s'est-il rencontré des démocrates assez extravagants pour tenter
d'abolir la mémoire de pareilles actions, comme d'autres misérables
jetaient au vent les cendres d'Henri IV et coupaient la tête au
cadavre de Richelieu? En vain nous avons fait des recherches
opiniâtres dans les dépôts publics et dans les plus riches
bibliothèques particulières. Le sort, qui nous a livré des pages
nouvelles de Pascal et de La Rochefoucauld, nous a refusé la
découverte des campagnes de Condé, écrites sous sa dictée par un de
ses meilleurs disciples. Puisse un autre plus heureux que nous trouver
enfin un si précieux manuscrit et le mettre au jour, à l'honneur d'une
grande race éteinte et pour la gloire du nom français! Rassemblons au
moins sur la première et la plus grande victoire de Condé les lumières
de toutes les relations contemporaines qui nous ont été conservées.
Voici d'abord celle qui est le plus près de la source, et qui se peut
considérer comme émanant presque de la maison de Condé. Elle a été
pour la première fois publiée dans la partie inédite des mémoires de
Lenet, édition de M. Aimé Champollion. Lenet lui-même nous apprend
dans quelles circonstances et sur quels documents elle fut composée.
Collection Michaud, t. II, p. 477:
«La Princesse (dans l'été de 1650, pendant la captivité des
princes), après m'avoir donné ses ordres et ses dépêches, voulut
sçavoir le détail de la bataille de Rocroi; elle manda plusieurs
officiers qui avoient vu cette mémorable journée; chacun
vouloit avoir l'avantage d'en raconter le détail; enfin elle
voulut l'entendre de la bouche du plus ancien, qui fut
interrompu beaucoup de fois par les autres, tant chacun
s'empressoit de dire ce qu'il avoit fait. Cependant je partis de
la chambre de la Princesse pour aller dans la mienne chercher de
quoi les accorder, et après avoir trouvé ce que je cherchois je
retournai sur mes pas. J'avois dans une cassette, et parmi des
relations des choses les plus mémorables qui étoient arrivées
depuis la régence, celle qu'on avoit envoyée au feu prince de
Condé de la bataille de Rocroi, que le duc d'Enghien son fils
avoit donnée et gagnée le 19 mai 1643. Ce fut un coup de foudre
qui renversa les espérances que la longue minorité que nous
avions à essuyer avoit fait concevoir aux Espagnols, et qui
portant toute sa fumée de leur côté dissipa les nuages qui
commençoient à se former sur nous. Ce fut la base sur laquelle
s'affermit l'autorité de la Reine et la faveur naissante du
cardinal Mazarin. La Princesse voulut que je fisse la lecture de
cette relation en présence de tous ces officiers qui y avoient
été pour la vérifier. Ils la trouvèrent fort véritable.
Quelques-uns pourtant dirent des circonstances considérables qui
y avoient été omises; de sorte que de ce que je lus et de ce
qu'ils me dirent, j'écrivis le lendemain ce que j'en sais.
Le duc d'Enghien, qui mouroit d'impatience d'entrer dans le pays
ennemi, n'attendoit que la commodité des fourrages pour exécuter
son dessein. Il avoit huit ou dix jours auparavant résolu
d'assembler son infanterie sur la rivière d'Authie et sa
cavalerie sur l'Oise; mais comme quelques-uns des partis qu'il
avoit envoyés du côté des ennemis lui rapportèrent qu'ils
marchoient avec des forces fort considérables vers Valenciennes,
il changea de résolution et prit celle d'assembler toute son
armée à Ancres. Il envoya ses ordres à Espenan[585], et à
quelques maréchaux de camp qui commandoient chacun un petit
corps séparé, de se tenir prêts pour marcher où il leur
commanderoit. Cependant il fit entrer les troupes qu'il jugea
nécessaires dans Guise et dans la Capelle, que la marche des
ennemis sembloit menacer; et comme il commençoit la sienne, il
apprit en sortant d'Ancres que le comte d'Isembourg, à présent
gouverneur d'Artois et chef des finances des Pays-Bas, avec un
corps de cavalerie et quelque infanterie qu'il avoit jetée dans
les bois, avoit investi Rocroi dès le 12 mai, et que le reste de
l'armée espagnole, commandée par don Francisco de Mello,
