abondamment dès cette vie les âmes qui l'ont aimé et qui lui ont
obéi, qu'elles trouvent, par les satisfactions qu'elles
expérimentent au service de sa divine majesté, qu'elles ont
beaucoup plus reçu que donné. Mlle Du Vigean en rend maintenant
un témoignage tout nouveau et si puissant que personne n'en peut
douter; car nonobstant les extrêmes afflictions de M. et Mme Du
Vigean qui ont fait ce qu'ils ont pu pour la retirer, elle est
demeurée inébranlable et si parfaitement contente qu'elle dit
qu'elle ne changeroit pas sa condition à celle d'être
impératrice de tout le monde, et je vous assure que la joie de
son esprit est telle que son humeur, qui étoit fort polie et ne
paroissoit pas, comme vous savez, des plus gaies, l'est
maintenant tellement qu'il semble qu'elle expérimente quelque
chose des consolations du ciel. Elle nous a priée de vous rendre
grâces très humbles, Mademoiselle, de la part que vous prenez à
la grâce que Dieu lui a faite, et vous assure qu'encore qu'elle
eût déjà oublié tout le monde, elle aura pour votre regard un
souvenir tout extraordinaire devant Dieu. Elle a ouï dire, avant
que d'entrer céans, que vous étiez dans le même dessein qu'elle
projetoit lors, ce qu'elle désire extrêmement qui se trouve
véritable; mais je n'ose lui dire ce que j'en sais que vous ne
m'ayez fait l'honneur de me permettre de lui en confier quelque
chose.»
[570] Recueil de lettres autographes de Mlle d'Épernon et de la
mère Agnès, communiqué par le couvent.
Mlle d'Épernon répond à la mère Agnès le 3 juillet 1647:
«... Je vous supplie de vouloir assurer la révérende mère
prieure et la révérende mère Marie de Jésus de mon très humble
service et de les prier de m'assister de leurs prières et de
leurs idées pour ma conduite, car je sais et suis bien aise
qu'elles voient les lettres que je vous écris. Pour Mlle Du
Vigent (_sic_), je ne prétends non plus que ce secret en soit un
pour elle, et, quoique je ne fusse pas assez heureuse pour être
connue d'elle dans le monde, la réputation de sa vertu et de son
esprit m'a donné toujours beaucoup d'estime pour elle que sa
dernière action a encore augmentée. C'est pourquoi je vous
supplie de lui faire un compliment de ma part et de la prier de
me faire l'honneur de se souvenir de moi dans ses bonnes
prières....»
AUTRE LETTRE DE LA MÊME A LA MÊME DU 23 JUILLET 1647.
«... Je suis bien obligée à la charité de Mlle Du Vigent d'avoir
pris la peine de m'écrire[571]. Je vous envoie la réponse que je
vous prie de lui vouloir donner. Je vous assure que sa lettre
est d'une personne si contente et si enflammée de l'amour de
Dieu qu'elle m'a donné de la dévotion, et je m'estimerai bien
heureuse d'être en un même lieu qu'elle pour suivre son exemple,
si j'ai assez de cœur pour avancer en peu de temps comme elle,
et je prétends, avec la grâce de Notre-Seigneur, d'être bientôt
en état d'imiter quoique imparfaitement sa sortie du monde.»
[571] Cette lettre et la réponse n'ont pas été retrouvées.
Quand Mlle d'Épernon fut entrée aux Carmélites de Bourges, elle
écrivit à Mlle Du Vigean le billet suivant:
«Ce 9 septembre 1648.
