trop vite.
Il y a encore une dangereuse catégorie de voyageurs: ceux qui au moment
du départ escomptent la volupté du retour. Pour toutes sortes de
raisons, il vaut mieux éviter cette sorte de gens.