--Qui donc, dit Bernerette, maman croit-elle que je puisse aimer?

--Moi! lui dis-je.

Et je me dépêchai d’éclater de rire, afin de le faire avant elle.

En effet, elle rit.

Nous rîmes ensemble.

Le lendemain, je chassai avec monsieur de Chanclos et deux voisins de

campagne; le déjeuner eut lieu entre hommes, dans un pavillon, à la

lisière du bois; je ne revis Bernerette que le soir, et je ne pus encore

ce jour-là m’apercevoir de l’altération de sa santé comme je le fis au

grand jour, lorsqu’elle m’apparut pour la première fois fardée.

J’eus peur, et pitié d’elle. J’oubliais d’un coup ce que j’avais

souffert par elle, et la honte me prit de ma cruauté d’un moment, le

soir de mon arrivée.

Assise sur un banc, coiffée d’un grand chapeau de tulle, elle

travaillait à un ouvrage de main. Le soleil dorait ses cheveux. Son cou

me sembla amaigri, et son nez plus fin. Tout de suite, d’ailleurs, elle

m’avertit elle-même de sa mine mauvaise, en me confessant qu’elle avait

eu la sottise de recourir à des drogues pour se faire engraisser, et

qu’elle s’était fait mal. Je me moquai d’elle:

--C’est bien fait, mademoiselle!

--Oui, dit-elle, on n’est pas bête comme ça!

Mais malgré moi je regardais sa taille, et cette gorge qui, il y a six

mois, mûrissait comme un fruit déjà lourd! Un homme passe et voilà la

récolte compromise; c’est comme un rayon de soleil trop ardent ou un

coup de vent de la mer...

A mon approche elle s’était levée, avait jeté son ouvrage et m’avait

appelé: «Henri!...» d’un ton si tendre, que mon cœur battit comme

autrefois, au premier appel de cette voix qui me charmait tant. Je

pensai que l’idée lui était enfin venue que mon rôle avait pu être

pénible et qu’elle allait au moins me manifester qu’elle ne l’ignorait

pas. Mais elle souffrait tellement elle-même, qu’elle n’imaginait pas

qu’un autre à côté d’elle pût être blessé. Ce n’était déjà plus qu’un

petit être qui défendait sa vie avec acharnement, par tous les moyens.

Ce tendre: «Henri!» voulait dire: «Pauvre petite Bernerette!»

Elle m’entraîna vers la charmille, à l’ombre. Je remarquai qu’elle se

tenait avec insistance entre le soleil et moi, à contre-jour, et qu’elle

ne vous parlait plus en face, et qu’elle vous tournait son profil quand

on lui adressait la parole; elle avait d’ailleurs accommodé son chapeau

en forme de capote, et ce n’était plus guère que le bout de son nez

qu’on voyait quand elle détournait la tête. Elle se cachait! Elle ne

voulait pas que j’emporte d’elle l’impression que sa beauté diminuait.

Je n’avais pas eu le loisir de voir, la veille, en pleine lumière, le

paysage étalé à nos pieds: la Loire endormie, ses longs sables en

fuseaux, ses larges îles de peupliers feuillus, une barque qui pourrit,

deux toues qu’un homme dirige à la gaule, un filet tendu, un horizon

sans bornes qui se confond avec le bleu opalin du ciel; au-dessous de

nous, au bord de la levée, de noirs trous de cheminées, quelques-unes

fumantes, au milieu de rocs blanchâtres, de jardinets, de petits

vignobles; sur la route plate, une charrette transportant des tonneaux,

une bicyclette filant comme une libellule, et le sentiment de la paix

parfaite universellement répandue, depuis les plus menus objets aperçus

jusqu’aux plus grandes choses.

Je dis à Bernerette:

--Que j’aime cela! comme ce pays repose!...

»Et l’on voit les pignons du château de Langeais!...

--Oui! fit-elle. Ah! Henri! pendant que j’y pense... et papa, lui?

Je souris et lui dis:

--Oh!... «pendant que j’y pense?» Vous y auriez aussi bien pensé plus

tard!...

Mais elle n’avait point envie de rire; elle insista:

--Dites!...

«Et papa, lui?...» n’était pas une question très claire, mais

j’entendais Bernerette à demi-mot. Sans même un mot je lui fis

comprendre que «papa, lui,» n’avait pas paru savoir si sa fille avait ou

non des sentiments.

Elle eut l’air de me dire: «Mais qu’avez-vous donc fait à la chasse?»