«Ma très chère sœur,
Dieu soit béni qui m'a fait la grâce d'imiter votre retraite du
monde, quoique très imparfaitement, et avec des foiblesses dont
je devrois être honteuse si je pouvois songer à quelque autre
chose qu'au bonheur que j'ai d'être tout à fait destinée au
service de Dieu. Je méritois si peu ses faveurs que je ne puis
assez admirer la bonté qui me les a faites, et je crois en avoir
obligation à vos bonnes prières. Car enfin, ma très chère sœur,
vous m'avez toujours témoigné que vous les employiez pour cela,
et je ne puis vous en rendre assez de grâces très humbles. Mais
si je ne puis satisfaire à ce que je vous dois, j'en ai le désir
tout entier, et m'estimerai bien heureuse si je vous le puis
faire connoître au point qu'il est. Je vous supplie, ma chère
sœur, de continuer d'avoir quelque amitié pour moi et de croire
que je la souhaite de tout mon cœur, et que je la tiendrai très
chère. Dans peu de jours j'espère que j'aurai l'honneur de vous
voir et d'apprendre de vous comme il se faut donner à Dieu,
puisque vous l'avez si bien fait que je ne puis avoir une
maîtresse plus expérimentée, ni pour laquelle j'aie plus
d'estime et d'inclination, étant de tout mon cœur, ma très
chère sœur, votre très humble et très affectionnée servante,
SOEUR ANNE MARIE DE JÉSUS.»
Nous sommes heureux de tenir de la bienveillance de Mgr le duc
d'Aumale une lettre autographe d'Anne Du Vigean, la sœur aînée de
celle qui nous intéresse, adressée à leur dernier frère le marquis de
Fors, en 1647, pour lui apprendre que depuis deux ans, c'est-à-dire
depuis la bataille de Nortlingen, la maladie de Condé et la fin de sa
passion, leur sœur avait annoncé le dessein de se faire religieuse,
quelle impatience elle avait montrée d'accomplir ce dessein, comment
elle avait résisté à Mme d'Aiguillon, et quelle ruse elle avait
employée pour s'aller jeter aux Carmélites. Si la princesse de Condé
et Mme de Longueville y avaient été pour quelque chose, Anne Du Vigean
n'avait aucune raison de ne pas le dire nettement à son frère dans une
lettre confidentielle.
«A MONSIEUR, MONSIEUR LE MARQUIS DE FORS.
«De Paris, le 7me juin (1647).
«... Je ne vous ai point mandé par ma précédente le particulier
de l'entrée de ma sœur aux Carmélites; mais je vous en veux
instruire. Elle vous a écrit hier au soir. M. de Gourville a la
lettre avec la mienne. Vous saurez donc que ma sœur a continué
dans cette extrême dévotion où vous l'avez vue et a augmenté
même, de sorte que nous soupçonnions tous qu'elle ne se fît
religieuse; et pour cet effet Mme d'Aiguillon lui parla, et lui
demanda s'il étoit vrai qu'elle y pensât. Elle lui dit que oui,
et que cela ne la devoit pas surprendre puisqu'elle lui avoit
dit il y a deux ans. Mme d'Aiguillon lui représenta la
conséquence de la chose, et lui dit que, puisqu'elle s'étoit
bien empêchée d'entrer deux ans durant pour l'amour de ma mère,
elle pouvoit encore continuer un an, et qu'après elle feroit
résoudre ma mère si l'on pouvoit. Elle lui dit que cela lui
étoit impossible, et que c'étoit trop d'avoir attendu tout ce
temps-là, et qu'elle la prioit d'en parler à ma mère. Nous nous
en allâmes à Ruel où l'on parla tout le jour de cette affaire,
où il fut bien répandu des larmes, et la conclusion fut qu'au
moins ce ne seroit que dans six mois. Ma mère espéroit, en lui
demandant ce terme, qu'elle la pourroit détourner. Enfin nous
revînmes ici parce que j'étois fort mal; j'avois la fièvre; de
sorte que je ne bougeois du lit. Un beau jour elle me dit: Ma
sœur, je ne donnerai pas tout le temps que j'ai promis; car je
m'en irai devant qu'il soit huit jours. Je la priai de me donner
temps d'écrire à ma mère pour qu'elle vînt lui parler, puisque
je n'étois pas assez puissante pour la retenir ni conseiller.
