De même il n'accuse pas La Vallière d'avoir fait effort pour empêcher

Sirot d'engager sa réserve au secours de l'aile gauche; il avoue le

fait sans en nommer l'auteur, et se borne à louer la fermeté de Sirot:

«Lorsque l'aile gauche des François fut rompue, _on_ vint dire à Sirot

qu'il sauvât le corps de réserve, qu'il n'y avoit plus de remède et

que la bataille étoit perdue. Il répondit sans s'ébranler: «Elle n'est

pas perdue puisque Sirot et ses compagnons n'ont pas encore combattu.»

En effet sa fermeté servit beaucoup à la victoire.

La Moussaye, avec tout le monde, fait le plus grand éloge de

l'infanterie espagnole commandée par le comte de Fontaines, et il dit

avec beaucoup de vraisemblance que si alors Beck fût entré sur le

champ de bataille avec ses six mille hommes (car il lui en donne six

mille et non pas quatre mille seulement comme la Gazette), la victoire

nous eût échappé, et que c'est la crainte de l'arrivée de Beck au

secours de cette formidable infanterie, qui décida Condé à l'attaquer

sur-le-champ avec le peu de cavaliers déjà très fatigués qu'il put

rassembler. Elle ne succomba que sous l'effort de toutes les divisions

de l'armée française, qui vinrent se réunir autour d'elle, et

particulièrement grâce au corps de réserve de Sirot, qui après avoir

rétabli la bataille l'acheva. Toute cette fin du récit de La Moussaye

sur le comte de Fontaines et sur l'opiniâtre résistance de

l'infanterie espagnole est vraiment très belle, et nous ne doutons pas

qu'elle n'ait beaucoup servi à Bossuet.

La relation de La Moussaye est à nos yeux la vérité même sur la

première grande bataille de Condé; c'est sur elle que doit s'appuyer

l'histoire.

Mais il y a une ombre à ce tableau. Montrons-la pour la dissiper.

Montglat diffère ici de tous ses devanciers, et il attribue à Gassion

l'honneur de la manœuvre décisive que Lenet, la Gazette et La

Moussaye rapportent à Condé.--MÉMOIRES DE MONTGLAT, collection

Petitot, tome XLIX, p. 421.

