nous sommes obligées de vous demander les suffrages de notre
saint ordre pour notre très chère et très honorée mère Marthe de
Jésus. Il n'y a que la soumission que nous devons aux ordres de
Dieu qui puisse nous soutenir dans un si terrible coup. Tout
parut la disposer à la vocation sainte qu'elle a si dignement
remplie: une éducation chrétienne, qu'elle reçut dans une
communauté de Paris où elle passa l'âge le plus tendre de la
vie; l'exemple et les prières d'une tante qui, après avoir été
l'admiration de la cour par sa sagesse, s'étoit renfermée dans
notre premier monastère pour ne vivre qu'à Dieu seul, et qui lui
promit en mourant qu'elle la demanderoit à Dieu (évidemment
Marthe Du Vigean); la mort d'un père qui avoit sur elle d'autres
vues, et qui fut cruellement assassiné dans ses terres
(confirmation de ce que nous apprennent Lenet et Mme de
Longueville), et les révolutions que causent les tristes
événements dans les familles. Dieu la préparoit ainsi aux
desseins qu'il avoit sur elle. Madame sa grand'mère (l'amie de
la duchesse d'Aiguillon, Mme Du Vigean de Voiture) ne pensa
alors qu'à mettre à couvert de la séduction cet enfant si cher,
et l'envoya à la Congrégation de Verdun, où elle avoit des
parentes religieuses; mais l'air de cette maison lui étoit
contraire, et son retour à Paris étant impraticable à cause des
troupes qui inondoient la campagne, on lui obtint la permission
d'entrer aux Carmélites de Metz. Là, le premier goût qu'elle
avoit pris auprès de sa chère tante (Mlle Du Vigean) pour notre
saint ordre se réveillant tout à coup à la vue des exemples
qu'elle avoit devant les yeux, elle s'y seroit dès lors
consacrée, si sa famille ne s'y fût opposée et ne l'eût rappelée
à Paris auprès de Madame sa grand'mère. Ce fut peu de temps
après que nos mères (du couvent de la rue de Grenelle) eurent le
bonheur de la recevoir. Mais Dieu lui réservoit d'autres
épreuves. Cet empressement qu'elle avoit eu pour être Carmélite
se ralentit; tout lui parut affreux dans une règle dont elle
avoit pratiqué une partie à Metz avec tant de joie et qu'elle y
auroit observée en entier si on n'avoit arrêté sa ferveur. On
inspira d'ailleurs à nos mères des défiances sur sa vocation. On
leur disoit que son éloignement pour la vie religieuse étoit
connu et ne pouvoit être sitôt changé, que c'étoit une victime
qu'on sacrifioit à la fortune de Monsieur son frère[582], et que
sa démarche étoit un effort de raison et de courage. Tous ces
discours qui venoient de sa famille même obligèrent nos mères à
la lui rendre. Son séjour dans le monde ne fut pas long, mais
elle y eut bien des tentations à essuyer. La plus séduisante
lui vint de la part de Madame sa tante qui, n'ayant point
d'enfant et se voyant à la veille d'être dame d'honneur de la
Reine, notre fondatrice, fit tous ses efforts pour la retenir
auprès d'elle par les offres les plus honorables (il s'agit ici
de la duchesse de Richelieu). Quoiqu'elle aimât tendrement
Madame sa tante, elle ne s'en laissa pas éblouir, et lui
répondit avec fermeté qu'elle préféroit son salut à tout ce que
la cour pouvoit lui promettre d'éclat et d'agrément, et qu'elle
croyoit ne pouvoir l'assurer que par la fuite du grand monde. Ce
sacrifice mit le dernier sceau à sa vocation. Elle entra dans ce
monastère avec les dispositions et un sentiment de joie qui lui
a duré toute sa vie... Dieu lui avoit donné un esprit vif,
élevé, sage et solide, aisé, naturel et noble, incapable de