J'écrivis donc toute malade. Cependant j'allai encore à l'hôtel
de Longueville savoir de vos nouvelles, parce que l'on m'avoit
dit qu'il étoit venu un courrier, et Mme de Longueville
m'écrivit pour m'en mander, et au bas du billet elle prioit ma
sœur de l'aller voir. Elle sortit donc pour y aller, et comme
elle fut à moitié du chemin, elle dit à ses gens qu'il falloit
qu'elle allât faire un tour aux grandes Carmélites, et qu'elle
ne leur diroit qu'un mot. Elle fit tourner son carrosse, et s'y
en alla, où elle est encore et ne prétend pas en sortir. Ma mère
arriva une heure après. Elle ne l'a point vue depuis, de peur,
dit-elle, de s'attendrir et de la détourner, puisque c'est son
salut; et de plus elle est en colère en quelque façon de ce
qu'elle est entrée sans l'en avoir avertie. Pour mon père il
vouloit tout tuer ce qu'il y a de missionnaires et de
Carmélites, mais cela commence un peu à s'apaiser. Il la va voir
tous les jours. Elle est fort gaillarde et résolue; elle me voit
pleurer sans jeter une larme. Je vous ai dit, je pense, tout ce
que je savois sur cela, c'est pourquoi je finis après vous avoir
assuré que mon pauvre petit-neveu se porte bien, Dieu merci, et
que je suis fort votre très humble servante
A. DE FORS.»
A ce billet d'Anne Du Vigean, qui épousa d'abord M. de Pons, puis le
jeune duc de Richelieu, neveu de Mme d'Aiguillon, nous joignons la
déposition que fit plus tard cette même dame dans l'affaire de la
béatification de la mère Madeleine de Saint-Joseph, parce qu'au milieu
de détails étrangers à notre objet, il se rencontre plusieurs faits
authentiques sur Mlle Du Vigean, sur sa famille et sa société intime.
EXTRAIT DE LA DÉPOSITION DE Mme LA DUCHESSE DE RICHELIEU.
«J'ai nom Anne de Fors. Je suis native de la ville de Paris. Je
suis âgée de vingt-neuf ans, fille de François de Fors,
chevalier, marquis de Fors et Du Vigean, seigneur de Basoge,
comte de Sainte-Menoult, et d'Anne de Neufbourg, sa légitime
épouse. Je suis femme de Monsieur le duc de Richelieu, duc et
pair de France, lieutenant général des mers du Levant, et
gouverneur du Havre de Grâce.
«J'ai eu connoissance de la vénérable mère Madeleine quelques
années devant sa mort. La première fois que j'ai entré dans le
grand couvent des Carmélites de cette ville de Paris, ç'a été
avec feu Mme la princesse de Condé. Mme la duchesse d'Aiguillon
y étoit qui me mena, dès que je fus dans le monastère, à la
vénérable mère comme à une sainte, et me dit que je lui
demandasse sa bénédiction et ses prières, et qu'elle
m'estimeroit heureuse si elle m'y vouloit donner part. Je n'ai
point présentes toutes les choses que me dit la vénérable mère
en particulier; mais seulement il me souvient qu'elle me
demanda si je priois Dieu tous les jours, et qu'elle m'exhorta à
le faire soigneusement, me montrant que sans son assistance nous
ne pouvions faire que du mal, et qu'aussi il nous falloit avoir
recours à lui en toutes les actions de notre vie. Je sais que la
vénérable mère a passé une grande partie de sa vie dans le grand
couvent de Paris, et qu'elle y étoit révérée et honorée comme
une sainte tant par les religieuses que par plusieurs personnes
d'éminente qualité; et feu Mme la princesse de Condé, Mme de
Longueville et Mme d'Aiguillon m'en ont parlé plusieurs fois
avec une haute estime de sa sainteté... Je sais que pendant
l'extrémité qu'a eue la servante de Dieu, feu Mme la princesse
de Condé et Mme de Longueville en étoient dans une grande peine,
qu'elles avoient beaucoup de douleur de la perdre, et qu'elles
la pleuroient comme leur mère; et Mme la duchesse d'Aiguillon
qui étoit alors toute-puissante, M. le cardinal de Richelieu
vivant, employoit toutes sortes de personnes pour essayer de
trouver du soulagement au mal de cette bonne mère; et je sais
qu'elle envoya une personne constituée dans une des plus hautes
dignités de l'Église à deux lieues d'ici chercher un remède
qu'on lui avoit dit qu'il guériroit la servante de Dieu.
