M. de Chanclos tint à lui faire examiner de près ses vignes. Gérard,

fils d’un petit propriétaire bourguignon, avait le goût de la culture et

quelques connaissances précises; ils s’accrochèrent par là volontiers

l’un à l’autre. C’était une jolie terre que la Tourmeulière; et M. de

Chanclos en raffolait. Il fut très content de Gérard. Gérard se trouva

bien d’avoir marché beaucoup, tiré un peu, causé avec M. de Chanclos,

parlé avec moi d’Isabelle. La première soirée, de même, se passa très

convenablement: Bernerette ne voulait pas faire la coquette; Gérard ne

pensait pas à se montrer galant. Je m’en voulus de m’être tantôt si

effrayé de leur rencontre. Et bien, quoi! ils étaient là tous les deux!

le feu ne prenait pas; Bernerette plutôt paraissait apaisée.

Gérard, le lendemain, attendait une lettre. Elle ne vint pas. Il

s’informa de l’heure des courriers; il n’y en avait qu’un par jour; mais

en allant au bureau de Langeais, vers quatre heures, il trouverait sa

correspondance, lui affirma-t-on; et il fut tranquillisé. Puis on

organisa une promenade à Langeais, en bande. Gérard n’y trouva point de

lettre; mais on ne lui laissa pas le loisir d’en souffrir; une visite de

la ville, un goûter, un retour en partie à pied sur la levée de la

Loire; la causette, le long du chemin, avec de vieilles bonnes femmes

troglodytes, assises au pas de leurs grottes et de qui Bernerette était

l’amie; et puis le calme incomparable d’un beau coucher de soleil avant

de remonter au château, retinrent Gérard de s’alarmer outre mesure de ce

qui se passait à Paris; il fut un convive aimable, le soir.

--Crois-tu, me dit-il, le bougeoir à la main, en allant se coucher, que

cette coquine ne m’écrit seulement pas!...

* * * * *

Gérard reçut cependant des nouvelles de sa maîtresse: il me le dit, sans

rien ajouter, ce qui me laissa croire qu’elles n’étaient pas bonnes;

mais elles ne l’irritèrent pas, d’où je conclus ou qu’elles annonçaient

que la situation se maintenait simplement telle qu’elle était, ou que

lui-même s’aguerrissait contre les inconvénients de la situation. Alors,

n’était-ce pas que, par hasard, il se plaisait à la Tourmeulière?

Il avait plaisir à la chasse, les soirées étaient douces et les nuits

reposantes.

Un jour, au milieu d’une bien jolie lande de bruyères roses d’où les

toits du château émergeaient au loin et d’où l’on apercevait, par delà

les cheminées et pignons, toute confuse dans une brume bleuâtre, la rive

opposée de la Loire, il me dit:

--C’est curieux que tu n’aies jamais songé à épouser mademoiselle de

Chanclos?

Je m’arrêtai et je regardai au loin, en me garantissant le visage avec

la main.

--Mademoiselle de Chanclos n’épousera que qui lui plaira.

--Ne peux-tu pas lui plaire?

--Moi?... Non.

--Comme tu dis cela! Et les parents?...

--La donneront à qui lui plaira.

Nous marchions côte à côte, lui indifférent autant que moi à l’allure

des chiens, ce qui me donnait à supposer qu’il poursuivait sa pensée...

Mais il n’ajoutait rien. Je crus devoir insister:

--Ne t’ai-je pas écrit que je ne suis, moi, qu’un vieil ami, un

camarade?...

Nous nous tûmes encore pendant un assez long temps. Un moment, Gérard

s’arrêta et fit, des yeux, le tour des trois quarts de l’horizon.

--Saprelotte! dit-il, quelle jolie propriété!...

Et nous continuâmes de marcher dans l’interminable bruyère. Nous ne

parlions pas. Je ne maîtrisais pas les battements de mon cœur. La

silhouette de M. de Chanclos parut au bord d’un taillis, et je compris,

à un signe de son bras, qu’il nous maudissait, pour ne pas chasser

sérieusement.