«Pendant ces intrigues de cour, les espagnols, sachant

l'extrémité de la maladie du Roi, et prévoyant les brouilleries

qui se formeroient dans la cour, résolurent d'en profiter et de

faire un grand effort contre la France, dans l'espérance de

réussir avant que le conseil de la régente se pût reconnoître

dans un si grand changement. Pour l'exécution de leur dessein,

ils mirent toutes les troupes ensemble et même firent venir

celles que le comte de Fontaines commandoit contre les

Hollandois; ils côtoyèrent toute la frontière de Picardie pour

donner de la jalousie aux places, et marchant du côté de la

Champagne ils fondirent sur Rocroi qu'ils firent investir par le

comte d'Isembourg. Le lendemain, don Francisco de Mélos,

gouverneur des Pays-Bas, y arriva, où, sans faire de

circonvallation, il ouvrit la tranchée dans l'espérance de

l'emporter avant que les François fussent en état de la

secourir. En effet, il se rendit maître en peu de temps de tous

les dehors; et Joffreville, gouverneur de Rocroi, manda au duc

d'Enghien qu'il ne pouvoit plus tenir, et qu'il se rendroit s'il

n'étoit promptement secouru. Ce jeune prince avoit été déclaré

général de l'armée de Picardie par le feu Roi avant sa mort,

ayant sous lui le maréchal de L'Hôpital pour lieutenant général,

qui lui fut donné comme un vieux capitaine, lequel par sa

prudence modéreroit l'ardeur de sa jeunesse. Gassion, La Ferté,

d'Espenan et Sirot servoient de maréchaux de camp dans cette

armée. Dès que le duc d'Enghien vit le siége formé devant

Rocroi, il retira toutes les troupes qu'on avoit mises dans les

places; et ayant tout rassemblé il tint un grand conseil pour

savoir ce qu'il y avoit à faire. Le maréchal de L'Hôpital, plus

avisé et plus expérimenté que les autres, conseilloit de laisser

prendre cette ville et de couvrir la frontière pour empêcher les

Espagnols de faire un plus grand progrès, représentant le danger

où tout l'État seroit exposé si on perdoit une bataille

immédiatement après la mort du Roi, dans le commencement d'une

minorité. Gassion conseilloit le combat dans l'espérance de

s'élever par là et d'établir sa fortune; et le duc d'Enghien,

plein d'ambition et de courage, brûlant du désir d'acquérir de

la gloire, suivit aisément son avis et se résolut de hasarder la

bataille. Dans ce dessein il marcha diligemment avant que Beck

eût joint l'armée espagnole avec un corps qu'il amenoit. Rocroi

est situé dans une plaine tout entourée de bois à la tête des

Ardennes; si bien qu'on ne peut y arriver sans défiler. Gassion

eut ordre de passer le premier avec quinze cents chevaux; et

ayant mené des mousquetaires pour border le bois, il parut dans

la plaine et donna l'alarme aux assiégeants qui commencèrent à

sortir de leur camp et à se mettre en bataille. Mais comme leurs

quartiers étoient fort éloignés, il leur fallut beaucoup de

temps pour se joindre; durant lequel le duc d'Enghien passa les

bois et fut en bataille dans la plaine aussitôt que les

Espagnols, ce qui les surprit fort; car ils avoient cru d'abord

que ce n'étoit qu'un parti qui vouloit jeter un secours dans la

place; mais quand ils virent toute l'armée ils se rangèrent en

ordre de combat, et lors le canon commença des deux côtés à se

faire entendre jusqu'à la nuit, durant laquelle les deux armées

demeurèrent en bataille Lune devant l'autre, et le jour ne

commença pas plutôt à paroître que l'artillerie recommença son

bruit. Le 19 de mai, cinq jours après la mort du Roi, la

bataille se donna qui fut commencée par Gassion, lequel chargea

l'aile gauche des Espagnols durant que le maréchal de L'Hôpital

et La Ferté attaquoient l'autre. L'événement fut différent des

deux côtés parce que les Espagnols rompirent l'aile gauche des

François, blessèrent le maréchal de L'Hôpital, prirent

prisonnier La Ferté et se rendirent maîtres du canon; mais, de

l'autre côté Gassion ayant renversé les premiers escadrons

espagnols, les poussa dans la seconde ligne qu'il mit en

déroute; et lors les poussant avec vigueur, il les força de

tourner le dos et de prendre la fuite; mais, au lieu de les

poursuivre, il les laissa sauver et fut bride en main ralliant

toutes ses troupes, et les remettant en bataille, parce qu'il

aperçut le désordre des siens dans l'autre aile, et les

Espagnols victorieux qui, n'ayant pas la même précaution qu'il

avoit, pilloient le bagage comme s'ils n'eussent plus rien à

craindre. Alors il fit faire demi-tour à droite et marcha pour

les prendre par derrière. Cependant le duc d'Enghien manda à

Sirot qui commandoit le corps de réserve de donner et de

secourir le maréchal de L'Hôpital; mais il répondit qu'il

n'étoit pas temps, et le duc arrivant là-dessus, il lui fit voir

l'état des choses, et comme Gassion, après avoir battu l'aile

gauche des Espagnols, alloit attaquer l'autre par derrière,

qu'il falloit avoir un peu de patience, ce que le Duc trouva

bon. Et aussitôt que Gassion chargea d'un côté, Sirot en fit

autant de l'autre; de sorte que les Espagnols surpris ne

songeant qu'à piller et croyant la victoire à eux, furent

facilement défaits, tellement que de victorieux ils devinrent

vaincus en un moment, car ils ne se purent jamais rallier, et

toute cette aile fut tuée ou prisonnière. La Ferté-Seneterre,

prisonnier, fut délivré, le canon repris, et toute l'armée

entièrement défaite. Il n'y eut que l'infanterie espagnole

naturelle qui tint ferme jusqu'au bout; car elle serra tellement

ses bataillons, hérissant les piques contre la cavalerie, qu'on

fut contraint de faite rouler du canon pour la rompre. Mais

voyant la bataille perdue, et qu'il n'y avoit plus de ressource,

ceux qui la commandoient aux premiers coups de canon demandèrent

quartier, qui leur fut accordé avec éloge. Le comte de

Fontaines, lieutenant général de l'armée, fut tué dans sa

chaise, dans laquelle on le portoit à cause de la goutte. Toute

la campagne étoit couverte de morts et il y eut sept mille

prisonniers. Tout le canon, bagages et drapeaux des Espagnols

furent pris, et par cette grande victoire le duc d'Enghien

commença d'acquérir cette grande réputation, qu'il a depuis

augmentée par quantité d'autres qui ont suivi celle-ci; et il

signala le commencement de Louis XIV par le gain de cette

bataille, comme un présage de la grandeur future de la

prospérité de ce jeune monarque.»

