un jour on désespérait d’elle, un autre on n’était pas certain qu’elle
fût profondément atteinte. Je fus si surpris, si aise de voir Bernerette
à ce point changée, que j’oubliai l’heure chagrine de la veille et mes
horribles imaginations. On a pour les malades des attendrissements où
tous les sentiments se fondent dans le seul désir de voir en eux la vie
renaître. Aucune arrière-pensée toute cette belle journée. Je
m’abandonnai sans me soucier de savoir si mon expansion, mon allégresse
étaient ou non provoquées par l’habile et secret désir qu’a une femme de
se sentir aimée.
Joë s’amusait à déchiqueter les oreilles de drap d’un malheureux pouf,
et il le faisait zigzaguer sur le parquet et sur le tapis en poussant
des grognements joyeux et dirigeant vers nous des regards si drôles que
je me mis à jouer avec lui. Je lançais le pouf du bout de ma bottine, et
Joë bondissait et l’attrapait parfois au vol par son oreille à
demi-décousue. Nous riions, moi, de l’ardeur joyeuse du chien,
Bernerette, de cela aussi et de moi-même. Madame de Chanclos nous
surprit au milieu de cette scène, et elle me la rappela plus tard pour
prouver que sa fille n’était pas alors dans un état à donner de
l’inquiétude. Je me souviens qu’elle nous dit: «Comment! vous ne
profitez pas de ce beau soleil!» et qu’elle ouvrit toutes grandes les
portes sur le jardin.
--Mais, maman! Joë et le pouf de la propriétaire?...
Et Madame de Chanclos elle-même donna un coup de pied dans le pouf de la
propriétaire, qu’elle envoya dehors sur une corbeille de primevères.
Qu’on juge si la gaieté était pure!...
Bernerette se promena une heure dans le jardin. Dans ses bons jours,
elle se sentait à peine affaiblie; on la suralimentait et elle était
plus grasse qu’on ne l’avait jamais connue. Les giroflées et les
violettes embaumaient l’air; Bernerette, comme moi, aimait le poivre de
l’eucalyptus, dont on eût dit, par moments, qu’une main invisible
saupoudrait la terre autour de nous. Je me disais, en continuant de
jouer avec le chien excité: «Il n’est pas possible qu’elle soit
dangereusement malade; elle est trop jeune, trop fraîche...» Et j’allais
penser, tout comme sa mère: «Et je l’aime trop!» Oh! cher soleil!
A la fin de cette partie, quand nous rentrâmes, Bernerette s’étendit sur
la chaise longue et parut sommeiller un instant; madame de Chanclos et
moi nous nous taisions, la croyant endormie; mais elle me dit tout à
coup, avant d’avoir rouvert les yeux:
--Henri!...
J’allai à elle; elle se redressa, cala des coussins autour d’elle, et
dit:
--Asseyez-vous sur le pouf, s’il en reste, et que je vous remette un peu
votre cravate.
Instinctivement je me retournai vers la glace, avant même de chercher le
pouf. Elle dit:
--Non! non! Laissez-moi faire!... Et d’abord, mon pauvre ami, votre
épingle était piquée de façon à ne pas vous mener loin... Ah! vous devez
en semer...
Elle refit le nœud de mon plastron et repiqua l’épingle. Les sommets de
la petite crête de sa main me frappèrent le menton. Elle me regarda en
souriant, le temps d’un éclair, la physionomie très heureuse. Puis elle
s’étendit de nouveau et parut sommeiller.
Qu’est-ce que cela voulait dire?
Je m’en allai pendant qu’elle reposait, et repris mon tramway de Nice,
malgré les instances de madame de Chanclos qui voulait m’avoir à dîner.
Le lendemain, madame de Chanclos m’attrapa dès l’antichambre. J’avais
été bien cruel de ne pas rester la veille; Bernerette en avait pleuré.
En effet, le premier mot de Bernerette fut: «Jurez-moi, Henri, que vous
resterez ce soir!» Je jurai. Elle était encore très bien ce jour-là; pas
la moindre fièvre; un goût vif d’aller, de remuer, de jouer au soleil,
et de l’appétit comme quatre.
