Sirot d'engager sa réserve au secours de l'aile gauche; il avoue le
fait sans en nommer l'auteur, et se borne à louer la fermeté de Sirot:
«Lorsque l'aile gauche des François fut rompue, _on_ vint dire à Sirot
qu'il sauvât le corps de réserve, qu'il n'y avoit plus de remède et
que la bataille étoit perdue. Il répondit sans s'ébranler: «Elle n'est
pas perdue puisque Sirot et ses compagnons n'ont pas encore combattu.»
En effet sa fermeté servit beaucoup à la victoire.
La Moussaye, avec tout le monde, fait le plus grand éloge de
l'infanterie espagnole commandée par le comte de Fontaines, et il dit
avec beaucoup de vraisemblance que si alors Beck fût entré sur le
champ de bataille avec ses six mille hommes (car il lui en donne six
mille et non pas quatre mille seulement comme la Gazette), la victoire
nous eût échappé, et que c'est la crainte de l'arrivée de Beck au
secours de cette formidable infanterie, qui décida Condé à l'attaquer
sur-le-champ avec le peu de cavaliers déjà très fatigués qu'il put
rassembler. Elle ne succomba que sous l'effort de toutes les divisions
de l'armée française, qui vinrent se réunir autour d'elle, et
particulièrement grâce au corps de réserve de Sirot, qui après avoir
rétabli la bataille l'acheva. Toute cette fin du récit de La Moussaye
sur le comte de Fontaines et sur l'opiniâtre résistance de
l'infanterie espagnole est vraiment très belle, et nous ne doutons pas
qu'elle n'ait beaucoup servi à Bossuet.
La relation de La Moussaye est à nos yeux la vérité même sur la
première grande bataille de Condé; c'est sur elle que doit s'appuyer
l'histoire.
Mais il y a une ombre à ce tableau. Montrons-la pour la dissiper.
Montglat diffère ici de tous ses devanciers, et il attribue à Gassion
l'honneur de la manœuvre décisive que Lenet, la Gazette et La
Moussaye rapportent à Condé.--MÉMOIRES DE MONTGLAT, collection
Petitot, tome XLIX, p. 421.
«Pendant ces intrigues de cour, les espagnols, sachant
l'extrémité de la maladie du Roi, et prévoyant les brouilleries
qui se formeroient dans la cour, résolurent d'en profiter et de
faire un grand effort contre la France, dans l'espérance de
réussir avant que le conseil de la régente se pût reconnoître
dans un si grand changement. Pour l'exécution de leur dessein,
ils mirent toutes les troupes ensemble et même firent venir
celles que le comte de Fontaines commandoit contre les
Hollandois; ils côtoyèrent toute la frontière de Picardie pour
donner de la jalousie aux places, et marchant du côté de la
Champagne ils fondirent sur Rocroi qu'ils firent investir par le
comte d'Isembourg. Le lendemain, don Francisco de Mélos,
gouverneur des Pays-Bas, y arriva, où, sans faire de
circonvallation, il ouvrit la tranchée dans l'espérance de
l'emporter avant que les François fussent en état de la
secourir. En effet, il se rendit maître en peu de temps de tous
les dehors; et Joffreville, gouverneur de Rocroi, manda au duc
d'Enghien qu'il ne pouvoit plus tenir, et qu'il se rendroit s'il
n'étoit promptement secouru. Ce jeune prince avoit été déclaré
général de l'armée de Picardie par le feu Roi avant sa mort,
ayant sous lui le maréchal de L'Hôpital pour lieutenant général,
qui lui fut donné comme un vieux capitaine, lequel par sa
prudence modéreroit l'ardeur de sa jeunesse. Gassion, La Ferté,
d'Espenan et Sirot servoient de maréchaux de camp dans cette
armée. Dès que le duc d'Enghien vit le siége formé devant
Rocroi, il retira toutes les troupes qu'on avoit mises dans les
places; et ayant tout rassemblé il tint un grand conseil pour
savoir ce qu'il y avoit à faire. Le maréchal de L'Hôpital, plus
avisé et plus expérimenté que les autres, conseilloit de laisser
prendre cette ville et de couvrir la frontière pour empêcher les
Espagnols de faire un plus grand progrès, représentant le danger
où tout l'État seroit exposé si on perdoit une bataille
immédiatement après la mort du Roi, dans le commencement d'une
minorité. Gassion conseilloit le combat dans l'espérance de
s'élever par là et d'établir sa fortune; et le duc d'Enghien,
plein d'ambition et de courage, brûlant du désir d'acquérir de
