Que sont devenus ces mémoires? Ont-ils péri dans la révolution, et

s'est-il rencontré des démocrates assez extravagants pour tenter

d'abolir la mémoire de pareilles actions, comme d'autres misérables

jetaient au vent les cendres d'Henri IV et coupaient la tête au

cadavre de Richelieu? En vain nous avons fait des recherches

opiniâtres dans les dépôts publics et dans les plus riches

bibliothèques particulières. Le sort, qui nous a livré des pages

nouvelles de Pascal et de La Rochefoucauld, nous a refusé la

découverte des campagnes de Condé, écrites sous sa dictée par un de

ses meilleurs disciples. Puisse un autre plus heureux que nous trouver

enfin un si précieux manuscrit et le mettre au jour, à l'honneur d'une

grande race éteinte et pour la gloire du nom français! Rassemblons au

moins sur la première et la plus grande victoire de Condé les lumières

de toutes les relations contemporaines qui nous ont été conservées.

Voici d'abord celle qui est le plus près de la source, et qui se peut

considérer comme émanant presque de la maison de Condé. Elle a été

pour la première fois publiée dans la partie inédite des mémoires de

Lenet, édition de M. Aimé Champollion. Lenet lui-même nous apprend

dans quelles circonstances et sur quels documents elle fut composée.

Collection Michaud, t. II, p. 477:

«La Princesse (dans l'été de 1650, pendant la captivité des

princes), après m'avoir donné ses ordres et ses dépêches, voulut

sçavoir le détail de la bataille de Rocroi; elle manda plusieurs

officiers qui avoient vu cette mémorable journée; chacun

vouloit avoir l'avantage d'en raconter le détail; enfin elle

voulut l'entendre de la bouche du plus ancien, qui fut

interrompu beaucoup de fois par les autres, tant chacun

s'empressoit de dire ce qu'il avoit fait. Cependant je partis de

la chambre de la Princesse pour aller dans la mienne chercher de

quoi les accorder, et après avoir trouvé ce que je cherchois je

retournai sur mes pas. J'avois dans une cassette, et parmi des

relations des choses les plus mémorables qui étoient arrivées

depuis la régence, celle qu'on avoit envoyée au feu prince de

Condé de la bataille de Rocroi, que le duc d'Enghien son fils

avoit donnée et gagnée le 19 mai 1643. Ce fut un coup de foudre

qui renversa les espérances que la longue minorité que nous

avions à essuyer avoit fait concevoir aux Espagnols, et qui

portant toute sa fumée de leur côté dissipa les nuages qui

commençoient à se former sur nous. Ce fut la base sur laquelle

s'affermit l'autorité de la Reine et la faveur naissante du

cardinal Mazarin. La Princesse voulut que je fisse la lecture de

cette relation en présence de tous ces officiers qui y avoient

été pour la vérifier. Ils la trouvèrent fort véritable.

Quelques-uns pourtant dirent des circonstances considérables qui

y avoient été omises; de sorte que de ce que je lus et de ce

qu'ils me dirent, j'écrivis le lendemain ce que j'en sais.

