d'Ambleville Gadancourt, lieutenant de la compagnie des gens
d'armes du duc d'Angoulême, le marquis de Persan, blessé à la
cuisse combattant à la tête de son régiment, les sieurs de
Froment, lieutenant de la compagnie du sieur de Gassion, de
Saint-Martin, lieutenant au régiment du Roi, qui eut la jambe
emportée, de L'Escot, lieutenant des gardes du duc d'Enghien,
blessé d'une mousquetade à la cheville du pied, aussi combattant
à la tête de sa compagnie de gendarmes du prince de Condé; de
Beaumont-Maussat, enseigne de la même compagnie; le chevalier
des Essarts, volontaire, le sieur de La Hautière, capitaine de
Bourdonné, celui-ci d'un coup d'épée dans la cuisse; les sieurs
de Bois-Lapière, capitaine au régiment d'Harcourt, de
Clainvilliers et de Reineville[604], capitaines au régiment du
Roi aussi blessés, le premier de 10 coups et les autres de
chacun 4 ou 5; le baron d'Equancourt, capitaine au régiment de
La Ferté, et le sieur de La Roche son lieutenant; les
lieutenants au régiment de Coaslin, de Beaufort, lieutenant de
Vaudrimont, Darenne, capitaine au régiment de Sully, de La
Mothe-Méressal, capitaine au régiment de La Guiche,
d'Hédouville, capitaine au régiment de la Clavière, de
Mongueux[605], capitaine au régiment de Marolles, et de Sens,
capitaine au régiment de Sirot; les sieurs de Beauveau, colonel,
blessé d'un coup de mousquet à la main, de Pedamous[606],
capitaine au régiment de Picardie et commandant les enfants
perdus dudit régiment, d'une mousqueterie à l'épaule; le marquis
de La Trousse, mestre de camp de la Marine, le chevalier de La
Trousse, son frère, le sieur du Mesnil, premier capitaine au
régiment d'Harcourt, et les sieurs du Puy et de Selleri,
capitaines de Biscaras, aussi blessés.
[604] Relation: _Desclainvilliers_ et _de Regneville_.
[605] Relation: _Mongneux_.
[606] Relation: _Pedamons_. Un ouvrage dont nous parlerons plus
bas, p. 580, _Essai sur la cavalerie_, dit: «Le seul régiment
d'infanterie de Picardie (au centre de la bataille) avoit soutenu
les efforts de la cavalerie espagnole par une manœuvre que lui fit
faire M. Pedemons, capitaine de ce régiment: il l'avoit formé en
octogone, et il ne fut point entamé.»
Tous les nôtres se sont portés si allégrement et ont si
courageusement combattu en cette occasion qu'ils en doivent tous
remporter de la louange. Mais, outre ceux que leur mort et leurs
blessures signalent assez sans autre recommandation, le sieur de
Moucha[607], sous-lieutenant de la compagnie des gendarmes de la
Reine, les sieurs de Menneville, et Marolles, mestre de camp de
cavalerie; les colonels Vamberg et Raab, les sieurs de Montbas,
Destournelles, Pontècoulant et Saint-Julien, capitaines au
régiment du Roi; de Villette Ravenel, Dulong, La Garanne, La
Vallière et Chaumarais, capitaines au régiment de Gassion; les
sieurs de Lignières, Articoti, le chevalier de Bourlemont et La
Borde, capitaines au régiment de Lenoncourt; L'Anglure et de La
Bourlie, capitaines au régiment de Coaslin; Duplessis et le
comte de Pangeas[608], capitaines au régiment de Sully; le comte
de Grandpré, capitaine au régiment de Roquelaure; le vicomte du
Bac[609], lieutenant-colonel au régiment de Gèvres; le
lieutenant-colonel de Sillart, et le sieur de Cuizy, capitaine
des fusiliers du Roi; le chevalier de Rivière et le sieur
Campels, capitaine de La Marine, commandant les enfants perdus,
et de La Bretonnière, capitaine au même régiment; le vidame
d'Amiens combattant à la tête de son régiment; les sieurs de La
Prée, mestre de camp d'infanterie; Maupertuis,
lieutenant-colonel de Picardie, de Godaille et de Pradelle,
majors de brigade; Saint-Agnan, du régiment de Rambure; La
Barte, de La Marine, La Fressinette, lieutenant-colonel de
Persan; le sieur Hessy, major du régiment de Molondin, y ont
très bien fait leur devoir, comme aussi les sieurs d'Orthe,
capitaine au régiment de Guiche, et de Romainville, le chevalier
de Jonchères, Auberat, capitaines au régiment de La
Ferté-Senetère, de Laubepin et le chevalier de Valin, capitaines
d'Harcourt; le vicomte de Courtomer, capitaine de Maroles; le
sieur de Fleury, capitaine de Heudicourt; le baron de Tenance,
capitaine de Sirot, et le sieur d'Espalungues, aide de camp, s'y
sont portés en gens de cœur.
