--Ah çà! dit-elle, et non sans malice, seriez-vous le dernier à

savoir?...

Le train arrivait d’Auteuil; il ralentit en produisant des grincements

insupportables:

--Monsieur de Chanclos a fait un petit voyage en Bourgogne...

--Je n’en ai pas entendu parler.

--Ni moi. Mais mon fils qui faisait ses vingt-huit jours à Beaune l’a

rencontré... C’est le pays natal de votre ami... Vous ne venez pas à

Saint-Lazare?

J’allais à la gare Saint-Lazare; mais je dis:

--Non! non! je prends un train du Nord.

Et je demeurai onze minutes sur ce quai, à attendre le train suivant

pour ne pas entendre parler du voyage de M. de Chanclos au pays de

Gérard.

* * * * *

Je marchai de long en long; je m’impatientai; je me pesai à la balance

automatique. La grande aiguille, mise en mouvement, oscilla, entre deux

ou trois chiffres dorés; j’entendis dans la machine comme un petit râle

prolongé de vieille femme; une claire sonnette tinta et, sur le ticket

qui me glissa dans la main et qui portait d’un côté la photographie de

S. M. la reine Ranavalo, et de l’autre, en trois couples de chiffres

superposés, mon poids, dont je ne me souciais guère, je m’obstinai à

composer avec ces chiffres, en retranchant 9, comme au baccarat,--quelle

idée! je ne suis ni joueur ni superstitieux,--je m’obstinai à composer

une date, une date du mois prochain, par exemple, une date qui devait

être celle d’un inévitable malheur. J’obtins le chiffre 6. «Le 6

janvier, me dis-je en montant enfin dans mon train, le bel espoir de

Bernerette et de sa famille croulera; comment? je n’en sais rien encore;

mais il ne peut, en effet, tarder à crouler...» Un monsieur qui s’assit

en face de moi, favoris blancs, large rosette à l’ancienne mode, un

médecin peut-être, me regarda avec un intérêt gênant; c’est que je

devais faire une figure assez singulière: mi-souriant à cause de ma

puérilité, mi-terrorisé à l’idée de la catastrophe inévitable.

Je fus délaissé momentanément par la famille de Chanclos, non de façon à

m’en pouvoir froisser, mais de façon sensible à un ami ancien et

familier. J’espaçai mes visites et j’écourtai celles que je fis. Je

crois que madame de Chanclos s’imaginait volontiers que tout le monde

avait commis, à Paris comme à la Tourmeulière, la même méprise

qu’elle-même à mon endroit; et l’on manifestait à présent pour dissiper

ce malentendu. Peut-être aussi me faisait-on expier le tort que j’avais

eu de ne le pas dissiper moi-même sans retard...

Dans la première semaine de janvier--où il n’y eut point du tout de

catastrophe,--je me rencontrai chez madame de Chanclos avec Claude

Gérard et je mangeai des bonbons qu’il avait offerts. C’était la

première fois qu’on le voyait depuis la Tourmeulière. Chacun était si

préoccupé de lui, on avait de lui tant parlé, tant pensé, tant imaginé,

que, lui présent, si calme, si réservé, si peu brillant hormis par sa

jolie figure, chacun se trouvait refroidi, embarrassé, désappointé. Il

était là enfin! eh! bien, oui, voilà tout. C’était un joli garçon. Il ne

montrait ni une joie particulière de se trouver là, ni une attention

personnelle à mademoiselle de Chanclos; il était pareil à ce qu’il avait

été avant la quinzaine à la Tourmeulière. Et cette quinzaine, alors,

qu’avait-elle donc été? Un flirt entre une jeune fille et un joli

garçon. Telle était la vérité banale, désespérément médiocre,

tragiquement ordinaire, qui éclatait, à mes yeux du moins, en cette

visite attendue pendant toutes les heures que contient une période de

deux grands mois d’hiver, par le cœur enivré d’une pauvre petite

amoureuse!

Claude Gérard se leva, au bout d’une demi-heure. On en fut tout étonné;

on le pria de revenir dîner sans façon. Mais il était retenu. Il y eut,

chez la maman et chez la fille, un court moment d’angoisse, bien

apparent à tous, malgré le masque des sourires. Mais cela ne dura pas le

temps même qu’on le remarquait; elles se tinrent bien toutes les deux;

la mère y eut plus de mérite que la fille, car celle-ci n’avait pas fini

d’espérer.