la gloire, suivit aisément son avis et se résolut de hasarder la
bataille. Dans ce dessein il marcha diligemment avant que Beck
eût joint l'armée espagnole avec un corps qu'il amenoit. Rocroi
est situé dans une plaine tout entourée de bois à la tête des
Ardennes; si bien qu'on ne peut y arriver sans défiler. Gassion
eut ordre de passer le premier avec quinze cents chevaux; et
ayant mené des mousquetaires pour border le bois, il parut dans
la plaine et donna l'alarme aux assiégeants qui commencèrent à
sortir de leur camp et à se mettre en bataille. Mais comme leurs
quartiers étoient fort éloignés, il leur fallut beaucoup de
temps pour se joindre; durant lequel le duc d'Enghien passa les
bois et fut en bataille dans la plaine aussitôt que les
Espagnols, ce qui les surprit fort; car ils avoient cru d'abord
que ce n'étoit qu'un parti qui vouloit jeter un secours dans la
place; mais quand ils virent toute l'armée ils se rangèrent en
ordre de combat, et lors le canon commença des deux côtés à se
faire entendre jusqu'à la nuit, durant laquelle les deux armées
demeurèrent en bataille Lune devant l'autre, et le jour ne
commença pas plutôt à paroître que l'artillerie recommença son
bruit. Le 19 de mai, cinq jours après la mort du Roi, la
bataille se donna qui fut commencée par Gassion, lequel chargea
l'aile gauche des Espagnols durant que le maréchal de L'Hôpital
et La Ferté attaquoient l'autre. L'événement fut différent des
deux côtés parce que les Espagnols rompirent l'aile gauche des
François, blessèrent le maréchal de L'Hôpital, prirent
prisonnier La Ferté et se rendirent maîtres du canon; mais, de
l'autre côté Gassion ayant renversé les premiers escadrons
espagnols, les poussa dans la seconde ligne qu'il mit en
déroute; et lors les poussant avec vigueur, il les força de
tourner le dos et de prendre la fuite; mais, au lieu de les
poursuivre, il les laissa sauver et fut bride en main ralliant
toutes ses troupes, et les remettant en bataille, parce qu'il
aperçut le désordre des siens dans l'autre aile, et les
Espagnols victorieux qui, n'ayant pas la même précaution qu'il
avoit, pilloient le bagage comme s'ils n'eussent plus rien à
craindre. Alors il fit faire demi-tour à droite et marcha pour
les prendre par derrière. Cependant le duc d'Enghien manda à
Sirot qui commandoit le corps de réserve de donner et de
secourir le maréchal de L'Hôpital; mais il répondit qu'il
n'étoit pas temps, et le duc arrivant là-dessus, il lui fit voir
l'état des choses, et comme Gassion, après avoir battu l'aile
gauche des Espagnols, alloit attaquer l'autre par derrière,
qu'il falloit avoir un peu de patience, ce que le Duc trouva
bon. Et aussitôt que Gassion chargea d'un côté, Sirot en fit
autant de l'autre; de sorte que les Espagnols surpris ne
songeant qu'à piller et croyant la victoire à eux, furent
facilement défaits, tellement que de victorieux ils devinrent
vaincus en un moment, car ils ne se purent jamais rallier, et
toute cette aile fut tuée ou prisonnière. La Ferté-Seneterre,
prisonnier, fut délivré, le canon repris, et toute l'armée
entièrement défaite. Il n'y eut que l'infanterie espagnole
naturelle qui tint ferme jusqu'au bout; car elle serra tellement
ses bataillons, hérissant les piques contre la cavalerie, qu'on
fut contraint de faite rouler du canon pour la rompre. Mais
voyant la bataille perdue, et qu'il n'y avoit plus de ressource,
ceux qui la commandoient aux premiers coups de canon demandèrent
quartier, qui leur fut accordé avec éloge. Le comte de
Fontaines, lieutenant général de l'armée, fut tué dans sa
chaise, dans laquelle on le portoit à cause de la goutte. Toute
la campagne étoit couverte de morts et il y eut sept mille
prisonniers. Tout le canon, bagages et drapeaux des Espagnols
furent pris, et par cette grande victoire le duc d'Enghien
commença d'acquérir cette grande réputation, qu'il a depuis
augmentée par quantité d'autres qui ont suivi celle-ci; et il
signala le commencement de Louis XIV par le gain de cette
bataille, comme un présage de la grandeur future de la
prospérité de ce jeune monarque.»