Je me mis à combiner en moi-même divers types de phrases définitives,

destinées à hâter l’achèvement de mon rôle vraiment par trop ingrat; et

j’avais pris le parti de dire à Gérard tout bonnement: «Imbécile! tu ne

vois donc pas qu’elle t’aime?» quand, au moment d’ouvrir la bouche, un

déclenchement soudain se fit dans mon cerveau; je jugeai qu’un mensonge

préalable était nécessaire pour éviter que Gérard ne me crût secrètement

épris de Bernerette, et je dis:

--J’ai une maîtresse à laquelle je tiens...

Il fut étonné, sans doute, parce que je ne lui avais jamais parlé de

maîtresse; et puis, peut-être, à cause de cela même, il me crut. Il me

regarda et dit:

--Mariée?

Je soufflai confidentiellement:

--Oui.

Alors nous reçûmes l’algarade de M. de Chanclos.

Il y avait une particularité que j’avais remarquée depuis la première

heure du séjour de Gérard à la Tourmeulière: c’était que Bernerette,

souvent, trouvait ma présence importune. Elle me reprochait de savoir

son secret!

Ce qu’elle eût supporté d’une gouvernante ou d’une amie, d’un homme la

gênait. De sorte que mille manèges féminins qu’elle eût pu pratiquer

vis-à-vis de Claude, et sans même se rendre soupçonnable de coquetterie,

elle n’osait pas y recourir parce que j’étais là. Sa contrainte me

faisait peine; mais cette retenue que Bernerette s’imposait à cause de

moi, fut la seule attention qu’elle me témoigna en toute cette triste

aventure; j’en venais à être flatté que, du moins, elle me traitât en

homme. Dans l’excès de mon infortune, je l’avoue, je fus content

quelquefois de pouvoir être gênant!

Que je fis donc bien de profiter de cette période relativement

supportable! Elle ne devait pas durer.

Claude, lui, commença d’être touché de cette extrême réserve de

Bernerette. Il avait coutume de voir les femmes, un peu partout, se

jeter à sa tête, et il semblait bien ne s’être attaché jusqu’ici qu’à

l’une d’elles, la seule qu’il eût pris la peine, tout au moins, de

descendre chercher dans la rue. Au bout de quatre ou cinq jours, il fut

visible que Bernerette l’intéressait, et il fit quelques pas pour le lui

témoigner. Cela fut si visible que madame de Chanclos s’en alarma avant

même que sa fille n’eût cru pouvoir s’en réjouir; elle s’en alarma, la

pauvre femme, parce qu’elle croyait que Claude marchait sur mes brisées;

et, voyant aussi bien que j’avais du souci, elle fut sur le point de me

plaindre ou de me crier casse-cou, ou de s’indigner de ma lâcheté! Oui,

le moment menaça où elle allait m’offrir ses soins pour me débarrasser

de Gérard! Je fuyais la fille pour ne la point incommoder; je fuyais la

mère pour qu’elle ne m’accablât pas de ses bontés! J’assistais à des

événements qui ne revêtaient que pour moi la forme d’une tragi-comédie

raffinée; à tout instant, à la rigueur, j’eusse pu quitter le spectacle,

mais, soit entraîné par les premiers actes, soit empoigné par une

douleur que le comique avivait à outrance, je demeurais à ma place. On

connaît des cauchemars semblables, au cours desquels on se dit: «Je vais

m’éveiller, parce que cela devient affreux,» mais aussitôt: «Tout de

même, si l’on poussait plus avant!...»

Je me sentis quelquefois si désolé, que je riais, je ricanais tout seul.

Il y a dans la douleur très profonde, et quand quelque dépit s’y mêle,

une espèce de méchante joie et qui fait admirer ce que contient de

vérité humaine l’esprit prêté par l’Écriture aux mauvais anges.