[607] Relation: _Montcha_.
[608] Relation: _de Paujas_.
[609] Manque dans la _Relation_.
Le chevalier de La Vallière, qui arriva une heure devant la
bataille, y a servi très dignement et parfaitement bien fait les
fonctions de sa charge de maréchal de bataille[610]. Le sieur de
Chevers, maréchal général des logis de la cavalerie, s est aussi
très bien acquitté de la sienne, et ayant été commandé par le
duc d'Enghien d'aller avec deux cents chevaux et autant de
mousquetaires prendre langue des ennemis qu'on lui avoit
rapporté s'être ralliés, il ramena encore deux pièces de canon
qu'ils avoient abandonnées dans les bois du côté de Mariembourg.
[610] Voyez plus bas le récit de Sirot.
Le maréchal de L'Hôpital a glorieusement couronné par cette
action la haute réputation qu'il s'est acquise dans tous ses
grands emplois. Les sieurs d'Espenan, Gassion et La
Ferté-Senetère, maréchaux de camp, et tous les officiers
généraux y ont tant contribué, et si ponctuellement secondé les
intentions du duc d'Enghien, que cette parfaite intelligence,
qui a paru entre eux jusqu'à l'accomplissement d'un si grand
œuvre, ne se trouve interrompue qu'au seul partage de la gloire
que le chef donne toute à ses braves officiers et que les braves
officiers donnent toute à leur chef.
Aussi tous les officiers qui le joignirent après la victoire, la
jugèrent d'autant plus heureuse que Dieu l'avoit conservé parmi
les grands dangers où il s'étoit exposé, ce qui paroissoit en
deux coups de mousquet qu'il avoit reçus dans sa cuirasse, un
autre au côté de la jambe qui n'a fait que le meurtrir, outre
deux autres mousquetades desquelles son cheval fut blessé.
Le sieur de Tourville[611], premier gentilhomme de sa chambre,
blessé d'un coup de pistolet au bras; le comte de Toulongeon,
volontaire; les sieurs de La Moussaye, de Boisdauphin et de
Chabot, aides de camp de son armée; le sieur de Salver,
capitaine de ses gardes; Barbantane Francine, son écuyer, et le
sieur Fay l'ayant accompagné partout, où ils firent aussi des
mieux, le ramenèrent enfin de la chasse des ennemis au champ de
bataille, qu'il trouva jonché de plus de six mille ennemis
morts, et d'environ deux mille des nôtres; du milieu desquels ce
prince élevé en la piété en fit voir des marques, rendant à
genoux, et toute l'armée à son exemple, les grâces à Dieu du
succès de cette bataille, comme il l'avoit commencée par la
prière et l'absolution que son confesseur donna à toute l'armée.
[611] Tout ce paragraphe manque dans la _Relation_.
Entre les ennemis morts se sont trouvés plusieurs seigneurs de
haute condition, comme le comte de Fontaine, de telle réputation
dans les Pays-Bas que tout le monde sait; Dom Antonio de
Velandia[612], les comtes de Villalva, le chevalier Visconti et
le baron d'Ambise mestres de camp, sans comprendre ceux que les
paysans irrités de leur mauvais ménage assommèrent en grand
nombre dans les bois pendant leur fuite. Le comte d'Isembourg
est blessé à mort. Ils y ont aussi perdu tout leur canon, qui
consistoit en vingt pièces, toutes leurs munitions et bagage
dont le butin a été tel, qu'un de nos colonels Croates assure
que son régiment y a profité de plus de cent mille écus. On leur
a encore gagné dix pontons; et on leur a fait plus de six mille
prisonniers dont on a déjà dispersé plus de cinq mille dans les
villes sur la rivière d'Oise et autres endroits; entre lesquels
il y a deux cents officiers et parmi eux bon nombre de grande
considération, tels que sont Dom Diégo de Strada, lieutenant
général de l'artillerie; Dom Baltazar Marcadel, lieutenant de
mestre de camp général; les comtes de Garcez, de Castelvis[613],
mestres de camp espagnols; le comte de Ridberg, colonel
allemand; les comtes de Beaumont et de La Tour, le premier,
frère du prince de Chimay, et le jeune comte de Rœux, Dom
Fernando de La Queva, Dom Alonzo de Torrez, Dom Emmanuel de Léon
et plusieurs autres. Dom Francisco de Mello étoit du nombre des
prisonniers, mais il fut recous avant la fin du combat; et en
ayant été quitte pour son bâton de général qu'il abandonna et
qui est à présent en bon augure entre les mains du duc
d'Enghien, et s'enfuit à Mariembourg qui est à quatre lieues de
Rocroi; où, après la revue de son armée qui ne se trouva que de
deux mille hommes, il passa outre jusqu'à Philippeville.
