Nous trouvons à la Bibliothèque nationale, dans les portefeuilles de

Valant, tome V, deux billets écrits par Mlle Du Vigean, devenue sœur

Marthe, à Mme de Sablé, et dans le fonds de Gaignières, à la même

bibliothèque, _Lettres originales_, tome IV, un autre billet adressé à

la marquise d'Huxelles en 1658, à l'occasion de la mort du marquis

d'Huxelles, que Mlle Du Vigean avait manqué d'épouser. La douleur

exprimée dans ce dernier billet paraît vive, mais le ton est réservé

et devait l'être. Les deux lettres à Mme de Sablé ont un caractère

différent. Dans leur extrême simplicité est une grâce naturelle et

involontaire, comme sous le renoncement absolu de la Carmélite à

toutes les affections du monde on sent encore une tendresse pour

l'ancienne amie que les années et la solitude n'ont point refroidie.

A MADAME LA MARQUISE D'HUXELLES.

«Madame, Jésus † Maria.

«Paix en Jésus-Christ. Tant de raisons m'obligent à prendre part

aux choses qui vous touchent, que j'ose espérer que vous serez

facilement persuadée que j'ai senti comme je le dois la perte

que vous venez de faire, laquelle en vérité est si douloureuse

en toutes ses circonstances qu'il vous faut un secours d'en haut

bien puissant pour vous donner la force de la porter. Quoique

très-misérable et indigne de rien obtenir de Notre-Seigneur,

nous ne laissons de lui offrir soigneusement nos prières pour

votre consolation et pour lui demander que, puisqu'il vous a

voulu ôter ce que vous aviez de plus cher, il daigne par sa

bonté vous faire faire un saint usage de cette privation, et

convainque puissamment votre cœur qu'il n'y a que misères en

cette vie, et que ceux qui ont eu le bonheur de recevoir le

baptême et d'être du nombre des enfants de Dieu doivent être en

ce monde comme n'y étant point. Vous savez mieux que moi que

nous ne devons nous regarder sur cette terre que comme pèlerins

et étrangers; aussi nous y devons être sans attache et sans

plaisir, et notre cœur doit être où est notre trésor, qui est

au ciel. Il est certain, Madame, que les afflictions nous aident

beaucoup à faire ces réflexions qui sont nécessaires à notre

salut. Notre-Seigneur dit qu'il est proche de ceux qui sont en

tribulations. Ainsi j'espère, Madame, qu'il vous départira ces

saintes grâces dans l'état auquel il vous a mise, qui sans doute

est un effet de sa miséricorde; et quoique cela soit dur à vos

sens, vous devez néanmoins le regarder comme une marque de son

amour et d'un dessein spécial qu'il a de votre sanctification.

Je supplie sa divine bonté de vous donner tout ce qu'il connoît

vous être nécessaire, et que vous me fassiez l'honneur de me

pardonner la liberté que je prends de vous dire des choses que

vous savez mieux que moi, qui suis une grande pécheresse, et par

conséquent incapable de rien dire qui soit utile. J'espère de

votre bonté que vous attribuerez cela au désir que j'ai aussi de

vous faire connoître que je suis plus véritablement que personne

du monde en Jésus-Christ et sa sainte Mère, etc.

Notre mère prieure[574] nous a ordonné de vous assurer, Madame,

qu'elle prend une part bien véritable à votre douleur. La mère

Agnès aura l'honneur au premier voyage de vous dire elle-même

ses sentiments à votre égard. Votre chère tante, que vous avez

céans, compatit beaucoup à votre perte commune. Son état

l'empêche de vous le dire elle-même; elle est votre

très-obéissante servante. Votre très-humble et très-obéissante,

Madame,

Sr MARTHE DE JÉSUS, religieuse carmélite indigne.

De notre grand couvent, ce 10 septembre 1658.»

[574] En 1658, la mère prieure était la mère Marie Madeleine de

Jésus, Mlle de Bains.