J'étois encore si jeune lorsque la vénérable mère a quitté cette
vie pour l'éternelle que je ne puis rien dire des particularités
de sa mort. Je sais seulement qu'il y eut un grand concours de
peuple et de personnes de toutes sortes de conditions à son
enterrement. Ma mère y fut par grande dévotion, et lorsqu'elle
en revint, elle me dit qu'elle venoit de voir mettre en terre
une sainte qui étoit belle comme un ange, et qu'en la regardant
on étoit persuadé que l'âme de cette servante de Dieu étoit déjà
jouissante de la gloire; et elle ajouta qu'il y avoit une si
grande foule de monde qu'elle avoit pensé être étouffée...
Je sais que la Reine va dans le grand couvent des Carmélites de
cette ville de Paris tous les ans, le jour que la vénérable mère
a quitté la terre pour aller au ciel, et qu'elle va visiter son
tombeau, et s'y met à genoux pour la prier en grande dévotion.
J'ai eu l'honneur de l'y accompagner. Je sais aussi que
plusieurs princesses, duchesses et plusieurs dames de la cour
sont soigneuses d'accompagner la Reine lorsqu'elle va dans le
grand couvent le jour du décès de la vénérable mère, que toutes
vont sur son tombeau, quelques-unes prennent des fleurs qui sont
dessus, les baisent et les regardent comme une relique... Je
sais que grand nombre de personnes font dire des messes à
l'église du grand couvent où est le corps de cette vénérable
mère, et moi-même j'y en ai fait dire un an durant, et à l'heure
présente j'y fais dire encore un annuel, tant j'ai de confiance
au pouvoir qu'elle a auprès de Dieu.
Je sais que ma sœur est entrée dans le grand couvent des
Carmélites pour y être religieuse, par la grande estime qu'elle
avoit de la sainteté de ce lieu, et qu'elle tenoit à un bonheur
au-dessus de tous les autres d'être dans le monastère où est le
corps de la vénérable mère; et je sais que, quelques instances
que mes proches lui aient faites pour aller en un autre couvent
du même ordre, où ils eussent eu la consolation de la voir plus
souvent, elle ne l'a jamais voulu pour les raisons que je viens
de dire.
Ma sœur m'a dit aussi que la vénérable mère l'a guérie de
diverses sortes de maux dont elle étoit travaillée; et une fois
qu'elle avoit de violentes douleurs à un bras avec de grandes
inquiétudes et hors d'espoir de pouvoir fermer l'œil, qu'elle
mit du linge teint du sang de la servante de Dieu dessus, et
qu'à l'instant la douleur fut apaisée et qu'elle dormit toute la
nuit. J'ai su encore par ma sœur qu'un mois ou deux après
qu'elle fut entrée au couvent pour s'y faire religieuse, allant
un soir dans la chambre où la vénérable mère est morte, elle
sentit une odeur comme de toutes sortes de fleurs, et puis comme
une excellente cassolette, et enfin cette senteur devint si
extraordinaire qu'elle jugea bien qu'elle ne pouvoit venir que
du ciel...
J'ai ouï dire à plusieurs personnes très dignes de foi que la
servante de Dieu a eu le don de prophétie, et j'ai eu occasion
moi-même d'en être persuadée, Mme la comtesse d'Ourouer, ma
belle-mère[572], m'ayant dit que s'en allant pour lui dire adieu
pour un voyage qu'elle alla faire en Provence, elle lui dit: Je
ne serai plus sur la terre à votre retour; ce qui s'est trouvé
véritable.
De tout ce que je dépose il y a bruit et renommée publique.
