Après que l'on eut résolu tous les ordres de la bataille et que

chacun fut en possession de ce qu'il devoit faire, le duc

d'Enghien partit le 13 de mai du lieu où il étoit, et envoya

tous les bagages de l'armée à Aubanton et à Aubigny, qui ne sont

éloignés l'un de l'autre que d'une lieue et demie, et il arriva

à trois heures après midi à la vue de Rocroi. Il eut de la peine

à le croire, car on l'avoit assuré que les ennemis venoient

l'arrêter en un certain passage. Il est à remarquer que s'ils

s'en fussent saisis, ils auroient bien empêché notre armée de

passer; car ils auroient pu avec six mille hommes défendre ce

poste, et avec le reste de leur armée prendre la place, laquelle

se seroit sans doute rendue le soir que nous y arrivâmes.

Aussitôt que le duc d'Enghien et nos officiers généraux furent

sortis hors de ce passage, ils disposèrent leur armée en ordre

de bataille, ainsi qu'ils étoient convenus, et marchèrent

jusqu'à une certaine plaine qui étoit voisine du lieu où les

ennemis étoient en bataille. Ils avoient laissé la place

derrière eux à une portée de canon, et les deux armées ne se

trouvèrent éloignées l'une de l'autre que de deux portées de

mousquet, et elles y demeurèrent tout le jour; mais ce ne fut

pas sans de grandes escarmouches, et le canon fit grand bruit de

part et d'autre. Toutefois, celui des ennemis fit beaucoup plus

de dommage à notre armée qu'ils n'en reçurent du nôtre; car,

outre qu'il étoit mieux placé il étoit bien mieux servi, et

leurs canonniers étoient plus experts et plus adroits que les

nôtres, car il y eut ce jour-là plus de deux mille de nos

soldats hors de combat ou de tués, tant d'infanterie que de

cavalerie.

La nuit fut plus favorable à notre armée que le jour: elle nous

donna un peu de relâche, et nos officiers généraux redressèrent

notre première ligne, et la remirent en son ordre; car le

marquis de La Ferté avoit séparé l'aile gauche qu'il commandoit

de plus de deux mille pas du corps de la bataille, ce qui pensa

causer la perte du combat; et si les ennemis eussent chargé nos

troupes ainsi qu'ils le devoient, ils les auroient battues; et

ni le corps de bataille, ni moi avec le corps de réserve, nous

ne les aurions pu secourir.

Mais le 19 mai, à la pointe du jour, l'armée des ennemis se

trouva en même disposition que la nôtre, et parut avoir dessein

d'en venir à un combat général; si bien que nos soldats ayant

couché en bataille sur leurs armes, ils n'eurent qu'à se lever,

souffler leur mèche et la mettre sur le serpentin pour faire

leurs décharges sur les ennemis; et comme leur dessein étoit

semblable au nôtre, leurs troupes se trouvèrent aussi en même

disposition. La bataille commença donc à quatre heures du matin,

et le sieur de La Ferté fit encore la même faute qu'il avoit

faite le jour précédent; car il sépara de la bataille l'aile

gauche qu'il commandoit, laquelle étant chargée des ennemis fut

rompue et mise en déroute; les troupes lâchèrent pied sans

rendre aucun combat, et il n'y eut que quelques officiers et ce

marquis qui fissent ferme, lesquels furent pris prisonniers des

ennemis, et lui particulièrement qui fut blessé en deux

endroits. Ainsi toute l'aile droite des ennemis tomba sur le

corps de réserve que je commandois; mais je fus assez heureux de

les soutenir, et même de les battre, et si rudement qu'ils

jetèrent leurs armes par terre, et s'enfuirent jusqu'à leur

corps de réserve, avec grande confusion, pendant laquelle je

repris sept pièces de notre canon, dont ils s'étoient saisis.