POUR MADAME LA MARQUISE DE SABLÉ.

«Ce mardi, 2e d'août 1662.

«Que direz-vous de moi, ma très-chère sœur, de ce que je n'ai

pas répondu plus tôt à votre si obligeante lettre? Je n'en puis

obtenir le pardon qu'en vous le demandant très humblement, et

c'est ce que je fais de tout mon cœur. Nos élections ne sont

point encore faites, parce que M. de Saint-Nicolas, du

Chardonnet, qui est notre supérieur, a été malade. Nous ne

savons encore quand il pourra sortir. Je ne manquerai pas de

vous avertir quand ce sera fait. Notre mère Marie Madeleine et

la mère Agnès m'ont chargée de vous assurer qu'elles ne

manqueront pas de bien prier Notre-Seigneur pour vous, et de lui

demander tout ce qui vous est nécessaire pour être toute à lui.

Pour moi, ma très chère sœur, pour qui prierois-je plutôt que

pour vous que j'ai aimée et honorée par mon inclination, et

ensuite par mille obligations que je vous ai; de sorte, ma chère

sœur, que vous pouvez compter que tout ce que j'ai est à vous,

et que si je faisois quelque petit bien vous y auriez tout

autant de part que moi-même. Mais, hélas! je suis une si

méchante religieuse que je crains bien que je vous serai aussi

inutile auprès de Dieu que je vous l'ai été auprès des hommes.

Donnez-moi vos prières, et me procurez celles de vos chères

voisines[575] pour obtenir ma conversion, et alors vous vous

apercevrez de mon changement parce que je pourrai obtenir

quelque accroissement de grâce en vous à qui je suis acquise

d'une manière dont Dieu seul a la connoissance.

[575] Mme de Sablé était alors retirée auprès du couvent de

Port-Royal de Paris, situé un peu plus haut que celui des

Carmélites, dans la rue Saint-Jacques, en la rue de la Bourbe,

maintenant appelée rue de Port-Royal. L'ancien monastère est

aujourd'hui l'hospice de la Maternité. Voyez Mme DE SABLÉ, chap. V,

p. 255.

Je me réjouis de ce que votre rhume est passé: nous ne nous en

sommes point aperçues à votre gelée[576], car elle étoit très

bonne, à ce que m'a dit la sœur qui en a usé; et pour vous

montrer comme j'obéis à vos ordres, agissant avec entière

liberté, c'est que je vous conjure de nous en envoyer encore un

pot.»

[576] On sait que Mme de Sablé était assez friande, et que jusque

dans sa retraite de Port-Royal elle inventait et faisait elle-même

toute sorte de mets raffinés pour elle et pour ses amis. Mme DE

SABLÉ, chap. III.

POUR MADAME LA MARQUISE DE SABLÉ.

«Ce 5e septembre 1662.

«Vous serez bien aise, ma chère sœur, lorsque vous saurez que

notre mère Marie Madeleine de Jésus fut hier élue prieure. Comme

il ne pouvoit arriver un plus grand bonheur à notre maison, vous

aurez grande joie, je m'assure, de la nôtre à toutes et de celle

que j'ai en mon particulier; car vous savez combien m'est chère

cette bonne mère, qui a pour vous toute l'amitié et l'estime que

vous sauriez désirer de la meilleure de vos amies. La mère Agnès

fut hier élue sous-prieure, dont vous serez encore bien aise,

car vous connoissez ce qu'elle vaut. Il ne vous faut plus

contraindre, ma chère sœur, à m'appeler ma mère, car je ne la

suis plus[577]. Il faudra, s'il vous plaît, mettre dessus vos

lettres: Pour ma sœur Marthe de Jésus. C'est la personne du

monde qui vous honore le plus, et qui vous est acquise sans que

rien puisse vous l'ôter.

Sr MARTHE DE JÉSUS, religieuse Carmélite indigne.