Remarquons d'abord que l'ensemble de l'affaire est ici assez mal
présenté, et que les principales circonstances n'y sont point.
Montglat n'était pas à Rocroi, il n'a rien vu par lui-même, et
ne parle que sur des ouï-dire.
1º Évidemment Montglat représente ici la vieille école
militaire, le parti qui ne voulait pas que le jeune duc livrât
bataille; il va même plus loin que le maréchal de L'Hôpital, car
celui-ci était au moins d'avis de secourir Rocroi; tandis que
Montglat déclare nettement qu'il fallait laisser prendre la
place et se borner à couvrir la frontière. Mais comme le général
espagnol marchait sur Paris qui déjà prenait l'épouvante, pour
l'empêcher de passer après avoir pris Rocroi, on ne pouvait
qu'accepter l'engagement qu'il cherchait lui-même, ou lui faire
une guerre de guérillas, fort bonne en Espagne, mais peu
compatible avec le génie français et qui eût déshonoré l'armée
sans sauver la France. Une affaire sérieuse était donc
inévitable: il ne s'agissait que d'en bien choisir le moment et
le théâtre. Montglat ne semble pas se faire une idée juste de
l'immense avantage que donne à la guerre la supériorité d'un
général sur un autre, et de ce que pouvait Condé contre Mélos,
avec une armée assez nombreuse et parfaitement exercée et
aguerrie. Il n'a pas l'air de se douter qu'un jour de retard
pouvait être mortel en grossissant l'armée ennemie des quatre ou
six mille hommes du général Bock, vieux soldat, aussi
expérimenté que don Francisco de Mélos l'était peu, et qui,
joint au vaillant comte de Fontaines, eût mis un grand poids
dans la balance.
2º L'austère historien ne dit pas un seul mot de la faute de La
Ferté. L'a-t-il ignorée, ou bien a-t-il voulu couvrir les torts
de tous ceux qui étaient opposés à la bataille et aux desseins
de Condé?
3º Il ne parle pas non plus de la conduite de La Vallière,
maréchal de bataille de l'armée, qui prit sur lui de commander
à la réserve de ne pas avancer, et de se borner à recueillir et
sauver les débris de l'armée.
4º Il suppose qu'on eut de la peine à persuader à Sirot de
marcher au secours de L'Hôpital, tandis que le contraire est
avéré, et que le nom de Sirot est attaché à la fière réponse que
l'intrépide commandant de la réserve fit à La Vallière: «Non, la
bataille n'est pas perdue, puisque Sirot et ses compagnons n'ont
pas encore combattu.»
5º Mais que dire du triste rôle que Montglat fait jouer à Condé?
Il l'efface entièrement et comme capitaine et même comme soldat:
il ne le fait intervenir dans toute la bataille que pour
demander à Sirot de faire donner sa réserve, ce que Sirot refuse
en disant qu'il n'est pas encore temps et qu'il faut prendre
patience. Ce n'est plus Condé qui, à la tête de l'aile droite
française enfonce et disperse avec Gassion l'aile gauche
espagnole; ce n'est plus lui qui, arrivé à une certaine hauteur
du champ de bataille, laisse Gassion poursuivre les fuyards, et
se jette sur l'infanterie wallonne et italienne; ce n'est plus
lui qui, apprenant la déroute de son aile gauche, vole à son
secours en se précipitant sur les derrières de la cavalerie
espagnole victorieuse. Gassion seul aurait conçu et exécuté tout
cela; en vérité, nous aurions autant aimé que Montglat eût
affirmé que Condé n'assistait pas à la bataille de Rocroi,
puisqu'il l'y fait assister pour n'y prendre aucune part.