gentilhomme portugais, homme de grand sens mais de peu
d'expérience à la guerre, pour lors gouverneur des Pays-Bas,
marchoit avec toute la diligence possible par notre frontière
pour aller rejoindre Isembourg, et former le siége de cette
place importante par sa situation à la tête des Ardennes. Elle
étoit composée de cinq bastions et de quelques demi-lunes en
mauvais état, et n'avoit ni le nombre de gens ni la quantité de
munitions nécessaires pour une longue défense, et avec toute
apparence elle ne pouvoit durer que deux jours. Le Duc
envisagea, avec une prudence qu'à peine pourroit-on attendre
d'un général qui ne faisoit que d'achever sa vingt et unième
année, la conséquence de la perte de cette place dans la
conjoncture des affaires. L'intérêt de l'État et celui de sa
gloire lui firent, sans prendre avis de qui que ce fût[586],
résoudre de la secourir; et comme toutes ses troupes ne
l'avoient pas encore joint et que les Espagnols faisoient des
désordres et ravages dans leur marche pour jeter la terreur et
l'effroi parmi les paysans de la frontière et par eux jusque
dans Paris, le Duc commanda à Gassion, maréchal de camp, général
de la cavalerie légère, de suivre la piste des ennemis avec
quinze cents chevaux, d'observer leur contenance, de couvrir le
pays et surtout la marche de Gèvres qui venoit pour le joindre,
et de mettre tout en usage pour jeter tout ce qu'il pourroit de
monde dans Rocroi. Gassion étoit fils d'un président de Pau, qui
s'étoit jeté à la guerre dès ses plus jeunes ans, qui avoit
servi en Allemagne dans les guerres du roi de Suède, et qui de
degré en degré étoit devenu ce que je viens de dire. Il s'étoit
acquis la réputation de brave, de vigilant et d'homme
infatigable; et pour dire la vérité en passant, s'il eût eu
autant de fermeté pour ses amis, de probité dans ses actions et
de netteté dans sa conduite, qu'il avoit d'esprit, de cœur, de
lumière, de dessein et de savoir faire, il auroit été un homme
des plus accomplis de son siècle et de plusieurs autres. Je n'en
dirai pas davantage, car les occasions que j'aurai d'en parler
ailleurs justifieront ce que je dis. Pour revenir à notre sujet,
la connoissance que le Duc avoit de sa ponctualité et de son
activité à la guerre, l'obligea à le choisir pour cet important
emploi, et je lui ai souvent ouï dire qu'il ne fut de sa vie
plus étonné que d'entendre le Duc lui donner ses ordres, si
nécessaires, si judicieux, en des termes et d'une manière telle
que le plus consommé capitaine auroit pu faire[587]. Aussi les
exécuta-t-il fort heureusement. Il arriva aux environs de
Rocroi, le 16 du mois, avec une diligence extraordinaire; il
envoya pendant sa marche toutes les nouvelles qu'il eut des
ennemis au Duc qui en sut merveilleusement profiter; il renversa
quelques petits corps avancés des ennemis, poussa leurs gardes,
obligea la plupart des forces du camp à venir à lui, et
cependant fit entrer dans la place cent fusiliers choisis du
régiment du Roi, conduits par Saint-Martin et Cimetierre, si à
propos, qu'ayant fait brusquement une sortie, ils reprirent une
demi-lune et les dehors que les Espagnols avoient occupés avec
beaucoup de facilité; car Joffreville, gouverneur de cette
place, n'avoit que quatre cents hommes, et l'on peut dire que la
prévoyance du Duc et la ponctualité de Gassion à exécuter ses
ordres lui donna le temps d'entreprendre et de faire la plus
grande, la plus brave et la plus importante action dont on eût
ouï parler pendant plusieurs siècles.
[585] L'édition donne _Espernay_, qui est le nom d'une ville et non
celui d'un maréchal de camp. Nous avertissons une fois pour toutes
que les noms des officiers et des régiments, trop souvent estropiés
dans l'imprimé, ont été par nous rétablis sur les autres relations
ou d'après nos propres recherches.
[586] Passage important et qui répond d'avance à l'accusation de
Montglat, que le jeune duc se laissa conduire d'un bout à l'autre
de l'affaire par Gassion.
[587] Nouvelle réponse à Montglat.