Nous gagnâmes hier notre procès, ma chère sœur, que nous avions

avec Mme de Saint-Géran. M. de Maison[578] a fait des merveilles

pour nous, et nous vous rendons mille grâces des peines que vous

avez prises pour le mettre en cette bonne disposition. Nos mères

nouvelles élues vous saluent avec une très grande affection et

sont vos très obéissantes servantes. Je suis en une petite

retraite pour dix jours. Procurez-moi des prières de vos bonnes

amies[579] pour que je la passe bien.»

[577] Elle cessa donc d'être sous-prieure en septembre 1662.

[578] Le président de Maisons, un ami de Mme de Sablé.

[579] Encore les religieuses de Port-Royal de Paris. Ainsi la sœur

Marthe, et avec elle bien des Carmélites sans doute, rendait

justice à la vertu des religieuses de Port-Royal. C'était là, en

1662, un lien de plus entre Mlle Du Vigean, Mme de Sablé et Mme de

Longueville.

Pour suivre Marthe Du Vigean le plus loin qu'il nous sera possible,

nous rassemblerons divers renseignements que nous avons recueillis sur

sa sœur aînée et sur son frère cadet.

Anne Du Vigean avait un an de plus que sa sœur Marthe, et brilla,

comme elle, dans les premières années de la régence. Elle épousa

d'abord M. de Pons, qui n'avait pas beaucoup de bien, mais qui

descendait de la vieille maison d'Albret. Devenue veuve de très bonne

heure, elle aspira à un second et plus grand mariage. Laissons parler

Mme de Motteville, t. III, p. 393, et t. IV, p. 39:

«Mme de Longueville avoit mis au rang d'une de ses meilleures

amies, Mme de Ponts, fille de Du Vigean et veuve de M. de Ponts,

qui prétendoit être de l'illustre maison d'Albret. Cette dame

étoit assez aimable, civile et honnête en son procédé. Ce

qu'elle avoit d'esprit étoit tourné du côté de la flatterie.

Elle n'étoit nullement belle; mais elle avoit la taille fort

jolie et la gorge belle. Elle plaisoit enfin par ses louanges

réitérées, qui lui donnoient des amis ou de faux approbateurs;

et l'amitié que Mme de Longueville avoit pour elle lui donnoit

alors du crédit. L'abbé de La Rivière (le favori de Monsieur,

duc d'Orléans) depuis quelque temps s'étoit attaché à elle par

les liens de l'inclination et de la politique; car regardant Mme

de Longueville comme une personne qui faisoit une grande figure

à la cour, il crut que Mme de Ponts lui pourroit être nécessaire

pour sa prétention au chapeau de cardinal. Il trouva fort à

propos de se faire une amie auprès de cette princesse, qui pût y

soutenir ses intérêts, et lui servir de liaison pour traiter par

elle les affaires qui pourroient arriver. Mme de Ponts étoit

fine et ambitieuse, autant qu'elle étoit adulatrice. Elle

n'étoit, non plus que le prince de Marsillac, ni duchesse ni

princesse; mais feu son mari étoit aîné de ceux qui se disent de

la véritable maison d'Albret, et il lui avoit laissé assez de

qualité ou du moins assez de chimère pour aspirer à cette

prérogative. Elle demanda au ministre que la Reine lui donnât le

tabouret, et l'amitié de Mme de Longueville, qui la protégeoit,

jointe à celle de l'abbé de La Rivière, qui fut le négociateur

de cette affaire, furent des raisons assez fortes pour lui faire

obtenir ce qu'elle souhaitoit.»

