pied et plus de six cents réformés, du nombre desquels fut le comte de
Garcez, pour lors maître de camp d'un vieux terce[591] espagnol, que
j'ai depuis connu gouverneur de Cambray, et ensuite mourut pendant que
nous étions aux Pays-Bas, maître de camp général. Ce fut de ce
gentilhomme, qui avoit de l'honneur et de la bonté, que l'archiduc
Léopold se servit pour arrêter à Bruxelles le duc Charles de Lorraine,
qui fut mis le lendemain dans la citadelle d'Anvers et depuis
transféré à Tolède, comme je dirai ailleurs, et où Georges de
Castelvis, autre maître de camp, aussi prisonnier en cette bataille,
eut la charge de le garder. Les autres furent don Baltazard Marcadel,
aussi maître de camp, que j'ai connu depuis gouverneur d'Anvers et
châtelain du château de Milan; don Diégo de Strada; le comte de
Beaumont, frère du prince de Chimay, de la maison de Ligne et
d'Aremberg; le comte de la Tour; le jeune comte de Rœux, de la maison
de Croy; don Emanuel de Léon; don Alonso de Torrès; don Fernando de la
Cueva, et le comte de Reitberg, Allemand, et le comte de Montecucully.
[591] Les _Tertios_ étaient des régiments espagnols célèbres.
Je n'en rapporterai pas ici davantage, et ne parlerai des morts,
des blessés, ni même de ceux des nôtres qui se signalèrent dans
cette bataille, parce que le Duc eut soin d'envoyer des lettres,
et de très grands détails de ce que les uns et les autres
avoient fait de plus considérable; tout fut imprimé et publié,
en sorte que toutes les histoires du temps en sont remplies.
Ainsi, pour finir cette relation, que j'ai fort raccourcie, il
ne me reste rien à dire sinon que, comme le Duc commença un
grand et signalé exploit de guerre par la fervente prière qu'il
fit au Dieu des batailles, et par l'absolution qu'il reçut de
son confesseur à la tête de son armée, qui imita sa piété; aussi
la finit-il par l'action de grâce, qu'il rendit à genoux et
toutes les troupes à son exemple, du succès de cette mémorable
journée, comme il fit alors solennellement par le _Te Deum_
qu'il fit chanter dans l'église de Rocroi au bruit des canons et
des trompettes.
.... Le jeune marquis de La Moussaye, qui étoit aide de camp du
Duc en cette campagne-là, apporta à la Reine la première
nouvelle du gain de la bataille, et Tourville, premier
gentilhomme de sa chambre[592], en apporta le lendemain les
particularités, qui jetèrent la joie dans le cœur de tous les
bons François, et la jalousie dans l'âme de plusieurs de la
cour, mais qui ne put empêcher que le nom et la gloire du duc
d'Enghien ne fussent portés aussi haut que méritoient la
grandeur et l'importance de cette action.
[592] Le père du grand amiral.
La Reine en connoissoit l'avantage; le cardinal Mazarin, de qui
la faveur était encore fort incertaine, prenoit de nouvelles
forces par l'autorité de la Reine que cet exploit affermissoit.
Il en témoigna au Prince et au Duc des joies incomparables, et
je tiens de Tourville que le cardinal lui proposant de nouer une
amitié intime avec son maître, il lui dit ces propres mots:
qu'il ne vouloit être que son chapelain et son homme d'affaires
auprès de la Reine.... Un valet de chambre du Duc, par qui il
envoya les drapeaux gagnés à la bataille, les porta tout droit à
l'hôtel de Condé. On les rangea autour de la grande salle, où
toute la cour et tout Paris les furent voir, en attendant qu'on
les portât, comme on fit, en grand triomphe à Notre-Dame, quand
on y chanta le _Te Deum_, selon la coutume ordinaire.»
Au risque de quelques répétitions, à côte de cette relation en quelque
sorte domestique, nous allons mettre la relation officielle, le
bulletin que publia le gouvernement dans le Moniteur d'alors: la
GAZETTE de Renaudot pour 1643, le 27 mai, no 65, p. 429[593]. Le récit
de la Gazette s'accorde de tous points avec celui de Lenet; mais il
est plus ample et plus détaillé: il laisse paraître en une juste
mesure la personne du jeune général, et en même temps il relève avec
raison tous ceux qui prirent part à cette glorieuse journée. Il ne
dissimule pas les pertes de l'armée, il donne les noms de tous les
morts et de tous les blessés de marque, et c'est pour cela que nous le
reproduisons, afin de contribuer, autant qu'il est en nous, à propager
le souvenir reconnaissant du sang alors versé pour la France, et à
honorer, dans ceux qui les représentaient alors sur le champ de
bataille de Rocroy, plus d'une noble famille encore subsistante, les
Noailles, les La Ferté, les Beauveau, les La Moussaye, les Chabot, les
Toulongeon, les Laubepin, les Pontécoulant et d'autres.