Je dis à sa mère:
--Elle est sauvée, c’est sûr!
Madame de Chanclos me répondit:
--Parbleu!
Mais Bernerette, en s’asseyant sous un palmier, eut un mot inquiétant:
--Il y a des fruits, dit-elle, que je n’ai pas goûtés, n’est-ce pas? Je
voudrais, oh! je voudrais tant mordre à tous!...
Je souris, et feignant l’indignation:
--Parlez-vous par parabole, Bernerette?
--Mais non! dit-elle; voyons! un brugnon, par exemple, eh bien,
qu’est-ce que c’est que ça? Je n’en ai jamais mangé. Et il y a encore
des goyaves, des caroubes, des arbouses... bien d’autres dont je ne sais
seulement pas les noms et que je voudrais goûter...
--Vous ferez des voyages!... Pour le brugnon, les arbouses, il ne faut
pas aller si loin!...
--Oh! mais tout de suite! dit-elle, tout de suite... Demain? la semaine
prochaine? Non, non!... D’ailleurs, je n’y pense plus, c’est une
fringale qui m’a passé comme cela... Tout de suite!... répéta-t-elle. Si
c’est pour ce soir ou dans une heure, je m’en fiche!...
Elle m’avait vu tout à coup si malheureux de ne pouvoir satisfaire son
désir, et peut-être en même temps de l’entendre exprimer un désir
maladif et contenant je ne sais quoi de mauvais augure, qu’elle me prit
la main et me la serra. Nous étions seuls dans le jardin, avec Joë; elle
me dit:
--Henri! que vous me faites de la peine quand vous avez l’air
malheureux!...
--Cela m’arrive donc?
Elle ne dit ni oui ni non; son regard sembla fouiller des histoires
anciennes; elle prit une figure très grave. Son œil, que je suivais,
s’arrêtait, dans la représentation du passé, à des points de repère.
Enfin elle dit:
--Oui, cela vous arrive.
Et elle me serra tendrement la main.
Moi, je pensais: «Elle revoit dans sa mémoire toutes les fois où j’ai
souffert par elle, et sa main qui me tient m’en demande pardon.» Et
j’avais envie de lui dire: «Mais ce n’est pas la peine de me demander
pardon! Si vous saviez seulement ce que c’est pour moi d’entendre le son
de votre voix, si vous aviez entendu comme moi les quatre petits mots
que vous avez prononcés: «Oui, cela vous arrive...», vous comprendriez
que cela me suffit, que cela efface tout!» J’étais bien sincère, l’air
qui frappait ses dents et que ses lèvres distribuaient en syllabes
toujours précipitées me causait un ravissement inexprimable...
J’oubliais réellement tout: je n’avais jamais, jamais souffert par
elle...
Elle me dit:
--Henri!... Henri!...
Elle ne me regardait pas; ses yeux étaient fixés ailleurs; mais elle
tenait toujours ma main. Je fis:
--Qu’y a-t-il?
Je sentais en elle un tourment singulier; elle pressait ma main dans ses
mains; je crus qu’elle allait me dire quelque chose d’inespéré: par
exemple, qu’elle m’avait aimé, qu’elle m’aimait.
Les larmes lui vinrent aux yeux et elle ne dit plus rien.
Quand je la quittai, le soir, elle me demanda:
--Henri, est-ce que vous seriez allé loin, tantôt, pour me chercher des
goyaves, des caroubes?
J’eus l’air indigné qu’elle en doutât. Il lui passa, sur les lèvres
seulement, un sourire.
De telles scènes me faisaient grand mal. Je m’en allais, le soir, les
jambes et le cœur rompus. Je l’aimais tant, que j’étais, malgré tout,
crédule; en fait, nul jeu de coquetterie n’eût été troublant comme ces
tendres réticences, ces serrements de main muets et ces larmes.