faire de fausses démarches, et, si l'on ose user de ce terme,
une amabilité à laquelle il étoit impossible de résister. C'est
ce qui lui a attiré un si grand nombre d'amis qui ont été si
utiles à cette maison. Elle en a rempli avec applaudissement
toutes les charges. Dans celle de sous-prieure, on admiroit son
zèle pour le service divin, son assiduité et sa modestie au
chœur, son exactitude à observer et à faire observer toutes les
cérémonies: rien ne lui paroissoit petit lorsqu'il s'agissoit
d'honorer Dieu. Mais son esprit et son cœur n'ont jamais mieux
paru que dans la charge de prieure. Elle a su allier l'extrême
régularité avec l'extrême politesse. Honorée de fréquentes
visites d'une jeune et grande princesse (probablement la seconde
duchesse d'Orléans, la Palatine; voyez plus bas) qui faisoit
souvent son séjour dans notre monastère, elle eut soin de
prévenir tout ce qui pouvoit déranger la communauté ou donner
atteinte aux règles de la clôture. Ferme et douce en même temps,
elle sut s'attirer son estime et sa bonté, et même une sorte
d'autorité, si je l'ose dire, qui est le fruit de la vertu et
dont elle ne se servit que pour la porter à Dieu. Jamais mère
n'aima plus tendrement sa communauté et n'en fut plus aimée.
Elle n'avoit d'intention qu'à la soulager et à lui procurer tous
les avantages qui dépendoient d'elle. Sa dévotion à notre sainte
Mère la porta, dès qu'elle fut à Metz, à commencer un hermitage
en son honneur. Elle en a fait, dans cette maison, un
magnifique, aidée des bienfaits de feue Mme la duchesse de Foix
qui, par le seul attachement qu'elle avoit pour notre
très-honorée mère, nous a comblées de biens, et a voulu qu'après
sa mort, son cœur, qu'elle nous a laissé, fût un gage de son
amitié pour elle et de sa bonté pour nous. C'est encore à cette
chère mère que nous devons la protection dont l'auguste maison
d'Orléans nous a toujours honorées. Nous en avons à présent la
plus grande marque dans le séjour que fait ici Sa Majesté
catholique, la reine d'Espagne, dont la religion et la piété
édifient toute notre maison, et dont la bonté et l'attention
pour la régularité nous attachent à Sa Majesté plus que ses
bienfaits mêmes. Ceux que Monseigneur le Régent a répandus sur
nous ont été les effets de l'estime, de la confiance, et si
l'on ose user de ce terme, de la tendresse que feue Madame (la
mère du Régent, celle dont il est sans doute parlé plus haut)
avoit pour cette mère. Tant d'honneurs et de distinctions ne
l'élevèrent jamais; plus elle se voyoit estimée, plus elle se
renfermoit dans son néant et se regardoit comme la dernière de
la maison. Les bas sentiments qu'elle avoit d'elle-même
frappoient tous ceux à qui elle parloit avec quelque
ouverture..... Dieu, pour la sanctifier, l'a fait passer par des
voies bien rudes. Aux pertes les plus sensibles il ajouta des
infirmités violentes et presque continuelles. Depuis bien des
années, il ne s'en est guère passé qui n'aient été marquées de
plusieurs maladies mortelles.... Nous avons eu la douleur de la
perdre aujourd'hui (la circulaire n'est pas datée), sur les
trois heures du soir, à la soixante-quinzième année et demie de
son âge, et à la cinquante-neuvième de religion...»
[582] On ne sait pas ce qu'est devenu ce Du Vigean-là, dernier
soutien du nom des Du Vigean à la fin du XVIIe siècle.
NOTES DU CHAPITRE III
Nous avons retrouvé aux Archives des affaires étrangères, FRANCE, t.