C'est ainsi que j'ai déposé pour la vérité, moi, Anne Poussard
de Fors.»
[572] Marie Françoise de Guemadeuc, alors remariée à Jacques de
Grivel de Gamaches, comte d'Ourouer, avait épousé en première noce
François de Vignerot du Pont Courlai, père d'Armand Jean du
Plessis, duc de Richelieu, le second mari d'Anne Du Vigean.
Nous nous gardons bien d'omettre la déposition de Mlle Du Vigean
elle-même, sœur Marthe de Jésus, datée du 17 novembre 1650.
«JESUS MARIA.
«Je, sœur Marthe Poussar Du Vigean, dite de Jésus, âgée de
vingt-huit ans et de religion trois et demi, professe de ce
monastère de l'Incarnation, ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel,
établi le premier en ce royaume selon la réforme de
Sainte-Thérèse, désirant rendre témoignage de la sainteté que
j'ai expérimentée de notre bienheureuse mère Madeleine de
Saint-Joseph, depuis que j'ai la grâce d'être en cette maison,
fais le présent écrit pour valoir en temps et lieu.
Fort peu de temps après mon entrée céans, ayant encore l'habit
séculier et recevant grande contradiction de mes proches sur ma
demeure en cette maison, je m'adressois souvent à la
bienheureuse pour qu'elle m'obtînt la force de persévérer dans
ma vocation. J'avois ouï parler d'elle à des personnes de grande
condition et considération avec des termes qui m'en avoient
donné une estime toute particulière, et même j'ai eu la
bénédiction de l'avoir vue pendant sa vie; mais j'étois si
jeune, que je ne pouvois pas remarquer en elle toutes les vertus
qui y paroissoient; seulement j'étois touchée de quelque
sentiment de dévotion sur sa douceur et sur sa charité, de sorte
qu'il m'en est resté le souvenir jusques à cette heure, et cela
n'a pas peu contribué à me faire recourir à elle dans tous mes
besoins; ensuite de quoi, bien qu'indigne, j'ai reçu assistance
d'elle en plusieurs occasions.
La première chose qu'elle nous a fait paroître a été qu'étant
allée un soir la prier dans la chambre où elle est décédée, je
sentis une senteur qui dura environ un quart d'heure. D'abord,
c'étoit comme toute sorte de fleurs odoriférantes, et puis je
sentis comme du musc, et sur la fin ce fut une senteur comme
d'une très excellente cassolette. J'étois seule en cette
chambre, et je regardai partout si on n'y avoit point mis
quelque senteur ou de fleur ou de cassolette, et je vis qu'il
n'y avoit quoi que ce soit de tout cela, ni chose quelconque qui
me pût faire croire que ce n'étoit pas la sainte qui me faisoit
cette faveur. Pendant tout ce quart d'heure je me sentis élevée
à Dieu et le remerciai, avec beaucoup de dévotion sensible, des
miracles qu'il faisoit pour manifester la sainteté de sa
bienheureuse servante.
Au mois de mai de l'année passée, 1649, ayant eu une artère
piquée au bras droit, on me le pansoit tous les jours. Un soir,
il m'y vint des douleurs si extrêmes que je doutois si la
gangrène ne s'y mettroit point. J'étois dans une telle
inquiétude, que je ne croyois pas pouvoir fermer l'œil de toute
la nuit. En cet accablement de mal, je m'adressois à notre
bienheureuse mère, et lui dis l'antienne, _Veni, sponsa
Christi_, pour la supplier qu'elle m'obtînt de Notre-Seigneur un
peu de soulagement en mon mal, et je mis dessus mon bras un peu
de linge trempé dans son sang. Au même moment, je ne sentis plus
nulle douleur, et je dormis toute cette nuit sans me réveiller
et sans aucune inquiétude, et depuis je n'eus plus de douleur en
mon bras, quoique pour le reste il ne fût pas entièrement guéri.
Je croirois être ingrate si je ne rendois témoignage de cette
assistance.