Montglat prétend que Gassion, vainqueur à l'aile droite,
«aperçut le désordre des siens dans l'autre aile et les
Espagnols victorieux, et qu'alors il fit faire demi-tour à
droite et marcha pour les prendre par derrière.» D'abord ce
n'est pas a droite qu'il faut dire, c'est à gauche, erreur un
peu forte. Prenez garde aussi à cette expression singulière: «il
aperçut le désordre _des siens_ dans l'autre aile.» Gassion
commandait l'aile droite française sous Condé: il aurait donc
pu, à la rigueur, appeler siens les soldats de cette aile; mais
Condé seul pouvait appeler ainsi tous les soldats de l'armée,
même ceux de l'aile gauche; en sorte que nous serions tenté de
soupçonner ici quelque vice de copie, si nous ne connaissions
l'exactitude du premier éditeur de ces Mémoires, le Père
Bougeant, et si en allant consulter le manuscrit autographe à la
Bibliothèque nationale, _ancien fonds français_, no 9215, 3,
in-fol., p. 127, nous ne nous étions assuré que ce passage
appartient très réellement à Montglat.
En recherchant l'origine d'une si étrange calomnie qui n'a pas
même osé se produire dans les libelles enfantés par la Fronde,
voici la conjecture qui nous est venue à l'esprit. Condé était
tout jeune à sa première campagne; il prit une grande confiance
dans Gassion dont l'audace flattait la sienne, et qui l'aida de
ses conseils et de son expérience avant et probablement aussi
pendant la bataille. Gassion s'y conduisit à merveille ainsi que
Sirot, et le grand cœur de Condé se complut à leur attribuer la
victoire. Gassion, qui était sans foi et d'une vanité plus que
gasconne, lorsqu'un peu plus tard il se brouilla avec Condé,
aura-t-il tourné la générosité du jeune Prince contre elle-même,
et répandu le bruit que c'était lui, Gassion, qui avait tout
fait à Rocroi, et Montglat, qui n'aimait pas Condé, aura-t-il
recueilli et transporté ce bruit dans ses Mémoires? Quoi qu'il
en soit, hâtons-nous de dire que l'historien même de Gassion n'a
pas une telle prétention pour son héros. Dans l'_Histoire du
maréchal de Gassion_, 2 vol. in-12, Amsterdam, 1696, la célèbre
manœuvre n'est pas attribuée à Gassion, car elle n'est point
indiquée; voy. t. Ier, p. 213. Un autre ouvrage du même temps,
imprimé aussi en Hollande, _Histoire des comtes de Flandres_, La
Haye, 1698, p. 365, suit la tradition commune: «Les deux armées
s'étant mêlées d'abord avec beaucoup de chaleur, l'aile droite
des Espagnols enfonça l'aile gauche des Français pendant que les
deux autres ailes opposées combattoient avec un succès tout
différent. Le duc d'Enghien, ayant mis en fuite l'aile que
conduisoit le duc d'Albuquerque, au lieu de poursuivre les
fuyards, vint prendre par derrière l'aile victorieuse d'Espagne,
etc.» Il est certain que Gassion était avec Condé et commandait
sous lui l'aile droite française, et que tous deux culbutèrent
ensemble l'aile gauche espagnole. Quand, après avoir renversé
Albuquerque, ils furent arrivés au haut du champ de bataille,
que se passa-t-il entre eux? Là, le général de division
donna-t-il au général en chef le conseil de tourner à gauche, et
de se porter sur les derrières de l'aile droite de l'ennemi?
Nous l'ignorons, Dieu seul le sait, nul ne l'a dit, à notre
connaissance, et la vraisemblance n'y est pas; car si Gassion
eût conseillé cette manœuvre, il serait resté avec Condé pour
l'exécuter; or, il n'est pas contesté que Condé donna l'ordre à
Gassion de poursuivre les fuyards, de les empêcher de se
reformer, et aussi de surveiller l'approche menaçante de Beck,
tandis que lui-même se chargeait d'attaquer en flanc
l'infanterie des Espagnols et de tomber sur les derrières de
leur cavalerie triomphante.
Gassion, comme Sirot, était un excellent officier, remarquable
surtout par l'activité et l'audace, mais ce n'était pas un
capitaine, et Condé était né général. Il avait l'instinct et le
génie des grandes manœuvres, et celle-là fut toujours sa
manœuvre favorite. Il l'employa l'année suivante à Fribourg,
lorsqu'il envoya Turenne à travers des montagnes prendre en
flanc et par derrière l'armée bavaroise: pourquoi ne l'aurait-il
pas essayée un an auparavant à Rocroi?