[593] Pour épuiser les renseignements officiels, nous signalerons
encore la relation donnée par le _Mercure français_, t. XXVe, p.
8-17, et qui est évidemment un abrégé de la _Gazette_.--LA
BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE DE LA FRANCE indique deux autres relations
du temps: 1º t. IIe, au no 22, 182, _La bataille de Rocroy gagnée
par le duc d'Enghien_, Paris, 1643, in-4º; 2º _Ibid._, au no 22,
183, _Relation de la bataille de Rocroy_, Paris, 1643, in-fol. Nous
avons en vain cherché le premier ouvrage; nous supposons que ce
n'est pas autre chose que le second mis en in-4º, comme cela se
faisait souvent. Nous avons collationné la _Relation_ in-folio avec
la _Gazette_, et nous pouvons assurer qu'il y a fort peu de
différences. La _Gazette_ divise son récit en divers paragraphes;
la _Relation_ forme un seul et même paragraphe. Çà et là la
_Relation_ abrége la _Gazette_. Par exemple, elle retranche le
premier paragraphe, qui est en effet de pure rhétorique, LA
BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE prétend que cette _Relation_ a été faite
par le duc d'Enghien lui-même, et que l'original était dans la
bibliothèque de M. La Mare, à Dijon; mais il s'agirait de savoir si
le manuscrit de M. La Mare était écrit de la main même de Condé; et
nous faisons plus qu'en douter.
«Une victoire est toujours la bienvenue; mais quand elle est des
plus grandes de son siècle, quand elle tient au commencement
d'un règne, d'un emploi et d'une campagne, alors elle tient des
rayons du soleil dont la simple lumière est toujours belle, mais
de qui les effets se multiplient et par leur nombre et autant de
fois qu'ils sont réfléchis par les divers miroirs qui les
reçoivent. Elle est de soi-même très glorieuse comme très
grande; elle est de bon augure pour le Roi sous les auspices
duquel elle sert de première marche et de piédestal à ses
trophées, et connue d'un hiéroglyphe à marquer les félicités que
nous promet la régence de la meilleure et plus parfaite Reine
que la France ait jamais eue; elle sert d'un pronostic assuré de
ce qu'il faut attendre de l'heur, de la valeur et de la conduite
d'un général qui commence ses exploits par où les autres
voudroient finir les leurs, et elle nous donne telle espérance
de bien terminer cette campagne que le grand échec qu'y ont
reçu les ennemis leur fait craindre que de leur côté elle ne
soit achevée.
Le duc d'Enghien, général de l'armée du Roi en Flandre, sur la
résolution par lui prise de se mettre en campagne et d'entrer
dans le pays ennemi aussitôt que la commodité des fourrages le
pourroit permettre, avoit le 9me de ce mois donné rendez-vous à
toute sa cavalerie sur la rivière d'Oise et à son infanterie sur
la rivière de Somme. Mais ayant su quelques jours auparavant par
le retour des partis qu'il avoit envoyés prendre langue des
ennemis, qu'ils marchoient avec de grandes forces du côté de
Valenciennes, il changea ce premier rendez-vous en celui d'Ancre
qu'il donna pour toute son armée, envoyant promptement ses
ordres au marquis de Gèvres et au sieur d'Espenan, maréchaux de
camp qui commandoient chacun un corps à part, de se tenir prêts
pour le venir joindre au premier avis; et pour ne rien omettre,
il ordonna en particulier audit sieur d'Espenan, comme au plus
proche des ennemis, de jeter incessamment quelques troupes dans
Guise et dans la Capelle que leur marche sembloit menacer. Lui
cependant ayant commencé la sienne, eut avis, au partir d'Ancre,
que le comte d'Isembourg avec un corps séparé, avoit le 12 de ce
mois investi Rocroi, contre lequel les autres corps ennemis
s'avançoient à grandes journées avec le reste de leurs forces
par la frontière de France, où ils faisoient de grands
désordres; ce qui l'obligea de commander le Sr de Gassion, aussi
maréchal de camp et maître de camp général de la cavalerie
légère, servant près de lui, d'aller avec 1500 chevaux, suivre
leur piste, épier leur contenance, prendre les avantages que
l'occasion lui fourniroit pour secourir la place et couvrir le
pays et le corps de Gèvres qui venoit de Reims pour le joindre.