«Mme de Ponts, comme je l'ai déjà dit, étoit fille de Mme Du

Vigean, et sa mère avoit été jusques alors chèrement aimée de la

duchesse d'Aiguillon. Cette union, du temps du cardinal de

Richelieu, avoit apporté beaucoup de bien à leur famille, par

l'éclat que lui donnoit l'amitié d'une personne qui, étant nièce

d'un si puissant ministre, ne pouvoit manquer de leur être

utile. Mme de Ponts étoit veuve d'un homme de naissance et de

peu de biens. La duchesse d'Aiguillon, par la tendresse qu'elle

avoit pour Mme Du Vigean, sa mère, lui avoit souvent dit,

qu'elle ne se mît pas en peine de ce qu'elle n'étoit pas riche,

et qu'elle lui promettoit de partager ses trésors avec elle. Mme

de Ponts, moins occupée de la reconnoissance qu'elle devoit à la

duchesse d'Aiguillon, que de ses intérêts, et qui vouloit des

richesses plus assurées, prit soin de plaire au duc de

Richelieu, neveu de la duchesse d'Aiguillon; elle y réussit

facilement; car il étoit jeune, et elle étoit assez aimable et

bien faite pour pouvoir être aimée avec passion. Mme d'Aiguillon

l'avoit priée d'en faire un honnête homme; et comme il auroit pu

quasi être son fils, il reçut ses enseignements avec soumission.