Un jour de pluie, où l’on était resté au château, où je m’étais enfermé

dans ma chambre sous prétexte de mettre à jour ma correspondance, où

l’on avait joué, en bas, aux petits jeux avec quelques voisins de

campagne, je trouvai, en descendant, Bernerette transfigurée, la bouche,

les joues, la poitrine, les yeux pleins d’espérance, un bonheur dans

toute sa personne. Et Gérard était un peu chose. Je manifestai, à mon

tour, en me mêlant à tous, une gaieté insolite, nerveuse, exubérante. Et

je regardai l’œil de madame de Chanclos, qui pensait: «Il s’efforce de

séduire, parce qu’il sent un adversaire...» Et je regardai Gérard qui

pensait que je venais d’écrire longuement à ma maîtresse; et je regardai

Bernerette, qui ne me regardait seulement pas!

Gérard se laissait-il donc prendre? Non, je ne le croyais pas; mais la

vie lui était ici très aisée: elle le consolait de ses récents ennuis;

un début de flirt avec une jeune fille l’amusait. En somme, je

connaissais assez peu Gérard: était-il tout à fait insensible au fait

d’être accueilli dans une gentilhommière, sans faste, il est vrai, mais

dite «château» à cause de ses tourelles? dans une famille, non pas d’un

rang hautain, assurément, mais qui n’eût peut-être pas fréquenté la

sienne? et, sans y songer d’une manière précise, ne prévoyait-il pas que

son vieux papa, en cultivant ses vignes, là-bas, en Bourgogne, serait

flatté s’il le savait là? Dans la lande de bruyères, Gérard m’avait dit:

«Saprelotte, quelle jolie propriété!...» Enfin, il était possible, à

tout prendre, que Claude Gérard se laissât épouser.

Comme j’allais m’endormir, le soir de cette journée de pluie, une idée

me secoua tout le corps, c’était celle-ci: «Ne se pourrait-il pas aussi

que Claude en vînt à aimer Bernerette?» Je me soulevai du coup; je

rallumai ma bougie. Voilà donc où j’en étais: je me résignais à ce que

Claude épousât Bernerette; mais qu’il l’aimât, je ne pouvais le

supporter. «Pourtant, me dis-je, à la lumière de ma bougie, c’est pour

le bonheur de Bernerette que j’ai travaillé de mes mains à ce que ce

mariage devînt possible, et son bonheur n’est pas qu’elle soit mariée,

mais aimée!...»

* * * * *

Parce que ma présence gênait Bernerette, je m’étais mis à affecter une

discrétion qui l’incommodait plus encore; on ne me voyait presque plus,

si ce n’est aux repas et à la chasse. Je lui abandonnais son Gérard!

Elle n’en était pas fâchée, certes; mais elle eût désiré que je fisse

cela plus gentiment, et par exemple, sans paraître le faire. Je suis sûr

qu’à part soi, elle m’envoyait à tous les diables; Claude, lui, était

persuadé que j’avais des démêlés épistolaires avec l’imaginaire

maîtresse; il me dit un certain: «_Tu quoque!..._» que je feignis de ne

pas comprendre; mais depuis lors, je fuyais tout colloque avec Claude

pour échapper à la nécessité désobligeante de lui faire de fausses

confidences; pourtant je ne voulais point paraître éviter Claude, de

peur qu’il ne soupçonnât ma pensée véritable. J’étais dans la maison

comme un animal aux abois. M’enfuir!... Ah! m’enfuir!... N’étais-je pas

libre? Ne pouvais-je partir demain? ce soir même?... Oui bien!

mais--comprenne qui pourra--je ne voulais pas m’en aller! Je montais

précipitamment dans ma chambre; je faisais ma valise. Je la défaisais;

je descendais l’escalier pour aller me mêler à tout le monde: à peine en

bas, je remontais et je recommençais ma valise. Je l’envoyais d’un coup

de pied, à l’autre bout de la pièce; je m’étendais, exténué, sur mon

lit. Deux jours de suite, j’exécutai ce manège après déjeuner. Le temps

était mauvais; on ne chassait guère; les journées me semblaient

interminables. Et la pire de mes pensées était que, bon gré, mal gré,

d’ici peu de temps, il faudrait renoncer à ces journées!