Si c'était Gassion qui eût, non pas seulement conseillé, mais
exécuté cette charge brillante et décisive, ce qui est
l'hypothèse de Montglat, toute l'armée l'aurait bien vu, toute
l'armée l'aurait dit, comme on a bien dit que Sirot, en marchant
avec sa réserve au secours de La Ferté et de L'Hôpital, a
rétabli le combat et donné à Condé le temps d'arriver. Comment
le jeune prince eût-il eu l'impudence d'enlever cet honneur à
Gassion et de se l'attribuer à lui-même?
S'il y a un trait du caractère de Condé sur lequel tout le monde
s'accorde, ennemis et amis, c'est son incomparable modestie.
Nous nous bornerons à citer deux hommes, bien plus portés à la
critique qu'à l'admiration, qui tous deux ont servi sous ses
ordres, et le connaissaient parfaitement. Bussy, dans ses
Mémoires, raconte, tome Ier, page 149, qu'au siége si meurtrier
de Mardyck, étant à la tranchée, Condé eut le visage tout brûlé
par un soldat qui passait auprès de lui ayant sous le bras de la
poudre qui s'enflamma. La Gazette crut lui faire un grand
honneur en attribuant cet accident à une grenade lancée par les
ennemis; mais, dit Bussy, «lui-même s'en moquoit, car personne
n'a jamais fait si peu de cas de la fausse gloire.»
Saint-Évremond parle de même dans son _Parallèle de M. le Prince
et de M. de Turenne_: «M. le Prince s'anime avec ardeur aux
grandes choses, jouit de sa gloire sans vanité, reçoit la
flatterie avec dégoût. S'il prend plaisir qu'on le loue, ce
n'est pas la louange de ses actions, c'est la délicatesse de la
louange qui lui fait sentir quelque douceur.» Et celui dont la
modestie a reçu et mérité de tels éloges, aurait commencé sa
carrière par le plus honteux mensonge! Celui qui refusait
d'écrire ses Mémoires pour ne pas dire du bien de lui et du mal
des autres, aurait laissé imprimer en 1673 et dédier à son fils
une relation de la bataille de Rocroi, attribuée à un de ses
aides de camp et de ses meilleurs amis, où, à la face de la
France et de l'Europe, devant Turenne et devant Luxembourg, par
une recherche et un raffinement de basse flatterie, on eût écrit
des phrases aussi fortes que celles-ci sans qu'elles eussent
aucun fondement: «Le duc d'Enghien voyant les troupes qui
formaient l'aile gauche de l'ennemi prendre la fuite, _commanda
à Gassion de les poursuivre et tourna tout court contre
l'infanterie_ (ce qui veut bien dire que Gassion, dès ce moment,
ne fut plus avec lui)... Il avoit passé sur le ventre à toute
l'infanterie wallonne et allemande, et l'infanterie italienne
avoit pris la fuite, quand il s'aperçut de la déroute du
maréchal de L'Hôpital; alors _il vit bien_ que le gain de la
bataille dépendoit entièrement des troupes qu'il avoit auprès de
lui: à l'instant _il cesse de poursuivre cette infanterie, et
marche par derrière les bataillons espagnols_ contre leur
cavalerie qui donnoit la chasse à l'aile gauche de l'armée
françoise, et trouvant leurs escadrons débandés, il acheva
facilement de les rompre. La Ferté-Seneterre, qui avoit été pris
dans la déroute de l'aile gauche, fut trouvé blessé de plusieurs
coups et _dégagé par une charge que fit le duc d'Enghien_. Ainsi
l'aile droite des Espagnols qui s'étoit débandée en poursuivant
la françoise ne jouit pas longtemps de sa victoire. Ceux qui
poursuivoient se mirent à fuir eux-mêmes, et Gassion (il était
donc sur une autre partie du champ de bataille et n'avait pas
accompagné Condé) les rencontrant dans leur fuite, les tailla
généralement en pièces.... Rien ne parut si admirable que cette
présence d'esprit et ce sang-froid que le duc d'Enghien conserva
dans la plus grande chaleur du combat, particulièrement lorsque
l'aile gauche des ennemis fut rompue; car _au lieu de s'emporter
à la poursuivre, il tourna sur leur infanterie_; par cette
retenue, il empêcha ses troupes de se débander, et _se trouva en
état d'attaquer avec avantage la cavalerie des Espagnols_ qui se
croyoit victorieuse.»