C, p. 55, le _Brevet pour conserver le rang de princesse du sang à
Anne de Bourbon, duchesse de Longueville_:
«Aujourd'hui, 19 février 1642, le Roi étant à Lyon, ayant eu
bien agréable la supplication très humble qui lui a été faite
par M. le prince de Condé et Mme la princesse sa femme, d'agréer
le dessein qu'ils ont de donner Mademoiselle Anne de Bourbon à
Monsieur le duc de Longueville, lequel de sa part auroit aussi
très humblement supplié Sa Majesté de le trouver bon, et
voulant, pour marque de la bienveillance dont Sa Majesté honore
ledit seigneur et dame prince et princesse de Condé, conserver à
ladite demoiselle de Bourbon, lorsqu'elle sera mariée, le même
rang, avantages et prééminence dont elle a toujours joui à cause
de sa naissance, et pour être sortie de la maison royale qui
règne heureusement, Sa Majesté pour ces considérations et autres
qui à ce la meuvent, et pour de plus en plus faire connoître le
soin qu'il lui plaît prendre de conserver la dignité de ceux de
son sang, et n'ayant pas moins d'affection pour ladite
demoiselle Anne de Bourbon, qui la touche de parenté du
troisième au quatrième degré, que le feu Roi son père eut pour
Mme la princesse d'Orange, sœur dudit seigneur prince de Condé,
les rois Charles IX et Henri III envers la demoiselle duchesse
d'Angoulême, leur sœur naturelle, et Sa Majesté aussi envers
Mlle Gabrielle, légitimée de France, sa sœur, mariée avec le
duc de La Valette, Sa dite Majesté veut et entend que ladite
demoiselle Anne de Bourbon, étant duchesse de Longueville, soit
conservée et maintenue au rang qu'elle possède, et qu'en toutes
cérémonies, en tous lieux, elle marche immédiatement après la
comtesse de Soissons et les filles de M. le duc d'Enghien, et
autres princesses du sang; enjoint Sa Majesté au maître des
cérémonies, grand maréchal des logis, et tous autres qu'il
conviendra, d'obéir à cette sienne volonté, donnant à ladite
demoiselle la place immédiate après ladite dame comtesse de
Soissons, et lesdites filles de M. le duc d'Enghien, son
logement dans ses maisons et ailleurs, avant toutes les autres
princesses qui ne sont point du sang royal, sans mettre ledit
grand maréchal des logis celui qui lui sera destiné entre les
mains de Sa Majesté, s'il lui étoit débattu, ni ledit maître des
cérémonies lui destiner autre place ni rang en aucune cérémonie
que celle qu'elle y a toujours eue; et pour témoignage de sa
volonté, elle a signé de sa main le présent brevet, et fait
contre-signer par nous ses conseillers secrétaires d'État et de
ses commandements et finances.
Signé: LOUIS.
Et plus bas: DE LOMÉNIE, FELIPEAUX, SUBLET et BOUTILLIER.
_Ibid._, Lettres du comte de Chavigny à M. le Prince.
«De Lyon, 21 février 1642.
«Monseigneur, j'envoie à M. de Brienne le brevet que le Roi a
fait expédier pour maintenir Mlle votre fille en son rang,
lorsqu'elle sera mariée, afin qu'il le signe. J'ai aussi expédié
les lettres de pension pour Monseigneur le duc d'Enghien de la
somme de cent mille livres, ainsi que Monseigneur le Cardinal
lui a fait accorder par le Roi, pour n'en être payé sur l'État
que de soixante-seize mille. L'incommodité du voyage m'a empêché
de faire plus tôt ces deux expéditions.»
_Ibid._, p. 127, M. de Longueville à M. de Chavigny:
«De Paris, ce 18 mars 1642.
«Monsieur, pardonnez, je vous supplie, aux impatiences des
amoureux, si n'ayant point de nouvelles de ma dispence[583]
j'ose vous en demander, et le jour que le courrier est parti,
afin que je puisse mieux juger du temps que je la dois attendre.