De plus, en la même année, au mois d'août, j'eus recours à cette
bienheureuse, étant malade d'une fièvre continue dont je pensai
mourir, et vouai, avec le congé de notre mère prieure, un annuel
de messes en son honneur, proposant, sous le bon plaisir de
l'obéissance, de faire continuer ces messes le reste de ma vie,
que je crois avoir pu être prolongée par les intercessions de la
bienheureuse; car, dès le lendemain de ce vœu, je commençai à
me mieux porter, jusqu'à une entière guérison qui suivit
quelques jours après.
Je rends aussi témoignage, pour la gloire de Dieu et de sa
fidèle servante, que Mme la duchesse de Richelieu, ma sœur, en
a reçu assistance en quelques affaires de très grande
importance, qu'elle lui avoit recommandées, pour l'heureux
succès desquelles[573] elle avoit voué deux annuels de messes en
son honneur, l'un sur la fin de l'an 1649, l'autre en cette
présente année 1650. Et comme ma sœur a obtenu ce qu'elle lui
avoit demandé, aussi a-t-elle commencé de satisfaire à son vœu
avec grande reconnoissance, et augmentation de confiance en la
bienheureuse.
[573] Les deux seules affaires importantes qu'ait poursuivies Anne
Du Vigean en 1649 et 1650, sont d'abord son mariage avec le duc de
Richelieu, qu'elle ménagea avec un art infini et qui eut lieu à la
fin de 1649, puis le désir de rentrer en grâce avec la Reine et
Mazarin et d'en obtenir le tabouret, à quoi elle réussit en 1650 en
sacrifiant Mme de Longueville, à laquelle elle devait son mariage.
Tout ce que j'ai dit est très véritable. C'est pourquoi je le
signe de ma main, ce jourd'hui 17 novembre 1650.»
Quand une religieuse mourait, la mère prieure en faisait part à toutes
les maisons de l'ordre et demandait leurs prières en faveur de la
décédée. Elle écrivait, à cet effet, une lettre circulaire, édifiante
plutôt qu'historique, où toutefois on trouve de loin en loin des
renseignements précieux. La collection de ces lettres circulaires est
une des sources les meilleures de l'histoire du couvent de la rue
Saint-Jacques. Nous y avons beaucoup puisé, ainsi que dans les annales
des fondations et dans les vies manuscrites. C'est la mère Marie
Madeleine de Jésus, Mlle Marie Lancry de Bains, qui composa la lettre
circulaire de Mlle de Fors Du Vigean, sœur Marthe de Jésus, morte en
1665, le 25 avril, comme nous l'apprend le commencement de la
circulaire. Nous la transcrivons presque tout entière:
«Son appel à la vie religieuse eut tous les caractères d'une
vocation divine. Nous le rapporterons ici tel qu'il se trouve
décrit dans la Vie de saint Vincent de Paul, d'après le
témoignage signé de sa propre main, dans les informations
juridiques faites trois mois après la mort du saint: «La
marquise Du Vigean étant malade, Vincent alla chez elle pour la
consoler. La visite finie, au défaut de la mère, la fille se
chargea de le reconduire. Mademoiselle, lui dit-il, vous n'êtes
pas faite pour le monde. Elle comprit le sens de cette
expression générale, à laquelle elle auroit volontiers répondu:
Si cet homme étoit prophète, il ne me tiendroit pas un pareil
propos. Elle déclara au saint qu'elle n'avoit aucun goût pour la
vie religieuse; et comme elle n'ignoroit point le crédit qu'il
avoit auprès de Dieu, elle le pria fort de ne lui demander point
qu'il la fît changer de sentiment. Vincent sortit et ne répliqua
rien. Mlle Du Vigean le quitta plus résolue que jamais de
s'établir dans le siècle; elle reconnut avec le temps que Dieu
lui avoit parlé par la bouche de son ministre. Sa passion pour
le monde, dont les agréments commençoient à l'enivrer,
s'évanouit entièrement.» Mlle Du Vigean quitta le siècle avec
courage et tous les grands avantages qu'elle pouvoit posséder à
la cour, où elle étoit singulièrement estimée. Mais le sacrifice
qui coûta le plus à son cœur fut la séparation de Mme sa mère,
qui l'aimoit au-dessus de toute expression. On comprit dès lors
que ses années seroient remplies de grandes bénédictions. On ne
peut dire à quel point s'est portée sa ferveur pour toutes les
vertus religieuses. Dès son entrée, elle montra un si grand
désir de la retraite qu'il paroissoit bien qu'elle y trouvoit
celui qui fait notre véritable bonheur; et tout le temps qu'elle
a été parmi nous, elle y a toujours tendu, n'en sortant jamais
que pour l'obéissance ou la charité. L'oubli de son corps a été
en elle si admirable que Dieu a montré visiblement combien elle
lui étoit agréable en ce point, lui ayant fait la grâce
d'observer notre règle dans toute sa rigueur depuis la
profession, ce qu'on n'auroit jamais espéré, vu la délicatesse
de son tempérament et celle avec laquelle elle avoit été élevée.