Cependant le Duc marchoit à grandes journées. Il joignit Gèvres
et Espenan à Origny et à Brunchancel[588]; d'où il se rendit le
17 à Bossu, village situé à une lieue de Mariembourg, à deux de
Charlemont et à quatre de Rocroy. Gassion qui s'y rendit en même
temps que le Duc, lui ramena les quinze cents chevaux qu'il
avoit emmenés, lui rendit compte de l'exécution du commandement
qu'il avoit reçu de lui, de la contenance des ennemis, de la
situation de leur camp et du nombre qui composoit leur armée. La
nuit même on sut qu'ils avoient repris les dehors, qu'ils
étoient logés dans les fossés, et qu'ils faisoient état
d'attacher trois mineurs en trois endroits différents; de sorte
que le Duc, jugeant qu'il n'y avoit plus de temps à perdre,
résolut de se faire jour à vive force, et de mourir ou de
secourir la place assiégée. Pour aviser aux moyens les plus sûrs
et les plus avantageux, il assembla ses principaux officiers, et
après avoir ouï les uns et les autres et écouté le rapport que
lui firent ceux qu'il avoit envoyés reconnoître les bois, leurs
avenues et leurs sorties, et su d'eux qu'il y avoit deux défilés
dans celui du fort, à une lieue du camp, et qui furent jugés
être les seuls endroits propres pour l'exécution de ce grand
dessein, il fit détacher cinquante Cravates avec ordre de
pousser par delà le défilé le plus commode au passage de son
armée, et de reconnoître s'il étoit gardé par les ennemis et
s'ils y avoient fait quelques retranchements. L'officier lui
rapporta seulement qu'ils paroissoient au delà de ce défilé, et
en même temps le Duc, sans délibérer, commanda à Gassion de
s'avancer dans une plaine qui est au delà; il lui donna sa
propre compagnie des Gardes, tous les Cravates, le régiment de
fusiliers et le régiment Collourt[589], avec ordre de nettoyer
cette plaine jusques au camp des assiégeants, et de reconnoître
s'ils étoient retranchés ou s'ils étoient en état de marcher
pour s'opposer à son passage.
[588] Gazette: _Brunchamel_. Le Mercure: _Brunchaviel_.
[589] Nous ne trouvons nulle autre part le nom de ce régiment. Ne
faut-il pas lire: _le régiment de Sillart_, régiment de cavalerie
étrangère. Voyez plus bas, p. 540.
Gassion ne fut pas moins ponctuel à exécuter l'ordre du Duc que
celui qu'il lui avoit donné quatre jours auparavant; il poussa
jusque dans le camp ce qu'il rencontra dans la route qu'il tint;
et ayant rencontré une éminence qui en étoit fort proche,
environ à une heure après midi du 18, il reconnut que les
ennemis sortoient de leur front de bandière pour se mettre en
bataille. Il renvoya en diligence Chevers pour en avertir le Duc
qui à l'instant même et avec une gaieté extraordinaire passa le
défilé. Il se fit suivre du régiment du Roi et de ceux de
Coaslin, de Sully, de Gassion et de Lenoncourt qui composoient
l'aile droite de son avant-garde; il laissa le maréchal de
L'Hôpital, Espenan et La Ferté-Seneterre pour faire passer le
plus diligemment qu'ils pourroient le reste de l'armée et pour
favoriser l'exécution de l'ordre qu'il en donna; et il marcha
avec tant de diligence qu'entre deux ou trois heures après midi
du même jour, il se trouva en bataille avec cette cavalerie et
les troupes que Gassion avoit menées avec lui. Il fit commencer
l'escarmouche qui dura jusque sur les cinq heures du soir et qui
donna lieu au reste de l'armée de passer heureusement le défilé.
Le Duc la faisoit mettre en bataille à mesure qu'elle arrivoit;
mais comme il ne jugea pas que le terrain qui nous restoit à
occuper fût capable de contenir toutes ses troupes, il commanda
aux Cravates, soutenus de deux pelotons de cuirassiers du
régiment de Gassion, de pousser les ennemis qui occupoient une
certaine éminence et de s'en rendre maîtres, comme ils firent,
et notre aile droite s'y étant étendue fit place à la gauche qui
étoit pressée d'un marais voisin. Les ennemis commencèrent à se
servir contre nous de leur artillerie, qui nous incommoda fort
jusques à ce que la nôtre fût en état de leur répondre, comme
elle fit un quart d'heure après, et dont ils reçurent un
merveilleux dommage.