Je vous demande aussi, Monsieur, la continuation de l'honneur de
vos bonnes grâces, et de vouloir, aux temps que vous y trouverez
propices, vous souvenir des autres chefs dont je vous avois
supplié, et croire que personne du monde ne sera jamais avec une
passion si véritable, votre très affectionné à vous faire
service,
LONGUEVILLE.»
[583] Vraisemblablement l'agrément de son mariage par le Roi.
_Ibid._, p. 252.
«De Paris, le dernier jour de mai.
(Chavigny était alors dans le midi avec le Cardinal et le Roi.)
«Monsieur, la lettre qu'il vous a plu de m'écrire ne m'avoit pas
encore ôté l'appréhension du mal de M. le Cardinal; mais tous
les courriers qui sont arrivés du depuis, et plus que tout le
visage de Mme la duchesse d'Aiguillon, nous ont donné la joie
entière de sa parfaite guérison. Nous espérons aussi celle de
votre prompt retour, puisque tous vos glorieux succès avancent
toutes les choses que vous voulez qui soient achevées avant que
revenir de de là. J'ai reçu ma seconde dispence, et dans le
commencement de juin se fera mon mariage. L'honneur que vous me
faites de m'aimer me fait prendre la liberté de vous entretenir
de ce qui me touche; mais je ne vous en importunerai pas
davantage, me contentant de vous assurer ici que je serai
toujours avec une passion très véritable, Monsieur, votre très
affectionné à vous faire service,
LONGUEVILLE.»
_Ibid._, t. CII, M. le Prince, dans une lettre à Chavigny du 3 juin,
lui dit:
«Ma fille s'est mariée avant-hier 2 juin.»
NOTES DU CHAPITRE IV
I
LETTRE INÉDITE DE LA ROCHEFOUCAULD
Nous croyons faire un cadeau de quelque valeur à la littérature en lui
donnant tout entière cette lettre, la première que nous connaissions
de La Rochefoucauld, et qui est comme l'essai de cette plume
naturelle, aisée, ingénieuse. On voit qu'à vingt-cinq ans, en 1638, il
écrivait déjà avec une netteté et une correction peu commune.
L'original nous a été communiqué par feu M. le baron de Stassart, de
Bruxelles, lequel l'avait acheté à la vente de M. le baron de Trémont.
Nous le reproduisons, avec une fidélité scrupuleuse, dans sa vieille
orthographe, pour bien marquer sa date. Une main ancienne a mis en
tête: «M. de Marcillac à M. de Liancourt, septembre 1638, touchant les
pierreries de Mme de Chevreuse.»
«A MONSIEUR DE LIANCOURT.»
«Mon très cher oncle,
«Comme vous estes un des hommes du monde de quy j'ay toujours le
plus pationement souhaité les bonnes grâces, je veux aussy, en
vous rendant conte de mes actions, vous faire voir que je n'en
ay jamais fait auchune qui vous puisse empescher de me les
continuer, et je confesserois moy mesme en estre indigne si
j'avois manqué au respect que je dois à Monseigneur le Cardinal
après que nostre maison en a receu tant de graces, et moy tant
de protection dans ma prison et dans plusieurs autres rencontres
dont vous mesme avés esté tesmoin d'une grande partie. Je
prétens donc icy vous faire voir le subjet que mes ennemis ont
pris de me nuire, et vous suplier, sy vous trouvés que je ne
sois pas en effet sy coupable qu'ils ont publié, d'essaier de me
justifier auprès de Son Eminence, et de luy protester que je
n'ay jamais eu de panssée de m'esloigner du service que je suis
obligé de luy rendre, et que l'entrevue que j'ay eue avec un
apellé Tartereau a esté sans nulle circonstance que j'aie cru
quy luy peut deplaire, comme vous aprendrés par ce que je vas
vous en dire.