Le duc d'Enghien, qui mouroit d'impatience d'entrer dans le pays

ennemi, n'attendoit que la commodité des fourrages pour exécuter

son dessein. Il avoit huit ou dix jours auparavant résolu

d'assembler son infanterie sur la rivière d'Authie et sa

cavalerie sur l'Oise; mais comme quelques-uns des partis qu'il

avoit envoyés du côté des ennemis lui rapportèrent qu'ils

marchoient avec des forces fort considérables vers Valenciennes,

il changea de résolution et prit celle d'assembler toute son

armée à Ancres. Il envoya ses ordres à Espenan[585], et à

quelques maréchaux de camp qui commandoient chacun un petit

corps séparé, de se tenir prêts pour marcher où il leur

commanderoit. Cependant il fit entrer les troupes qu'il jugea

nécessaires dans Guise et dans la Capelle, que la marche des

ennemis sembloit menacer; et comme il commençoit la sienne, il

apprit en sortant d'Ancres que le comte d'Isembourg, à présent

gouverneur d'Artois et chef des finances des Pays-Bas, avec un

corps de cavalerie et quelque infanterie qu'il avoit jetée dans

les bois, avoit investi Rocroi dès le 12 mai, et que le reste de

l'armée espagnole, commandée par don Francisco de Mello,

gentilhomme portugais, homme de grand sens mais de peu

d'expérience à la guerre, pour lors gouverneur des Pays-Bas,

marchoit avec toute la diligence possible par notre frontière

pour aller rejoindre Isembourg, et former le siége de cette

place importante par sa situation à la tête des Ardennes. Elle

étoit composée de cinq bastions et de quelques demi-lunes en

mauvais état, et n'avoit ni le nombre de gens ni la quantité de

munitions nécessaires pour une longue défense, et avec toute

apparence elle ne pouvoit durer que deux jours. Le Duc

envisagea, avec une prudence qu'à peine pourroit-on attendre

d'un général qui ne faisoit que d'achever sa vingt et unième

année, la conséquence de la perte de cette place dans la

conjoncture des affaires. L'intérêt de l'État et celui de sa

gloire lui firent, sans prendre avis de qui que ce fût[586],

résoudre de la secourir; et comme toutes ses troupes ne

l'avoient pas encore joint et que les Espagnols faisoient des

désordres et ravages dans leur marche pour jeter la terreur et

l'effroi parmi les paysans de la frontière et par eux jusque

dans Paris, le Duc commanda à Gassion, maréchal de camp, général

de la cavalerie légère, de suivre la piste des ennemis avec

quinze cents chevaux, d'observer leur contenance, de couvrir le

pays et surtout la marche de Gèvres qui venoit pour le joindre,

et de mettre tout en usage pour jeter tout ce qu'il pourroit de

monde dans Rocroi. Gassion étoit fils d'un président de Pau, qui

s'étoit jeté à la guerre dès ses plus jeunes ans, qui avoit

servi en Allemagne dans les guerres du roi de Suède, et qui de

degré en degré étoit devenu ce que je viens de dire. Il s'étoit

acquis la réputation de brave, de vigilant et d'homme

infatigable; et pour dire la vérité en passant, s'il eût eu

autant de fermeté pour ses amis, de probité dans ses actions et

de netteté dans sa conduite, qu'il avoit d'esprit, de cœur, de

lumière, de dessein et de savoir faire, il auroit été un homme

des plus accomplis de son siècle et de plusieurs autres. Je n'en

dirai pas davantage, car les occasions que j'aurai d'en parler

ailleurs justifieront ce que je dis. Pour revenir à notre sujet,

la connoissance que le Duc avoit de sa ponctualité et de son

activité à la guerre, l'obligea à le choisir pour cet important

emploi, et je lui ai souvent ouï dire qu'il ne fut de sa vie

plus étonné que d'entendre le Duc lui donner ses ordres, si

nécessaires, si judicieux, en des termes et d'une manière telle

que le plus consommé capitaine auroit pu faire[587]. Aussi les

exécuta-t-il fort heureusement. Il arriva aux environs de

Rocroi, le 16 du mois, avec une diligence extraordinaire; il

envoya pendant sa marche toutes les nouvelles qu'il eut des

ennemis au Duc qui en sut merveilleusement profiter; il renversa

quelques petits corps avancés des ennemis, poussa leurs gardes,

obligea la plupart des forces du camp à venir à lui, et

cependant fit entrer dans la place cent fusiliers choisis du

régiment du Roi, conduits par Saint-Martin et Cimetierre, si à

propos, qu'ayant fait brusquement une sortie, ils reprirent une

demi-lune et les dehors que les Espagnols avoient occupés avec

beaucoup de facilité; car Joffreville, gouverneur de cette

place, n'avoit que quatre cents hommes, et l'on peut dire que la

prévoyance du Duc et la ponctualité de Gassion à exécuter ses

ordres lui donna le temps d'entreprendre et de faire la plus

grande, la plus brave et la plus importante action dont on eût

ouï parler pendant plusieurs siècles.

[585] L'édition donne _Espernay_, qui est le nom d'une ville et non

celui d'un maréchal de camp. Nous avertissons une fois pour toutes

que les noms des officiers et des régiments, trop souvent estropiés

dans l'imprimé, ont été par nous rétablis sur les autres relations

ou d'après nos propres recherches.

[586] Passage important et qui répond d'avance à l'accusation de

Montglat, que le jeune duc se laissa conduire d'un bout à l'autre

de l'affaire par Gassion.

