LE PAQUEBOT

Le paquebot est amarré à quai. Ses flancs goudronnés se dressent comme

des falaises. Ses bordages sont laqués de blanc, les cheminées de rouge.

Un paquebot est beaucoup plus accueillant qu’un express. Un express

siffle, crache et vous claque la portière au visage; c’est une personne

emportée et rageuse; il n’aime pas les voyageurs. Le paquebot, lui, a

tout son temps; il n’est ni à une heure, ni même à un jour près. Il sait

que la route sera longue, que lorsqu’il aura lentement, en bonne baleine

docile, viré de bord sur le large, il lui faudra y aller de son effort,

sans répit, sans arrêt, de longs jours à travers les plaines salées, à

travers la solitude de la mer. Il sait que ce sera pendant des semaines

l’ahan quotidien des machines, la pulsation des bielles et des turbines,

le sourd halètement des organes moteurs, le vrombissement des hélices,

le rythme de ce cœur profond du navire que l’on sent palpiter à toute

heure du jour et de la nuit. Il est calme et patient comme un colosse.

Le train s’agite et fait l’encombrant. Il se préoccupe d’émouvoir les

paysages. On a construit pour lui des tas d’œuvres d’art, des ponts, des

viaducs, toutes sortes de gares et même des maisons de gardes-barrières

pavoisées à fanions rouges. La voiture du docteur attend son bon

plaisir. Des fonctionnaires à casquette galonnée le saluent

respectueusement. Il abrite ses essoufflements sous de majestueuses

marquises. C’est un personnage officiel, insolent, décoratif et assez

malpropre.

Le paquebot est un rêveur solitaire. Avec tous ses hublots fermés, il a

l’air de cacher son jeu. Montez à bord. Vous verrez ensuite.

C’est un de ces silencieux qui connaissent beaucoup d’histoires, mais

qui ne les racontent pas facilement. Seulement, si vous savez vous y

prendre, il parlera tout à l’heure, quand on sera seuls. Il n’a pas

besoin, sur sa route, de petits drapeaux, de trompettes, de képis

brodés, ni de l’admiration béate des vaches en carton--Chocolat

Suisse--qui regardent passer les trains, ni de l’obésité contemplative

des bouteilles d’oxygénée dont l’ingéniosité mercantile adorne nos voies

ferrées. Le paquebot a besoin d’autre chose, d’une seule autre chose: le

large.

Le pot au noir · 第 10 / 90 题