Qu’avais-je le plus désiré en ces derniers temps? Que la méprise, la

fameuse méprise de monsieur et de madame de Chanclos, de leurs amis, de

leurs voisins, de leur personnel même se dissipât. Eh bien! elle se

dissipait la méprise! Oh! je vous prie de croire qu’elle se dissipait.

Elle se dissipait sans qu’un seul mot eût été prononcé, ni par

Bernerette qui ne voulait pas le prononcer ni par madame de Chanclos de

qui je l’avais tant redouté, ni par moi enfin à qui la plus disgracieuse

démarche était ainsi épargnée. Elle se dissipait, et j’en souffrais

comme d’une perte irréparable; à certains moments, comme d’une insulte.

Mais je tenais à assister à ce transport des attentions, des

obséquiosités, des sourires entendus, que parents, amis, domestiques

même effectuaient--oh! avec quelle aisance et quelle calme

promptitude!--de moi à mon voisin, à «mon ami» Claude Gérard.

Claude Gérard avait été invité «pour une huitaine de jours». La semaine

touchait à sa fin. De la façon qu’allaient les choses, il était à

prévoir qu’on le prierait de prolonger son séjour, et, ma foi, qu’il

l’accepterait. M’en aller avant lui, n’était-ce pas par trop avoir l’air

de céder la place? paraître trop l’avoir précédemment tenue? Je me

disais cela pour me donner prétexte à demeurer à la Tourmeulière!

* * * * *

Madame de Chanclos et Bernerette me heurtèrent dans l’escalier et me

dirent à peu près simultanément:

--Ah! nous allions frapper chez vous!...

Que me voulaient-elles? Elles venaient me prier de rester jusqu’à la

Toussaint: le baromètre remontait lentement mais sûrement; le _Journal

d’Indre-et-Loire_ annonçait de beaux jours. Je dis:

--Mais non! c’est impossible; je dois rentrer à Paris; et tenez! ma

valise est faite!

Elles furent sincèrement désappointées, cela était visible; elles

insistèrent de la façon la plus aimable; je ne démordais pas d’une

résolution prise soudainement, je ne sais trop pourquoi, au moment même

où ces dames m’avaient abordé dans l’escalier. Madame de Chanclos mit un

feu inusité à me retenir. Je disais: «Mais non!... Mais non!...» sur un

ton qui devait, je l’imaginais, leur faire entendre que j’étais très

malheureux chez elles. Bernerette ne disait plus rien. Peut-être enfin

comprenait-elle; peut-être enfin me prenait-elle en pitié? Moi,

m’obstinant à ne pas leur donner de raison positive pour m’en aller, je

disais toujours: «Mais non!... Mais non!...» Les larmes vinrent aux yeux

de Bernerette. Je crois qu’elle ne fut jamais plus cruelle pour moi qu’à

ce moment. Je ne pus faire autrement que de céder.

Et cinq minutes plus tard, Claude me prenant à part, me confiait:

--Je suis bien content que tu aies consenti à rester, parce que je

venais de dire à ces dames qui insistaient beaucoup: «Eh bien! que ce

soit Henri qui décide!...»

Je ne me sens pas, après dix ans écoulés, la force de décrire ce que je

vis pendant les quelques jours que nous restâmes à la Tourmeulière. Tous

les amants malheureux, tous les pauvres jaloux savent ce que c’est que

la torture des petits jeux, des gages, des apartés dans un salon, des

rencontres possibles dans le dédale des corridors, et du choix des

places dans un break de promenade; ce que sont les mots spirituels que

la coquetterie attise, et les termes d’ineffable niaiserie que l’amour

inspire; ce que c’est que la beauté, le plaisir, le bonheur... des

autres!...

La voix de Bernerette! Le miracle de son visage transformé! Du sang, des

formes, de la vie, et quel charme de jeune ressuscitée! Que la mort

embellit un être quand, l’ayant touché du doigt, elle se retire et fait

grâce! Et la fête dans toute la maison, la reconnaissance presque sans

mesure manifestée au sauveur! J’avais joui de quelque chose d’analogue,

ayant produit un peu du même effet, quand je n’étais que le précurseur!