Le sieur de Gassion exécuta heureusement cet ordre le 16 de ce
mois, et ayant défait les petits corps avancés des ennemis et
poussé leurs gardes, donna de telle sorte jusque dans le front
de leurs bandières (ainsi les Espagnols appellent la tête de
leur armée), qu'il attira à soi toutes les forces du camp qui
étoit devant Rocroi, et par ce moyen fit entrer dans la place
assiégée un secours de cent fusiliers choisis du régiment du
Roi, commandés par le sieur de St-Martin, premier capitaine de
ce régiment, et par le sieur de Cimetière, lieutenant des gardes
du dit sieur de Gassion, lesquels y arrivèrent si à propos
qu'ayant fait une sortie ils reprirent une demi-lune et tous les
dehors de Rocroi que les ennemis avoient déjà occupés,
nonobstant la défense du sieur de Joffreville, gouverneur de la
place, qui n'avoit dedans que 400 hommes, donnant par ce moyen
temps au duc d'Enghien de s'avancer, et joindre, comme il fit,
le corps de Gèvres et d'Espenan au village d'Origny et de
Brunchamel[594], d'où il se rendit le 17 à quatre lieues de
Rocroi, à savoir au village de Bossu, où le sieur de Gassion
s'étant aussi rendu en même temps avec les 1500 chevaux
commandés, sur son rapport de la contenance des ennemis et de la
situation de leur camp, il fut résolu le 18 de se faire jour à
vive force pour secourir la place, laquelle vraisemblablement ne
pouvoit plus tenir que jusque au lendemain, les ennemis n'ayant
pas seulement repris tous ses dehors, mais étant logés dans son
fossé et l'attaquant par trois endroits.
[594] Relation in-fol.: _Brunehamel_.
Cette ville est située à la tête des Ardennes, au milieu d'une
bruyère, en un lieu élevé, fortifiée de cinq bastions non
revêtus et de quelques demi-lunes fraisées; toutes lesquelles
fortifications n'étant pas jugées bastantes pour se maintenir
plus longtemps contre de si puissants ennemis, et défendue avec
si peu de gens, et sa perte la rendant considérable par
elle-même et plus encore par ses conséquences, telles que sa
prise ouvre le chemin aux ennemis presque jusque aux portes de
Paris, on ne pensa plus qu'à se hâter de la secourir.
Pour cet effet, notre général, aidé de l'expérience du maréchal
de L'Hôpital et de celle de ses maréchaux de camp et officiers,
ayant envoyé reconnoître les lieux, on avoit remarqué deux
défilés à une lieue du camp dans le bois de Fors, qui étoient
les seuls endroits propres à l'exécution de ce dessein.
Cinquante Croates furent commandés de pousser par delà l'un de
ces défilés, qui fut jugé le plus commode pour le passage de
notre armée, avec ordre de reconnoître s'il étoit gardé par les
ennemis; et l'officier qui commandoit ces Croates ayant rapporté
au duc d'Enghien que les ennemis paroissoient de l'autre côté du
défilé, il ordonna en même temps au sieur de Gassion de
s'avancer dans une plaine au delà de ce défilé avec la compagnie
des gardes dudit Duc, tous les Croates, le régiment de fusiliers
et celui de la cavalerie du Roi, de nettoyer toute cette plaine
jusqu'au camp des ennemis, et de reconnoître si leur armée étoit
retranchée, ou si elle marchoit pour nous combattre, quand nous
serions à demi passés, ou pour s'opposer entièrement à notre
passage.
Le sieur de Gassion suivant cet ordre arriva dans la plaine à 1
heure de l'après-midi dudit jour, 18 de ce mois, poussa jusque
dedans leur camp tout ce qu'il trouva d'ennemis, et s'étant
rendu maître d'une hauteur fort proche dudit camp, découvrit
qu'ils sortoient hors du front de leurs bandières pour se mettre
en bataille. De quoi ayant été aussitôt donné avis au duc
d'Enghien par le sieur de Chevers, maréchal général de la
cavalerie, ce prince passa à l'instant le défilé, et lui
commanda de faire suivre la cavalerie de l'aile droite de son
avant-garde composée des régiments du Roi, de Gassion, de
Lenoncourt, de Coaslin et de Sully. Le maréchal de L'Hôpital
demeura avec les sieurs d'Espenan et de La Ferté-Senetère, pour
faire diligemment passer le reste de l'armée.