* * * * *
Je passai une nuit folle. Mon supplice était de me moquer de moi-même et
de me mépriser à cause des rêves trop beaux que j’osais faire. J’étais
honteux, mais insensé. J’arrivai à Beaulieu plus tôt qu’à l’ordinaire.
Mais j’avais oublié qu’il y avait ce jour-là du monde: des amis
déjeunaient; ils passèrent l’après-midi; ils rentraient à Cannes et ne
prirent qu’un train du soir pour y être à l’heure du dîner. On resta
même un peu trop tard dehors, et Bernerette toussa; elle avait eu le
tort de beaucoup parler aussi. Pourtant, elle n’avait pas eu un mot, pas
un regard particuliers pour moi... Ah! la maudite journée.
Le lendemain, à mon arrivée, j’appris qu’elle avait eu la fièvre et
qu’elle toussait. Je crus voir une jolie bulle de savon que j’avais
moi-même soufflée un jour, et qui crevait. Bernerette! Bernerette! vous
étiez donc décidément condamnée? Tous ces beaux jours de répit,
c’étaient donc des duperies, des mensonges du beau ciel d’ici? Ah!
bouche charmante! petites syllabes précipitées! ô volupté éphémère!
Jamais, à aucun moment de ma vie, il n’eût pu m’être plus insupportable
de me voir arracher Bernerette!
Quand je la vis sur sa chaise longue, affaissée comme du linge humide,
je crus que j’allais la serrer dans mes bras et l’emporter pour la
défendre contre cette mort qui semblait la tirer par en bas! Ma
tendresse ne put se dissimuler ce jour-là. Dès que je fus seul avec la
pauvre petite, je pris une de ses mains et j’osai la couvrir de baisers.
En même temps, un flot de paroles arriérées me montait à la gorge,
m’étouffait et retardait le moment de lui dire que je l’avais toujours
aimée, que je l’avais tant aimée! Elle vit bien ce que j’allais lui
dire. Elle m’ôta sa main un moment pour porter un doigt à sa lèvre et
faire: «Chut!...» Et elle me rendit sa main.
Je recommençai de baiser sa main en silence. Cette peau un peu trop
chaude!... Ces fins doigts que le soleil pénétrait!... Ces petits os
d’oiseau qu’on sentait à peine enveloppés!... Mes baisers sur cette
frêle chose, c’était ma vie, dix-huit mois contrainte, qui
s’épanouissait, fleurissait! Bernerette baissait les paupières; elle ne
me regardait pas; mais sa figure, calmée, était d’une bienheureuse.
Nous ne fûmes pas longtemps seuls. Madame de Chanclos me dit:
--Mais c’est vous qui êtes souffrant, mon ami; Bernerette a bien
meilleure mine que vous!...
En effet, j’étais vert d’émotion et Bernerette gardait sa physionomie
paisible et aisée, malgré le rhume, disait-on, qu’elle avait contracté
hier soir. Le temps était toujours splendide; nous allâmes, malgré le
rhume, au jardin, après midi, et là, comme je ne pouvais lui toucher la
main avec toute l’ardeur que je n’aurais pas contenue, je la suppliai:
--Pourtant, Bernerette, il faut que je vous dise!...
Elle sourit et referma les yeux; puis elle me laissa dire.
Je n’eus d’elle qu’un même mot, et elle le répéta toutes les fois que ma
confession lui découvrait les crises d’un amour si vrai et si grand, que
moi-même, à les exprimer, je frissonnais. Elle disait: «Henri!...
Henri!...»
Nous étions, d’ailleurs, fréquemment interrompus. Sa mère passa une
bonne partie de la journée avec nous. Cependant, comme nous rentrions au
salon, emportant les pliants, Bernerette me dit tout bas:
--Vous m’avez fait du bien!
Là-dessus survint la visite d’un célèbre médecin de passage à Nice, que
monsieur et madame de Chanclos avaient été poussés à consulter par leurs
amis de Cannes, et quoiqu’ils jugeassent la chose inutile, l’avis du
médecin de la famille suffisant bien. Le célèbre médecin commença par
interdire absolument le retour à Paris, «même en mai, même en juin, même
pour l’été, même pour l’année, et même pour deux années suivantes!»