Comme on avait prié devant moi Claude Gérard de vouloir bien rester, on

me pria tout de même. Mais, moi aussi, je prétextai que j’étais retenu.

* * * * *

Trois semaines plus tard, je fus invité à dîner pour le commencement de

février. J’acceptai. Je dînai. Claude était invité; il avait refusé par

une lettre qui fut jugée charmante.

Bernerette se trouvait de nouveau, comme tous les ans, disait-on, un peu

anémiée par l’hiver. Mais elle n’avait pas cessé d’espérer.

Moi, je ne savais plus, ma foi, ce que devenaient Gérard et sa

maîtresse; on ne me le demanda point, d’ailleurs. Tant que Bernerette

espérait, elle était fière, presque un peu hautaine. Elle ne s’était

abaissée que par désespoir et à bout de ressources; et je crois qu’au

fond elle ne me pardonnait pas d’avoir été son confident, le témoin de

sa détresse, et un peu aussi son valet...

Je me mis à bouder, ou, admettons plutôt, j’essayai d’oublier. Je

croyais avoir oublié Bernerette lorsque, chaque samedi soir, je me

félicitais de n’avoir pas été au Ranelagh; mais la vérité est que je

m’en félicitais trop longuement et trop régulièrement chaque semaine, je

m’en félicitais quelquefois le lendemain et pendant la moitié de la

semaine suivante, et je passais l’autre moitié à me dire: «Je n’irai

certes pas samedi!»

Enfin, les premiers jours de mars arrivèrent sans que j’eusse manqué à

ma belle fermeté. Il est juste de dire que ces dames, de leur côté,

semblaient tenir le même serment: je n’entendis pas une fois parler

d’elles. Aussi dès la fin de février commençai-je à remplacer les

petites félicitations que je m’adressais si complaisamment, par quelques

marques de dépit, inavoué à moi-même d’abord, jusqu’au jour où je

m’entendis frapper le sol de mon talon et dire tout haut: «C’est un peu

fort!...» Ah! il fallut bien reconnaître que j’étais vexé, et que ce que

je nommais à part moi «l’abandon» de la famille de Chanclos m’était

extrêmement pénible.

Allais-je finir par retourner au Ranelagh? Capituler? Non pas! Voici le

parti qui me sembla infiniment plus digne que d’aller au Ranelagh: aller

chez Claude Gérard!

Il va sans dire que je ne voulus reconnaître aucune connexité entre ces

deux démarches possibles, aller au Ranelagh, aller chez Claude Gérard.

Cependant, pourquoi aller chez Claude Gérard? N’avais-je pas résolu, et

ceci depuis un mois, de laisser tomber mes relations avec ce garçon?

Oui. Eh bien! à présent, la démangeaison me prenait d’aller chez Claude

Gérard! Et j’y allai.

Je sonnai et fus longtemps à la porte; je sonnai de nouveau; la petite

bonne enfin parut, environnée de quatre personnes: on visitait

l’appartement. Je demandai M. Gérard; la bonne me dit qu’il était sorti,

«et qu’il n’y avait personne ici». Cet excès d’information me paraissait

dissimuler bien gauchement la présence d’Isabelle; et comme j’élevais un

peu la voix pour exprimer mes regrets de ne pas trouver là Gérard, une

porte s’entr’ouvrit et quelqu’un chuchota:

--C’est vous? Entrez donc un peu!...

Et Isabelle se montra, agitant et frottant son peignoir: elle sortait

d’un cabinet obscur où elle s’était tapie pendant qu’on visitait.

--Vous déménagez donc?

Elle me regarda avec cet air de dédain qu’on a pour les personnes mal

informées de ce qui se passe. Et elle me fit entrer dans la salle à

manger.

--Je vois, dit-elle, que j’ai du nouveau à vous apprendre!...

Elle parlait confidentiellement, et en outre, d’un geste, semblait

couper toute communication entre ses paroles et la bonne, d’ailleurs

retournée à ses affaires.

--Je ne veux pas la garder, dit Isabelle. Claude tient absolument à

trancher net avec ce qui a été, comme il dit, son passé de garçon: nous

avons engagé un valet de chambre.

--Peste!

--C’est peut-être une folie, d’autant plus que Claude, pour le moment,

il faut vous dire cela, est à couteaux tirés avec sa famille. Mais

c’était une de ses idées. Nous habitons rue de Moscou, à partir du 15

avril.