Lorsque je fus la dernière fois à Paris pour donner quelque
ordre aux affaires que Mme de Mirebeau nous avoit laissées en
mourant, un gentilhomme que je ne cognoissois point me vint
trouver, et après quelques civillités me dit qu'il en avoit à me
faire d'une personne quy avoit beaucoup de desplaisir d'estre
cause de tous ceux que j'avois receu depuis un an, qu'il avoit
eu ordre de Mme de Chevreuse de me voir et de m'assurer qu'elle
avoit esté bien faschée de la peine que j'avois soufferte et
bien aise de ce qu'elle estoit finie. En suitte de cella, il me
dit que ce n'estoit pas là le seul subjet de sa visite, et que
Mme de Chevreuse me prioit de luy remettre entre les mains les
piereries qu'elle m'avoit confiées lorsqu'elle me renvoya mon
carosse. Je luy tesmoignai que ce discours me surprenoit
extremement, et que je n'avois jamais houy parler des piereries
qu'il me demandoit. Il me respondit que je faisois paroistre
d'avoir beaucoup de méfiance de luy, et que, puisque je ne me
contentois pas de la particularité qu'il me disoit, il alloit me
faire voir une marque quy m'osteroit le soubçon en me donnant
une lettre que Mme de Chevreuse m'escrivoit sur ce subjet. Je
luy dis que, bien que je fusse son très humble serviteur,
neantmoins je panssois qu'elle ne deut pas trouver estrange sy,
après les obligations que j'ay à Monseigneur le Cardinal, je
refusois de recevoir de ses lettres de peur qu'il ne le trouvast
mauvais, et que je ne voullois me mettre en ce hasart là pour
quoy que ce soit au monde. Il me dit que je ne devois pas
aprehender en cella de luy deplaire pour ce qu'il m'engageoit sa
foy et son honneur qu'il n'y avoit rien dedans quy fut
directement ni indirectement contre les interets de Son
Eminence, et que c'estoit seullement pour me redemander son bien
qu'elle m'avoit donné à garder. Je vous avoue que voiant qu'il
me parlloit ainssy, je crus estre obligé de prendre sa lettre,
où après avoir veu qu'elle me prioit de remettre ses piereries
entre les mains de ce Tartereau, je vis aussy qu'il m'en devoit
donner une pour une personne qu'elle ne me nommoit point. Je luy
dis que ce n'estoit pas là observer ponctuellement la promesse
qu'il m'avoit faite, et qu'il sçavoit bien que Mme de Chevreuse
ne se contentoit pas de me redemander ses piereries, mais
qu'elle me chargeoit aussy de faire tenir une lettre à une
personne sans me la nommer, et que je trouvois bien estrange
qu'il m'eut pressé de lire celle qu'il m'avoit donnée apres la
declaration que je luy avois faite des le commencement. Il me
respondit là dessus que, quoiqu'il y eut quelque chose de plus
qu'il ne m'avoit dit, il n'avoit pas toutefois manqué à sa
parolle, pour ce qu'il avoit eu ordre, s'il me trouvoit à la
court, de me dire que cette seconde lettre estoit pour la Reine,
et de savoir sy je m'en voudrois charger; sinon, de la faire
présenter à la Reine sans qu'elle se peut douter de rien, si
elle fesoit difficulté d'en recevoir de particulières de Mme de
Chevreuse; mais qu'ayant tesmoigné fort nettement qu'elle
trouveroit seulement bien estrange qu'on eut eu cette panssée là
en l'estat où sont les choses, il avoit aussy tost jeté cette
lettre au feu, sellon l'ordre qu'il en avoit, et qu'ainssy je ne
me devois mettre en peine de quoyque ce soit que de luy remettre
les piereries qu'on me demandoit, et que ce fut sy secretement
que M. de Chevreuse et ses domestiques n'en sceussent rien; de
sorte que je creus n'y devoir plus aporter de retardement, et
luy dis qu'il falloit que je partisse bien tost pour m'en
retourner chés mon père; que je ferois quelque séjour à Amboise,
et s'il voulloit s'y rendre dans ce mesme temps, que j'y ferois
trouver les piereries. Nous prismes donc jour ensemble, et le
lieu devoit estre en une hostellerie qui se nomme le
Cheval-Bardé, où il ne se rendit que deux jours après celluy
qu'il m'avoit promis, et sy tard que je n'eus de ses nouvelles
que le lendemain où je le fus trouver au lit, et sy incommodé
d'avoir couru la poste qu'il fut longtemps sans se pouvoir
lever, ce qui l'obligea de me prier de sortir jusqu'à ce qu'il
fut en estat de me voir. J'allai cependant dans un petit jardin
où je me promené pres d'une heure, et mesme il m'y envoia faire
des excuses de ce qu'il ne m'y venoit pas trouver, mais qu'il
avoit esté si mal depuis que je l'avois quité qu'il avoit panssé
s'evanouir; néantmoins qu'il se portoit mieux, et que, sy je
voullois monter dans sa chambre, je l'y trouverois habillé. J'y
fus et luy fis voir des estuis et des boettes cachetées. Nous
resolumes de les ouvrir et de mettre en ordre ce que nous
trouverions dedans, afin de le conter plus aisément. Tout estoit
envelopé dans de petits paquets de papier et de coton separés,
de sorte qu'il fallut beaucoup de temps pour les defaire sans
rien rompre, et beaucoup plus encore pour conter separement les
diamants, tant des boutonieres que des bijoux, des bagues et des
autres pièces, outre les esmeraudes, les perlles, les rubis et
les turquoises, dont il a mis le nombre, la forme et la grosseur
dans l'inventaire qu'il me laissa, que je vous envoiray ou une
copie, aussy tost que ma maladie me donnera la force de pouvoir
regagner Vertœil. Il me pria ensuitte de cella de luy aider à
remettre les choses au mesme estat qu'elles estoient, et apres
avoir tout arengé le mieux que nous peumes, je le priay de faire
mes très humbles compliments à Mme de Chevreuse, et de l'assurer
qu'elle n'avoit point de serviteur en France quy souhaitat sy
pationement que moy qu'elle y revint avec les bonnes graces du
Roy et de Monseigneur le Cardinal.
Je vous puis assurer, mon oncle, que voilla quelle a esté notre
entrevue, et que je n'ay jamais creu me pouvoir empescher de
rendre un bien qu'on m'avoit confié. Sy je suis touttesfois sy
malheureux que cella ait deplu à Son Éminence, j'en suis au
desespoir, et vous supplie d'essayer de me justifier autant que
vous le pourés, et de me tesmoigner en ceste rencontre icy que
vous me faites toujours l'honeur de m'aimer et de me croire,
Mon tres cher oncle,
Votre tres humble et tres obeissant neveu et serviteur,
MARCILLAC.»
II
BATAILLE DE ROCROI[584].
Cette bataille est du nombre des cinq ou six grandes batailles
modernes où se sont agitées les destinées de la France, telles que la
bataille de Lens gagnée par ce même Condé quelques années après,
celles de Nerwinde et de Denain à la fin du siècle, et de nos jours
celles de Fleurus et de Marengo. Au point de vue militaire elle est
aussi de la plus haute importance, et mérite une étude particulière.
Elle inaugure une nouvelle école de guerre. Gustave Adolphe venait de
renouveler la tactique en créant l'artillerie légère et en rendant
l'infanterie plus mobile; Condé commença la stratégie, l'art des
grandes manœuvres, et le premier il soumit la fortune à l'esprit
servi par le courage.
[584] Dans LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, t. Ier, chap. IV,
et _Appendice_, note deuxième, nous avons repris l'examen de la
bataille de Rocroi, à l'aide d'un document nouveau et fort
inattendu, une bataille de Cyrus racontée par Mlle de Scudéry.
On peut donner en très peu de lignes, comme nous avons tâché de le
faire, une idée exacte de l'affaire de Rocroi. En effet, toute
bataille se résout en un problème dont les données essentielles sont
assez peu nombreuses. Ici le grand maître, au-dessus même de César,
est Napoléon. César dessine, Napoléon peint et grave. Il raconte ses
batailles comme il les a conçues, Arcole et Rivoli, par exemple, en
quelques pages d'une précision, d'une netteté, d'une grandeur
incomparable. Peut-être celui-là seul qui a conçu et livré une
bataille, nous entendons une bataille digne de ce nom, en peut-il être
l'historien. Quel malheur qu'une modestie sublime ait empêché Condé
d'écrire ses mémoires comme César et Napoléon! Il s'y refusa
obstinément pour n'avoir pas à dire un peu de bien de lui-même et
quelque mal de ses adversaires. Il fallut que son neveu, son plus
grand disciple après Turenne et Luxembourg, le prince de Conti,
employât de véritables artifices pour lui arracher quelques
explications sur ses manœuvres les plus célèbres, et encore sans
qu'il se pût douter qu'à peine la conversation terminée le jeune
prince allait mettre par écrit ce qu'il venait de tirer de la bouche
du vieux guerrier. Les mémoires du prince de Conti sur les campagnes
de Condé étaient bien connus au commencement du XVIIIe siècle; ils
ont été entre les mains de Massillon, et l'illustre orateur loue leur
noblesse et leur précision. Ce passage important et trop peu remarqué
vaut la peine d'être cité tout entier. _Oraison funèbre du prince
François Louis de Bourbon, prince de Conty, prononcée le 21 juin
1709_: «Là, dans un glorieux loisir, le grand Condé jouissoit du fruit
de sa réputation et de ses victoires, et ayant jusque là vécu pour la
postérité, il vivoit enfin pour lui-même. Le prince de Conti étoit là
à la source des bons conseils et des grands exemples. Il ne lui
falloit que l'histoire du héros qu'il avoit devant les yeux. Que
d'instances tendres et respectueuses! Que d'aimables artifices pour la
tirer de sa propre bouche! Mais la véritable gloire est toujours
simple et modeste, et Condé ne peut se résoudre à raconter ses actions
parce qu'il sent bien que c'est raconter ses louanges. Quel nouveau
genre de combat, messieurs! La vieillesse toujours prête à raconter
ses exploits passés se refuse ici à des instructions domestiques et
nécessaires, et le premier âge, qui ne se prête jamais qu'à regret au
sérieux des leçons et des préceptes, y court ici comme aux plaisirs,
et les sollicite comme des grâces. C'est que les grands hommes le sont
dans tous les âges. Enfin la tendresse pour ce cher neveu adoucit la
sévérité de sa modestie. Condé manifeste son âme tout entière. Il
ouvre à ce jeune prince les trésors de sagesse, de précaution, de
prévoyance, d'activité, de hardiesse, de retenue qui l'avoient rendu
le premier de tous les hommes dans l'art de combattre et de vaincre.
Vrai et simple, il mêle au récit de ses glorieuses actions l'aveu de
ses fautes, et montre dans le cours de sa vie de grandes règles à
suivre et de grands écueils à éviter. Quels jours heureux pour le
prince de Conti! Ses yeux, ses oreilles, son âme tout entière peut à
peine suffire à tout ce qu'il voit et ce qu'il entend. A peine sorti
de ces doux entretiens, il court rédiger par écrit les merveilles
qu'il a ouïes, et se remplir en les écrivant du génie qui les a
produites. Quelle histoire digne du grand Condé, si ces mémoires _que
nous avons encore écrits de sa propre main avec tant de noblesse et de
précision, étoient enfin mis au jour_! Rien ne manqueroit plus à la
gloire de ce grand homme.»