[612] Relation: Antonio _de Villandra_.
[613] Relation: _de Castelins_.--L'auteur de l'ouvrage précité,
note 3 de la p. 552, dit que «le comte de Garos (_sic_) et Dom
Georges de Castelluy, mestre de camp, furent pris de la main du
Prince.»
Mais ce qui marque mieux que tout leur grande défaite, ils y ont
perdu cent soixante-dix drapeaux, quatorze cornettes et deux
guidons que ce prince victorieux a envoyés par le sieur de
Chevers présenter aux pieds du Roi et de la plus grande Reine
qui soit sur la terre, dont la piété les destine à la Reine des
cieux et qui doivent en bref étoffer les voûtes de notre église
métropolitaine.»
Quelques jours après, dans son no 67, p. 448, la GAZETTE contenait ce
supplément au précédent bulletin:
«La différence qu'il y a entre les avantages feints et
imparfaits et les victoires entières, telle qu'a été celle du
duc d'Enghien sur les Espagnols, consiste principalement en ce
que les suppositions de ceux-là s'amoindrissent ou
s'anéantissent avec le temps, au lieu que la naïveté de
celles-ci tient des véritables beautés qui se trouvent d'autant
plus belles qu'on les envisage de près. Outre les drapeaux,
cornettes et guidons desquels vous avez ouï parler, la
récompense donnée aux soldats par ce prince (qui n'a rien
épargné pour la gloire des armes du Roi, non plus qu'au
traitement et au soulagement des blessés) en a fait encore
rencontrer cinquante ou soixante. Le nombre des morts, que nous
avions cru de six mille, se trouve monter à sept ou huit mille.
A quoi ont beaucoup contribué deux mille paysans assemblés sur
les avenues par où les fuyards se sauvoient où ils en ont
assommé grand nombre. Il se trouve aussi entre les ennemis
prisonniers, outre les deux cents officiers que je vous ai
marqués, cinq à six cents réformés; desquels prisonniers,
nonobstant le soin qu'on y apporte, plusieurs meurent tous les
jours. Avec ceux dont on vous a donné les noms, le comte de
Montecuculli et le baron de Sanelton, fils du grand chancelier
de Flandres, mestre de camp, sont encore de ce nombre. Entre les
morts sont aussi, outre les précédents, Juan de li Ponti, mestre
de camp, et le comte d'Isembourg mort de ses grandes blessures.
Cette victoire, à la mode de toutes les grandes et signalées,
est d'autant plus à estimer qu'elle a été acquise avec beaucoup
de sang, même au commencement, où le régiment du Roi, commandé
par le vicomte de Mombas, perça deux fois un bataillon de trois
mille Espagnols naturels, qui se reformoit aussitôt, et où ce
vicomte fut blessé, pris et recous par les nôtres, et le sieur
de Vergnes, son cornette, blessé d'un coup de pique à la tête et
d'un autre coup de pertuisane au bras. Le combat dura six
heures. Aussi n'y eut-il aucun escadron ni bataillon de notre
armée qui n'y trouvât de la besogne et n'y combattît, même
plusieurs à diverses fois. Les régiments de Bourdonné et de
Hotaft, omis dans la liste des autres, y firent aussi des mieux.
Ce fut sur la rivière d'Autie et non sur celle de Somme que fut
donné le premier rendez-vous à notre infanterie, et notre canon
ne fut gagné qu'une fois par les ennemis. Les nôtres étoient en
même temps aussi maîtres du leur, chacun des partis employant
les pièces de son ennemi contre lui-même. La différence est que
le nôtre fut regagné par nos officiers, mais celui des ennemis
nous demeura avec les autres avantages que vous avez su voir
beaucoup plus grands, tel simple soldat ayant eu pour sa part du
butin deux mille pistoles. Pour laquelle victoire le duc
d'Enghien fit le même jour chanter le _Te Deum_ en cette ville
de Rocroy qui a aussi grandement profité de cette victoire.»