Je bredouillai quelques compliments et tentai de parler d’autre chose:

et comment allait-il, Claude?... N’aurais-je pas la chance de le voir

rentrer?

--Il est sorti pour affaires... Il s’en donne du mal, le pauvre

garçon!... Vous pensez que ça ne va pas tout seul, quand on a les

parents contre soi!... Enfin, c’est bien lui qui l’aura voulu; moi, je

n’ai pas cessé de lui dire: «Je ne suis pas la femme qu’il te faut...»

Qu’est-ce que vous voulez? c’était son idée.

--Comme pour le valet de chambre!

--Dites-donc, vous!...

Elle allait prendre mal la chose; je dus lui affirmer que je n’entendais

faire aucune assimilation malséante. Elle dit:

--Oui, oui, mais vous riez, je le vois bien; vous êtes comme les autres!

Ah! ce n’est pourtant pas faute de l’avoir averti de cela comme du

reste: «Tous tes amis se ficheront de toi, tous...»

--Mais je vous jure...

--Vous pouvez jurer! ça n’empêche rien. Et si vous voulez savoir mon

opinion, à moi, je vais vous la dire, c’est que si ce mariage se fait,

j’aurai autant à m’en repentir que Claude!

--Allons! allons! n’exagérons rien!

--Voilà!... c’est cela même!... Vous croyez, vous aussi, que c’est moi

qui excite Claude à m’épouser! Détrompez-vous! si j’avais voulu épouser

quelqu’un à mon goût, ç’aurait été le petit blond, qui en fait une

maladie à présent, parce que je le refuse; et si j’avais voulu faire un

mariage raisonnable, mais là, sérieux, pour avoir la paix, la sécurité

et... l’aisance,--je peux bien vous dire ça entre nous, car Claude n’est

pas riche, tant s’en faut!--eh bien, je vous le jure sur la mémoire de

mon pauvre petit enfant, c’est son père, à ce chérubin, que j’aurais

épousé, et non pas un autre!

Je ne disais rien. J’ouvrais les yeux avec une certaine stupéfaction.

Elle reprit:

--Vous allez peut-être dire comme cet autre hypocrite qui a dîné ici une

fois avec vous et qui ne s’est pas gêné pour insinuer à Claude que je

lui jouais la comédie?... La comédie? moi? non! Je n’ai pas assez de

malice. On me l’a toujours dit, que je n’avais pas volé le Saint-Esprit,

je finirai par le croire... Je vous ai dit la vérité vraie dès le

premier jour: oui, le blond a voulu m’épouser. Quand le père de mon

petit ange a su que ce jeune homme voulait m’épouser, c’est lui, à son

tour, qui aurait bien fait n’importe quoi pour ne pas me perdre. Est-ce

que je pouvais cacher cela à Claude? Non. Eh bien, dès que Claude a su

cela, il s’est montré plus acharné que les deux autres: voilà la

comédie; elle n’est pas de moi, comme vous pouvez en juger; elle s’est

faite toute seule.

--Mais, hasardai-je, si, avant que la chose ne soit conclue, l’un des

deux autres manifestait un acharnement plus vif que celui de Claude?...

Isabelle dit innocemment:

--Ça n’est guère possible: Claude m’a chambrée; je ne quitte plus d’ici!

Voilà tout le résultat que je tirai de ma visite chez Claude Gérard. En

descendant l’escalier je sentis bien que je venais d’essuyer une

déception. Était-ce pour n’avoir pas rencontré Gérard? Un peu: car il

m’eût peut-être donné des nouvelles du Ranelagh!

Après, pour ne pas rire de moi, je me mis à rire de Claude Gérard en

réfléchissant à son sort pitoyable.

Claude ne vint pas me rendre visite: en effet, étais-je sot! il avait

bien trop à faire; en outre, il était gêné de m’annoncer son mariage;

enfin, peut-être renonçait-il à ses anciennes relations pour faire peau

neuve par le mariage. Et je n’eus de nouvelles du Ranelagh que par une

carte postale illustrée qui m’arriva le jour de la mi-carême, et dont je

regardai la jolie photographie de côte méditerranéenne, pendant deux

minutes, en me faisant la barbe, avant de retourner seulement le carton,

avant de me demander de qui il venait.

Il venait de Beaulieu (Alpes-Maritimes); il portait la signature de

Bernerette au-dessous de trois mots: «Au meilleur ami», et de l’adresse

où répondre: «Villa Cynthia».