Pour favoriser ce passage le duc d'Enghien se trouva en
bataille, sur les deux heures après midi de ce jour-là, avec ses
troupes de cavalerie et celles qui avoient les premières passé
le défilé commandées par le sieur de Gassion, auxquelles troupes
il fit commencer l'escarmouche qui dura deux ou trois heures,
pendant lesquelles le reste de notre armée passa, se mettant
aussi en bataille à mesure qu'il arrivoit. Et pour ce qu'il n'y
avoit pas assez de terrain pour y placer commodément toutes nos
troupes, il fit pousser par les Croates, soutenus de deux petits
corps de cuirassiers du régiment de Gassion, commandés par le
sieur de Vassau, lieutenant du régiment, les ennemis qui
occupoient une autre hauteur, sur laquelle notre aile droite
s'étant étendue pour faire place à la gauche pressée d'un marais
voisin, le canon des ennemis commença à tirer sur les quatre à
cinq heures du soir, et le nôtre un quart d'heure après, avec
telle furie qu'il nous fut tué ou blessé un grand nombre
d'hommes, notre canon, ne demeurant pas aussi sans effet,
emportant plusieurs des ennemis.
La nuit ayant fait cesser les canonnades et empêché qu'on ne
vînt aux mains, il fut mis en délibération si l'on donneroit la
bataille sans attendre le lendemain, ou si à la faveur de la
nuit on essaieroit de faire entrer quelques secours dans la
place. Mais après plusieurs raisons apportées de part et
d'autre, il fut enfin résolu par l'avis de tous les officiers
généraux de différer la bataille jusqu'au point du jour du
lendemain, et par conséquent de ne se point affoiblir par un
secours qui ne se devoit pas tenter s'il n'étoit
considérable[595].
[595] Le _Mercure français_, qui rapporte la délibération du côté
des Français, donne aussi celle des ennemis: «Le duc d'Enguyen mit
en délibération s'il donneroit bataille sans attendre le lendemain,
ou s'il jetteroit du secours dans la ville pendant que les ténèbres
et la disposition du camp ennemi lui en donnoient la commodité. Don
Francisco de Mello demanda dans le conseil de guerre s'il
choqueroit (attaqueroit) ou s'il attendroit l'arrivée du général
Beck qui le devoit joindre le lendemain avec mille chevaux et trois
mille hommes d'infanterie. Le conseil espagnol fut d'avis
d'attendre le général Beck puisque son armée étoit assez
considérable pour leur faire espérer la victoire. Les officiers
françois opinèrent qu'on ne pouvoit secourir la place que par des
forces considérables, ce qui seroit affoiblir le camp, etc.»
Il sembloit que les deux armées n'eussent tenu qu'un seul
conseil de guerre, et que par une résolution commune elles y
eussent arrêté une bataille générale pour le lendemain; car,
encore qu'il n'y eût rien qui pût empêcher l'un ni l'autre des
partis de s'attaquer durant la nuit, si est-ce que pendant
icelle les deux armées demeurèrent campées en bataille à la
portée du mousquet sans rien attenter l'une sur l'autre.
Le duc d'Enghien, après avoir donné les ordres et posé les
grandes gardes à la tête de son armée, passoit la nuit au feu
des officiers et des soldats du régiment de Picardie[596].
Nonobstant la brièveté de laquelle le jour tardoit à tous à
venir, lorsqu'un cavalier françois, qui servoit les ennemis,
ayant quitté leur parti et se jetant dans le nôtre, le confirma
au dessein formé le jour précédent de donner bataille. Car ce
cavalier, ayant demandé à parler à notre général, après avoir
obtenu pardon sous le bon plaisir du Roi, il l'assura que le
général Beck devoit joindre l'armée ennemie le lendemain à sept
heures du matin avec 1,000 chevaux et 3,000 hommes d'infanterie.