Cette battue d’hier n’avait-elle pas été combinée par Bernerette? En

effet, on ne m’avait point du tout connu jusqu’ici comme chasseur: que

signifiait cette marche forcée? Bernerette avait pensé qu’au hasard de

la promenade dans les guérets ou les sentiers, je saisirais l’occasion

de m’employer pour elle, de provoquer, par exemple, chez M. de Chanclos,

une question comme celle-ci: «Et votre ami Gérard, est-il chasseur?» A

quoi je pouvais répondre ce que me suggérerait mon désir d’être agréable

à Bernerette. Bernerette entendait m’employer sans cesse, et m’employer

à tout ce qui pouvait la sauver.

--Et vous, Bernerette, est-ce que vous avez parlé à votre mère?

--Non.

J’eus l’air de dire à mon tour: «Qu’avez-vous donc fait pendant que nous

étions à la chasse?» Je me plaignis; je lui répétai que je ne pouvais

tolérer la durée d’un tel quiproquo, où mon rôle était ridicule et

deviendrait indélicat. Je manifestai l’intention de parler moi-même à

madame de Chanclos. Bernerette me dit:

--Oh! vous n’avez donc pas confiance en moi?

Le lendemain, on chassa encore. En vérité, je n’attendais pas, comme

Bernerette, que M. de Chanclos me parlât, entre deux coups de fusil, de

l’état du cœur de sa fille, mais j’attendais moins encore que M. de

Chanclos et le voisin de campagne même qui chassait avec nous, me

traitassent avec une certaine affabilité dont la nuance dépassait, d’une

façon infinitésimale peut-être, mais dépassait, la mesure ordinaire. Ce

fut le voisin de campagne qui m’aida à faire cette découverte. Il

n’était pas de ceux qui nous accompagnaient l’avant-veille; celui-ci,

d’un naturel moins réservé, me laissa presque clairement entendre qu’il

me tenait pour un prétendant à la main de mademoiselle de Chanclos. Mon

sang ne fit qu’un tour. Mais que dire? Et cet indiscret m’ouvrit les

yeux sur maintes particularités qui m’avaient échappé. M. de Chanclos me

traitait autrement que de coutume, oui; comment ne l’avais-je pas

remarqué depuis trois jours? Enfin il n’y avait pas jusqu’aux

domestiques qui ne montrassent un zèle inusité à me servir. Je revins

furieux et en me jurant à moi-même que la nuit ne se passerait pas que

je n’eusse parlé ouvertement à la mère de Bernerette. Et dès le seuil du

château, en saluant Bernerette, je l’avertis de mon intention. Elle me

serra la main à me faire mal et me dit tout bas:

--Ne parlez pas: vous me perdez!

A ces mots-là, je ne reconnaissais plus Bernerette: ils sonnaient le

roman, le théâtre. «Ne parlez pas, vous me perdez!» Elle avait entendu

ou lu cela quelque part. Ils lui venaient à la bouche dans un moment où

elle cessait d’être naturelle, où elle se forçait, je l’aurais parié,

pour soutenir quelque machination pouvant servir à ses fins. Et je me

torturais l’esprit à me demander en quoi le fait d’entretenir l’erreur

de tous sur ses sentiments pouvait être avantageux à ses projets. Que ne

me mettait-elle au moins dans la confidence, puisque c’est moi qu’elle

employait comme pantin dans la comédie qu’elle donnait ou laissait jouer

devant elle.

Je me contins jusqu’après le dîner, qui me parut long. Puis, quand je

pus prendre Bernerette à part, dans le jardin, je me fâchai.

Elle se mit à pleurer, et s’en fut, sous la charmille, dissimuler ses

sanglots. Je ne comprenais plus rien à son état, sinon qu’elle était

exaltée et malade. Je n’osais plus ni la suivre, depuis que je savais

comment mon intimité était interprétée, ni paraître lui avoir fourni un

prétexte à bouderie, ce qui était plus grave encore.

J’allai la rejoindre. Elle me dit:

--Vous voyez, voilà ce que vous faites!...

En effet, n’était-ce pas moi qui étais cause qu’elle pleurait!... Elle

n’eût pas pleuré si j’eusse laissé les choses aller leur train, si

j’eusse accepté le rôle intolérable que j’endossais, si j’eusse mérité

enfin que bientôt l’on me mît à la porte de la maison! Je ne pus pas, ce

soir-là, lui tirer une parole sensée; quand j’insistais, elle

recommençait de pleurer; quand elle cessait de pleurer, elle répétait:

--Vous voyez!... Vous voyez!...