Remarquons d'abord que l'ensemble de l'affaire est ici assez mal

présenté, et que les principales circonstances n'y sont point.

Montglat n'était pas à Rocroi, il n'a rien vu par lui-même, et

ne parle que sur des ouï-dire.

1º Évidemment Montglat représente ici la vieille école

militaire, le parti qui ne voulait pas que le jeune duc livrât

bataille; il va même plus loin que le maréchal de L'Hôpital, car

celui-ci était au moins d'avis de secourir Rocroi; tandis que

Montglat déclare nettement qu'il fallait laisser prendre la

place et se borner à couvrir la frontière. Mais comme le général

espagnol marchait sur Paris qui déjà prenait l'épouvante, pour

l'empêcher de passer après avoir pris Rocroi, on ne pouvait

qu'accepter l'engagement qu'il cherchait lui-même, ou lui faire

une guerre de guérillas, fort bonne en Espagne, mais peu

compatible avec le génie français et qui eût déshonoré l'armée

sans sauver la France. Une affaire sérieuse était donc

inévitable: il ne s'agissait que d'en bien choisir le moment et

le théâtre. Montglat ne semble pas se faire une idée juste de

l'immense avantage que donne à la guerre la supériorité d'un

général sur un autre, et de ce que pouvait Condé contre Mélos,

avec une armée assez nombreuse et parfaitement exercée et

aguerrie. Il n'a pas l'air de se douter qu'un jour de retard

pouvait être mortel en grossissant l'armée ennemie des quatre ou

six mille hommes du général Bock, vieux soldat, aussi

expérimenté que don Francisco de Mélos l'était peu, et qui,

joint au vaillant comte de Fontaines, eût mis un grand poids

dans la balance.

2º L'austère historien ne dit pas un seul mot de la faute de La

Ferté. L'a-t-il ignorée, ou bien a-t-il voulu couvrir les torts

de tous ceux qui étaient opposés à la bataille et aux desseins

de Condé?

3º Il ne parle pas non plus de la conduite de La Vallière,

maréchal de bataille de l'armée, qui prit sur lui de commander

à la réserve de ne pas avancer, et de se borner à recueillir et

sauver les débris de l'armée.

4º Il suppose qu'on eut de la peine à persuader à Sirot de

marcher au secours de L'Hôpital, tandis que le contraire est

avéré, et que le nom de Sirot est attaché à la fière réponse que

l'intrépide commandant de la réserve fit à La Vallière: «Non, la

bataille n'est pas perdue, puisque Sirot et ses compagnons n'ont

pas encore combattu.»

5º Mais que dire du triste rôle que Montglat fait jouer à Condé?

Il l'efface entièrement et comme capitaine et même comme soldat:

il ne le fait intervenir dans toute la bataille que pour

demander à Sirot de faire donner sa réserve, ce que Sirot refuse

en disant qu'il n'est pas encore temps et qu'il faut prendre

patience. Ce n'est plus Condé qui, à la tête de l'aile droite

française enfonce et disperse avec Gassion l'aile gauche

espagnole; ce n'est plus lui qui, arrivé à une certaine hauteur

du champ de bataille, laisse Gassion poursuivre les fuyards, et

se jette sur l'infanterie wallonne et italienne; ce n'est plus

lui qui, apprenant la déroute de son aile gauche, vole à son

secours en se précipitant sur les derrières de la cavalerie

espagnole victorieuse. Gassion seul aurait conçu et exécuté tout

cela; en vérité, nous aurions autant aimé que Montglat eût

affirmé que Condé n'assistait pas à la bataille de Rocroi,

puisqu'il l'y fait assister pour n'y prendre aucune part.