[587] Nouvelle réponse à Montglat.

Cependant le Duc marchoit à grandes journées. Il joignit Gèvres

et Espenan à Origny et à Brunchancel[588]; d'où il se rendit le

17 à Bossu, village situé à une lieue de Mariembourg, à deux de

Charlemont et à quatre de Rocroy. Gassion qui s'y rendit en même

temps que le Duc, lui ramena les quinze cents chevaux qu'il

avoit emmenés, lui rendit compte de l'exécution du commandement

qu'il avoit reçu de lui, de la contenance des ennemis, de la

situation de leur camp et du nombre qui composoit leur armée. La

nuit même on sut qu'ils avoient repris les dehors, qu'ils

étoient logés dans les fossés, et qu'ils faisoient état

d'attacher trois mineurs en trois endroits différents; de sorte

que le Duc, jugeant qu'il n'y avoit plus de temps à perdre,

résolut de se faire jour à vive force, et de mourir ou de

secourir la place assiégée. Pour aviser aux moyens les plus sûrs

et les plus avantageux, il assembla ses principaux officiers, et

après avoir ouï les uns et les autres et écouté le rapport que

lui firent ceux qu'il avoit envoyés reconnoître les bois, leurs

avenues et leurs sorties, et su d'eux qu'il y avoit deux défilés

dans celui du fort, à une lieue du camp, et qui furent jugés

être les seuls endroits propres pour l'exécution de ce grand

dessein, il fit détacher cinquante Cravates avec ordre de

pousser par delà le défilé le plus commode au passage de son

armée, et de reconnoître s'il étoit gardé par les ennemis et

s'ils y avoient fait quelques retranchements. L'officier lui

rapporta seulement qu'ils paroissoient au delà de ce défilé, et

en même temps le Duc, sans délibérer, commanda à Gassion de

s'avancer dans une plaine qui est au delà; il lui donna sa

propre compagnie des Gardes, tous les Cravates, le régiment de

fusiliers et le régiment Collourt[589], avec ordre de nettoyer

cette plaine jusques au camp des assiégeants, et de reconnoître

s'ils étoient retranchés ou s'ils étoient en état de marcher

pour s'opposer à son passage.

[588] Gazette: _Brunchamel_. Le Mercure: _Brunchaviel_.

[589] Nous ne trouvons nulle autre part le nom de ce régiment. Ne

faut-il pas lire: _le régiment de Sillart_, régiment de cavalerie

étrangère. Voyez plus bas, p. 540.

Gassion ne fut pas moins ponctuel à exécuter l'ordre du Duc que

celui qu'il lui avoit donné quatre jours auparavant; il poussa

jusque dans le camp ce qu'il rencontra dans la route qu'il tint;

et ayant rencontré une éminence qui en étoit fort proche,

environ à une heure après midi du 18, il reconnut que les

ennemis sortoient de leur front de bandière pour se mettre en

bataille. Il renvoya en diligence Chevers pour en avertir le Duc

qui à l'instant même et avec une gaieté extraordinaire passa le

défilé. Il se fit suivre du régiment du Roi et de ceux de

Coaslin, de Sully, de Gassion et de Lenoncourt qui composoient

l'aile droite de son avant-garde; il laissa le maréchal de

L'Hôpital, Espenan et La Ferté-Seneterre pour faire passer le

plus diligemment qu'ils pourroient le reste de l'armée et pour

favoriser l'exécution de l'ordre qu'il en donna; et il marcha

avec tant de diligence qu'entre deux ou trois heures après midi

du même jour, il se trouva en bataille avec cette cavalerie et

les troupes que Gassion avoit menées avec lui. Il fit commencer

l'escarmouche qui dura jusque sur les cinq heures du soir et qui

donna lieu au reste de l'armée de passer heureusement le défilé.

Le Duc la faisoit mettre en bataille à mesure qu'elle arrivoit;

mais comme il ne jugea pas que le terrain qui nous restoit à

occuper fût capable de contenir toutes ses troupes, il commanda

aux Cravates, soutenus de deux pelotons de cuirassiers du

régiment de Gassion, de pousser les ennemis qui occupoient une

certaine éminence et de s'en rendre maîtres, comme ils firent,

et notre aile droite s'y étant étendue fit place à la gauche qui

étoit pressée d'un marais voisin. Les ennemis commencèrent à se

servir contre nous de leur artillerie, qui nous incommoda fort

jusques à ce que la nôtre fût en état de leur répondre, comme

elle fit un quart d'heure après, et dont ils reçurent un

merveilleux dommage.