Mme de Ponts, sans beauté, avoit de bonnes qualités et du

mérite; elle étoit bonne, douce, aimant à obliger; sa réputation

étoit sans tache. Elle étoit des plus habiles en matière d'une

galanterie plus affectée que véritable, pour savoir adroitement

triompher d'un cœur tout neuf qui, manquant de hardiesse,

n'osoit entreprendre des conquêtes plus difficiles. Cette dame,

naturellement libérale de douceurs, animée de ses propres

désirs, n'oublia rien sans doute pour se faire aimer de celui de

qui elle le vouloit être; et pour lui, comme il manqua de

discernement pour connoître ce qu'il lui convenoit de croire et

de faire, le plaisir de s'imaginer d'être véritablement aimé eut

de grands charmes pour lui. La duchesse d'Aiguillon avoit été

choisie par le feu cardinal de Richelieu, son oncle, pour être

tutrice de ses petits-neveux; et ce grand homme n'avoit pas cru

pouvoir trouver un moyen plus assuré pour conserver son nom, que

de laisser ceux qui le portoient du côté des femmes sous la

conduite de leur tante. Il jugea que sa vertu, son esprit et son

courage les pourroient protéger contre les effets de l'envie et

de la haine, qui sont d'ordinaire les suites fâcheuses des

grandes fortunes des favoris. Cette illustre tante, malheureuse

dans tous ses projets, voyant un jour son neveu rendre de petits

services à Mme de Ponts, lui dit qu'elle souhaitoit qu'il fût

assez honnête homme pour être amoureux d'elle; et Mme de Ponts,

qui avoit son dessein formé, lui répondit en riant qu'elle

l'avertissoit que s'il lui parloit d'amour, et qu'il voulût

devenir son mari, elle n'auroit point assez de force pour le

refuser. Ce discours fut pris par la duchesse d'Aiguillon comme

une raillerie, dont elle ne fit que se divertir; mais Mme de

Ponts, qui pensoit sérieusement à cette affaire, crut par cet

avertissement être quitte de tout ce qu'elle devoit à la

duchesse d'Aiguillon; et se croyant obligée de se préférer à

elle et à toute autre, elle employa, pour faire réussir son

mariage, un homme qui étoit auprès de ce duc, qu'elle gagna, et

qu'elle engagea dans ses intérêts. Elle se servit, pour son

grand ressort, de l'amitié que Mme de Longueville avoit pour

elle, et par cette princesse elle obligea M. le Prince à

protéger son mariage comme une chose qui lui pouvoit être

avantageuse. Mme de Ponts vouloit un mari, et Mme de Longueville

vouloit que son amie eût le gouvernement du Havre de Grâce,

place qui pouvoit rendre le duc de Longueville maître absolu de

la Normandie. Son dessein et celui de M. le Prince fut qu'en

protégeant Mme de Ponts, elle seroit obligée de se lier

entièrement à eux et à leur fortune. Desmarets[580], celui qui

conseilloit le duc de Richelieu en faveur de Mme de Ponts, lui

faisoit de belles chimères sur cette union; mais la duchesse

d'Aiguillon traversoit leurs pensées secrètes par le dessein

qu'elle avoit de faire épouser Mlle de Chevreuse au duc de

Richelieu, son neveu, qui, malgré son amitié pour Mme de Ponts,

paroissoit un peu amoureux de cette princesse. Elle étoit

véritablement belle, d'une naissance illustre, et devoit avoir

de grands biens. Mais cet ami fidèle sut si bien mettre en

œuvre ses illusions, aidé par la puissance d'une flatterie

honnête mais soigneusement pratiquée, qu'il persuada le duc de

Richelieu qu'il feroit mieux d'épouser cette laide Hélène que

cette belle personne que sa tante lui destinoit. Il l'assura

qu'étant du parti de M. le Prince, il n'avoit nul sujet

d'appréhender que la duchesse d'Aiguillon désapprouvât son

choix, ni le pût jamais inquiéter. Toutes ces choses ensemble

firent ce mariage, qui fut fatal à M. le Prince, peu heureux à

ceux qui s'épousèrent, douloureux à Mme d'Aiguillon, et

nullement utile à Mme de Longueville, qui dans la suite des

temps, elle qui l'avoit fait, ne trouva pas dans le Havre le

secours qu'elle avoit espéré; et il s'en fallut peu enfin qu'il

ne causât autant de maux aux Français que celui de Pâris et de

la belle princesse de Grèce en fit aux Troyens. Il se célébra à

la campagne, en présence de M. le Prince, qui voulut y être, et

qui fit ce que les pères et les mères ont accoutumé de faire en

ces occasions. La Reine fut donc surprise quand elle apprit que

ces noces s'étoient célébrées de cette manière. Elle connut

aussitôt avec quel dessein M. le Prince en faisoit son affaire;

et cet événement servit beaucoup à le ruiner entièrement dans

son esprit... La duchesse d'Aiguillon, apprenant cette nouvelle,

fut au désespoir. Ceux qui ont des enfants, ou des neveux qui

leur tiennent lieu d'enfants, qui ont de l'ambition et des

grands biens, le peuvent aisément juger. Cette dame, qui avoit

du mérite et du courage, soutenant son malheur par la force de

son âme, dépêcha aussitôt un courrier au Havre, où elle

commandoit, par ordre du feu cardinal de Richelieu, jusqu'à la

majorité de son neveu, pour empêcher qu'il n'y fût reçu. D'abord

M. le Prince, le lendemain des noces, l'avoit fait partir pour y

aller, et lui avoit dit qu'en toutes façons il falloit qu'il

s'en rendît le maître. La Reine, de son côté, envoya de Bar[581]

pour se saisir de cette place, et pour empêcher, s'il le

pouvoit, que M. le Prince par cette voie ne donnât au duc de

Longueville, son beau-frère, la possession entière de la

Normandie. Quand M. le Prince fut de retour de cette expédition,

il vint chez la Reine avec le même visage qu'à l'ordinaire; et

quoiqu'il sût qu'elle avoit désapprouvé cette action, et qu'il

sût aussi que Bar étoit parti pour s'opposer à ses desseins, il

ne laissa pas de l'entretenir des aventures de la noce, et en

fit devant elle des contes avec beaucoup de gaieté et de

hauteur. La Reine lui dit que Mme d'Aiguillon prétendoit faire

rompre le mariage, à cause que son neveu n'étoit pas en âge. Il

lui répondit fièrement qu'une chose de cette nature, faite

devant des témoins comme lui, ne se rompoit jamais.

[580] L'ancien favori de Richelieu, inépuisable auteur de tant de

vers et de tant de prose médiocre, dont nous avons cité dans le

texte plusieurs morceaux de poésie plus ou moins heureux.