Comment les Chanclos étaient-ils partis pour le Midi où ils n’allaient

jamais et contre quoi ils avaient même une certaine prévention? Aussitôt

habillé, je courus au Ranelagh. Je vis l’hôtel fermé. Je sonnai par

acquit de conscience, et je resonnai. Le concierge de la propriété

voisine s’approcha derrière un colley aboyant, et me dit que toute la

famille de Chanclos était partie depuis six semaines, et que les

domestiques l’avaient rejointe hier, «les patrons» ayant loué une villa

à Beaulieu.

J’envoyai, à mon tour, une carte postale à l’adresse indiquée. Presque

courrier par courrier, une carte m’arriva de Beaulieu, portant les

signatures de Bernerette et de sa mère, avec quelques mots des plus

gracieux.

Je ne pouvais que m’en tenir là et renvoyer, dans une quinzaine, un mot

insignifiant au dos du «Palais de Justice» ou de «la Fontaine

Saint-Michel». Mais avant que la quinzaine ne fût écoulée, je recevais

de madame de Chanclos une lettre, cette fois! qui m’apprenait, en des

termes que l’on s’efforçait de ne pas rendre trop alarmés, que

Bernerette était «très sérieusement souffrante», que l’on avait quitté

Paris précipitamment, que l’on était venu s’installer ici dans un hôtel

«splendide et odieux», où n’avait-on pas eu le malheur d’être persécutés

et de souffrir mille avanies, jusqu’à ce qu’enfin l’on comprît que le

règlement s’opposait à l’admission d’une «personne qui tousse...»

Ces derniers mots me firent courir un frisson entre les épaules et

j’oubliai, d’un coup, toute ma désobligeante aventure. Je crus même

avoir de graves torts envers les Chanclos pour les avoir «abandonnés»

deux longs mois, pour n’avoir point été là quand cette triste

détermination dut être prise: partir pour le Midi, parce que Bernerette

est «sérieusement souffrante». J’étais reconquis, réasservi; j’étais de

nouveau prêt à exécuter le moindre désir formulé là-bas, dans cette

petite anse maritime que je connaissais bien, entre la «petite Afrique»

et le cap Saint-Jean: Beaulieu. Le désir ne manqua pas d’être formulé;

on me nommait sans cesse «le meilleur ami», et Bernerette s’ennuyait...

Mais je ne pouvais m’éloigner de Paris: je venais d’être nommé d’office

pour assister un pauvre bougre dans une affaire d’assises. Une

correspondance de plus en plus régulière s’établit entre la villa

Cynthia et moi; tantôt la mère, tantôt la fille m’écrivaient, ou bien

elles joignaient leurs signatures au bas d’une carte postale où

Bernerette avait rétréci autant que possible son écriture afin de

bavarder davantage. Petit à petit, cet échange devint si fréquent, si

nourri, que je pus en tirer la présomption que je demeurais vraiment

pour Bernerette «le meilleur ami». Aux vacances de Pâques, je ne tins

plus en place, et je partis pour Nice, qui est à Beaulieu ce que

Saint-Malo est à Dinard... Je me souvenais de l’an passé... Mais rien ne

m’eût empêché de recommencer toutes mes épreuves et d’en tenter d’autres

encore.

Oh! les misérables aberrations de l’amour! Je m’acheminais vers la villa

Cynthia, comme l’enfant prodigue vers la maison paternelle: en coupable.

Dans ce chemin qui va de la descente du tramway, entre des oliviers et

des murs, jusqu’à l’endroit où je savais que ma pauvre petite Bernerette

toussait, mon émoi venait de l’avoir abandonnée! Et je me répétais: «Si

j’étais demeuré près d’elle, je lui aurais bien épargné, voyons! de se

faire tant de chagrin!...» Car une peine morale, je n’en doutais pas,

avait ouvert les portes toutes grandes au mal qui la guettait.

* * * * *

Il faisait beau malgré un ciel nuageux qui n’était plus celui de

février: des jardins jetaient par-dessus les murs leur trop-plein de

roses, et quelque chose de vibrant, de chaud, de sain, une allégresse

indéfinissable était dans l’air charmant. Je lus le nom de la villa; on

vint m’ouvrir. Joë aboya; et je vis, tout de suite, à dix pas, dans le

jardinet, sous des palmes, Bernerette enveloppée de couvertures, abritée

par une guérite d’osier et écrivant sur ses genoux. Je la trouvai très

rouge. Je la complimentai sur sa bonne mine. Elle me dit:

--Oh! oh! cela va passer: c’est la surprise.