Même numéro, p. 451.
«Le 28 de ce mois, sur les trois à quatre heures après midi, fut
chanté le _Te Deum_ dans l'église de Notre-Dame de Paris pour
remercier Dieu de la signalée victoire qu'il lui a plu donner
aux armes du Roi sur ses ennemis en la bataille de Rocroy. Pour
marque duquel remerciment, les drapeaux, cornettes et guidons
gagnés sur eux en cette mémorable journée, y furent portés en
triomphe par les Cent-Suisses de la garde du corps en cet ordre.
Premièrement marchoient trois cents Suisses du régiment des
gardes en armes; puis cinquante Suisses des cent de ladite garde
du corps, portant la moitié des drapeaux, tel étant chargé de
deux ou trois; puis vingt cavaliers portoient les cornettes et
guidons. Après eux, les autres cinquante Suisses des cent de la
garde portoient le reste desdits drapeaux. Ils étoient suivis
d'autres deux cents Suisses du régiment des gardes en armes
comme les premiers, et vinrent du Louvre où lesdits drapeaux
avoient été présentés le jour précédent à Leurs Majestés,
passant sur le pont Notre-Dame, ayant à leur tête les tambours
et trompettes du Roi. Le peuple, qui fourmilloit dans toutes les
rues sur leur passage, admiroit les grandes croix de Bourgogne
qui traversoient ces étendards, la plupart rouges, mais en
champs de diverses couleurs et ornés de plusieurs différentes
devises... On disoit que les ennemis avoient bien prédit que la
grande réputation qu'ils donnoient à leurs armes seroit inutile
contre nous par cette devise: _Fama volat frustrà_; mais aussi
accordoit-on volontiers à leur valeur le dernier effet de
celle-ci: _Vaincre ou mourir_, la plupart ayant été trouvés
morts dedans les mêmes rangs où ils avoient été posés. Ce qu'un
de leurs prisonniers fit sentir généreusement à un de nos chefs,
lorsque étant interrogé combien ils étoient, il lui répondit:
_Comptez les morts_. Les canons de la ville, de la Bastille et
de l'Arsenal servoient cependant de basse à la musique du _Te
Deum_. Et dans l'Arsenal seul le sieur de Saint-Aoust, y
commandant en l'absence du grand maître de l'artillerie, fit
tirer par deux fois vingt-sept pièces de gros canon et plus de
cent boîtes. Cette réjouissance fut continuée bien avant dans la
nuit retardée par les feux allumés devant toutes les maisons de
cette populeuse ville retentissante des cris de _Vive le Roi et
la plus grande et plus aimable Reine de l'univers!_»
Dans nos recherches au dépôt de la guerre, et particulièrement au
dépôt des fortifications, nous avons rencontré une copie manuscrite de
la relation de la Gazette avec un plan du combat, et aussi avec cette
note assez curieuse d'une main inconnue: «J'ai tiré cette copie qui
est entre les mains des petits-enfants du sieur de Champagne qui étoit
major à Rocroi lors du siége. Il fut anobli et sa postérité à cause de
sa bravoure. Il n'a laissé que des filles. Elles ont chez elles le
siége dans lequel fut tué le comte de Fontaines au milieu de son
bataillon carré. Je m'y suis assis à Rocroi, le 16 may 1726.--J'ai
fait copier ceci mot à mot. Je crois pourtant, attendu la fin, que
cette relation a été imprimée.» L'auteur de cette note ne se trompait
pas: la relation trouvée dans la famille du brave major de Champagne,
la seule conservée dans les Archives du ministère de la guerre, est
celle que le gouvernement français avait lui-même publiée quelques
jours après l'affaire.
Les deux récits de Lenet et de la Gazette sont très précieux
assurément; ils donnent les grandes faces de la bataille de Rocroi et
ses principales parties. Lenet indique au moins la grande manœuvre de
Condé, sans toutefois la mettre dans tout son jour, et sans en faire
remarquer toute l'importance. Il dit: «Après que le prince eut
absolument défait la cavalerie qui lui étoit opposée, _il gagna le
derrière du reste de leur armée, où il tailla en pièces toute
l'infanterie italienne, wallonne et allemande: puis il passa comme un
éclair à son aile gauche_ où il trouva Sirot combattant, etc.» La
Gazette est encore moins précise: «Notre aile droite ayant chassé la
cavalerie qui lui étoit opposée et _gagné le derrière de leur armée_,
vint attaquer l'infanterie espagnole, après que toute l'infanterie
wallonne, allemande et italienne eut été taillée en pièces.»