Je m’exaspérais; je maudissais la faiblesse qui m’avait amené à la

Tourmeulière. Mais m’en aller brusquement était impossible; annoncer mon

départ, c’était m’exposer à ce que monsieur ou madame de Chanclos me

parlassent ouvertement, et je devais éviter avec soin cette extrémité.

J’étais prisonnier. Mais tarder à les détromper c’était aussi courir le

risque qu’ils entreprissent de me parler. Il était urgent d’agir. Je me

fixai le lendemain matin comme dernier délai.

N’avais-je pas aussi à me livrer à des conjectures au sujet de

l’étrange, de l’inexplicable obstination de Bernerette?

Je ne parvins, ni ce soir-là, ni dans la suite, à éclairer cette partie

obscure de la conduite de Bernerette. Mais il m’est arrivé, depuis lors,

de remarquer dans la vie des femmes, des passages mystérieux où

certainement elles-mêmes n’ont pas vu clair.

Et sous mes yeux, quelle nuit magnifique d’automne!... La Loire basse,

déchirée en lambeaux par ses sables et ses îles, ressemblait de loin à

ces traces argentées que laissent les limaçons dans les allées des

jardins; le calme était immense, l’air frais; des parfums d’héliotropes

et de fruits mûrs montaient, s’évaporaient et se recomposaient, comme de

petites nuées pesantes et tangibles; plusieurs fois, l’aboiement d’un

chien sembla venir de l’autre côté du fleuve, et des chouettes

miaulèrent dans la tour ruinée; mais la plupart du temps la tranquillité

était telle qu’à huit cents mètres, j’entendais un poisson sauter hors

de l’eau.

* * * * *

Une si belle paix n’allait-elle pas m’apporter l’oubli momentané de mes

ennuis avec le sommeil? quand une idée nouvelle, imprévue, surgit tout à

coup comme un mal de dents qui commence, dont on n’est pas très sûr tout

d’abord, qui se dissipe en une minute, puis revient, puis s’affirme,

puis grandit, envahit la face, absorbe le cerveau et vous torture.

Cette erreur, commise par la famille de Chanclos, par leurs amis et

leurs gens, au sujet du cœur de Bernerette, cette erreur qui, depuis

trois jours surtout, avait pris pour moi de telles proportions qu’elle

dépassait mes autres ennuis, ma jalousie, mon amour même; cette erreur

qui, après avoir indigné Bernerette, semblait à présent, et pour un

motif inconnu, être si tenacement adoptée par elle, elle s’infiltra

soudain en un repli de ma cervelle jusqu’alors épargné. Elle se présenta

à moi comme un prolongement du cauchemar de scrupules qui m’agitait tout

éveillé. Cette erreur, me dis-je, est-ce qu’elle n’a pas été commise par

Claude Gérard lui-même?

Est-ce que les premiers mots de Gérard, en me tendant la main à la

«soirée du 23» n’ont pas été--et je m’en souviens, car ils m’ont frappé

par leur ton de délicatesse douteuse:--«Mes compliments, mon cher, tu es

joliment bien dans la maison!...» Est-ce que Gérard, en me voyant

familier au Ranelagh, empressé même auprès de mademoiselle de Chanclos,

au dîner, n’a pas été induit à soupçonner une secrète entente entre

mademoiselle de Chanclos et moi? Et une des raisons pour lesquelles il

s’est montré, par la suite, discret jusqu’à l’excès quand il s’est agi

des Chanclos et de Bernerette, n’est-elle pas qu’il considérait

Bernerette comme une jeune fille engagée, sur le point d’être fiancée,

peut-être? Et quel que soit l’attachement de Gérard pour sa maîtresse,

est-il bien certain qu’il aille jamais jusqu’à la lui faire épouser? Et

si Gérard savait qu’une jeune fille d’excellente famille, jolie et riche

l’aime à en perdre la santé, est-ce qu’il commettrait la sottise de se

lier de nouveau avec Isabelle? Est-ce qu’il ne regarderait pas

Bernerette d’un autre œil qu’il ne l’a fait jusqu’à présent? Est-ce

qu’il ne se prendrait pas peut-être à l’aimer? Est-ce qu’en l’aimant il

ne ferait pas son bonheur? Et moi? ne suis-je pas très coupable, si je

n’informe pas Gérard de ce qu’est exactement ma situation vis-à-vis de

mademoiselle de Chanclos?