Montglat prétend que Gassion, vainqueur à l'aile droite,

«aperçut le désordre des siens dans l'autre aile et les

Espagnols victorieux, et qu'alors il fit faire demi-tour à

droite et marcha pour les prendre par derrière.» D'abord ce

n'est pas a droite qu'il faut dire, c'est à gauche, erreur un

peu forte. Prenez garde aussi à cette expression singulière: «il

aperçut le désordre _des siens_ dans l'autre aile.» Gassion

commandait l'aile droite française sous Condé: il aurait donc

pu, à la rigueur, appeler siens les soldats de cette aile; mais

Condé seul pouvait appeler ainsi tous les soldats de l'armée,

même ceux de l'aile gauche; en sorte que nous serions tenté de

soupçonner ici quelque vice de copie, si nous ne connaissions

l'exactitude du premier éditeur de ces Mémoires, le Père

Bougeant, et si en allant consulter le manuscrit autographe à la

Bibliothèque nationale, _ancien fonds français_, no 9215, 3,

in-fol., p. 127, nous ne nous étions assuré que ce passage

appartient très réellement à Montglat.

En recherchant l'origine d'une si étrange calomnie qui n'a pas

même osé se produire dans les libelles enfantés par la Fronde,

voici la conjecture qui nous est venue à l'esprit. Condé était

tout jeune à sa première campagne; il prit une grande confiance

dans Gassion dont l'audace flattait la sienne, et qui l'aida de

ses conseils et de son expérience avant et probablement aussi

pendant la bataille. Gassion s'y conduisit à merveille ainsi que

Sirot, et le grand cœur de Condé se complut à leur attribuer la

victoire. Gassion, qui était sans foi et d'une vanité plus que

gasconne, lorsqu'un peu plus tard il se brouilla avec Condé,

aura-t-il tourné la générosité du jeune Prince contre elle-même,

et répandu le bruit que c'était lui, Gassion, qui avait tout

fait à Rocroi, et Montglat, qui n'aimait pas Condé, aura-t-il

recueilli et transporté ce bruit dans ses Mémoires? Quoi qu'il

en soit, hâtons-nous de dire que l'historien même de Gassion n'a

pas une telle prétention pour son héros. Dans l'_Histoire du

maréchal de Gassion_, 2 vol. in-12, Amsterdam, 1696, la célèbre

manœuvre n'est pas attribuée à Gassion, car elle n'est point

indiquée; voy. t. Ier, p. 213. Un autre ouvrage du même temps,

imprimé aussi en Hollande, _Histoire des comtes de Flandres_, La

Haye, 1698, p. 365, suit la tradition commune: «Les deux armées

s'étant mêlées d'abord avec beaucoup de chaleur, l'aile droite

des Espagnols enfonça l'aile gauche des Français pendant que les

deux autres ailes opposées combattoient avec un succès tout

différent. Le duc d'Enghien, ayant mis en fuite l'aile que

conduisoit le duc d'Albuquerque, au lieu de poursuivre les

fuyards, vint prendre par derrière l'aile victorieuse d'Espagne,

etc.» Il est certain que Gassion était avec Condé et commandait

sous lui l'aile droite française, et que tous deux culbutèrent

ensemble l'aile gauche espagnole. Quand, après avoir renversé

Albuquerque, ils furent arrivés au haut du champ de bataille,

que se passa-t-il entre eux? Là, le général de division

donna-t-il au général en chef le conseil de tourner à gauche, et

de se porter sur les derrières de l'aile droite de l'ennemi?

Nous l'ignorons, Dieu seul le sait, nul ne l'a dit, à notre

connaissance, et la vraisemblance n'y est pas; car si Gassion

eût conseillé cette manœuvre, il serait resté avec Condé pour

l'exécuter; or, il n'est pas contesté que Condé donna l'ordre à

Gassion de poursuivre les fuyards, de les empêcher de se

reformer, et aussi de surveiller l'approche menaçante de Beck,

tandis que lui-même se chargeait d'attaquer en flanc

l'infanterie des Espagnols et de tomber sur les derrières de

leur cavalerie triomphante.

Gassion, comme Sirot, était un excellent officier, remarquable

surtout par l'activité et l'audace, mais ce n'était pas un

capitaine, et Condé était né général. Il avait l'instinct et le

génie des grandes manœuvres, et celle-là fut toujours sa

manœuvre favorite. Il l'employa l'année suivante à Fribourg,

lorsqu'il envoya Turenne à travers des montagnes prendre en

flanc et par derrière l'armée bavaroise: pourquoi ne l'aurait-il

pas essayée un an auparavant à Rocroi?

Si c'était Gassion qui eût, non pas seulement conseillé, mais

exécuté cette charge brillante et décisive, ce qui est

l'hypothèse de Montglat, toute l'armée l'aurait bien vu, toute

l'armée l'aurait dit, comme on a bien dit que Sirot, en marchant

avec sa réserve au secours de La Ferté et de L'Hôpital, a

rétabli le combat et donné à Condé le temps d'arriver. Comment

le jeune prince eût-il eu l'impudence d'enlever cet honneur à

Gassion et de se l'attribuer à lui-même?

S'il y a un trait du caractère de Condé sur lequel tout le monde

s'accorde, ennemis et amis, c'est son incomparable modestie.

Nous nous bornerons à citer deux hommes, bien plus portés à la

critique qu'à l'admiration, qui tous deux ont servi sous ses

ordres, et le connaissaient parfaitement. Bussy, dans ses

Mémoires, raconte, tome Ier, page 149, qu'au siége si meurtrier

de Mardyck, étant à la tranchée, Condé eut le visage tout brûlé

par un soldat qui passait auprès de lui ayant sous le bras de la

poudre qui s'enflamma. La Gazette crut lui faire un grand

honneur en attribuant cet accident à une grenade lancée par les

ennemis; mais, dit Bussy, «lui-même s'en moquoit, car personne

n'a jamais fait si peu de cas de la fausse gloire.»

Saint-Évremond parle de même dans son _Parallèle de M. le Prince

et de M. de Turenne_: «M. le Prince s'anime avec ardeur aux

grandes choses, jouit de sa gloire sans vanité, reçoit la

flatterie avec dégoût. S'il prend plaisir qu'on le loue, ce

n'est pas la louange de ses actions, c'est la délicatesse de la

louange qui lui fait sentir quelque douceur.» Et celui dont la

modestie a reçu et mérité de tels éloges, aurait commencé sa

carrière par le plus honteux mensonge! Celui qui refusait

d'écrire ses Mémoires pour ne pas dire du bien de lui et du mal

des autres, aurait laissé imprimer en 1673 et dédier à son fils

une relation de la bataille de Rocroi, attribuée à un de ses

aides de camp et de ses meilleurs amis, où, à la face de la

France et de l'Europe, devant Turenne et devant Luxembourg, par

une recherche et un raffinement de basse flatterie, on eût écrit

des phrases aussi fortes que celles-ci sans qu'elles eussent

aucun fondement: «Le duc d'Enghien voyant les troupes qui

formaient l'aile gauche de l'ennemi prendre la fuite, _commanda

à Gassion de les poursuivre et tourna tout court contre

l'infanterie_ (ce qui veut bien dire que Gassion, dès ce moment,

ne fut plus avec lui)... Il avoit passé sur le ventre à toute

l'infanterie wallonne et allemande, et l'infanterie italienne

avoit pris la fuite, quand il s'aperçut de la déroute du

maréchal de L'Hôpital; alors _il vit bien_ que le gain de la

bataille dépendoit entièrement des troupes qu'il avoit auprès de

lui: à l'instant _il cesse de poursuivre cette infanterie, et

marche par derrière les bataillons espagnols_ contre leur

cavalerie qui donnoit la chasse à l'aile gauche de l'armée

françoise, et trouvant leurs escadrons débandés, il acheva

facilement de les rompre. La Ferté-Seneterre, qui avoit été pris

dans la déroute de l'aile gauche, fut trouvé blessé de plusieurs

coups et _dégagé par une charge que fit le duc d'Enghien_. Ainsi

l'aile droite des Espagnols qui s'étoit débandée en poursuivant

la françoise ne jouit pas longtemps de sa victoire. Ceux qui

poursuivoient se mirent à fuir eux-mêmes, et Gassion (il était

donc sur une autre partie du champ de bataille et n'avait pas

accompagné Condé) les rencontrant dans leur fuite, les tailla

généralement en pièces.... Rien ne parut si admirable que cette

présence d'esprit et ce sang-froid que le duc d'Enghien conserva

dans la plus grande chaleur du combat, particulièrement lorsque

l'aile gauche des ennemis fut rompue; car _au lieu de s'emporter

à la poursuivre, il tourna sur leur infanterie_; par cette

retenue, il empêcha ses troupes de se débander, et _se trouva en

état d'attaquer avec avantage la cavalerie des Espagnols_ qui se

croyoit victorieuse.»

Montglat, en 1673, quelque temps avant sa mort, et lorsqu'il

mettait la dernière main à ses Mémoires, dut lire aussi ces

passages de la relation de La Moussaye et en être frappé comme

nous. En affirmant le contraire, en s'élevant seul contre

d'unanimes témoignages, lui qui n'était pas à Rocroi, comment

n'a-t-il pas senti le besoin d'apporter quelques preuves, de

citer quelque autorité, et de s'absoudre lui-même en accusant

Condé?

Arrêtons-nous un moment à un ouvrage que nous avons déjà

plusieurs fois cité, l'_Essai sur la cavalerie tant ancienne que

moderne_, Paris, 1756, in-4º, excellent traité théorique et

pratique, dont l'auteur (M. d'Autheville), choisissant au

chapitre XXX la bataille de Rocroi pour montrer quels éminents

services peut rendre la cavalerie, donne un nouveau récit très

étendu de cette bataille. Il se fonde en général sur la relation

de La Moussaye «qu'a écrite d'après lui, dit-il, plus élégamment

que militairement M. Chapelle», contraire en cela à tout le

monde et à Bussy, excellent juge en pareille matière. Il ajoute

plusieurs détails qui ne sont pas ailleurs, mais sans alléguer

ses autorités; par exemple, il affirme que le comte de Fontaines

fut tué dans la mêlée «d'un coup que lui tira Gueimy, capitaine

dans le régiment de Persan.» Selon l'auteur, «on a souvent ouï

dire à Condé dans le courant de sa vie que l'action qui l'avoit

le plus flatté étoit la bataille de Rocroi; il la regardoit

comme son chef-d'œuvre.» Nous ignorons aussi sur quel

témoignage il prétend que le jeune Bouteville, âgé de quinze

ans, prit à Rocroi sa première leçon militaire: on croit

généralement que le vainqueur de Nerwinde fit sa première

campagne en Catalogne en 1647, ayant alors dix-neuf ans.

D'Autheville démontre à merveille que c'est la cavalerie qui

porta tous les coups décisifs à Rocroi. 1º C'est elle qui, au

début, balaya et détruisit le corps de mousquetaires placés dans

le petit bois à la droite de l'armée française et destinés à

faire une diversion puissante si, par une aveugle impétuosité,

négligeant de fouiller ce bois, Condé se fût d'abord précipité

sur la cavalerie du duc d'Albuquerque. 2º C'est elle qui après

avoir, avec sa première ligne, dispersé Albuquerque et entamé

l'infanterie wallonne et italienne, fournit à Condé une seconde

ligne intacte avec laquelle il put exécuter la fameuse

manœuvre. 3º C'est elle enfin qui, toute fatiguée et harassée

qu'elle était, put charger le bataillon carré du comte de

Fontaines, en attendant Sirot et Gassion. Quant à la manœuvre

qui décida la victoire, l'auteur l'attribue tout entière à Condé

seul; il n'y mêle en aucune manière Gassion, qui auparavant

avait été envoyé pour surveiller et contenir Beck.

«Le prince de Condé, que la rapidité du succès avoit conduit

bien avant sur les derrières de l'ennemi, vit la déroute de la

cavalerie de son aile gauche, et le grand avantage que

commençoit à prendre sur son infanterie la cavalerie d'Espagne;

et dans cet instant de la plus grande chaleur du combat,

donnant, comme Alexandre à la bataille d'Ipsus, des marques

d'une présence d'esprit admirable, il abandonna cette infanterie

dont il défaisoit les bataillons l'un après l'autre, pour voler

au secours de la sienne et rappeler sa cavalerie au combat: il

coula avec ses escadrons, qu'il reforma en marchant derrière les

bataillons ennemis, et faisant un à-gauche lorsqu'il a débordé

leur flanc droit, il joint leur cavalerie qu'il trouve débandée,

la charge, la renverse, lui enlève les prisonniers qu'elle avoit

faits, du nombre desquels étoit La Ferté-Seneterre, reprend le

canon, et rétablit l'ordre dans ses bataillons à demi vaincus.

Sirot, qui s'étoit avancé avec sa réserve, favorisa la prompte

expédition du Prince en ralliant les cavaliers françois, et

arrêtant l'ennemi qui les poursuivoit.»

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 50 / 51 段