La nuit ayant fait cesser les canonnades de part et d'autre, et
le Duc ayant cru qu'il ne devoit pas affoiblir son armée par un
secours considérable qu'il pourroit jeter dans Rocroi à la
faveur de l'obscurité, parce qu'il jugea qu'en l'état auquel
étoient les choses cette place étoit sauvée, il ne songea plus
qu'à donner la bataille; mais il voulut tenir conseil de guerre
et entendre les sentiments des officiers généraux pour savoir
s'il la donneroit la nuit, ou s'il attendroit la pointe du jour
le lendemain 19me. Il y avoit beaucoup de raisons pour et
contre[590]; mais enfin chacun se rendit à celles dont le Duc se
servit avec un sens qui étonna tous ceux qui l'écoutèrent: il
fut résolu qu'on laisseroit passer la nuit, et que dès le moment
que le jour paroîtroit on commenceroit d'attaquer les ennemis.
Après cette résolution prise, le Duc repassa dans tous les
rangs de son armée, avec un air qui communiqua la même
impatience qu'il avoit de voir finir la nuit pour commencer la
bataille. Il la passa tout entière au feu des officiers de
Picardie, après avoir posé toutes les gardes et donné les ordres
nécessaires pour tout ce qu'il avoit projeté.
[590] Il y avait une très bonne raison pour commencer l'affaire
sur-le-champ: la crainte de voir le lendemain matin Beck arriver
avec ses quatre ou six mille hommes. D'un autre côté, l'armée
française était fatiguée et encore mal en ordre. Mais la vraie
raison qui ne pouvait pas ne pas décider Condé et que Lenet cache
ici, est l'imprudence commise par La Ferté-Seneterre, et qui, le
18, mit l'armée française à deux doigts de sa perte. Voyez plus bas
la relation de Sirot.
Un cavalier françois, qui quittoit le service des ennemis, vint se
rendre et assura le Duc que le baron de Beck devoit se joindre le
lendemain, sur les sept heures du matin, avec trois mille fantassins
et mille chevaux; ce qui le confirma dans la résolution qui venoit
d'être prise, et en même temps il disposa toute chose pour l'exécuter
avant la jonction de ce général. Il laissa Gassion, comme le jour
précédent, à l'aile droite; il mit La Ferté-Seneterre à l'aile gauche;
il donna le commandement de l'infanterie à Espenan; il voulut
particulièrement s'appliquer à l'aile droite, et chargea le maréchal
de L'Hospital du soin de la gauche.
Le champ de bataille étoit disposé de telle sorte, que l'aile droite
aboutissoit à un bois et la gauche à un marais. Il y avoit bien
demi-lieue de terrain entre l'une et l'autre, et environ à une grande
lieue de la place. Là se commença la bataille; mais après que nos gens
eurent poussé les premiers bataillons, désormais le reste de cette
mémorable action se passa dans une plaine un peu plus avancée.
L'armée du Duc étoit composée d'environ quatorze mille hommes de pied
et de six mille chevaux. Ce qui formoit l'infanterie étoient les
régiments de Piémont, de Picardie, de Persan, de Bourdonné, de
Rambure, de la marine, d'Harcourt, de Guiche, d'Aubeterre, de La Prée,
de huit compagnies royales, de Gèvres, du Vidame, Langeron, Biscarras,
Vervins, du régiment des gardes écossoises, et des trois régiments
suisses de Watteville, de Molondoin et de Rolle. Et la cavalerie étoit
composée des gendarmes écossois, de ceux de la Reine, d'une brigade de
ceux du prince de Condé, d'une du duc de Longueville, de ceux
d'Angoulème, de Vauhecour et de Guiche. La cavalerie légère consistoit
au régiment royal, en ceux de Gassion, de Guiche, d'Harcourt, de La
Ferté, de Lenoncour, de Sirot, de Sully, de La Clavière, de Méneville,
de Hendicourt, de Roquelaure et de Maroles, de la cavalerie étrangère
de Sillart, des régiments de Léchelle, de Beauveau, de Vamberg, de
Chac et de Raab Croates, outre les fusiliers du Roi, qui faisoient la
compagnie des gardes du Duc.