Mais voyant que leur corps de réserve ne branloit pas, je fis

faire halte à mes troupes après les avoir remises en état de

combattre. A peine avois-je arrêté ce petit corps que je

commandois, que la cavalerie du corps de réserve des ennemis me

chargea. Toutefois, voyant qu'elle n'étoit pas soutenue, et que

j'avois renversé leur aile gauche, que Gassion et le duc

d'Enghien avoient mis leur corps de bataille en désordre et en

fuite, et que leur aile droite avoit plié, ils ne m'attaquoient

qu'avec appréhension, et ils songeoient plus à fuir qu'à se

défendre s'ils étoient chargés; si bien qu'après s'être défendus

quelque temps, je les poussai si rudement qu'enfin je les

contraignis de lâcher pied et d'abandonner leur infanterie, qui

étoit composée de quatre mille cinq cents Espagnols naturels en

quatre régiments, qui étoient les plus vieux qui fussent en

Flandre; l'un étoit le régiment de Burgy, qui étoit le plus

fort; celui du duc d'Albuquerque qui étoit général de la

cavalerie dans l'armée des ennemis, et les deux autres étoient

celui de Villade et de Villealbois[616]. Quoique cette

infanterie se vît abandonnée, elle tint ferme, et voyant leur

cavalerie qui fuyoit, je redressai mes escadrons et les mis en

état de charger cette infanterie.

[616] Sirot donne ces noms français aux régiments des deux comtes

de Villalva. Voyez encore un peu plus loin.

Mais comme je partois pour y aller, le chevalier de La Vallière,

maréchal de bataille, arriva, qui apporta un ordre aux troupes

que j'avois ralliées de l'aile que commandoit le marquis de La

Ferté-Seneterre, et leur dit que la bataille étoit perdue. Ces

troupes étoient le régiment de Picardie, celui de Piémont, celui

de la Marine, les Suisses de Molondin et le régiment de Persan.

Ces troupes, qui avoient été fort maltraitées, obéirent

volontiers au commandement que leur faisoit ce maréchal de

bataille. Mais voyant qu'elles m'abandonnoient, j'allai à elles;