Il est possible qu’à l’état normal je n’eusse pas pris le parti qui

s’imposa à moi dès ce moment-ci; mais j’en étais arrivé, à force d’être

molesté, à adopter avec une sorte d’ivresse tout ce qui pouvait m’être

le plus douloureux. La même rage qui m’avait fait me vouer dès le début

de l’aventure au service de Bernerette amoureuse, m’obligea contre

moi-même à me faire, moi, l’ouvrier du dénouement de l’aventure! Je

décidai d’écrire à Claude Gérard.

* * * * *

Je n’avais jamais écrit à Claude Gérard; ma lettre seule serait pour lui

assez frappante; une lettre banale, sans but apparent, mais où se

trouverait posée, comme par hasard, en vedette, toutefois,

l’indépendance absolue de mademoiselle de Chanclos, préparerait Gérard à

recevoir ce qu’il dépendait de moi qu’il obtînt: par exemple, une

invitation à la chasse. Je ne pensais pas que Gérard acceptât; mais du

moins devrait-il, bon gré mal gré, discerner qu’on cherchait à attirer

son attention de ce côté-ci; il ne saurait, en tout cas, manquer de m’en

parler lorsque je le verrais à Paris, et si ma rage bienfaisante

persistait alors, il n’était pas impossible, en vérité, que je ne

contribuasse à unir «mon ami» Claude Gérard et mon amie Bernerette!

* * * * *

J’écrivis, cette nuit même, la lettre banale et significative, et,

l’ayant cachetée et timbrée, je fus soulagé, et dormis.

Le lendemain, Bernerette me trouva plus calme. Elle me dit:

--Vous avez parlé à maman?

--Non.

--Vous avez parlé à mon père en chassant?

A mon tour j’interrogeai:

--Et vous, Bernerette, avez-vous parlé à vos parents?

--Non.

Elle resta pensive, pendant que je faisais la moue; puis elle fit:

--Que voulez-vous que je leur dise?...

Elle eut un mouvement nerveux du pied qui défonça le sol; nous étions

assis sur un banc, au bout de la charmille. Elle me dit:

--Mais vous avez l’air tranquille comme Baptiste, ce matin, vous!

--C’est que j’ai pris une résolution.

--Laquelle?

--La résolution d’écrire à quelqu’un.

Elle tressaillit.

--D’écrire à mes parents?

--Non.

--D’écrire à qui?

--A quelqu’un.

Je lui dis, simulant un jeu connu:

--Interrogez-moi donc: «Est-ce un homme?»

Elle dit:

--Est-ce un homme?

--Oui.

--Un homme âgé?

--Non.

--Un homme blond?

--Non.

--Est-il ici?

--Non.

--Est-il marié?

--Non.

Je vis que son teint s’animait sous la poudre. Elle avait deviné et ne

voulait plus rien demander; elle pensait que je _lui_ avais écrit; elle

pensait à ce que j’avais pu _lui_ écrire, ou bien elle pensait à _lui_,

tout simplement. Ce sang, qui montait à la seule image de Gérard, me

brûlait les yeux comme un feu ardent. J’étais jaloux, jaloux! Je repris

en grinçant des dents, mais elle ne s’en aperçut point:

--Allons! allons! Interrogez-moi: «Est-il beau?...»

Elle dit, avec un frémissement de tout le visage:

--Est-il beau?

A l’instant, et à ma grande surprise même, mes yeux se mouillèrent,

pendant que je répondais:

--Oui.

Je fis un violent effort pour que mon émotion ne me trahît pas

davantage; mais Bernerette ne remarquait pas mon émotion: elle regardait

en face d’elle fixement, et comme hallucinée. Elle ne nomma personne;

elle dit:

--Vous lui avez écrit?...

Et elle n’eût pas été trop étonnée si je lui eusse répondu à ce

moment-là: «Oui, je lui ai écrit que vous l’aimez!» Elle répéta:

--Vous lui avez écrit?...

Ce qui signifiait: «Qu’est-ce que vous lui avez écrit?» Je dis:

--Mais, songez donc, Bernerette! qu’il eût pu, lui aussi, partager la

méprise commune. Il m’a vu toujours près de vous; il me sait,

aujourd’hui encore, à côté de vous; s’il est délicat, cela ne suffit-il

pas pour qu’il s’interdise de penser à vous?... Je vous nuis,

Bernerette!... Y avez-vous songé?...