Elle glissa la lettre qu’elle écrivait dans un pupitre qu’elle ferma à

clef, et peu après, je vis qu’en effet sa mine était trompeuse.

Aux aboiements du chien, madame de Chanclos parut sur le seuil, vint

au-devant de moi, en ouvrant son ombrelle. Elle me parla tout de suite

de la santé de sa fille, qui, selon elle, s’améliorait. Je pensais

qu’elle m’indiquait par cet optimisme le mot d’ordre: il s’agissait,

avant tout, de réconforter l’esprit de la malade. Mais en particulier,

plus tard, elle me parla de même: elle ne discernait pas plus les

ravages du mal physique qu’elle n’avait soupçonné ceux de l’amour.

D’ailleurs, elle me livra le fond de sa philosophie maternelle:

--J’aime trop ma fille, me dit-elle, Dieu ne peut vouloir me la prendre.

Et elle s’extasiait devant le soleil, devant les fleurs, devant la

ravissante vue qu’on avait du perron, par-dessus les orangers, sur la

baie, sur le cap, au loin sur la mer. M. de Chanclos, lui aussi, était

gagné par le charme de ce pays; il avait pris le train d’une heure un

quart pour Monte-Carlo. Ce qui le rassurait, lui, quant à sa fille,

c’est que les médecins l’avaient envoyée dans le Midi, et c’est un fait

patent qu’on n’envoie plus les vrais malades dans le Midi, qui les

achève.

Bernerette, elle, pensait autrement; j’eus vite fait de m’en apercevoir;

mais elle se voyait partir avec une résignation si douce que ceci me fut

pénible plus que l’aveuglement optimiste des parents. J’eus, d’un coup,

l’impression que cette maladie était un lent suicide. Timidement, peu à

peu, je m’informai dans la maison, des origines de cette toux et de ce

dépérissement. Une grippe vers la fin de janvier, d’abord; la guérison;

puis une rechute assez rapidement combattue encore; enfin, à la suite

d’une imprudence, la vilaine «bronchite» qui ne se terminait pas. A la

suite de quelle imprudence? voilà ce que personne ne put m’éclaircir.

«J’ai commis une imprudence», avait dit Bernerette; «elle a commis une

imprudence» avait-on répété; et comme le plus pressé était de combattre

les effets de l’imprudence, on s’était contenté de laisser à la cause

initiale de la maladie cette vague appellation.

Je passai toute cette première journée près d’elle. Je m’attendais à ce

qu’elle me parlât de Gérard: mais je lui aurais parlé de lui sans

arrière-pensée, sans amertume: je l’attendais, j’y étais tout préparé et

je m’étonnais de mon calme, quand l’idée me vint que j’avais peu de

mérite à cela: Claude et Bernerette étaient séparés à jamais, par un

mariage, par une mort menaçante! Elle ne me parla point de lui, et je

sentis qu’elle n’affectait pas de ne point parler de lui; non, sa pensée

semblait libérée de ce poids; on eût bien juré qu’elle l’avait une bonne

fois rejeté: n’était-ce pas quand la malheureuse avait commis

«l’imprudence»?

Pas un jour il ne fut question de Claude si ce n’est qu’en faisant

allusion au séjour d’automne à la Tourmeulière, elle dit, à trois

reprises: «Votre ami», mais en glissant, sans trébucher le moins du

monde; et elle l’eût nommé plus gravement en le passant sous silence.

Du côté des parents, mutisme absolu touchant Claude. Ils étaient, à n’en

pas douter, informés de son mariage prochain; ils se mordaient les

pouces d’avoir un peu inconsidérément fait fond sur lui. Je suis

persuadé qu’ils ne soupçonnaient ni la douleur ni le dépit possibles de

leur fille.

Bernerette parut très franchement heureuse de me revoir; plus

qu’heureuse: le premier jour, elle ne put maîtriser, par deux fois, une

émotion violente, et elle eut des palpitations. La mère disait: «Elle

est d’une sensibilité!...» Je rappelais à Bernerette tant de souvenirs!

Et elle se voyait disparaître. Quand j’annonçai que j’allais reprendre

le tramway de Nice, elle pleura; je promis de revenir le lendemain

matin, et de déjeuner avec elle. Pendant près d’une semaine, je ne

quittai presque pas la villa.