Nous n'avons à relever aucune erreur dans les deux relations
précitées; elles ne disent rien que de vrai; mais il s'en faut
qu'elles contiennent la vérité tout entière. Bien des circonstances
très importantes y sont passées sous silence. On y loue tout le monde,
on n'accuse personne. Nulle part on ne laisse même soupçonner que le
maréchal de L'Hôpital et La Ferté-Seneterre s'étaient longtemps
opposés à ce qu'on livrât la bataille, que l'impétuosité ou la
jalousie de La Ferté pensèrent la faire perdre, que La Vallière, qui
faisait fonction de maréchal de bataille, après la défaite de notre
aile gauche, désespéra de la journée et voulut empêcher Sirot de faire
son devoir. Pas un mot de tout cela dans Lenet, encore bien moins dans
la Gazette; on y vante avec raison l'intrépidité de L'Hôpital et celle
de La Ferté; on y fait même l'éloge de La Vallière; comme si la
politique de Mazarin et la générosité de Condé n'eussent voulu
apercevoir aucune tache dans un succès si brillant et si inespéré.
Cependant de grandes fautes avaient été commises autour de Condé; il
les avait promptement aperçues, plus promptement encore réparées, et
après de justes éclats de colère il les avait oubliées dans la joie de
la victoire. On comprend comment il se refusait à raconter ses
batailles lorsqu'on voit qu'il n'eût pu dire la vérité sur Rocroi sans
se relever beaucoup lui-même et sans accuser des militaires
estimables, en possession d'une juste renommée. Mais Sirot, un des
acteurs principaux de cette grande journée, n'ayant pas les scrupules
de Condé, nous apprend bien des choses qui manquent absolument dans le
récit de Lenet et dans celui du gouvernement. Sirot ne raconte pas
toute la bataille, il ne dit que ce qu'il a vu et ce qui s'est passé
là où il était. Il écrit ses mémoires et non pas ceux de Condé; c'est
par cela même qu'ils sont d'autant plus dignes d'être consultés.
Imprimés une seule fois, ils n'ont été reproduits ni dans la
collection de Petitot ni dans celle de Michaud. Le brave Sirot maniait
mieux l'épée que la plume; ses mémoires ne sont point écrits d'une
façon agréable, mais ils sont vrais et très souvent neufs, et les
pages que nous allons citer nous feront assister au conseil de guerre
que tint Condé avant de livrer la bataille, à son début malheureux,
aux tristes efforts de La Vallière pour empêcher la réserve de donner
et pour l'employer seulement à couvrir la retraite, selon les règles
vulgaires.
_Mémoires et la vie de messire Claude de Letouf, chevalier, baron de
Sirot, lieutenant général des camps et armées du Roi_, etc. 2 vol.