Telles furent ses propres paroles. Ensuite, il déclara que Beaulieu non
plus n’était pas favorable, et ordonna Davos, la montagne, l’air
«intégralement pur.» Monsieur et madame de Chanclos furent atterrés; ils
vivaient persuadés que leur fille n’était pas atteinte, puisqu’on
l’envoyait dans le Midi, qui n’est pas sérieux. On l’envoyait à Davos;
ils la tenaient pour perdue.
Bernerette, elle, accepta très philosophiquement l’arrêt, non qu’elle
eût sur l’ordonnance du séjour à Davos le préjugé de ses parents, mais
parce que,--et je croyais bien l’avoir remarqué déjà, même dans ses
jours de santé,--elle n’avait conservé aucun espoir de vivre. Je le vis
à son œil indifférent, durant toute la journée où son père et sa mère,
inaccoutumés aux épreuves, ne parvenaient pas à dissimuler leur
tourment. J’en fus, quant à moi, très bouleversé, parce qu’après les
aveux que je lui avais faits, qu’elle m’avait laissé lui faire et
qu’elle avait accueillis avec tant de bonheur, cela ne lui laisserait
donc pas de regrets, de mourir? Je lui en voulais beaucoup de sa
résignation. Mais je ne partageais ni l’alarme soudaine et exagérée des
parents, ni le calme désespoir de Bernerette. En tout cas, je devais la
quitter dans deux jours pour rentrer à Paris; et je comptais sur l’air
de Davos, comme on compte toujours sur quelque remède nouveau, ceux
d’hier étant reconnus vains.
J’aimais tant, aussi! que je voyais uniquement l’heure présente ou celle
qui doit aussitôt la suivre; et je savais qu’il m’en restait
vingt-quatre à passer près de Bernerette, et que toutes seraient
employées à lui redire mon amour. On m’eût affirmé que, dans
vingt-quatre heures, moi-même je mourrais, qu’est-ce que j’eusse préféré
faire, sinon ce que précisément j’allais faire? et qu’est-ce que j’eusse
fait avec plus de frénésie et d’ivresse heureuse? Rien, rien.
* * * * *
Ces deux jours sont des plus beaux que j’aie vécus. Sans me laisser
impressionner par une destinée trop sombre, je sentais bien que la
menace en planait sur la tête de celle que j’appelais, ces deux
jours-là, enfin! «ma petite bien-aimée». Ce n’est pas pour cela que je
l’aimais davantage; mais tout de même je l’aimais mieux, et les mots,
pour lui exprimer mon amour, étaient moins retenus par cette espèce de
pudeur que j’ai à parler d’un grand sentiment. La disproportion se
trouvait diminuée entre le lyrisme élevé du cœur et la médiocre vie: des
paroles de passion y pouvaient tomber sans faire sourire celui même qui
les dit et qui les pense.
Je m’abandonnai; j’épanchai mon cœur. Je ne souris pas. Bernerette non
plus. Elle baissait les paupières, comme la veille, et elle avait la
figure d’une petite bienheureuse.
Elle me prenait la main, quand nous étions seuls, et elle me la serrait
tendrement. Je n’en demandais pas plus; n’était-ce pas beaucoup me dire?
J’obtins plus, cependant! Elle me confia tout bas, quand je lui dis
adieu:
--Personne, jamais, ne m’a dit ce que vous m’avez dit, Henri!...
J’ai vu, tournées vers moi, à la lueur de la lampe, la petite figure
adorée, la bouche qui martelait trop vite ces chères syllabes, les deux
mains tendues!
Madame de Chanclos m’avait précédé dans l’antichambre. Je revins sur mes
pas. Je me penchai de nouveau vers Bernerette pour lui baiser les mains.
Elle ajouta:
--Personne ne me dira plus jamais... ce que vous m’avez dit...
