Valant, tome V, deux billets écrits par Mlle Du Vigean, devenue sœur
Marthe, à Mme de Sablé, et dans le fonds de Gaignières, à la même
bibliothèque, _Lettres originales_, tome IV, un autre billet adressé à
la marquise d'Huxelles en 1658, à l'occasion de la mort du marquis
d'Huxelles, que Mlle Du Vigean avait manqué d'épouser. La douleur
exprimée dans ce dernier billet paraît vive, mais le ton est réservé
et devait l'être. Les deux lettres à Mme de Sablé ont un caractère
différent. Dans leur extrême simplicité est une grâce naturelle et
involontaire, comme sous le renoncement absolu de la Carmélite à
toutes les affections du monde on sent encore une tendresse pour
l'ancienne amie que les années et la solitude n'ont point refroidie.
A MADAME LA MARQUISE D'HUXELLES.
«Madame, Jésus † Maria.
«Paix en Jésus-Christ. Tant de raisons m'obligent à prendre part
aux choses qui vous touchent, que j'ose espérer que vous serez
facilement persuadée que j'ai senti comme je le dois la perte
que vous venez de faire, laquelle en vérité est si douloureuse
en toutes ses circonstances qu'il vous faut un secours d'en haut
bien puissant pour vous donner la force de la porter. Quoique
très-misérable et indigne de rien obtenir de Notre-Seigneur,
nous ne laissons de lui offrir soigneusement nos prières pour
votre consolation et pour lui demander que, puisqu'il vous a
voulu ôter ce que vous aviez de plus cher, il daigne par sa
bonté vous faire faire un saint usage de cette privation, et
convainque puissamment votre cœur qu'il n'y a que misères en
cette vie, et que ceux qui ont eu le bonheur de recevoir le
baptême et d'être du nombre des enfants de Dieu doivent être en
ce monde comme n'y étant point. Vous savez mieux que moi que
nous ne devons nous regarder sur cette terre que comme pèlerins
et étrangers; aussi nous y devons être sans attache et sans
plaisir, et notre cœur doit être où est notre trésor, qui est
au ciel. Il est certain, Madame, que les afflictions nous aident
beaucoup à faire ces réflexions qui sont nécessaires à notre
salut. Notre-Seigneur dit qu'il est proche de ceux qui sont en
tribulations. Ainsi j'espère, Madame, qu'il vous départira ces
saintes grâces dans l'état auquel il vous a mise, qui sans doute
est un effet de sa miséricorde; et quoique cela soit dur à vos
sens, vous devez néanmoins le regarder comme une marque de son
amour et d'un dessein spécial qu'il a de votre sanctification.
Je supplie sa divine bonté de vous donner tout ce qu'il connoît
vous être nécessaire, et que vous me fassiez l'honneur de me
pardonner la liberté que je prends de vous dire des choses que
vous savez mieux que moi, qui suis une grande pécheresse, et par
conséquent incapable de rien dire qui soit utile. J'espère de
votre bonté que vous attribuerez cela au désir que j'ai aussi de
vous faire connoître que je suis plus véritablement que personne
du monde en Jésus-Christ et sa sainte Mère, etc.
Notre mère prieure[574] nous a ordonné de vous assurer, Madame,
qu'elle prend une part bien véritable à votre douleur. La mère
Agnès aura l'honneur au premier voyage de vous dire elle-même
ses sentiments à votre égard. Votre chère tante, que vous avez
céans, compatit beaucoup à votre perte commune. Son état
l'empêche de vous le dire elle-même; elle est votre
très-obéissante servante. Votre très-humble et très-obéissante,
Madame,
Sr MARTHE DE JÉSUS, religieuse carmélite indigne.
De notre grand couvent, ce 10 septembre 1658.»
[574] En 1658, la mère prieure était la mère Marie Madeleine de
Jésus, Mlle de Bains.
POUR MADAME LA MARQUISE DE SABLÉ.