Cet avis venu fort à propos, et la crainte du nouveau dommage
dont nous menaçoit le canon des ennemis pointé si proche de
nous, firent embrasser avec grande résolution celle qui avoit
été prise le soir d'auparavant; suivant laquelle, dès le point
du jour du mardi 19 de ce mois, le sieur de Gassion continuant
de prendre soin de l'aile droite comme il avoit fait le jour
précédent, le sieur de La Ferté-Senetère de la gauche, et le
sieur d'Espenan de l'infanterie, le duc d'Enghien voulut
particulièrement s'appliquer à l'aile droite et laissa le soin
de la gauche au maréchal de L'Hôpital.
[596] La _Relation_ omet ce détail curieux et dit seulement:
«Pendant la nuit, M. le Duc ayant eu avis que...»
La[597] disposition du champ de bataille étoit telle, que notre
aile droite étoit bornée d'un bois et notre aile gauche d'un
marais, y ayant plus de demi-lieue de distance entre les deux.
La bataille fut commencée entre ce bois et ce marais, à un quart
de lieue de Rocroi; mais après que les nôtres eurent poussé les
premiers bataillons de l'ennemi, tout le reste de l'action se
passa dans une plaine plus spacieuse à la vue dudit Rocroi.
[597] Ce paragraphe et les deux suivants manquent dans la
_Relation_: c'est juste le plus essentiel.
L'armée ennemie étoit composée de 25 à 26,000 hommes, à savoir
17,000 hommes de pied en 22 régiments sous la charge du comte
d'Isembourg, et le reste en 105 cornettes de cavalerie
commandées par le duc d'Albuquerque. De toutes lesquelles
troupes le comte de Fontaines étoit maréchal de camp général, et
don Francisco de Mello général pour le Roi d'Espagne. La nôtre
étoit d'environ 20,000 hommes, à savoir: 14,000 hommes de pied
et 6,000 chevaux. Notre infanterie étoit composée des régiments
de Picardie, Piémont, la Marine, Rambure, de Persan, de
Harcourt, Guiche, Aubeterre, la Prée, de huit compagnies
royales, de Biscaras, de Gèvres, Langeron, du Vidame, de Vervin,
du régiment des gardes Écossoises, de celui de Molondin, de
Vateville et de Rolle, ces trois derniers Suisses. Notre
cavalerie étoit composée des gens d'armes de la Reine, des
Écossois, d'une brigade de la compagnie du prince de Condé,
d'une autre du duc de Longueville, de celle d'Angoulême, de
Guiche et de Vaubecourt; notre cavalerie légère consistoit au
régiment Royal, en ceux de Gassion, de Guiche et d'Harcourt, de
la Ferté-Senetère, de Lenoncourt, du baron de Sirot, de La
Clavière, de Sully, de Roquelaure, de Méneville, de Heudicourt
et de Marolles; ils étoient grossis des fusiliers du Roi, des
gardes du duc d'Enghien, de la cavalerie étrangère de Syllar, de
celle du régiment de Léchelle, de Beauveau, de Vamberg, de Chac
et de Raab Croates.
Le duc d'Enghien, avant d'aller à la charge, visita tous ses
bataillons et escadrons, animant tous les officiers et soldats
au combat en leur remontrant la justice de la cause qu'ils
soutenoient, où il y alloit du service du Roi et de la dignité
de sa couronne, en leur mettant devant les yeux l'honneur qu'ils
alloient acquérir en s'opposant à un puissant ennemi, dont la
victoire laissoit à sa merci tant de peuples qui s'attendoient à
leur défense. Sa grâce animoit merveilleusement son discours,
mais plus encore son exemple. Il s'étoit bien laissé armer par
le corps; mais il ne voulut point d'autre habillement de tête
que son chapeau ordinaire, garni de grandes plumes blanches, ce
qui servit beaucoup à ramener dans le chaud de la mêlée
plusieurs escadrons au combat qui ne l'eussent pas autrement
reconnu, comme ils firent à son visage; aussi le mot du
ralliement étoit celui d'ENGHIEN.
Les ordres donnés, nos deux ailes sur les trois heures du matin
marchèrent en même temps contre l'armée des ennemis qui les
attendoit de pied ferme. C'étoit bien matin, mais il ne falloit
pas commencer si tard une si grande journée. Dans cette marche
notre aile droite rencontra devant soi un petit rideau dans un
fond proche d'un bois, où les ennemis avoient logé 1,000
mousquetaires, qui furent aussitôt taillés en pièces par les
nôtres, lesquels poussèrent aussi toute la cavalerie ennemie qui
lui étoit opposée de ce côté-là.