La nuit ayant fait cesser les canonnades de part et d'autre, et

le Duc ayant cru qu'il ne devoit pas affoiblir son armée par un

secours considérable qu'il pourroit jeter dans Rocroi à la

faveur de l'obscurité, parce qu'il jugea qu'en l'état auquel

étoient les choses cette place étoit sauvée, il ne songea plus

qu'à donner la bataille; mais il voulut tenir conseil de guerre

et entendre les sentiments des officiers généraux pour savoir

s'il la donneroit la nuit, ou s'il attendroit la pointe du jour

le lendemain 19me. Il y avoit beaucoup de raisons pour et

contre[590]; mais enfin chacun se rendit à celles dont le Duc se

servit avec un sens qui étonna tous ceux qui l'écoutèrent: il

fut résolu qu'on laisseroit passer la nuit, et que dès le moment

que le jour paroîtroit on commenceroit d'attaquer les ennemis.

Après cette résolution prise, le Duc repassa dans tous les

rangs de son armée, avec un air qui communiqua la même

impatience qu'il avoit de voir finir la nuit pour commencer la

bataille. Il la passa tout entière au feu des officiers de

Picardie, après avoir posé toutes les gardes et donné les ordres

nécessaires pour tout ce qu'il avoit projeté.

[590] Il y avait une très bonne raison pour commencer l'affaire

sur-le-champ: la crainte de voir le lendemain matin Beck arriver

avec ses quatre ou six mille hommes. D'un autre côté, l'armée

française était fatiguée et encore mal en ordre. Mais la vraie

raison qui ne pouvait pas ne pas décider Condé et que Lenet cache

ici, est l'imprudence commise par La Ferté-Seneterre, et qui, le

18, mit l'armée française à deux doigts de sa perte. Voyez plus bas

la relation de Sirot.

Un cavalier françois, qui quittoit le service des ennemis, vint se

rendre et assura le Duc que le baron de Beck devoit se joindre le

lendemain, sur les sept heures du matin, avec trois mille fantassins

et mille chevaux; ce qui le confirma dans la résolution qui venoit

d'être prise, et en même temps il disposa toute chose pour l'exécuter

avant la jonction de ce général. Il laissa Gassion, comme le jour

précédent, à l'aile droite; il mit La Ferté-Seneterre à l'aile gauche;

il donna le commandement de l'infanterie à Espenan; il voulut

particulièrement s'appliquer à l'aile droite, et chargea le maréchal

de L'Hospital du soin de la gauche.

Le champ de bataille étoit disposé de telle sorte, que l'aile droite

aboutissoit à un bois et la gauche à un marais. Il y avoit bien

demi-lieue de terrain entre l'une et l'autre, et environ à une grande

lieue de la place. Là se commença la bataille; mais après que nos gens

eurent poussé les premiers bataillons, désormais le reste de cette

mémorable action se passa dans une plaine un peu plus avancée.

L'armée du Duc étoit composée d'environ quatorze mille hommes de pied

et de six mille chevaux. Ce qui formoit l'infanterie étoient les

régiments de Piémont, de Picardie, de Persan, de Bourdonné, de

Rambure, de la marine, d'Harcourt, de Guiche, d'Aubeterre, de La Prée,

de huit compagnies royales, de Gèvres, du Vidame, Langeron, Biscarras,

Vervins, du régiment des gardes écossoises, et des trois régiments

suisses de Watteville, de Molondoin et de Rolle. Et la cavalerie étoit

composée des gendarmes écossois, de ceux de la Reine, d'une brigade de

ceux du prince de Condé, d'une du duc de Longueville, de ceux

d'Angoulème, de Vauhecour et de Guiche. La cavalerie légère consistoit

au régiment royal, en ceux de Gassion, de Guiche, d'Harcourt, de La

Ferté, de Lenoncour, de Sirot, de Sully, de La Clavière, de Méneville,

de Hendicourt, de Roquelaure et de Maroles, de la cavalerie étrangère

de Sillart, des régiments de Léchelle, de Beauveau, de Vamberg, de

Chac et de Raab Croates, outre les fusiliers du Roi, qui faisoient la

compagnie des gardes du Duc.