in-12, Paris, 1683, t. II, p. 36:
«Le duc d'Enghien assembla le conseil de guerre qui fut composé
de la personne de ce prince, du maréchal de L'Hôpital, son
lieutenant général; des sieurs d'Espenan, premier maréchal de
camp de l'armée; de Gassion, de La Ferté-Senetère, de La
Vallière, maréchal de bataille; de La Barre, qui commandoit
l'artillerie, et de moi, qui étois premier mestre de camp de la
cavalerie et qui la commandois. Le duc d'Enghien leur proposa
s'il seroit plus avantageux de secourir Rocroy avec toute
l'armée en hasardant une bataille, ou si l'on tâcheroit de la
secourir en y jetant des hommes. Le maréchal de L'Hôpital, les
sieurs d'Espenan, de La Ferté, de La Vallière et de La Barre,
opinèrent à la secourir par un secours d'hommes que l'on
tâcheroit d'y faire entrer; que cette manière seroit beaucoup
plus sûre et moins périlleuse, vu l'état auquel étoient les
affaires de France, Louis XIII étant mort il n'y avoit que trois
jours, et que dans l'embarras où cette mort avoit mis les
affaires, s'il arrivoit une disgrâce et qu'ils perdissent la
bataille, on mettroit peut-être l'État en compromis; qu'il y
avoit à apréhender qu'il n'y eût quelque parti de factieux qui
éclatât, et que favorisant l'armée des ennemis ils
embarrasseroient le conseil du Roi et fomenteroient les
divisions. Mais le duc d'Enghien, le sieur de Gassion, le
marquis de Persan qui étoit le premier mestre de camp de
l'infanterie et qui la commandoit[614], et moi, fûmes d'un avis
contraire. Nous avouâmes que ces messieurs avoient parlé fort
prudemment et fort raisonnablement, mais qu'ils devoient aussi
avouer que l'on ne pouvoit jeter des gens dans la place qu'avec
grande difficulté; que le secours que l'on y enverroit seroit ou
nombreux ou de peu de monde; si le parti étoit grand, les
ennemis en auroient aussitôt avis; s'il étoit foible, il n'y
donneroit pas grand secours; et étant bloquée de toutes parts
les grands partis n'y pourroient entrer qu'avec beaucoup de
pertes; car, si l'on tentoit de la secourir par deux ou trois
côtés différents, on couroit fortune de perdre beaucoup
d'infanterie et de cavalerie, ce qui affoibliroit extrêmement
l'armée; que les ennemis n'ayant point fait encore de lignes de
circonvallation, il y auroit assez de terrain aux environs de la
place pour mettre l'armée du Roi en bataille; que l'on pourroit
de là reconnoître la posture des ennemis, qu'on les obligeroit
de réunir toutes leurs troupes ensemble, et que par le branle
qu'ils feroient on connoîtroit s'ils en vouloient venir à une
bataille; qu'en cela ils ne reconnoissoient aucun inconvénient;
car s'ils étoient (les ennemis) battus, ils se retireroient en
leur pays, et s'ils battoient l'armée du Roi, ils ne le
pourroient faire sans recevoir un grand échec de leur côté, ce
qui les mettroit hors d'état de faire aucune entreprise, parce
que ce qui leur resteroit ne seroit pas capable de faire un
grand effet dans la France, attendu la facilité qu'il y a de
lever des troupes, et que ne défaisant pas entièrement notre
armée, ce qui en resteroit s'étant joint au corps que le
maréchal de La Melleraye devoit commander sur la frontière de
Champagne et du Bassigny, ils feroient un corps de douze ou
quinze mille hommes, si bien que les ennemis, quoique victorieux
après un grand combat, ne pourroient faire de grands progrès en
France et s'exposeroient s'ils y entroient à une déroute
générale; que s'il arrivoit aussi que nous gagnassions la
bataille, toutes les intelligences que les ennemis pourroient
avoir en France étant rompues, toutes les menées qu'ils y
faisoient se dissiperoient en un instant; que l'on ne pouvoit
jamais avoir plus d'avantage sur les ennemis qu'en cette
occasion, l'armée françoise étant forte et fraîche, ne faisant
que sortir de ses garnisons, et que les François n'étoient
jamais plus braves que quand ils n'avoient point encore souffert
de nécessités, outre que si on étoit assez heureux de battre
l'armée espagnole, la France demeureroit en repos cette
année-là, et que l'on auroit le moyen et le temps de remédier à
tous les désordres que la mort du Roi pouvoit causer, et
dissiper toutes les ligues secrètes que les ennemis y pourroient
avoir. Le maréchal de L'Hôpital et tous ceux qui étoient de son
avis insistèrent. Mais le duc d'Enghien persistant aussi dans le
sien et le trouvant bon, il fut d'avis que l'on donnât la
bataille, et même il dit qu'il le vouloit.
[614] Sirot n'avait pas dit plus haut que Persan assista au
conseil. C'est vraisemblablement une omission qu'il faut mettre sur
le compte de l'imprimeur.
On résolut donc d'en venir en un combat général, en cas que les
ennemis y voulussent entendre, et qu'ils ne levassent point le
siége à l'arrivée de nos troupes. On disposa donc toutes choses
pour la bataille, et on en fit la distribution. Le sieur de
Gassion commanda l'aile droite; le sieur de La Ferté-Senetère
l'aile gauche. Le duc d'Enghien, le maréchal de L'Hôpital, le
sieur d'Espenan et le sieur de La Vallière étoient en la
bataille[615], et moi j'eus le commandement du corps de réserve
qui étoit composé de deux mille hommes de pied et de mille
chevaux.
[615] On appelait le centre, toujours composé d'infanterie, le
corps de bataille, la bataille.