«Ce mardi, 2e d'août 1662.
«Que direz-vous de moi, ma très-chère sœur, de ce que je n'ai
pas répondu plus tôt à votre si obligeante lettre? Je n'en puis
obtenir le pardon qu'en vous le demandant très humblement, et
c'est ce que je fais de tout mon cœur. Nos élections ne sont
point encore faites, parce que M. de Saint-Nicolas, du
Chardonnet, qui est notre supérieur, a été malade. Nous ne
savons encore quand il pourra sortir. Je ne manquerai pas de
vous avertir quand ce sera fait. Notre mère Marie Madeleine et
la mère Agnès m'ont chargée de vous assurer qu'elles ne
manqueront pas de bien prier Notre-Seigneur pour vous, et de lui
demander tout ce qui vous est nécessaire pour être toute à lui.
Pour moi, ma très chère sœur, pour qui prierois-je plutôt que
pour vous que j'ai aimée et honorée par mon inclination, et
ensuite par mille obligations que je vous ai; de sorte, ma chère
sœur, que vous pouvez compter que tout ce que j'ai est à vous,
et que si je faisois quelque petit bien vous y auriez tout
autant de part que moi-même. Mais, hélas! je suis une si
méchante religieuse que je crains bien que je vous serai aussi
inutile auprès de Dieu que je vous l'ai été auprès des hommes.
Donnez-moi vos prières, et me procurez celles de vos chères
voisines[575] pour obtenir ma conversion, et alors vous vous
apercevrez de mon changement parce que je pourrai obtenir
quelque accroissement de grâce en vous à qui je suis acquise
d'une manière dont Dieu seul a la connoissance.
[575] Mme de Sablé était alors retirée auprès du couvent de
Port-Royal de Paris, situé un peu plus haut que celui des
Carmélites, dans la rue Saint-Jacques, en la rue de la Bourbe,
maintenant appelée rue de Port-Royal. L'ancien monastère est
aujourd'hui l'hospice de la Maternité. Voyez Mme DE SABLÉ, chap. V,
p. 255.
Je me réjouis de ce que votre rhume est passé: nous ne nous en
sommes point aperçues à votre gelée[576], car elle étoit très
bonne, à ce que m'a dit la sœur qui en a usé; et pour vous
montrer comme j'obéis à vos ordres, agissant avec entière
liberté, c'est que je vous conjure de nous en envoyer encore un
pot.»
[576] On sait que Mme de Sablé était assez friande, et que jusque
dans sa retraite de Port-Royal elle inventait et faisait elle-même
toute sorte de mets raffinés pour elle et pour ses amis. Mme DE
SABLÉ, chap. III.
POUR MADAME LA MARQUISE DE SABLÉ.
«Ce 5e septembre 1662.
«Vous serez bien aise, ma chère sœur, lorsque vous saurez que
notre mère Marie Madeleine de Jésus fut hier élue prieure. Comme
il ne pouvoit arriver un plus grand bonheur à notre maison, vous
aurez grande joie, je m'assure, de la nôtre à toutes et de celle
que j'ai en mon particulier; car vous savez combien m'est chère
cette bonne mère, qui a pour vous toute l'amitié et l'estime que
vous sauriez désirer de la meilleure de vos amies. La mère Agnès
fut hier élue sous-prieure, dont vous serez encore bien aise,
car vous connoissez ce qu'elle vaut. Il ne vous faut plus
contraindre, ma chère sœur, à m'appeler ma mère, car je ne la
suis plus[577]. Il faudra, s'il vous plaît, mettre dessus vos
lettres: Pour ma sœur Marthe de Jésus. C'est la personne du
monde qui vous honore le plus, et qui vous est acquise sans que
rien puisse vous l'ôter.
Sr MARTHE DE JÉSUS, religieuse Carmélite indigne.