L'armée des Espagnols, qui étoit plus forte que la nôtre, étoit

composée de vingt-cinq à vingt-six mille hommes, savoir: dix-sept

mille fantassins en vingt-deux régiments sous la charge du comte

d'Isembourg, et de cent-cinq cornettes de cavalerie commandées par le

duc d'Albuquerque, grand d'Espagne, de la maison de la Cueva, général

de la cavalerie. Le comte de Fontaine, gentilhomme lorrain, homme de

cœur, d'expérience, et qui avoit vieilli dans le service, étoit

maître de camp général. Et tous étoient commandés, comme je viens de

dire, par don Francisco de Mello, gouverneur et capitaine général des

Pays-Bas.

Avant le jour, le Duc fut à cheval, et dès le moment qu'il le vit

paroître, il passa à la tête de tous les bataillons et de tous les

escadrons de son armée. Il remontra en termes cavaliers aux officiers

et aux soldats la grandeur de l'action qu'ils alloient commencer pour

le service du Roi et pour la gloire de son État, de qui toute la plus

grande sûreté dans la conjoncture présente dépendoit de leur courage;

qu'il espéroit que leur bravoure rassureroit tant de peuples effrayés

de l'entreprise d'un ennemi puissant, la défaite duquel les combleroit

d'honneur et de fortune. Sa vivacité, la joie qui étoit peinte sur son

visage et sa bonne mine animoient merveilleusement son discours. Il

avoit pris sa cuirasse, mais il ne voulut pas se servir d'autre

habillement de tête que de son chapeau couvert de force plumes

blanches qui servirent souvent de ralliement, aussi bien que le mot

d'Enghien qu'il avoit donné pour cela.

Sur les trois heures du matin, nos deux ailes marchèrent en même temps

aux ennemis qui, dans les mêmes sentiments que ceux qu'avoit pris le

Duc, n'avoient point bougé toute la nuit, et nous attendoient de pied

ferme. Notre droite, où étoit le Duc, rencontra dans un fond et proche

d'un bois un petit rideau où ils avoient logé mille mousquetaires qui

furent d'abord taillés en pièces, et cette aile poussa et renversa la

cavalerie qui lui étoit opposée.

La Ferté-Seneterre, qui étoit à l'aile gauche, chargea l'aile droite

des ennemis. Le combat y fut fort opiniâtre; il y fut blessé de deux

coups de pistolet et de trois coups d'épée; son cheval y fut tué et

lui fait prisonnier, mais peu après repris. Ce qui apporta du désordre

est qu'ils se rendirent maîtres de notre canon après avoir tué La

Barre qui commandoit en cet endroit l'artillerie. Le maréchal de

L'Hospital rallia une partie des troupes de son aile, et à leur tête

revint à la charge, regagna le canon; il y reçut une mousquetade au

bras, qui le mit hors de combat. Cette aile gauche fut une autre fois

malmenée; les ennemis faillirent encore se rendre maîtres de cette

même artillerie qu'on venoit de reprendre sur eux; quand le baron de

Sirot, gentilhomme bourguignon, ancien maître de camp de cavalerie, à

qui le Duc avoit donné le commandement du corps de réserve, rallia de

nouveau toutes les troupes de cette aile; il arrêta, avec un courage

qui ne se peut assez louer, l'effort des ennemis et le soutint

vigoureusement assez de temps pour attendre que le Duc le vînt

secourir. Aussi le fit-il à point nommé; car après qu'il eut

absolument défait la cavalerie qui lui étoit opposée, il gagna le

derrière du reste de leur armée où il tailla en pièces toute

l'infanterie italienne, wallone et allemande; puis passa comme un

éclair à son aile gauche où il trouva Sirot combattant, qu'il seconda

de telle sorte, qu'il mit en peu de temps cette aile des Espagnols en

même état qu'il avoit mis l'autre.