Et j’entendis qu’elle sanglotait pendant que, de l’autre côté de la
porte, je parlais à sa mère.
Pour la vingtième fois depuis le matin, madame de Chanclos me dit:
--Elle est perdue!... Elle est perdue!...
--Mais non! Mais non!
Et je citais des exemples de guérisons connues.
--L’essentiel, disais-je,--et que les médecins négligent trop,--est de
maintenir un bon état moral...
Madame de Chanclos me prit la main et je vis une larme au coin de ses
yeux.
--L’état moral, il n’y a que vous qui ayez jamais su le lui maintenir
bon. Et vous allez nous quitter! Sans vous, que deviendra-t-elle? Elle
va écrire, du matin au soir, comme elle fait quand vous n’êtes pas là...
--Elle écrit donc toujours? Mais qu’écrit-elle?
--Toujours, depuis sa maladie. Elle écrit sur du papier à lettres; elle
enferme ce qu’elle écrit dans des enveloppes... qui ne partent pas, bien
entendu: elle ne met ni timbre ni adresse. Un jour elle en a des piles;
le lendemain, elle les fait brûler. «Mais, maman, puisque ça
m’occupe!... Mais, ce sont mes secrets, tiens!...» Ou bien elle a le
toupet de me répondre: «Ce sont des lettres pour saint Joseph, je les
ferai porter à l’église...» Non! voyez-vous, de nos jours, les jeunes
filles ne respectent ni Dieu ni parents!
Puis elle affecta de sourire; elle était très émue, la pauvre maman;
elle eut quelques réticences, enfin elle me dit:
--Figurez-vous... il faut bien que je vous l’avoue, j’ai cru que ces
lettres vous étaient destinées...
Je fis un geste d’étonnement, de dénégation, de protestation.
--Oh! reprit-elle, je l’aurais voulu, je l’aurais souhaité de tout mon
cœur! J’ai en vous une confiance absolue; vous êtes le meilleur ami de
Bernerette; j’autorise ma fille à vous écrire quand vous serez séparés;
dites-le-lui vous-même; qu’elle vous écrive, cela lui fera du bien...
Et elle en revint à son idée, en clignant des yeux:
--Et puis, comme cela, je crois bien que quelques-unes des lettres
qu’elle écrit iront à leur destinataire!... Ne dites pas non: vous n’en
savez rien. Les jeunes filles, voyez-vous, celles même qui se croient
audacieuses, ont bien des timidités. On griffonne du papier, on
griffonne, mais on n’envoie pas le billet; c’est un peu comme lorsque
nous crions bien haut: «Oh! à celui-ci, je vais lui dire son fait!
D’abord, je lui dirai: «Monsieur!...» Mais on ne lui dit même pas:
«Monsieur!...» On évite de le rencontrer.
J’étais confondu; je me retirai; madame de Chanclos ne me lâcha pas la
main:
--Et vous, répondez-lui, je vous en prie! répondez-lui sans crainte.
Elle n’écoute ni son père ni sa mère, mais ce qui vient de son ami est
comme un oracle...
--Merci, madame! Au revoir, madame, à demain!
Ce dernier jour, ce fut Bernerette qui me pria:
--Henri! parlez-moi comme hier...
Et elle ne laissa perdre aucun des instants où nous nous trouvions
seuls. Je la voyais se tapir, avec un petit frémissement des épaules,
contre les coussins de sa chaise longue, comme un oiseau qui se met au
nid; elle fermait les yeux et elle était toute prête à recevoir ma
tendresse. Moi, je l’aimais trop, j’étais trop ému pour savoir parler.
Je n’ai jamais compris l’éloquence amoureuse; quand on aime, on dit plus
par ce qu’on ne dit pas que parce qu’on exprime. J’étais gêné aussi
parce que, quand on dit qu’on aime, on parle surtout du passé. On dit
combien, à tel moment, on a aimé, comment on a aimé tel jour: «Oh! tel
jour, vous souvenez-vous? vous portiez une robe bleue?...» C’est
toujours la même chose! Et le passé, c’était ma souffrance muette, ma
jalousie. Je ne voulais pas parler de l’autre; je sentais que je
commettrais une grande faute en parlant de lui. Mais j’aimais tant, que,
parmi mes mots embarrassés et sincères, quelques-uns la touchaient, la
pénétraient et semblaient vraiment l’inonder d’un bien-être inconnu
d’elle.