Nous gagnâmes hier notre procès, ma chère sœur, que nous avions
avec Mme de Saint-Géran. M. de Maison[578] a fait des merveilles
pour nous, et nous vous rendons mille grâces des peines que vous
avez prises pour le mettre en cette bonne disposition. Nos mères
nouvelles élues vous saluent avec une très grande affection et
sont vos très obéissantes servantes. Je suis en une petite
retraite pour dix jours. Procurez-moi des prières de vos bonnes
amies[579] pour que je la passe bien.»
[577] Elle cessa donc d'être sous-prieure en septembre 1662.
[578] Le président de Maisons, un ami de Mme de Sablé.
[579] Encore les religieuses de Port-Royal de Paris. Ainsi la sœur
Marthe, et avec elle bien des Carmélites sans doute, rendait
justice à la vertu des religieuses de Port-Royal. C'était là, en
1662, un lien de plus entre Mlle Du Vigean, Mme de Sablé et Mme de
Longueville.
Pour suivre Marthe Du Vigean le plus loin qu'il nous sera possible,
nous rassemblerons divers renseignements que nous avons recueillis sur
sa sœur aînée et sur son frère cadet.
Anne Du Vigean avait un an de plus que sa sœur Marthe, et brilla,
comme elle, dans les premières années de la régence. Elle épousa
d'abord M. de Pons, qui n'avait pas beaucoup de bien, mais qui
descendait de la vieille maison d'Albret. Devenue veuve de très bonne
heure, elle aspira à un second et plus grand mariage. Laissons parler
Mme de Motteville, t. III, p. 393, et t. IV, p. 39:
«Mme de Longueville avoit mis au rang d'une de ses meilleures
amies, Mme de Ponts, fille de Du Vigean et veuve de M. de Ponts,
qui prétendoit être de l'illustre maison d'Albret. Cette dame
étoit assez aimable, civile et honnête en son procédé. Ce
qu'elle avoit d'esprit étoit tourné du côté de la flatterie.
Elle n'étoit nullement belle; mais elle avoit la taille fort
jolie et la gorge belle. Elle plaisoit enfin par ses louanges
réitérées, qui lui donnoient des amis ou de faux approbateurs;
et l'amitié que Mme de Longueville avoit pour elle lui donnoit
alors du crédit. L'abbé de La Rivière (le favori de Monsieur,
duc d'Orléans) depuis quelque temps s'étoit attaché à elle par
les liens de l'inclination et de la politique; car regardant Mme
de Longueville comme une personne qui faisoit une grande figure
à la cour, il crut que Mme de Ponts lui pourroit être nécessaire
pour sa prétention au chapeau de cardinal. Il trouva fort à
propos de se faire une amie auprès de cette princesse, qui pût y
soutenir ses intérêts, et lui servir de liaison pour traiter par
elle les affaires qui pourroient arriver. Mme de Ponts étoit
fine et ambitieuse, autant qu'elle étoit adulatrice. Elle
n'étoit, non plus que le prince de Marsillac, ni duchesse ni
princesse; mais feu son mari étoit aîné de ceux qui se disent de
la véritable maison d'Albret, et il lui avoit laissé assez de
qualité ou du moins assez de chimère pour aspirer à cette
prérogative. Elle demanda au ministre que la Reine lui donnât le
tabouret, et l'amitié de Mme de Longueville, qui la protégeoit,
jointe à celle de l'abbé de La Rivière, qui fut le négociateur
de cette affaire, furent des raisons assez fortes pour lui faire
obtenir ce qu'elle souhaitoit.»