Montglat, en 1673, quelque temps avant sa mort, et lorsqu'il
mettait la dernière main à ses Mémoires, dut lire aussi ces
passages de la relation de La Moussaye et en être frappé comme
nous. En affirmant le contraire, en s'élevant seul contre
d'unanimes témoignages, lui qui n'était pas à Rocroi, comment
n'a-t-il pas senti le besoin d'apporter quelques preuves, de
citer quelque autorité, et de s'absoudre lui-même en accusant
Condé?
Arrêtons-nous un moment à un ouvrage que nous avons déjà
plusieurs fois cité, l'_Essai sur la cavalerie tant ancienne que
moderne_, Paris, 1756, in-4º, excellent traité théorique et
pratique, dont l'auteur (M. d'Autheville), choisissant au
chapitre XXX la bataille de Rocroi pour montrer quels éminents
services peut rendre la cavalerie, donne un nouveau récit très
étendu de cette bataille. Il se fonde en général sur la relation
de La Moussaye «qu'a écrite d'après lui, dit-il, plus élégamment
que militairement M. Chapelle», contraire en cela à tout le
monde et à Bussy, excellent juge en pareille matière. Il ajoute
plusieurs détails qui ne sont pas ailleurs, mais sans alléguer
ses autorités; par exemple, il affirme que le comte de Fontaines
fut tué dans la mêlée «d'un coup que lui tira Gueimy, capitaine
dans le régiment de Persan.» Selon l'auteur, «on a souvent ouï
dire à Condé dans le courant de sa vie que l'action qui l'avoit
le plus flatté étoit la bataille de Rocroi; il la regardoit
comme son chef-d'œuvre.» Nous ignorons aussi sur quel
témoignage il prétend que le jeune Bouteville, âgé de quinze
ans, prit à Rocroi sa première leçon militaire: on croit
généralement que le vainqueur de Nerwinde fit sa première
campagne en Catalogne en 1647, ayant alors dix-neuf ans.
D'Autheville démontre à merveille que c'est la cavalerie qui
porta tous les coups décisifs à Rocroi. 1º C'est elle qui, au
début, balaya et détruisit le corps de mousquetaires placés dans
le petit bois à la droite de l'armée française et destinés à
faire une diversion puissante si, par une aveugle impétuosité,
négligeant de fouiller ce bois, Condé se fût d'abord précipité
sur la cavalerie du duc d'Albuquerque. 2º C'est elle qui après
avoir, avec sa première ligne, dispersé Albuquerque et entamé
l'infanterie wallonne et italienne, fournit à Condé une seconde
ligne intacte avec laquelle il put exécuter la fameuse
manœuvre. 3º C'est elle enfin qui, toute fatiguée et harassée
qu'elle était, put charger le bataillon carré du comte de
Fontaines, en attendant Sirot et Gassion. Quant à la manœuvre
qui décida la victoire, l'auteur l'attribue tout entière à Condé
seul; il n'y mêle en aucune manière Gassion, qui auparavant
avait été envoyé pour surveiller et contenir Beck.
«Le prince de Condé, que la rapidité du succès avoit conduit
bien avant sur les derrières de l'ennemi, vit la déroute de la
cavalerie de son aile gauche, et le grand avantage que
commençoit à prendre sur son infanterie la cavalerie d'Espagne;
et dans cet instant de la plus grande chaleur du combat,
donnant, comme Alexandre à la bataille d'Ipsus, des marques
d'une présence d'esprit admirable, il abandonna cette infanterie
dont il défaisoit les bataillons l'un après l'autre, pour voler
au secours de la sienne et rappeler sa cavalerie au combat: il
coula avec ses escadrons, qu'il reforma en marchant derrière les
bataillons ennemis, et faisant un à-gauche lorsqu'il a débordé
leur flanc droit, il joint leur cavalerie qu'il trouve débandée,
la charge, la renverse, lui enlève les prisonniers qu'elle avoit
faits, du nombre desquels étoit La Ferté-Seneterre, reprend le
canon, et rétablit l'ordre dans ses bataillons à demi vaincus.
Sirot, qui s'étoit avancé avec sa réserve, favorisa la prompte
expédition du Prince en ralliant les cavaliers françois, et
arrêtant l'ennemi qui les poursuivoit.»