[581] Très bon officier du parti de la Reine.

..... Deux jours après, les nouvelles arrivèrent que le duc de

Richelieu avoit été reçu au Havre, que Bar l'avoit persuadé

qu'il falloit pour son propre intérêt qu'il gardât cette place

au Roi, et qu'il se détachât de M. le Prince. Ce jeune duc

envoya à la Reine un gentilhomme, et lui écrivit pour lui faire

des excuses de son action. La Reine lui répondit qu'il étoit

vrai qu'elle l'avoit blâmé, et dit à ce gentilhomme que son

maître portoit un nom qui devoit toute sa grandeur au feu Roi,

son seigneur, et que par conséquent il avoit eu grand tort de

manquer au respect qu'il lui devoit; mais que si à l'avenir il

réparoit sa faute par une grande fidélité, il n'étoit pas

impossible d'en obtenir le pardon.... Mme de Longueville (après

l'arrestation des princes) avoit tenté d'aller au Havre, mais le

duc de Richelieu ne put la recevoir, à cause qu'il n'en étoit

pas tout à fait le maître. Les principaux officiers étoient tous

à Mme d'Aiguillon qui devoit haïr un neveu rebelle et ingrat, si

bien que Mme de Longueville, qui avoit fait avoir ce

gouvernement à son amie dans le dessein d'en profiter pour

elle-même, eut le déplaisir de voir que ce mariage en partie

étoit cause de ses maux, et qu'elle n'en put pas même recevoir

le moindre soulagement dans sa disgrâce..... La Reine manda au

duc de Richelieu de la venir trouver. L'abbé de Richelieu vint à

la cour assurer leurs majestés des bonnes intentions de son

frère et de Mme de Richelieu sa belle-sœur. Cette dame vouloit

faire confirmer son mariage par le Roi et la Reine. Elle y

travailla par ses négociations avec le ministre qui à la fin se

laissa persuader par elle. Il lui fit dire que si elle et son

mari demeuroient fidèlement attachés à leur devoir, la Reine lui

donneroit le tabouret et qu'elle seroit traitée comme duchesse

de Richelieu, ce qui s'exécuta quelques jours après.»

La carrière de la duchesse de Richelieu ne fut plus qu'une suite non

interrompue de succès et de grandeurs sans bonheur véritable. La

duchesse d'Aiguillon plaida pour faire casser son mariage, mais il fut

confirmé par un arrêt du parlement. Mme Du Vigean partagea le

mécontentement de son amie la duchesse d'Aiguillon, puis elle se

résigna. La nouvelle duchesse n'eut pas d'enfants de son jeune mari.

Elle fut nommée dame d'honneur de la jeune reine Marie Thérèse, à la

place de Mme de Montausier, lorsque celle-ci devint gouvernante. Plus

tard elle passa en la même qualité auprès de la Dauphine. Elle mourut

en 1684, après avoir survécu à sa jeune sœur, la noble religieuse, et

à son jeune et dernier frère. La duchesse de Richelieu passa la

dernière moitié de sa vie à faire du bien, et ajouta aux succès de

l'ambition satisfaite la haute considération que lui acquirent une

conduite exemplaire et l'exercice d'une charité éclairée. On peut voir

un exposé assez fidèle, quoiqu'un peu flatté, de ses bonnes et solides

qualités dans l'_Oraison funèbre de très haute et très puissante dame,

Mme Anne Poussart de Fors, duchesse de Richelieu, dame d'honneur de

Mme la Dauphine, prononcée dans l'église des Nouvelles catholiques, le

14 juillet 1684, par M. le curé de Saint-Symphorien, docteur en

théologie, in-4º, à Paris, chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques,

1684_. Dans cet élégant panégyrique, nous n'avons pas trouvé un seul

mot sur Marthe Du Vigean. La trace de l'humble carmélite était déjà

effacée dans le monde.