Je vis ses yeux et tout son visage se transformer: c’était une

révélation que je lui faisais! Non! elle n’avait jamais songé que Gérard

pût croire à une liaison possible entre elle et moi. Son étonnement me

fut encore bien pénible; mais elle n’eut même pas l’idée de me le

cacher. Et les conséquences de la méprise dissipée lui apparurent. Ses

sourcils soulevèrent leur arcature comme pour donner plus de jour à une

vision heureuse; puis cette belle voûte se brisa quand Bernerette se

retourna vers moi. Elle entendait encore la dernière partie de ma

phrase: «Je vous nuis, Bernerette!...» Un moment, un court moment,

peut-être, elle pensa qu’en effet, j’avais pu lui nuire, en son amour;

et cela l’empêchait de me remercier de ce que j’avais écrit à Gérard, et

de penser que je pouvais souffrir de tout cela. Un moment, oui, elle me

regarda d’un air méchant!...

J’avais encore sur moi la lettre à Gérard; je la décachetai pour la

faire lire à Bernerette; je n’avais eu, en écrivant cette lettre, qu’une

crainte, c’était qu’elle ne fût un peu trop explicite; il ne fallait

tout de même pas dire à Gérard: «Mademoiselle de Chanclos est absolument

libre: allons! n’allez-vous pas la demander en mariage?» Bernerette

trouva ma lettre très discrète. Elle me dit même:

--Comprendra-t-il?

Elle n’eut pas un mot de pitié pour moi qui attendais d’elle: «Mais mon

pauvre ami, vous me renoncez là dedans; on jurerait que je ne vous suis

de rien!...»

Alors, je lui dis:

--Bernerette, voyons! pourquoi vous opposez-vous à ce que nous

dissipions chez vos parents la même méprise que nous détruisons ici?

--Je n’en sais rien, ma foi, me dit-elle. J’ai peur de je ne sais quoi,

d’un grabuge...

Et je pensais, à part moi: «C’est cette méprise qui m’a inspiré et a

rendu obligatoire pour moi mon intervention auprès de Gérard...»

Bernerette n’avait pas, assurément, escompté cette conséquence qu’elle

ne pouvait prévoir... Mais le génie de l’amour, ou l’inconscience

profonde qui veille à notre conservation ne lui ont-ils pas commandé de

s’attacher désespérément, aveuglément, à cette méprise? Je me souvins de

ses larmes inexplicables, le soir où je lui demandais: «Mais pourquoi ne

pas parler à vos parents?» Elle pleurait, pleurait stupidement, et me

disait avec un air de bêtise vraiment surprenant chez elle: «Vous voyez!

vous voyez ce que vous faites!...» Il semblait bien que cela ne voulût

rien dire du tout: pourtant, en dissipant le malentendu ce jour-là,

j’évitais peut-être d’écrire aujourd’hui à Gérard!...

A ma grande surprise, je reçus presque courrier par courrier une réponse

de Gérard; je n’en attendais point de lui; ma lettre n’en demandait

aucune. Je feuilletai huit pages de papier mince, entièrement couvertes

d’une écriture curieuse: grande, allongée, couchée, probe, avec je ne

sais quelle apparence féminine. Gérard m’écrivait de Paris; il n’était

donc point parti pour le voyage projeté avec Isabelle? En effet, il

n’était point parti; il m’en fournissait la raison avec abondance: le

brave Gérard me narrait au long ses déboires. Le contenu de ma lettre

n’avait pas déterminé ces confidences, évidemment, mais ma lettre

elle-même, ma lettre quelle qu’elle fût, arrivant chez lui dans le

moment où il éprouvait un immense besoin de posséder un confident. Je

soupçonnai que son collègue au Conseil d’État subissait près de lui une

légère disgrâce pour lui avoir trop justement ouvert les yeux. Gérard me

croyait au contraire fort peu renseigné sur son ménage; il avait

soulagement à me le décrire lui-même et dans les limites où il désirait

que je le connusse. En substance, voici quelle était sa thèse: Isabelle,

de qui les goûts furent toujours honnêtes, était sur le point de se

laisser épouser par un homme sans scrupules qui, après lui avoir promis

jadis le mariage, l’avait rendue mère et puis l’avait abandonnée. Cet

homme ne s’avisait-il pas de vouloir aujourd’hui réparer sa faute! et

Isabelle de se laisser succomber à l’appât d’une situation régulière!