«Mme de Ponts, comme je l'ai déjà dit, étoit fille de Mme Du
Vigean, et sa mère avoit été jusques alors chèrement aimée de la
duchesse d'Aiguillon. Cette union, du temps du cardinal de
Richelieu, avoit apporté beaucoup de bien à leur famille, par
l'éclat que lui donnoit l'amitié d'une personne qui, étant nièce
d'un si puissant ministre, ne pouvoit manquer de leur être
utile. Mme de Ponts étoit veuve d'un homme de naissance et de
peu de biens. La duchesse d'Aiguillon, par la tendresse qu'elle
avoit pour Mme Du Vigean, sa mère, lui avoit souvent dit,
qu'elle ne se mît pas en peine de ce qu'elle n'étoit pas riche,
et qu'elle lui promettoit de partager ses trésors avec elle. Mme
de Ponts, moins occupée de la reconnoissance qu'elle devoit à la
duchesse d'Aiguillon, que de ses intérêts, et qui vouloit des
richesses plus assurées, prit soin de plaire au duc de
Richelieu, neveu de la duchesse d'Aiguillon; elle y réussit
facilement; car il étoit jeune, et elle étoit assez aimable et
bien faite pour pouvoir être aimée avec passion. Mme d'Aiguillon
l'avoit priée d'en faire un honnête homme; et comme il auroit pu
quasi être son fils, il reçut ses enseignements avec soumission.
Mme de Ponts, sans beauté, avoit de bonnes qualités et du
mérite; elle étoit bonne, douce, aimant à obliger; sa réputation
étoit sans tache. Elle étoit des plus habiles en matière d'une
galanterie plus affectée que véritable, pour savoir adroitement
triompher d'un cœur tout neuf qui, manquant de hardiesse,
n'osoit entreprendre des conquêtes plus difficiles. Cette dame,
naturellement libérale de douceurs, animée de ses propres
désirs, n'oublia rien sans doute pour se faire aimer de celui de
qui elle le vouloit être; et pour lui, comme il manqua de
discernement pour connoître ce qu'il lui convenoit de croire et
de faire, le plaisir de s'imaginer d'être véritablement aimé eut
de grands charmes pour lui. La duchesse d'Aiguillon avoit été
choisie par le feu cardinal de Richelieu, son oncle, pour être
tutrice de ses petits-neveux; et ce grand homme n'avoit pas cru
pouvoir trouver un moyen plus assuré pour conserver son nom, que
de laisser ceux qui le portoient du côté des femmes sous la
conduite de leur tante. Il jugea que sa vertu, son esprit et son
courage les pourroient protéger contre les effets de l'envie et
de la haine, qui sont d'ordinaire les suites fâcheuses des
grandes fortunes des favoris. Cette illustre tante, malheureuse
dans tous ses projets, voyant un jour son neveu rendre de petits
services à Mme de Ponts, lui dit qu'elle souhaitoit qu'il fût
assez honnête homme pour être amoureux d'elle; et Mme de Ponts,
qui avoit son dessein formé, lui répondit en riant qu'elle
l'avertissoit que s'il lui parloit d'amour, et qu'il voulût
devenir son mari, elle n'auroit point assez de force pour le
refuser. Ce discours fut pris par la duchesse d'Aiguillon comme
une raillerie, dont elle ne fit que se divertir; mais Mme de
Ponts, qui pensoit sérieusement à cette affaire, crut par cet
avertissement être quitte de tout ce qu'elle devoit à la
duchesse d'Aiguillon; et se croyant obligée de se préférer à
elle et à toute autre, elle employa, pour faire réussir son
mariage, un homme qui étoit auprès de ce duc, qu'elle gagna, et
qu'elle engagea dans ses intérêts. Elle se servit, pour son
grand ressort, de l'amitié que Mme de Longueville avoit pour
elle, et par cette princesse elle obligea M. le Prince à
protéger son mariage comme une chose qui lui pouvoit être
avantageuse. Mme de Ponts vouloit un mari, et Mme de Longueville
vouloit que son amie eût le gouvernement du Havre de Grâce,