L'armée des Espagnols, qui étoit plus forte que la nôtre, étoit
composée de vingt-cinq à vingt-six mille hommes, savoir: dix-sept
mille fantassins en vingt-deux régiments sous la charge du comte
d'Isembourg, et de cent-cinq cornettes de cavalerie commandées par le
duc d'Albuquerque, grand d'Espagne, de la maison de la Cueva, général
de la cavalerie. Le comte de Fontaine, gentilhomme lorrain, homme de
cœur, d'expérience, et qui avoit vieilli dans le service, étoit
maître de camp général. Et tous étoient commandés, comme je viens de
dire, par don Francisco de Mello, gouverneur et capitaine général des
Pays-Bas.
Avant le jour, le Duc fut à cheval, et dès le moment qu'il le vit
paroître, il passa à la tête de tous les bataillons et de tous les
escadrons de son armée. Il remontra en termes cavaliers aux officiers
et aux soldats la grandeur de l'action qu'ils alloient commencer pour
le service du Roi et pour la gloire de son État, de qui toute la plus
grande sûreté dans la conjoncture présente dépendoit de leur courage;
qu'il espéroit que leur bravoure rassureroit tant de peuples effrayés
de l'entreprise d'un ennemi puissant, la défaite duquel les combleroit
d'honneur et de fortune. Sa vivacité, la joie qui étoit peinte sur son
visage et sa bonne mine animoient merveilleusement son discours. Il
avoit pris sa cuirasse, mais il ne voulut pas se servir d'autre
habillement de tête que de son chapeau couvert de force plumes
blanches qui servirent souvent de ralliement, aussi bien que le mot
d'Enghien qu'il avoit donné pour cela.
Sur les trois heures du matin, nos deux ailes marchèrent en même temps
aux ennemis qui, dans les mêmes sentiments que ceux qu'avoit pris le
Duc, n'avoient point bougé toute la nuit, et nous attendoient de pied
ferme. Notre droite, où étoit le Duc, rencontra dans un fond et proche
d'un bois un petit rideau où ils avoient logé mille mousquetaires qui
furent d'abord taillés en pièces, et cette aile poussa et renversa la
cavalerie qui lui étoit opposée.
La Ferté-Seneterre, qui étoit à l'aile gauche, chargea l'aile droite
des ennemis. Le combat y fut fort opiniâtre; il y fut blessé de deux
coups de pistolet et de trois coups d'épée; son cheval y fut tué et
lui fait prisonnier, mais peu après repris. Ce qui apporta du désordre
est qu'ils se rendirent maîtres de notre canon après avoir tué La
Barre qui commandoit en cet endroit l'artillerie. Le maréchal de
L'Hospital rallia une partie des troupes de son aile, et à leur tête
revint à la charge, regagna le canon; il y reçut une mousquetade au
bras, qui le mit hors de combat. Cette aile gauche fut une autre fois
malmenée; les ennemis faillirent encore se rendre maîtres de cette
même artillerie qu'on venoit de reprendre sur eux; quand le baron de
Sirot, gentilhomme bourguignon, ancien maître de camp de cavalerie, à
qui le Duc avoit donné le commandement du corps de réserve, rallia de
nouveau toutes les troupes de cette aile; il arrêta, avec un courage
qui ne se peut assez louer, l'effort des ennemis et le soutint
vigoureusement assez de temps pour attendre que le Duc le vînt
secourir. Aussi le fit-il à point nommé; car après qu'il eut
absolument défait la cavalerie qui lui étoit opposée, il gagna le
derrière du reste de leur armée où il tailla en pièces toute
l'infanterie italienne, wallone et allemande; puis passa comme un
éclair à son aile gauche où il trouva Sirot combattant, qu'il seconda
de telle sorte, qu'il mit en peu de temps cette aile des Espagnols en
même état qu'il avoit mis l'autre.