je les priai de tenir ferme: mais m'apercevant que nonobstant

mes remontrances elles se retiroient, je les blâmai de leur peu

de cœur, et j'eus grande prise avec le chevalier de La

Vallière; car je lui dis qu'il n'avoit rien à commander aux

troupes que j'avois, et que je m'en ressentirois. Ces prières et

ces menaces eurent tant d'effet sur l'esprit des officiers, que

je les raffermis et ils me crurent. Mais comme je les menois à

la charge, le même chevalier de La Vallière les arrêta une

seconde fois, et il n'y eut plus que ce qui me restoit de mon

corps de réserve qui me suivit; savoir le régiment de Harcourt

celui de Bretagne et celui des Royaux; et pour toute cavalerie

je n'avois que mon régiment, qui avoit été fort maltraité, et

ainsi fort foible à cause du grand choc qu'il avoit soutenu et

des grandes charges qu'il avoit données, dont la plupart avoient

été tués ou blessés et mis hors de combat. Je ne laissai pas

néanmoins de charger les troupes espagnoles, mais je ne pus les

enfoncer parce que mes gens étoient trop foibles. Je courus donc

après ces régiments qui se retiroient, et qui étoient à plus de

cent pas de moi. Je les traitai de lâches et de gens de peu de

cœur et d'honneur, de se retirer sans voir les ennemis. Je leur

dis que je le publierois par toute la France, que j'en ferois

mes plaintes au Roi et au duc d'Enghien; qu'ils gagneroient la

bataille s'ils vouloient demeurer, puisqu'il n'y avoit plus que

ce bataillon qui faisoit ferme, et que, s'ils me croyoient et

vouloient agir en gens de bien et d'honneur, les déferoient,

qu'ils m'abandonnoient pour suivre un homme qui les perdroit

d'honneur et de réputation pour jamais, qu'ils se ralliassent

avec mes troupes et que je les assurois de les rendre

victorieux. Les soldats écoutoient ces remontrances aussi bien

que les officiers, et préférant l'honneur au commandement que le

chevalier de La Vallière leur faisoit, ils crièrent tous: «A

monsieur le baron de Sirot, à monsieur le baron de Sirot!» Ainsi

venant à moi, je les menai rejoindre le reste de mes troupes qui

m'attendoient. Mais comme je les mettois en ordre de bataille

pour aller attaquer ces régiments espagnols, le duc d'Enghien

arriva, à qui je dis le commandement que le chevalier de La

Vallière me venoit faire de sa part, et aux troupes qui étoient

avec lui. Ce prince, voyant qu'on le mettoit en jeu si mal à

propos et en une affaire de si haute conséquence, il le

désavoua, et dit que celui qui l'avoit dit avoit menti.

Après ce désaveu, je le priai de vouloir se retirer un peu à

quartier, ce qu'il fit, et ensuite voyant que ce bataillon

espagnol commençoit à branler, je le chargeai si rudement, que

ne pouvant soutenir l'effort de mes troupes, il fut rompu et

défait, et il y demeura deux mille morts sur la place, et autant

qui furent faits prisonniers, et entre autres deux de leurs

colonels y furent tués, savoir les sieurs de Villebois et de

Villades. Mais avant que ce bataillon fût rompu, le comte de

Fontaines, qui étoit général de l'armée du roi d'Espagne, lequel

étoit dans sa chaise à la tête de ce bataillon, parce qu'il ne

pouvoit aller à cheval à cause d'une grande incommodité qu'il

avoit de la pierre, y fut tué, et nos troupes se saisirent de

son corps et on le porta dans l'église de Rocroi, et Dom

Francisco de Melos, qui s'étoit retiré à Mariembourg, après la

défaite de leur armée, l'envoyant redemander le jour même, le

duc d'Enghien le lui fit rendre, après qu'il l'eut fait

ensevelir et mettre dans une bière[617]; il donna son carrosse

pour le transporter à Mariembourg, qui n'est qu'à sept lieues

de Rocroi, et renvoya avec ce corps tous les aumôniers, jésuites

et autres religieux de leur armée, que l'on avoit pris

prisonniers[618].»

[617] L'auteur plusieurs fois cité de l'_Essai sur la cavalerie_

affirme que «Condé, en apprenant la mort du comte de Fontaines, dit

qu'il auroit souhaité d'être à sa place, s'il n'eût été

vainqueur.»--Ce qui s'accorde fort bien avec cet autre mot qu'on

lui prête la veille de la bataille, quand on s'inquiétait sur le

résultat, qu'il n'avait pas à s'en mettre en peine, parce qu'il

serait ou mort ou vainqueur.

[618] Sirot, qui se distingua si fort à Rocroi, accompagna son

jeune général au siége de Thionville; mais ayant été fait

prisonnier dans la déroute de Tudelingen, il ne put prendre part

aux batailles de Fribourg, de Nortlingen et de Lens. Il suivit

Condé dans la Fronde, et fut blessé mortellement en 1652, au pont

de Gergeau. Son petit-fils, qui promettait de l'égaler, fut tué à

Senef, en servant d'aide de camp au fils de Condé.

Il y avait auprès de Condé un jeune officier aussi intelligent

qu'intrépide, ce La Moussaye que nous avons vu à Chantilly et à

Liancourt le compagnon de ses divertissements, un de ces

_Petits-maîtres_, comme on les appelait, qui ne le quittaient ni en

paix ni en guerre. François Goyon de La Moussaye, baron de Nogent ou

marquis de La Moussaye (car c'est là un petit problème historique

qu'il ne faut ici ni agiter ni résoudre), tout jeune encore, était à

Rocroi un des aides de camp de Condé, avec le chevalier de

Boisdauphin, depuis le marquis de Laval, fils de Mme de Sablé, tué

plus tard au siége de Dunkerque, et Chabot qui, par son mariage avec

Marguerite de Rohan, devint le duc de Rohan-Chabot; il se tint

constamment à ses côtés, soit pour transmettre partout ses ordres,

soit pour le suivre dans les manœuvres les plus hasardeuses. Il fut

blessé, ainsi que ses deux vaillants camarades; et c'est lui que Condé

chargea après la victoire d'aller à Paris en porter la nouvelle,

honneur qu'il n'accorda jamais que comme une récompense de grands

services rendus. La Moussaye devait parfaitement connaître ses

desseins et toute sa conduite. N'étant particulièrement attaché à

aucune des divisions de l'armée, il put embrasser l'ensemble de la

bataille d'un coup d'œil plus étendu que Sirot. La _Relation_ qu'il

a laissée entre dans bien moins de détails en ce qui concerne la

réserve, mais elle exprime admirablement tout le mouvement de la

journée. Nous ne connaissons rien de plus complet sur Rocroi comme sur

Fribourg. Cette Relation a paru assez longtemps après la mort de La

Moussaye, et sans nom d'auteur, en 1673, du vivant même de Condé, et

dédiée à son fils: «_Relation des campagnes de Rocroi et de Fribourg,

en l'année 1643 et 1644; dédiée à Son Altesse Sérénissime, monseigneur

le duc d'Enghien, Paris, 1673, in-12._» Cette _Relation_ a été

réimprimée dans les _Mémoires pour servir à l'histoire de M. le

Prince_, 1693, 2 volumes in-12; et plus tard Ramsay en a tiré ce qui

se rapporte à la campagne de Fribourg, pour le placer à la suite des

Mémoires de Turenne. Nul doute que cet écrit ne soit de la main d'un

militaire et d'un confident de Condé. En se nommant à peine dans la

bataille de Rocroi et dans les trois combats de Fribourg où il s'était

tant distingué, La Moussaye s'est lui-même désigné. On s'accorde aussi

à reconnaître que le mémoire de La Moussaye a été revu et corrigé par

un homme de lettres peu célèbre, mais fort capable, Henri de Bessé,

sieur de La Chapelle-Milon, inspecteur des beaux-arts sous M. de

Villecerf. Tout le monde a loué le style de cette Relation. Bouhours

la donne comme un modèle du genre, et Bussi, qui n'est pas louangeur,

déclare n'avoir rien lu de mieux écrit[619]. N'osant pas reproduire

cette Relation tout entière, nous en donnerons des extraits suffisants

sur les points essentiels.

[619] Lettres de Bussy, Amsterdam, 1752, t. III, p. 71.

La Moussaye commence par dire une chose qu'un ami de Condé pouvait

seul savoir et nous apprendre: que de bonne heure Condé prit la

résolution de hasarder une bataille plutôt que de laisser Mélos

s'emparer de Rocroi «dans les premiers jours de son commandement»; et

qu'ayant reconnu que le maréchal de L'Hôpital répugnait à ce dessein,

il se résigna

«A faire par adresse ce qu'il ne vouloit pas encore emporter

d'autorité absolue. C'est pourquoi il ne s'en ouvrit qu'à

Gassion seul. Comme c'étoit un homme qui trouvoit aisées les

actions même les plus périlleuses, il eut bientôt conduit

l'affaire aux termes que le prince désiroit. Car sous prétexte

de jeter du monde dans les places, il fit qu'insensiblement le

maréchal de L'Hôpital se trouva si près des Espagnols, qu'il ne

fut plus en son pouvoir d'empêcher qu'on n'en vînt à une

bataille.»

Condé n'était plus fort loin de Rocroi lorsqu'il reçut la nouvelle que

Louis XIII était mort.

«Son rang, ses affaires, les intérêts de sa maison et les

conseils de ses amis le rappeloient à la cour. Néanmoins il

préféra en cette occasion le bien général à ses avantages

particuliers, et l'ardeur qu'il avoit pour la gloire ne lui

permit pas de balancer un moment. Il tint secrète la nouvelle de

la mort du Roi et marcha le lendemain vers Rocroi, persuadant au

maréchal de L'Hôpital qu'il ne s'avançoit près de cette place

que pour y pouvoir jeter un secours d'hommes et de munitions par

les bois qui l'environnent.»

Quand on fut arrivé devant le défilé long et incommode qui conduisait

à la plaine de Rocroi, il fallut s'expliquer, et Condé tint le conseil

de guerre que Sirot nous a fait connaître en détail. La Moussaye, qui

n'y étoit point, en donne seulement le résultat. Il dit que c'est

alors que Condé apprit aux généraux la mort du Roi, et que le maréchal

de L'Hôpital lui-même fit semblant de consentir à la bataille,

«S'imaginant peut-être que les Espagnols disputeroient le

défilé, et qu'ainsi l'entreprise se termineroit par une grande

escarmouche dans le bois, durant laquelle on jetteroit du

secours dans la place, et que l'armée n'étant point engagée au

delà du défilé on pourroit se retirer facilement sans s'exposer

à un combat général.»

La Moussaye ne dissimule pas plus que Sirot combien le passage du

défilé était difficile et dangereux, et il avoue que si Mélos, qui

avait une nombreuse armée et surtout une très forte infanterie, eût

voulu le défendre, l'entreprise de Condé était manquée.

«Mélos fut contraint de délibérer promptement s'il défendroit le

défilé ou s'il attendroit dans la plaine qu'on le vînt attaquer.