place qui pouvoit rendre le duc de Longueville maître absolu de
la Normandie. Son dessein et celui de M. le Prince fut qu'en
protégeant Mme de Ponts, elle seroit obligée de se lier
entièrement à eux et à leur fortune. Desmarets[580], celui qui
conseilloit le duc de Richelieu en faveur de Mme de Ponts, lui
faisoit de belles chimères sur cette union; mais la duchesse
d'Aiguillon traversoit leurs pensées secrètes par le dessein
qu'elle avoit de faire épouser Mlle de Chevreuse au duc de
Richelieu, son neveu, qui, malgré son amitié pour Mme de Ponts,
paroissoit un peu amoureux de cette princesse. Elle étoit
véritablement belle, d'une naissance illustre, et devoit avoir
de grands biens. Mais cet ami fidèle sut si bien mettre en
œuvre ses illusions, aidé par la puissance d'une flatterie
honnête mais soigneusement pratiquée, qu'il persuada le duc de
Richelieu qu'il feroit mieux d'épouser cette laide Hélène que
cette belle personne que sa tante lui destinoit. Il l'assura
qu'étant du parti de M. le Prince, il n'avoit nul sujet
d'appréhender que la duchesse d'Aiguillon désapprouvât son
choix, ni le pût jamais inquiéter. Toutes ces choses ensemble
firent ce mariage, qui fut fatal à M. le Prince, peu heureux à
ceux qui s'épousèrent, douloureux à Mme d'Aiguillon, et
nullement utile à Mme de Longueville, qui dans la suite des
temps, elle qui l'avoit fait, ne trouva pas dans le Havre le
secours qu'elle avoit espéré; et il s'en fallut peu enfin qu'il
ne causât autant de maux aux Français que celui de Pâris et de
la belle princesse de Grèce en fit aux Troyens. Il se célébra à
la campagne, en présence de M. le Prince, qui voulut y être, et
qui fit ce que les pères et les mères ont accoutumé de faire en
ces occasions. La Reine fut donc surprise quand elle apprit que
ces noces s'étoient célébrées de cette manière. Elle connut
aussitôt avec quel dessein M. le Prince en faisoit son affaire;
et cet événement servit beaucoup à le ruiner entièrement dans
son esprit... La duchesse d'Aiguillon, apprenant cette nouvelle,
fut au désespoir. Ceux qui ont des enfants, ou des neveux qui
leur tiennent lieu d'enfants, qui ont de l'ambition et des
grands biens, le peuvent aisément juger. Cette dame, qui avoit
du mérite et du courage, soutenant son malheur par la force de
son âme, dépêcha aussitôt un courrier au Havre, où elle
commandoit, par ordre du feu cardinal de Richelieu, jusqu'à la
majorité de son neveu, pour empêcher qu'il n'y fût reçu. D'abord
M. le Prince, le lendemain des noces, l'avoit fait partir pour y
aller, et lui avoit dit qu'en toutes façons il falloit qu'il
s'en rendît le maître. La Reine, de son côté, envoya de Bar[581]
pour se saisir de cette place, et pour empêcher, s'il le
pouvoit, que M. le Prince par cette voie ne donnât au duc de
Longueville, son beau-frère, la possession entière de la
Normandie. Quand M. le Prince fut de retour de cette expédition,
il vint chez la Reine avec le même visage qu'à l'ordinaire; et
quoiqu'il sût qu'elle avoit désapprouvé cette action, et qu'il
sût aussi que Bar étoit parti pour s'opposer à ses desseins, il
ne laissa pas de l'entretenir des aventures de la noce, et en
fit devant elle des contes avec beaucoup de gaieté et de
hauteur. La Reine lui dit que Mme d'Aiguillon prétendoit faire
rompre le mariage, à cause que son neveu n'étoit pas en âge. Il
lui répondit fièrement qu'une chose de cette nature, faite
devant des témoins comme lui, ne se rompoit jamais.
[580] L'ancien favori de Richelieu, inépuisable auteur de tant de
vers et de tant de prose médiocre, dont nous avons cité dans le
texte plusieurs morceaux de poésie plus ou moins heureux.