Il alla ensuite, et sans perdre un moment, attaquer cette brave
infanterie espagnole, qui fit une si belle et si admirable résistance,
que les siècles à venir auront peine à le croire; elle fut telle, que
le Duc l'attaqua et la fit attaquer en divers endroits et l'on peut
dire de tous les côtés avec toute sa cavalerie victorieuse, et à
plusieurs reprises, sans qu'elle pût être rompue. Elle faisoit face de
tous côtés avec les piques, et le duc qui l'admiroit ne l'eût pas
sitôt défaite s'il ne se fût avisé de faire amener deux pièces de
canon et de la faire attaquer de nouveau, d'un côté par sa cavalerie
et de l'autre par son infanterie de l'aile droite qui, lui donnant en
queue et en flanc, la défit à plate couture. Le Duc étoit à toutes ces
attaques; il se trouva cette journée-là partout, et partout il donna
tant de marques de son intrépidité et de son jugement, qu'on
n'entendoit de toutes parts que des acclamations que l'une et l'autre
forçoient les officiers et les soldats de faire en sa faveur.
On ne vit plus désormais que des morts, que des blessés et que des
prisonniers de tous les côtés où la vue pouvoit s'étendre. Jamais gain
de bataille ne fut plus complet en toutes ses circonstances. Tout le
monde s'écrioit que cette grande victoire étoit due à la prévoyance, à
la résolution et à la conduite du Duc, et ce fut une chose admirable
que d'ouïr tous les bons connoisseurs estimer autant sa conduite que
sa bravoure, tout jeune qu'il étoit et tout intrépide qu'il parût en
cette grande journée. Le Duc, au contraire, donnoit tout l'avantage et
toute la gloire à ses officiers et à ses soldats. Il y en eut peu de
qui il ne fît l'éloge en public, peu de blessés qu'il ne visitât et
qui ne sentissent les effets de sa libéralité, peu en faveur desquels
il n'écrivît à la Reine et pour qui il ne lui demandât des grâces
proportionnées à leurs postes et à ce qu'ils avoient mérité ce
jour-là. Gassion, qui combattit toujours par ses ordres et quasi
toujours en sa présence, y fit des mieux, et le Duc en resta si
satisfait qu'il résolut sur-le-champ de bataille de demander, comme il
le fit, le bâton de maréchal de France pour lui et la charge de
maréchal de camp pour Sirot. Sa prière pour celui-ci lui fut d'abord
accordée; mais celle qu'il fit en faveur de celui-là reçut de grandes
difficultés par la conséquence de sa religion, car il étoit de la
prétendue réformée; il n'étoit pas possible de le faire maréchal de
France sans que le vicomte de Turenne, qui est de la même religion, le
fût, et l'on craignoit de désobliger la maison de La Force, si l'on ne
faisoit encore le marquis de ce nom. Il n'étoit pas de bon augure ni
de la raison d'État de donner au commencement d'une régence une telle
dignité à trois huguenots; la piété de la Reine y résistoit; mais plus
que tout, la jalousie de donner l'avantage de leur promotion au Duc.
Il ne voulut pourtant se relâcher, quoi qu'on lui pût mander de la
cour, et quoi que le prince de Condé, son père, qui haïssoit
mortellement ceux de cette religion-là, lui pût écrire, et il fallut
enfin lui accorder le bâton qu'il avoit demandé pour Gassion; mais on
lui fit trouver bon qu'on différât jusqu'à la fin de la campagne, afin
qu'on pût donner la même dignité au vicomte de Turenne.
Mais pour demeurer dans notre sujet, quand le Duc revint de la chasse
des ennemis et qu'il eut visité le champ de bataille, il le trouva
jonché de plus de sept mille morts de leur côté, et d'environ quinze
cents du nôtre; il trouva qu'il avoit fait plus de sept mille
prisonniers: il les envoya promptement en diverses villes en dedans du
royaume; il gagna vingt pièces de canon, toute l'artillerie et tout le
bagage, et plus de deux cents drapeaux ou étendards; et peu de jours
après sa libéralité lui en fit encore apporter soixante.
Don Francisco de Mello, qui fut pris mais recous avant la fin du
combat, se sauva à course de cheval à Mariembourg. Le comte de
Fontaine y fut tué dans sa chaise où la goutte l'avoit réduit, et où
il fut toujours vu l'épée à la main, se faisant porter partout où il
le jugea à propos. Le Duc souhaita de mourir en son âge aussi
glorieusement. Le comte d'Isembourg y fut blessé à mort. Don Antonio
Velandia, les deux comtes de Villalva, le chevalier Visconti et le
baron d'Ambizi y furent trouvés parmi les morts.