Taisant toujours le sujet dont je la croyais étouffée, Bernerette

s’appliquait, semblait-il, à me faire oublier qu’il eût jamais existé

entre elle et moi. Et je remarquais une chose: c’est que, du temps que

ce sujet l’absorbait, quand elle ne m’en entretenait pas, elle ne me

parlait que d’elle-même, disant sans cesse: «Oh moi!...» ou bien: «Au

fond de moi, voyez-vous!...» Ou encore: «Si j’étais!... Si je

pouvais!...» Aujourd’hui, et depuis mon arrivée à Beaulieu, elle ne

parlait que de moi: «Voyons! et vous!... Oh! vous, je me doute bien!...

Que ferez-vous?... Que feriez-vous?... Et vous, Henri quand vous étiez

enfant?...» Jamais elle ne m’avait parlé comme cela.

Je résistais, comme il le faut faire toujours quand on vous dit:

«Parlez-moi de vous-même!» et je détournais la conversation par vingt

chemins de biais. Mais l’idée de Bernerette était fixée; elle me

ramenait en souriant ou quasi fâchée au poteau planté par elle. On eût

juré que je l’intéressais.

Je repris avec elle, pour ne point parler de moi-même tout à fait

sérieusement, ce ton enjoué, ce demi-badinage qui nous valait autrefois

de si agréables entretiens, avant l’inoubliable «soirée du 23». J’avais,

dans ce temps-là, et j’ai encore, horreur de la conversation qui n’est

que légère, mais plus horreur encore de la conversation sérieuse qui ne

se pare point entre homme et femme, d’un certain air léger. Bernerette,

autrefois, se plaisait à ces jeux, où l’on s’échauffe, où l’on

s’enflamme, où l’on se blesse aussi, mais sans faillir à la convention

adoptée que c’est en jouant qu’on fait cela. Aussitôt que Bernerette

avait connu Claude, elle avait cessé de se prêter à cette manière: elle

la réadoptait aujourd’hui avec joie; elle me dit même:

--Oh! il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que je n’ai causé!

Le plaisir me gagna. Si ce n’eût été la vilaine toux qui, de temps en

temps, secouait Bernerette, j’aurais pu croire que nous étions encore à

l’année dernière, à pareille date, ou peu s’en fallait, sous les

premières feuilles des marronniers du Ranelagh. J’aurais pu oublier

qu’un noir nuage avait passé.

Le plaisir me gagna. Cela veut dire qu’aimant Bernerette comme je

n’avais cessé de le faire, je lui laissais, par mon plaisir, découvrir

que je l’aimais, et combien. Le langage voilé de l’amour, elle le

comprenait mieux cette année!... Je n’y prenais pas garde, tout d’abord,

et je n’écoutais que mon plaisir: mais je vis tout à coup qu’elle

connaissait, elle, la nature de mon plaisir, et qu’elle l’avait

provoqué.

J’eus peur un instant; je m’arrêtai; je me contractai tout entier. Se

distrayait-elle, en sa détresse, à me voir amoureux? Ou mieux: croyant

bien mourir, me laisserait-elle l’aimer afin de connaître et de goûter

au moins les sons des paroles d’un grand amour?... Oh! quelle heure je

me souviens d’avoir passée, un après-midi, dans le parfum des giroflées

et des roses, sous ce ciel de la côte qui me fait croire que j’ai un

corps glorieux, comme on dit dans les catéchismes, et que mon âme est

toute visible et flambante autour de ma tête, à la façon d’une auréole!

La joie divine au dehors, la pire anxiété au dedans, oui, je me souviens

de cette heure! Je voulus me promener: je prétextai le besoin de

marcher; je m’en allai vers le Cap, et, tout en fuyant, je me retournais

vers la petite agglomération qu’était le Beaulieu de ce temps-là, et j’y

cherchais, pour ne voir que lui, le toit où s’étiolait, à la première

heure de l’âge d’aimer, celle qui m’employait peut-être encore une fois

à la servir, dans le plus cruel des emplois: lui jouer au vrai--dernier

et beau divertissement--la passion amoureuse!

Je n’allai pas loin. Quand je revins, Bernerette avait la fièvre; on

l’avait couchée; on me permit de lui souhaiter le bonsoir par la porte

entre-bâillée; elle ne me regarda seulement pas. Je crus que c’était

parce qu’elle était trop malade. Mais le lendemain elle me dit que

ç’avait été pour me bouder.

Le meilleur ami · 第 5 / 7 段