[581] Très bon officier du parti de la Reine.
..... Deux jours après, les nouvelles arrivèrent que le duc de
Richelieu avoit été reçu au Havre, que Bar l'avoit persuadé
qu'il falloit pour son propre intérêt qu'il gardât cette place
au Roi, et qu'il se détachât de M. le Prince. Ce jeune duc
envoya à la Reine un gentilhomme, et lui écrivit pour lui faire
des excuses de son action. La Reine lui répondit qu'il étoit
vrai qu'elle l'avoit blâmé, et dit à ce gentilhomme que son
maître portoit un nom qui devoit toute sa grandeur au feu Roi,
son seigneur, et que par conséquent il avoit eu grand tort de
manquer au respect qu'il lui devoit; mais que si à l'avenir il
réparoit sa faute par une grande fidélité, il n'étoit pas
impossible d'en obtenir le pardon.... Mme de Longueville (après
l'arrestation des princes) avoit tenté d'aller au Havre, mais le
duc de Richelieu ne put la recevoir, à cause qu'il n'en étoit
pas tout à fait le maître. Les principaux officiers étoient tous
à Mme d'Aiguillon qui devoit haïr un neveu rebelle et ingrat, si
bien que Mme de Longueville, qui avoit fait avoir ce
gouvernement à son amie dans le dessein d'en profiter pour
elle-même, eut le déplaisir de voir que ce mariage en partie
étoit cause de ses maux, et qu'elle n'en put pas même recevoir
le moindre soulagement dans sa disgrâce..... La Reine manda au
duc de Richelieu de la venir trouver. L'abbé de Richelieu vint à
la cour assurer leurs majestés des bonnes intentions de son
frère et de Mme de Richelieu sa belle-sœur. Cette dame vouloit
faire confirmer son mariage par le Roi et la Reine. Elle y
travailla par ses négociations avec le ministre qui à la fin se
laissa persuader par elle. Il lui fit dire que si elle et son
mari demeuroient fidèlement attachés à leur devoir, la Reine lui
donneroit le tabouret et qu'elle seroit traitée comme duchesse
de Richelieu, ce qui s'exécuta quelques jours après.»
La carrière de la duchesse de Richelieu ne fut plus qu'une suite non
interrompue de succès et de grandeurs sans bonheur véritable. La
duchesse d'Aiguillon plaida pour faire casser son mariage, mais il fut
confirmé par un arrêt du parlement. Mme Du Vigean partagea le
mécontentement de son amie la duchesse d'Aiguillon, puis elle se
résigna. La nouvelle duchesse n'eut pas d'enfants de son jeune mari.
Elle fut nommée dame d'honneur de la jeune reine Marie Thérèse, à la
place de Mme de Montausier, lorsque celle-ci devint gouvernante. Plus
tard elle passa en la même qualité auprès de la Dauphine. Elle mourut
en 1684, après avoir survécu à sa jeune sœur, la noble religieuse, et
à son jeune et dernier frère. La duchesse de Richelieu passa la
dernière moitié de sa vie à faire du bien, et ajouta aux succès de
l'ambition satisfaite la haute considération que lui acquirent une
conduite exemplaire et l'exercice d'une charité éclairée. On peut voir
un exposé assez fidèle, quoiqu'un peu flatté, de ses bonnes et solides
qualités dans l'_Oraison funèbre de très haute et très puissante dame,
Mme Anne Poussart de Fors, duchesse de Richelieu, dame d'honneur de
Mme la Dauphine, prononcée dans l'église des Nouvelles catholiques, le
14 juillet 1684, par M. le curé de Saint-Symphorien, docteur en
théologie, in-4º, à Paris, chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques,
1684_. Dans cet élégant panégyrique, nous n'avons pas trouvé un seul
mot sur Marthe Du Vigean. La trace de l'humble carmélite était déjà
effacée dans le monde.