Je m’enivrais moi-même, peu à peu, du bonheur que je semblais répandre,
et je me souviens que je compris, un moment, que je serais capable, si
cela continuait, de dire plus de paroles que je ne voulais et de les
arranger plus adroitement, pour produire sur cette figure chérie un plus
long ou un plus vif contentement. En pensant à cela, je m’en attristai
et je m’arrêtai de parler.
Je dis à Bernerette:
--Oh! regardez-moi!
Elle s’arracha d’un rêve et m’ouvrit ses yeux. Mais ce n’étaient pas
ceux de la figure bienheureuse qu’elle faisait quand elle baissait les
paupières. J’en éprouvai un malaise soudain, incertain, indéfinissable,
qui me fit lui demander, comme un secours pressant:
--Oh! Bernerette! dites-moi quelque chose, vous!
Elle me dit gentiment, tendrement:
--Henri!
Mais c’était du ton dont elle me disait si souvent: «Vous êtes mon
meilleur ami...» Je faillis pleurer. Je tenais sa main dans la mienne;
je me mis instinctivement à la baiser avec frénésie; et puis j’eus envie
de baiser le bras, sous la large manche, et plus, si c’était possible.
Ma main enveloppa ce bras, en pressa la chair; et cela éteignit tout à
coup l’éclair qui m’avait secoué. La lueur avait été tellement rapide
que si la commotion en persista en moi, je ne me souvins plus de sa
cause. Un peu plus tard, quand j’y repensai, je l’attribuai au
changement de temps brusque qui se produisit peu après, qui nous
interrompit et nous occupa assez niaisement le reste du jour. La mer
avait noirci tout à coup au large; on avait vu une barre sombre
approcher de la côte, deux barques de pêche regagner Nice en amenant
leurs voiles, les arbres du Cap se coucher alors que l’air était
parfaitement calme autour de nous, puis, comme nous nous dépêchions de
rentrer les chaises, la guérite d’osier arrivait toute seule à mi-chemin
de la maison, plus vite que nous: c’était le mistral, qui ne fit plus
relâche. Et chacun répéta, jusqu’au soir: «C’est tant mieux, car on
regrettera moins de quitter ce pays par un mauvais temps.»
Dans la soirée, Bernerette me dit, à part:
--Je vous demande pardon, Henri, de vous avoir quelquefois fait de la
peine: mais je ne savais pas!... Vous auriez dû me parler plus tôt!
Comme je ne répondais pas, elle ajouta:
--Moi, je vous remercie... C’est si bon! si bon, de se sentir aimée!
Je m’écriai:
--Quand on aime!
Elle ne répondit point à cela. Elle reprit:
--Quand je pense que j’aurais pu mourir sans avoir entendu les choses
douces... les choses si douces... que vous m’avez dites!...
Elle se tut une minute. On entendait les rafales au dehors et une
branche d’eucalyptus qui fouettait la persienne. Je répétai, un peu
bêtement, mais poussé par la force de l’instinct:
--Je vous aime, tant!... tant!...
Elle referma ses paupières, comme elle l’avait fait si souvent pendant
ces deux derniers jours, et elle dit:
--Que cela doit être délicieux!
Ce furent les derniers mots échangés entre nous deux seuls, parce qu’un
domestique vint m’avertir que l’heure d’aller à la gare était sonnée.
Ces derniers mots ambigus, que je n’avais pas le temps d’éclaircir, qui
contenaient, à ce qu’il me semblait, de quoi me réjouir ou de quoi
m’alarmer à jamais, je les emportai comme la relique suprême que nous
laisse le plus souvent une femme: comme une énigme insoluble,
déchirante.
Si elle m’eût aimé, elle eût dit: «Que cela _est_ délicieux!»
Mais peut-être pensait-elle: «Que cela _doit_ être délicieux de
s’entendre dire: «Je vous aime!» quand on espère l’entendre encore le
lendemain!»
Mais ne pensait-elle pas: «Que cela doit être délicieux... même sans
espoir de lendemain, quand cela vient de celui qu’on aime?...»
J’eus de quoi méditer et ne pas dormir.
* * * * *
Mais une anxiété plus longue me fut épargnée par la malheureuse enfant
qui, en tout cela, avait enduré un supplice pire que le mien.
Quarante-huit heures après mon retour à Paris, je recevais de Beaulieu
un télégramme où l’on m’informait que Bernerette, «toujours imprudente»,
était atteinte d’une fluxion de poitrine. Cette maladie aiguë, jointe à
son état de santé si grave, c’était la dernière heure de Bernerette,
désignée du doigt sur le cadran.
Cela traîna pourtant une semaine. Je ne sais si elle me parut longue,
parce que j’attendais en espérant quand même, ou si elle me parut
courte, parce que le dénouement ne me trouva pas préparé. Je piétinais;
rien ne m’autorisait à partir afin de revoir un instant encore
Bernerette; on ne m’en priait point: c’était donc que Bernerette ne me
réclamait pas. Enfin l’on m’informa tout à coup de l’heure où le convoi
funèbre entrerait à la gare de Lyon!
Je clignai des yeux comme on fait lorsque la foudre tombe.
Et puis, taisons-nous.
Quelques jours plus tard, me trouvant seul, dans le petit hôtel du
Ranelagh, avec les parents vieillis, abîmés, terrorisés comme au soir
d’une émeute sanglante, madame de Chanclos me fit monter à sa chambre.
Il y avait là, sur une table, le petit pupitre fermant à clef, dont
usait Bernerette à Beaulieu; je le reconnus tout de suite. Madame de
Chanclos vit que je regardais le pupitre, et aussitôt elle se mit à
pleurer, à sangloter. Elle s’assit, puis s’essuya les yeux, se calma un
peu. Je m’étais détourné, et je pleurais, moi aussi, en regardant par la
fenêtre sans rien voir. La pauvre mère s’approcha de moi, me prit les
deux mains comme dans l’antichambre de la villa Cynthia et me dit:
--Permettez-moi de vous embrasser, Henri!
Elle m’embrassa, et les sanglots redoublèrent. Elle n’y voyait pas pour
ouvrir le petit pupitre, et sa main tremblait trop pour introduire dans
la serrure la clef minuscule. Elle disait:
--Je l’ai pourtant ouvert ce matin...
Je lui offris mon secours, qu’elle accepta:
--D’ailleurs, Henri, c’est à vous!
Il y avait dans ce pupitre un fouillis d’objets ayant appartenu à
Bernerette, et que nous connaissions trop, et dont la vue en ce moment
était extrêmement douloureuse: son porte-monnaie, ses plumes, ses
crayons, des morceaux de pastels qui salissaient tout, un éventail
offert gracieusement par le casino de Monte-Carlo, un mouchoir ourlé en
fil rose, enfin du papier à lettres, des enveloppes. L’une d’elles,
au-dessus de tous les papiers, portait mon nom.
--Vous voyez!... dit madame de Chanclos.
Elle ajouta:
--Celle-ci vous reste; mais toutes celles qu’elle a brûlées!... Elle a
dû se lever, une des dernières nuits, pendant une courte absence de la
garde, car il y en avait une pile là, dans le coin à gauche, sept ou
huit au moins, j’en jurerais...
Elle remuait les enveloppes et le papier à lettres, pendant que
j’ouvrais, moi, l’enveloppe portant mon nom, et lisais ces seuls mots,
écrits à la hâte:
Henri,
Adieu, mon meilleur ami!
BERNERETTE.
Madame de Chanclos me dit:
--Tenez! encore une!...