Certes, c’était une femme, écrivait Gérard, digne qu’il la retînt

lui-même par un lien pareil, mais d’une part, il avait à compter avec

les préjugés de sa famille et du Conseil d’État, qu’il eût négligés, à

la rigueur; mais, d’autre part, Isabelle poussait la probité jusqu’à se

juger indigne d’être sa femme et de pénétrer dans son monde. Il était

très perplexe, très ennuyé, le beau Gérard; il avait besoin de causer

avec quelque homme de sens droit et qui comprît, «pour avoir vu

Isabelle», la légitimité de son attachement pour elle.

Une telle crise, inespérée chez Gérard, me contraignit à brusquer les

événements. Je conservais, pour ma part, tout l’appétit du martyre

désirable, autrement dit toute la rage secrète qui m’excitait à assister

moi-même à mon propre supplice.

Je conseillai à Bernerette de faire inviter Claude Gérard à la

chasse!...

Elle eut quelques battements des paupières; moi aussi; et Gérard fut

invité à la chasse.

Il prit le temps de réfléchir, et adressa à madame de Chanclos un mot

aimable, mais d’excuses: il était momentanément empêché de s’absenter de

Paris.

Cela fut annoncé pendant le déjeuner, comme une nouvelle quelconque.

Bernerette n’eut pas un mouvement insolite, et ses parents pas la plus

médiocre intuition de son ébranlement dissimulé. Je crois bien que ce

fut moi le plus agité en apparence, parce qu’en un instant, j’imaginai

les conséquences de ce simple refus de Gérard.

Alerte pénible, mais courte. Nous quittions la table, après ce même

repas, quand on me remit un télégramme de Claude: l’empêchement au

voyage de Langeais était par hasard écarté; il me priait de lui répondre

télégraphiquement si on l’autorisait à revenir sur sa décision de la

veille.

Je lus tout haut le télégramme. Bernerette manqua de sang-froid, cette

fois. Elle dit au domestique qui attendait:

--Faites atteler la charrette anglaise: nous irons porter la dépêche!...

Le domestique fit observer que le porteur était monté à bicyclette et

qu’il serait plus tôt au bureau que la charrette anglaise.

--Et puis, dit madame de Chanclos, il faut laisser les gens déjeuner.

Bernerette fit la moue. Mais ce fut elle qui trouva la feuille de

papier, l’encre, la plume.

De la volte-face de Gérard, j’augurai qu’il se passait chez lui des

drames: hier il pensait reconquérir Isabelle; aujourd’hui elle lui

jouait un tour de sa façon. Mais n’irait-elle pas l’arrêter à la gare?

J’en étais venu à désirer ardemment le voyage de Claude!

Claude accomplit le voyage. Il n’était pas à une heure de Langeais, que

je désirais qu’il n’arrivât pas. Quand il fut là, dans le petit salon

tendu de toile de Jouy fanée, ou sur la terrasse, ou sous la charmille,

entre Bernerette et moi, et que mon rôle m’apparut, j’eus de la lâcheté:

je les abandonnai; j’allai m’étendre sur mon lit. J’aurais pleuré comme

un enfant, si une sorte de fureur ne m’avait saisi. Je redescendis. Je

trouvai M. de Chanclos; je lui dis:

--N’irons-nous pas tuer un perdreau avant ce soir?

J’entendis peu après M. de Chanclos, au jardin, qui criait:

--Henri a le diable au corps; il veut chasser. Êtes-vous des nôtres,

monsieur Gérard?

Et les yeux colères que me fit Bernerette, quand Gérard accepta d’être

des nôtres!...

Aussitôt dans les champs, Claude me confia qu’il avait cru,

l’avant-veille, avoir fait renoncer Isabelle au mariage; une rencontre

définitive entre eux devait décider de la paix; mais au lieu de cette

rencontre, elle le laissait se morfondre, la soirée entière, et elle lui

envoyait le lendemain un «bleu» qui, disait-il, «lui avait fait beaucoup

de peine». Qu’il était donc évident que la conduite d’Isabelle envers

Gérard était déplorable, et que Gérard le sentait enfin, tout en

s’efforçant de ne pas le croire... et qu’il était rivé à elle par

quelque lien que la conduite d’Isabelle la plus fâcheuse ne briserait

pas de sitôt!

Je lui dis:

--Enfin te voilà loin d’elle: l’absence, comme la nuit, porte conseil.

Il me confia:

--En venant ici, je n’ai voulu que mettre Isabelle à l’épreuve! moi

parti, que décidera-t-elle? C’est ce que nous allons bien voir.

Le meilleur ami · 第 3 / 7 段