Eh quoi! n’étais-je pas satisfait? Pour sauver Bernerette, ne m’étais-je

pas fait gloire de me sacrifier? Oui, oui! l’homme en moi participait à

la joie générale et se félicitait d’avoir contribué à ce que Bernerette

fût revivante et heureuse. L’homme en moi pensait qu’il eût fallu un

monstre pour ne pas se réjouir du résultat obtenu. Mais c’est qu’un

monstre était en moi, vraiment, celui qu’autrefois on nommait le perfide

Amour; et il me soufflait que je n’avais à aucun moment espéré que cela

pût si parfaitement réussir!...

«Tu as joué avec Claude, me chuchotait le monstre, comme on joue avec le

feu, quand on espère bien ne pas se brûler les doigts. Tu as fait venir

Claude, oui; mais tu le savais prisonnier! Tu l’as offert à Bernerette,

oui, mais tu voyais la chaîne par laquelle Isabelle le tenait!...»

Nous partîmes, je m’en souviens, le lendemain de la Toussaint, par un

temps humide et frisquet, et l’on essaya encore de nous retenir sous le

prétexte que c’était le jour des Morts; mais Claude atteignait la

dernière limite de ses vacances; ses fonctions le rappelaient. Mesdames

de Chanclos, d’ailleurs, devaient quitter la Tourmeulière dans la

quinzaine; on se donna rendez-vous à Paris: la glace était bien rompue,

cette fois! Claude promit, sans arrière-pensée, d’aller au Ranelagh.

Comme nous avions un arrêt de quarante minutes à Saint-Pierre-des-Corps,

nous déjeunâmes au buffet tout à notre aise; nous étions seuls et je dis

tout à coup à Gérard:

--Eh bien!... et Isabelle?

Il fit claquer sa langue, secoua la tête et prit son temps pour me

répondre; puis il me confia que, dans le fond, Isabelle était un peu

rosse. Et il m’expliqua pourquoi. Je le savais bien. Mais je vis que

Claude n’ignorait rien, ni des relations d’Isabelle avec le père de son

petit, ni des dernières manigances à propos du mariage. Il avait été

contre elle extrêmement irrité; il la chargeait un peu lourdement, trop

même; et j’en fus choqué, car, en définitive, la faute d’Isabelle

n’était que de chercher le mariage.

C’est d’elle que nous parlâmes exclusivement, durant le trajet, et point

du tout de la Tourmeulière. Il se relâchait sensiblement de sa sévérité

envers Isabelle, à mesure que nous approchions de Paris. Je lui dis:

--Mais, vas-tu la revoir?

--Oh! oh! fit-il, je lui tiendrai la dragée haute!...

Nous descendîmes, notre valise à bout de bras, notre fusil gainé, en

bandoulière. C’était, dans ce temps-là, à la vieille gare d’Orléans. Au

travers d’un treillage derrière lequel parents et amis attendaient les

voyageurs, je reconnus parfaitement Isabelle. Mais je n’en avertis pas

mon compagnon: venait-elle là pour lui? Nous passâmes l’étroit défilé

que gardent les employés de l’octroi, et Isabelle vint se jeter au cou

de Gérard.

Debout, à la portière du fiacre où il avait installé Isabelle, et comme

j’allais les quitter, il me confia:

--J’ai voulu faire une expérience: je l’avais avertie de mon arrivée.

Elle est venue.

Je dis:

--C’est gentil de sa part.

Il sourit et rejoignit sa maîtresse.

Et six semaines s’écoulèrent sans que j’entendisse parler ni des

Chanclos ni de Claude Gérard.

Dans le commencement de décembre, un matin, chez moi, Claude Gérard fit

passer sa carte.

J’achevais de m’habiller devant la glace; je me vis légèrement pâlir.