Rien ne lui étoit plus facile que de disputer le passage en

jetant son infanterie dans le bois, et en l'appuyant d'un grand

corps de cavalerie. Il pouvoit même, en ménageant bien

l'avantage des bois et des marécages, occuper l'armée de France

avec une partie de ses troupes et achever avec l'autre partie de

réduire la place, qui ne pouvoit plus tenir que deux jours. Ce

parti paroissoit le plus sûr, et il n'y avoit personne qui ne

crût que Mélos le prendroit. Mais son ambition ne se bornoit pas

à la prise de Rocroi: il s'imaginoit que le gain d'une bataille

lui ouvriroit le chemin jusqu'au cœur de la France, et la

victoire qu'il avoit remportée à Honnecourt[620] lui faisoit

espérer un pareil bonheur devant Rocroi. D'ailleurs, en

hasardant un combat, il croyoit ne hasarder tout au plus que la

moindre partie de son armée et quelques places de la frontière,

au lieu que par la défaite du duc d'Enghien il se proposoit des

avantages infinis dans le commencement d'une régence mal

affermie. Sur ce raisonnement Mélos qui, selon le génie

espagnol, laissoit quelquefois échapper le présent pour trop

penser à l'avenir, se résolut à un combat général, et afin d'y

engager plus aisément le duc d'Enghien, il l'attendit dans la

plaine et ne fit pas le moindre effort pour disputer le passage

du défilé. Ce n'est pas que Mélos n'eût peut-être été obligé de

faire de force ce qu'il fît de son mouvement; car dans le temps

qu'il délibéroit là-dessus, il n'étoit presque plus temps de

délibérer. Les premières troupes du duc d'Enghien paroissoient

déjà, et l'armée françoise auroit achevé de passer avant qu'il

eût pu assembler ses quartiers. Néanmoins, s'il eût voulu faire

de bonne heure tout ce qui dépendoit de lui pour s'opposer à ce

passage, le duc d'Enghien auroit eu peine à le forcer; parce

qu'il n'y a rien de si difficile dans la guerre que de sortir

d'un long défilé de bois et de marécages à la vue d'une

puissante armée postée dans une plaine. Quoi qu'il en soit, on

voit bien que Mélos s'étoit préparé à un combat général,

puisqu'il avoit pris soin de ramasser toutes ses forces et mandé

à Beck qui étoit vers Palaizeux de le venir joindre en toute

diligence. Le duc d'Enghien marchoit en bataille sur deux

colonnes, depuis Bossu jusqu'à l'entrée du défilé. Gassion

alloit devant avec quelque cavalerie pour reconnoître les

ennemis, et n'ayant trouvé le passage défendu que d'une garde de

cinquante chevaux, il les poussa et vint rapporter au duc

d'Enghien la facilité qu'il y avoit à s'emparer du défilé. Ce

fut en ce lieu que le prince crut devoir parler plus ouvertement

au maréchal de L'Hôpital, parce que le maréchal voyoit bien

qu'en poussant plus avant dans la plaine il seroit impossible

d'éviter de donner bataille. Gassion faisoit tout son possible

pour l'engager, et le maréchal s'opposoit toujours à ses avis,

mais le duc d'Enghien finit leur dispute, et dit d'un ton de

maître qu'il se chargeoit de l'événement. Le maréchal ne

contesta plus et se mit à la tête des troupes qu'il devoit

commander. Le duc d'Enghien fit défiler l'aile droite, logeant

de l'infanterie aux endroits les plus difficiles, pour assurer

le passage du reste de l'armée; en même temps il s'avança avec

une partie de la cavalerie jusque sur une petite éminence à

demi-portée du canon des Espagnols. Si Mélos eût chargé d'abord

le duc d'Enghien, il l'eût défait infailliblement; mais ce

prince couvrit si bien le haut de cette éminence avec ce qu'il

avoit d'escadrons, que les Espagnols ne purent voir ce qui se

faisoit derrière lui. Mélos ne put s'imaginer qu'un si grand

corps de cavalerie se fût avancé sans être soutenu par

l'infanterie. C'est pourquoi il se contenta d'essayer par des

escarmouches s'il pourroit voir le derrière de ces escadrons;

mais n'ayant pu se faire jour au travers, il ne songea plus qu'à

ranger ses troupes en bataille. Ainsi les deux généraux

concouroient à un même dessein.»

[620] Sur le maréchal de Grammont.

Le défilé passé, le duc d'Enghien se déploya dans la plainte de Rocroi

et rangea son armée en bataille. Ici La Moussaye fait en militaire une

description de cette plaine qui évidemment a été sous les yeux de

Bossuet, car le grand orateur n'a pas dédaigné d'emprunter à l'homme

de guerre un de ses traits les plus heureux, bien entendu en le

portant à sa perfection. «Près de Rocroi, dit La Moussaye, le terrain

s'élevant peu à peu fournit un champ spacieux et capable de contenir

de grandes armées... Les deux armées étaient enfermées dans cette

enceinte de bois comme si elles avoient eu à combattre en champ clos.»

Bossuet: «Les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu

s'enfermer dans des bois et dans des marais pour décider leur querelle

comme deux braves en champ clos.»

Il était à peu près six heures, et Condé, voulant prévenir l'arrivée

de Beck et ne pas donner aux Espagnols le temps d'assurer leurs

postes, se préparait à commencer le combat. «L'ordre de marcher étoit

donné par toute l'armée quand un incident imprévu pensa la jeter dans

un désordre extrême et donner la victoire à Mélos»; et La Moussaye

expose comme Sirot la faute énorme de La Ferté.