A l'aile gauche de notre armée, le sieur de La Ferté-Senetère
ayant chargé la droite des ennemis aussi avec toute la conduite
et résolution imaginables, le combat s'y trouva tellement
opiniâtre qu'il y fut blessé de deux coups de pistolet et de
trois coups d'épée, son cheval tué, et lui emmené prisonnier,
mais peu après recous, ce qui ne se put faire sans apporter
quelque désordre à notre aile gauche, dans lequel les ennemis
s'étant rendus maîtres de notre canon après qu'ils eurent tué le
sieur de La Barre, lieutenant de l'artillerie qui y fit très
bien son devoir, le maréchal de L'Hôpital rallia une partie de
nos troupes de son aile, et à leur tête recommença la charge
avec tant de vigueur qu'il regagna le canon que nous avions
perdu, où lui-même faisant des mieux fut blessé d'un coup de
mousquet dans le bras, la fortune envieuse de sa vertu tâchant
en vain de lui arracher des mains le bâton que tant d'exploits
lui ont fait mériter. Toutefois cet accident, qui le mit hors de
combat, ayant encore ébranlé notre aile gauche, et les ennemis
ayant repris notre canon et s'en étant servi contre nous, le
baron de Sirot, maître de camp de cavalerie, qui commandoit le
corps de réserve, rallia de nouveau toutes les troupes, arrêta
avec grand cœur le corps des ennemis qu'il soutint jusqu'à ce
que notre aile droite ayant chassé la cavalerie qui lui étoit
opposée[598] et gagné le derrière de leur armée, vint attaquer
l'infanterie espagnole après que toute l'infanterie wallonne,
allemande et italienne eut été taillée en pièces.
[598] La manœuvre de Condé n'est guère indiquée.
Il ne falloit pas qu'un si grand succès s'acquît avec peu de
peine. La cavalerie espagnole fit bien quelque devoir, mais la
résistance de leur infanterie n'est pas croyable. Elle fut si
grande qu'elle obligea tout le corps de notre cavalerie à venir
les uns après les autres, chacun cinq ou six fois, à la charge
sur elle, sans qu'ils la pussent rompre; de quoi ils fussent
malaisément venus à bout si l'on ne se fût avisé de les faire
attaquer d'un autre côté en même temps par notre infanterie de
l'aile droite, laquelle prenant l'espagnole en queue et en
flanc, par où la prenoit aussi notre cavalerie, tandis qu'elle
soutenoit toujours le feu en tête, elle fut enfin rompue
entièrement par notre cavalerie de l'aile droite conduite par le
sieur de Gassion qui fit en cette occasion des merveilles à son
ordinaire.
Ce ne fut plus désormais que tuerie; à quoi nos Suisses entre
autres ne s'épargnoient pas pour venger la mort de leurs
camarades, que la première furie des canons et des mousquetades
avoit emportés avec plusieurs autres. De ce rang furent aussi le
sieur d'Avise[599], cornette du régiment des gardes du duc
d'Enghien tué d'une mousquetade au ventre, le sieur de Longchamp
exempt desdites gardes, et 12 ou 15 de ses compagnons (car je
suivrai l'ordre auquel on me mande qu'ils sont morts et non
celui de leurs rangs); les sieurs de La Bise, sous-lieutenant de
la compagnie des gens d'armes du prince de Condé, Dufour[600],
lieutenant de la compagnie des gens d'armes du maréchal de
Guiche, Lalac, capitaine de la marine, le baron d'Ervault[601],
capitaine de cavalerie au régiment d'Harcourt, les sieurs de
Montoise, capitaine au régiment de la Ferté, de Choisi, cornette
de la compagnie du marquis, de Lenoncourt, de Vivans, capitaine
au régiment de Sully, le comte d'Ayen[602], commandant le
régiment de cavalerie du maréchal de Guiche, les sieurs
Daltenove, lieutenant-colonel de Lechelle, de Clevant[603],
capitaine dans Piémont, du Mesnil, Froyel, Bergues et Villiers,
capitaines au régiment de Rambure, d'Arcombat,
lieutenant-colonel au régiment de Biscaras, Du Breuil et
Matharel, capitaines au régiment de Bourdonné, tués, celui-ci
d'une volée de canon qui lui emporta la tête.
[599] Relation: _Danize_.
[600] Relation: le sieur _Des Tours_.
[601] Relation: _Ernault_.
[602] Fils aîné du comte de Noailles.
[603] Relation: _Clément_.