Que me voulait Gérard? Il était homme à venir me demander conseil, à

m’avertir tout au moins, en qualité d’ami commun, s’il avait résolu

quelque démarche touchant Bernerette.

Je le fis attendre un peu; je me préparai. Enfin:

--Bonjour, Gérard, comment vas-tu?

Il s’excusa de venir me trouver si matin; mais l’après-midi l’on ne se

rencontre guère, et il me devait, dit-il, quelques remerciements pour

les petites vacances en Touraine qu’il n’eût point prises, en somme,

sans mon intermédiaire...

--Tu es bien bon.

... Et qui lui avaient été agréables et profitables... qui lui avaient

donné beaucoup à réfléchir...

--Ah!

--A propos, comment vont ces dames?

--J’allais te le demander, dis-je en souriant: je suis sans nouvelles.

--J’ai reçu ce matin, me dit-il, un bout de mot; tu ne peux manquer

d’avoir le même; il s’agit d’un dîner... déjà!

--«Déjà!» répétai-je, étonné du sens qu’il semblait donner à ce mot.

Et en même temps, je sonnai ma domestique afin de savoir si, moi aussi,

j’avais «un bout de mot». En effet, je l’avais; le même que Gérard: une

invitation pour le 15.

--Eh bien! dis-je, voilà une excellente occasion de nous rencontrer!...

Et par là, je semblais bien un peu lui dire: «Nous nous serions aussi

bien rencontrés seulement le 15!...»

--Mais c’est que..., dit-il, hésitant, c’est que je ne crois pas pouvoir

y aller...

--Ah!

Il me fournit deux raisons pour ne pas être de ce dîner. C’était une de

trop. Ces raisons étaient des prétextes. Mon cœur palpita. Je pensai à

mon amour, à ma jalousie, au sort de Bernerette qui allait être encore

remis en suspens, plus gravement que jamais, après l’espoir né à la

Tourmeulière.

Et il se tut sur les Chanclos, me parla du Palais et de petites affaires

du Conseil d’État. Puis, tout à coup:

--J’ai un poids sur la conscience, dit-il; il faut que je m’en délivre

pendant que je te tiens. Voilà!... Je t’ai parlé inconsidérément

d’Isabelle, sur le coup d’une petite pique entre nous deux. Tout ce que

j’ai pu te dire de fâcheux à propos d’elle, est faux; je ne pensais pas

ce que je disais, et quant aux minces fondements sur lesquels s’étayait

ma rancune: néant! Je m’étais bel et bien fourré le doigt dans l’œil

jusque-là!...

Je lui faisais signe qu’il était inutile d’insister. Mais il ajouta:

--Te rappelles-tu ce que je t’ai dit moi-même, à plusieurs reprises:

«J’ai voulu la mettre à l’épreuve?...» Oui! Eh bien! elle faisait de

même: tout avait pour but de me mettre à l’épreuve!...

--Tout est bien qui finit bien, dis-je en riant.

Il se leva; il était soulagé. C’était pour cela qu’il était venu.

Que devais-je faire, moi, de cette invitation pour le 15? L’accepter,

n’était-ce pas rendre plus sensible l’absence ou l’abstention de Gérard?

Que penserait Bernerette en ne le voyant pas?... et en me voyant? «Ah!

celui-ci est toujours prêt!» Et elle m’en voudrait d’être à sa

disposition, tandis que celui qu’elle désire se dérobe. M’abstenir?...

On dirait: «Ces jeunes gens, on ne les tient pas!...» On assimilerait le

cas de Claude Gérard et le mien. Ainsi j’innocentais un peu Claude!...

Cependant si Bernerette souffre par l’absence de Claude,--ce qui est

probable,--elle brûle de s’informer, elle veut m’interroger, savoir si

Claude m’a confié quelque impression sur son séjour à Langeais, sur

elle-même!... Alors, avouer à Bernerette que Claude est ressaisi par sa

maîtresse!...