Il alla ensuite, et sans perdre un moment, attaquer cette brave

infanterie espagnole, qui fit une si belle et si admirable résistance,

que les siècles à venir auront peine à le croire; elle fut telle, que

le Duc l'attaqua et la fit attaquer en divers endroits et l'on peut

dire de tous les côtés avec toute sa cavalerie victorieuse, et à

plusieurs reprises, sans qu'elle pût être rompue. Elle faisoit face de

tous côtés avec les piques, et le duc qui l'admiroit ne l'eût pas

sitôt défaite s'il ne se fût avisé de faire amener deux pièces de

canon et de la faire attaquer de nouveau, d'un côté par sa cavalerie

et de l'autre par son infanterie de l'aile droite qui, lui donnant en

queue et en flanc, la défit à plate couture. Le Duc étoit à toutes ces

attaques; il se trouva cette journée-là partout, et partout il donna

tant de marques de son intrépidité et de son jugement, qu'on

n'entendoit de toutes parts que des acclamations que l'une et l'autre

forçoient les officiers et les soldats de faire en sa faveur.

On ne vit plus désormais que des morts, que des blessés et que des

prisonniers de tous les côtés où la vue pouvoit s'étendre. Jamais gain

de bataille ne fut plus complet en toutes ses circonstances. Tout le

monde s'écrioit que cette grande victoire étoit due à la prévoyance, à

la résolution et à la conduite du Duc, et ce fut une chose admirable

que d'ouïr tous les bons connoisseurs estimer autant sa conduite que

sa bravoure, tout jeune qu'il étoit et tout intrépide qu'il parût en

cette grande journée. Le Duc, au contraire, donnoit tout l'avantage et

toute la gloire à ses officiers et à ses soldats. Il y en eut peu de

qui il ne fît l'éloge en public, peu de blessés qu'il ne visitât et

qui ne sentissent les effets de sa libéralité, peu en faveur desquels

il n'écrivît à la Reine et pour qui il ne lui demandât des grâces

proportionnées à leurs postes et à ce qu'ils avoient mérité ce

jour-là. Gassion, qui combattit toujours par ses ordres et quasi

toujours en sa présence, y fit des mieux, et le Duc en resta si

satisfait qu'il résolut sur-le-champ de bataille de demander, comme il

le fit, le bâton de maréchal de France pour lui et la charge de

maréchal de camp pour Sirot. Sa prière pour celui-ci lui fut d'abord

accordée; mais celle qu'il fit en faveur de celui-là reçut de grandes

difficultés par la conséquence de sa religion, car il étoit de la

prétendue réformée; il n'étoit pas possible de le faire maréchal de

France sans que le vicomte de Turenne, qui est de la même religion, le

fût, et l'on craignoit de désobliger la maison de La Force, si l'on ne

faisoit encore le marquis de ce nom. Il n'étoit pas de bon augure ni

de la raison d'État de donner au commencement d'une régence une telle

dignité à trois huguenots; la piété de la Reine y résistoit; mais plus

que tout, la jalousie de donner l'avantage de leur promotion au Duc.

Il ne voulut pourtant se relâcher, quoi qu'on lui pût mander de la

cour, et quoi que le prince de Condé, son père, qui haïssoit

mortellement ceux de cette religion-là, lui pût écrire, et il fallut

enfin lui accorder le bâton qu'il avoit demandé pour Gassion; mais on

lui fit trouver bon qu'on différât jusqu'à la fin de la campagne, afin

qu'on pût donner la même dignité au vicomte de Turenne.

Mais pour demeurer dans notre sujet, quand le Duc revint de la chasse

des ennemis et qu'il eut visité le champ de bataille, il le trouva

jonché de plus de sept mille morts de leur côté, et d'environ quinze

cents du nôtre; il trouva qu'il avoit fait plus de sept mille

prisonniers: il les envoya promptement en diverses villes en dedans du

royaume; il gagna vingt pièces de canon, toute l'artillerie et tout le

bagage, et plus de deux cents drapeaux ou étendards; et peu de jours

après sa libéralité lui en fit encore apporter soixante.

Don Francisco de Mello, qui fut pris mais recous avant la fin du

combat, se sauva à course de cheval à Mariembourg. Le comte de

Fontaine y fut tué dans sa chaise où la goutte l'avoit réduit, et où

il fut toujours vu l'épée à la main, se faisant porter partout où il

le jugea à propos. Le Duc souhaita de mourir en son âge aussi

glorieusement. Le comte d'Isembourg y fut blessé à mort. Don Antonio

Velandia, les deux comtes de Villalva, le chevalier Visconti et le

baron d'Ambizi y furent trouvés parmi les morts.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 46 / 51 段