«La Ferté-Seneterre commandoit seul l'aile gauche en l'absence

du maréchal de L'Hôpital, qui étoit auprès du duc d'Enghien. Ce

côté de l'armée étoit bordé d'un marais et les Espagnols ne

pouvoient l'attaquer; ainsi La Ferté n'avoit rien à faire qu'à

se tenir ferme dans son poste en attendant le combat. Le duc

d'Enghien n'avoit point quitté l'aile droite, et pendant que les

troupes se mettoient en bataille il s'étoit attaché

principalement à reconnoître la contenance des Espagnols et les

endroits les plus propres pour aller à eux. Alors La Ferté,

peut-être par quelque ordre secret du maréchal, peut-être aussi

pour se signaler à l'envi de Gassion par quelque exploit

extraordinaire, voulut essayer de jeter un grand secours dans la

place, et fit passer le marais à toute sa cavalerie et à cinq

bataillons de gens de pied. Par ce détachement l'aile gauche

demeura dénuée de cavalerie et affoiblie d'un grand corps

d'infanterie. Aussitôt qu'on en eut donné avis au duc d'Enghien,

il fit faire halte et courut promptement où un si grand désordre

l'appeloit. L'armée espagnole marcha en même temps, ses

trompettes sonnant la charge, comme si Mélos eût voulu se

prévaloir de ce mouvement. Mais le prince ayant rempli le vide

de la première ligne avec quelques troupes de la seconde, les

Espagnols s'arrêtèrent et firent voir qu'ils n'avoient eu

d'autre dessein que de gagner du terrain pour ranger leur

seconde ligne. Il y a des moments précieux dans la guerre qui

passent comme des éclairs. Si le général n'a pas l'œil assez

fin pour les remarquer et assez de présence d'esprit pour saisir

l'occasion, la fortune ne les renvoie plus et se tourne bien

souvent contre ceux qui les ont manqués. Le duc d'Enghien envoya

dire à La Ferté de revenir sur ses pas; les troupes qu'il avoit

détachées repassèrent le marais en diligence, et avant la nuit

l'armée se trouva remise en son premier poste. Ainsi cet

accident ne fit que retarder la bataille, et ne causa d'autre

inconvénient que de donner aux Espagnols le temps de se mettre

plus au large et en meilleur ordre qu'ils n'auroient fait.»

Ni La Moussaye, ni Sirot, ni la Gazette, ni le Mercure, ni la Relation

in-folio, ni Lenet, ne disent que Condé dormit si profondément, dans

la nuit du 18 au 19, que le lendemain il fallut l'éveiller. C'est un

trait que nous devons à Bossuet, qui l'avait sans doute recueilli dans

les conversations de l'hôtel de Condé et de Chantilly.

La description de la bataille est à peu près celle qui est partout

sauf quelques différences qu'il importe de relever.

La plus considérable est que La Moussaye indique avec plus de

précision que personne la manœuvre de Condé, lorsque avec la

cavalerie de son aile droite ayant enfoncé celle du duc d'Albuquerque,

il apprit que son aile gauche était rompue, son centre ébranlé et la

bataille très hasardée, et qu'alors il prit le parti de courir au

secours de son aile gauche, en tombant sur les derrières de l'ennemi

victorieux à travers l'infanterie wallonne, italienne et allemande

qu'il culbuta.

Sirot prétend que le 19 au matin, au commencement de la bataille, La

Ferté recommença la faute qu'il avait faite la veille, et sépara trop

encore la gauche qu'il commandait du centre que commandait Espenan,

affaiblissant ainsi à la fois et le centre et la gauche. Sirot était

en posture de le bien savoir, cependant il est le seul qui dise cela,

et il est difficile de croire que La Ferté, malgré la rude leçon qu'il

avait reçue la veille[621], ait eu le même tort le lendemain. Du moins

La Moussaye n'en parle pas, et il attribue la déroute de l'aile gauche

à cette circonstance que la cavalerie française ayant été menée au

galop contre les ennemis, elle était hors d'haleine avant de les

joindre et fut rompue au premier choc.

[621] Desormaux avait-il trouvé dans quelqu'un des manuscrits de

l'hôtel de Condé, qu'il a eus à sa disposition, ce qu'il raconte de

la colère de Condé, du repentir de La Ferté, et de ses

protestations «d'effacer le lendemain au prix de son sang la faute

dont il ne s'était rendu coupable que par un excès de zèle»?

_Histoire de Condé_, etc., t. Ier, p. 83.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 49 / 51 段