J’avais, moi, envie de voir Bernerette, car sa pensée me tourmentait

sans cesse. Mais j’éprouvais une aversion insurmontable à l’entretenir

de son amour; je crois même qu’elle s’en était aperçue déjà à la

Tourmeulière, et, à partir de ce moment, ne m’avait-elle pas traité en

ennemi? Et l’idée que j’étais son ennemi m’était plus odieuse que celle

de lui parler de Gérard.

Elle avait découvert que je ne la servais qu’avec dépit; et peut-être

que je l’aimais! Dès lors, combien devait-elle me haïr? Dans la

proportion de ce qu’elle aimait l’autre. Non! non! Je n’irais pas au

Ranelagh le 15!

J’écrivis que j’étais empêché. Puis je me mordis les pouces pour avoir

écrit cela. Le 15, toute la journée, je ne tins pas en place; que

n’aurais-je pas donné pour entendre, dans un coin du salon, le soir,

Bernerette me parler, fût-ce de Claude!...

A part moi, j’attendais un de ces mots de madame de Chanclos, comme j’en

avais tant reçus, me priant de venir le jour qu’il me plairait. Mais le

mot, je ne le reçus pas. Je pensai: «On attend ma visite...» J’allai

faire ma visite avant Noël. Je me trouvai perdu dans une assemblée

nombreuse. Bernerette n’avait pas encore pris d’inquiétude; elle était

jolie à un point qu’elle n’avait jamais atteint, un peu nerveuse,

toutefois, car elle attendait la visite de Claude. On parla de lui; on

parla de sa visite probable, comme on l’avait tant fait l’année

précédente.

J’admirais, en tremblant, la confiance que se crée l’amour,

inconsidérément, et pour cela seul qu’il s’en nourrit.

Tout le monde savait que Claude Gérard avait passé une quinzaine de

jours à la Tourmeulière; et les cinq ou six femmes qui s’étaient

particulièrement intéressées à lui poussaient de petits «Ah! ah!...»

fort entendus; et les langues allaient.

Claude Gérard ne vint pas. A la fin de la journée seulement, on s’avisa

de se souvenir qu’il faisait bien difficilement des visites, et la

raison pour laquelle on l’en avait tout bas excusé l’année précédente, à

savoir ses succès de joli homme, n’était-elle pas bonne cette année?

Oui, pour tout le monde; non, pour Bernerette. J’étais ému, moi, à la

pensée de l’angoisse qui pouvait torturer Bernerette; mais quand le

salon se vida, je m’aperçus bien, moi, qui connaissais Bernerette,

qu’elle n’avait pas perdu sa confiance; elle ne souffrait d’aucune

angoisse: son rêve édifié chaque jour par les soins assidus de son

instinct vital même, qui en avait le besoin absolu, devait avoir atteint

aujourd’hui toute sa consistance; il fallait d’autres coups pour

l’ébranler! Tandis que je songeais à ce curieux mystère de l’amour, je

m’aperçus aussi que j’allais me trouver presque seul et qu’on ne m’avait

point prié de rester à dîner. Je saluai ces dames, qui ne me retinrent

pas.

Dehors seulement, en même temps que le brouillard glacé du Ranelagh sur

mes épaules, je sentis toute la gravité de l’événement qui m’atteignait:

je n’étais plus rien dans la famille de Chanclos.

Le cœur de Bernerette gouvernait cette maison: je ne l’avais que trop

remarqué lors de la méprise fâcheuse! Du jour où s’était imposée la

certitude que c’était Claude Gérard que ce cœur voulait, tout l’espoir

et le désir de la maison s’étaient tournés vers Claude Gérard. Le moyen,

quand on est père ou mère, de ne pas croire que votre fille ne

subjuguera pas qui elle a choisi? Le moyen, quand on possède de la

fortune, de ne pas croire que le jeune homme qu’on a choisi acceptera?

Sur le quai de la gare de Passy, je retrouvai une dame qui était sortie

cinq minutes avant moi de chez madame de Chanclos et qui attendait le

train; elle me fit de tout petits yeux. Je lui dis:

--Quoi donc?...

Le meilleur ami · 第 4 / 7 段