Cette chère sœur avoit un éminent don de piété, ne se lassant
jamais de prier. Toutes ses matinées se passoient au chœur, et
plusieurs heures de l'après-dînée, toujours à genoux.
L'assistance à l'office divin étoit ses délices, et sa plus
grande joie étoit d'y pouvoir servir, quelque mal qu'elle en
ressentît. Un jour, une sœur lui dit que l'effort qu'elle
faisoit pour y chanter contribuoit à son mal de poitrine. Elle
répondit qu'elle n'étoit pas digne de souffrir pour une si bonne
cause, ajoutant que le cardinal de Bérulle disoit que, nos corps
étant de nature à être usés, ce nous étoit un grand bonheur
qu'ils le fussent pour Dieu, témoignant une grande joie que le
sien pût être consommé à si saint usage. Elle avoit une dévotion
singulière à ce bienheureux, de qui elle avoit reçu des
assistances très particulières.
Sa maladie commença le 10 janvier (1665) par une oppression de
poitrine si violente, que nous crûmes la perdre le jour même. On
la saigna deux fois, ce qui la soulagea; mais bientôt après
l'oppression redoubla avec la fièvre, qui ne l'a point quittée
l'espace de plus de trois mois; il s'y est joint une hydropisie
universelle. On ne peut exprimer ce qu'elle a souffert pendant
cette maladie, dans laquelle la langueur s'est unie à la
violence, avec des douleurs extrêmes et un étouffement qui lui
ôtoit le repos les nuits entières; état qu'elle a porté avec la
douceur et la patience la plus parfaite. Lorsqu'on lui
demandoit, le matin, des nouvelles de sa nuit, elle répondoit:
Je l'ai passée avec Notre-Seigneur, et je ne l'ai pas trouvée
longue. La première fois qu'elle reçut Notre-Seigneur dans sa
maladie, elle dit que sa bonté infinie s'étoit donnée à elle,
non pour la guérir, mais pour lui donner la force de souffrir
plus longtemps. Dieu lui a fait pressentir la mort plusieurs
fois cette année. Toutes les fêtes de Notre-Seigneur et de la
très sainte Vierge, elle sentoit un mouvement intérieur de les
passer comme les dernières de sa vie, et dans sa dernière
retraite de dix jours elle assura à plusieurs personnes que ce
seroit la dernière. Lorsqu'on lui apporta le saint viatique, et
qu'on lui demanda si elle ne croyoit pas que ce fût le corps du
Fils de Dieu, elle répondit avec grande ferveur: Je le crois
aussi fermement que si je le voyois de mes propres yeux, parce
qu'ils pourroient me tromper; mais les paroles de
Notre-Seigneur: Ceci est mon corps, ne peuvent manquer. Elle
reçut l'extrême-onction avec la même présence et application
d'esprit, et est expirée dans la plus grande paix, âgée de
quarante-deux ans et de religion dix-huit ans.»