Le jeune Fors Du Vigean succéda au titre de son frère aîné, et comme

lui il embrassa la carrière militaire. Il s'y distingua, et il était

maréchal de bataille à Lens. Condé avait été aussi utile au frère que

Mme de Longueville à la sœur; mais le marquis de Fors fit comme la

duchesse de Richelieu, et au lieu de suivre le parti des princes il

semble qu'il resta fidèle au Roi et à Mazarin; car on trouve dans le

t. CXXXVII des _Mélanges de Clerambault_, à la Bibliothèque nationale,

à la date du 12 février 1650, une dépêche du maréchal de L'Hôpital,

gouverneur de Champagne, transmettant les assurances de fidélité de

diverses personnes, et dans le nombre celles du marquis Du Vigean, et

sa lettre même dont voici quelques lignes:

«J'ai cru ne pouvoir mieux m'adresser qu'à vous, m'ayant

toujours fait l'honneur de m'aimer comme votre très humble

serviteur et votre parent, pour vous supplier de vouloir assurer

le Roi et la Reine de ma fidélité et obéissance aveugle pour

leur service.

DE FORS.»

D'un autre côté, Lenet dit dans ses Mémoires, édit. Michaud, p. 389:

«Le marquis de Fors arriva ce jour-là (20 septembre 1650), à

Bordeaux, sans que nous eussions eu encore de ses nouvelles

depuis que la Princesse avoit quitté Chantilly, quoiqu'il fût

autant et plus attaché et obligé au prince qu'aucun de tous

tant que nous étions dans le parti. Ce gentilhomme était fils du

baron Du Vigean, frère de deux sœurs de mérite; l'une est la

duchesse de Richelieu, et l'autre étoit Mlle Du Vigean de

laquelle j'ai parlé dans le commencement de ces Mémoires, qui

avoit mérité par son esprit, par sa douceur et par sa bonne

grâce l'estime du prince de Condé, qui avoit allumé dans son

cœur une passion violente, et qui enfin est morte dans le grand

couvent des Carmélites de Paris.»

Le nom du marquis de Fors reparaît en diverses circonstances de la

troisième Fronde, dans la guerre de Guyenne où il sert le Roi contre

le prince de Conti et Mme de Longueville; puis il disparaît

entièrement. Le père Anselme, t. IX, p. 163, à l'article des

Vaubecourt, dit qu'il mourut le 28 mars 1663. Nous pouvons ajouter

qu'il périt assassiné. Lenet, à l'endroit déjà cité, le dit

positivement: «Il fut assassiné dans son pays, allant dans son

carrosse visiter quelqu'un de ses amis.» Mme de Longueville, dans une

lettre inédite et non datée à Mme de Sablé, lui donne cette affreuse

nouvelle, et lui demande ses consolations pour celle qui survit à ses

deux frères: Bibliothèque nationale, _Lettres de Mme de Longueville à

Mme de Sablé_, SUPPLÉMENT FRANÇAIS, 3029, 2 et 3.

Le marquis de Fors Du Vigean s'était marié à Charlotte de Nettancourt

d'Haussonville, de la maison de Vaubecourt, excellente famille de

Lorraine, et il en avait eu un fils et une fille. Sa veuve se remaria

et se conduisit assez mal, comme on peut le voir dans Lenet qui en

raconte une fort étrange aventure. La fille avait eu pour marraine sa

jeune tante, Mlle Du Vigean, et elle s'appelait Marthe. Elle se fit

aussi Carmélite à Paris, non dans le couvent de la rue Saint-Jacques,

mais dans celui de la rue de Grenelle. A sa mort, elle eut sa

circulaire, qui nous a été communiquée et d'où nous tirons les

passages suivants, qui jettent quelque jour sur l'histoire des Du

Vigean vers la fin du XVIIº siècle.

Circulaire de la mère Marthe de Jésus, née de Fors Du Vigean:

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 44 / 51 段