Le jeune Fors Du Vigean succéda au titre de son frère aîné, et comme
lui il embrassa la carrière militaire. Il s'y distingua, et il était
maréchal de bataille à Lens. Condé avait été aussi utile au frère que
Mme de Longueville à la sœur; mais le marquis de Fors fit comme la
duchesse de Richelieu, et au lieu de suivre le parti des princes il
semble qu'il resta fidèle au Roi et à Mazarin; car on trouve dans le
t. CXXXVII des _Mélanges de Clerambault_, à la Bibliothèque nationale,
à la date du 12 février 1650, une dépêche du maréchal de L'Hôpital,
gouverneur de Champagne, transmettant les assurances de fidélité de
diverses personnes, et dans le nombre celles du marquis Du Vigean, et
sa lettre même dont voici quelques lignes:
«J'ai cru ne pouvoir mieux m'adresser qu'à vous, m'ayant
toujours fait l'honneur de m'aimer comme votre très humble
serviteur et votre parent, pour vous supplier de vouloir assurer
le Roi et la Reine de ma fidélité et obéissance aveugle pour
leur service.
DE FORS.»
D'un autre côté, Lenet dit dans ses Mémoires, édit. Michaud, p. 389:
«Le marquis de Fors arriva ce jour-là (20 septembre 1650), à
Bordeaux, sans que nous eussions eu encore de ses nouvelles
depuis que la Princesse avoit quitté Chantilly, quoiqu'il fût
autant et plus attaché et obligé au prince qu'aucun de tous
tant que nous étions dans le parti. Ce gentilhomme était fils du
baron Du Vigean, frère de deux sœurs de mérite; l'une est la
duchesse de Richelieu, et l'autre étoit Mlle Du Vigean de
laquelle j'ai parlé dans le commencement de ces Mémoires, qui
avoit mérité par son esprit, par sa douceur et par sa bonne
grâce l'estime du prince de Condé, qui avoit allumé dans son
cœur une passion violente, et qui enfin est morte dans le grand
couvent des Carmélites de Paris.»
Le nom du marquis de Fors reparaît en diverses circonstances de la
troisième Fronde, dans la guerre de Guyenne où il sert le Roi contre
le prince de Conti et Mme de Longueville; puis il disparaît
entièrement. Le père Anselme, t. IX, p. 163, à l'article des
Vaubecourt, dit qu'il mourut le 28 mars 1663. Nous pouvons ajouter
qu'il périt assassiné. Lenet, à l'endroit déjà cité, le dit
positivement: «Il fut assassiné dans son pays, allant dans son
carrosse visiter quelqu'un de ses amis.» Mme de Longueville, dans une
lettre inédite et non datée à Mme de Sablé, lui donne cette affreuse
nouvelle, et lui demande ses consolations pour celle qui survit à ses
deux frères: Bibliothèque nationale, _Lettres de Mme de Longueville à
Mme de Sablé_, SUPPLÉMENT FRANÇAIS, 3029, 2 et 3.
Le marquis de Fors Du Vigean s'était marié à Charlotte de Nettancourt
d'Haussonville, de la maison de Vaubecourt, excellente famille de
Lorraine, et il en avait eu un fils et une fille. Sa veuve se remaria
et se conduisit assez mal, comme on peut le voir dans Lenet qui en
raconte une fort étrange aventure. La fille avait eu pour marraine sa
jeune tante, Mlle Du Vigean, et elle s'appelait Marthe. Elle se fit
aussi Carmélite à Paris, non dans le couvent de la rue Saint-Jacques,
mais dans celui de la rue de Grenelle. A sa mort, elle eut sa
circulaire, qui nous a été communiquée et d'où nous tirons les
passages suivants, qui jettent quelque jour sur l'histoire des Du
Vigean vers la fin du XVIIº siècle.
Circulaire de la mère Marthe de Jésus, née de Fors Du Vigean: