Enfin cette mère si chérie et si digne de l'être, martyre de la

charité par le sacrifice qu'elle lui avoit fait toute sa vie de

son amour pour la solitude, saisit la fin de ce triennal pour se

la procurer; elle fit, pour l'obtenir, des instances si fortes

et si vives que les supérieurs et la communauté se virent forcés

de s'y rendre, craignant qu'un état si violent, joint à ses

infirmités, n'abrégeât des jours que chacun eût voulu prolonger

aux dépens des siens propres. Ainsi, en 1665, la mère Agnès fut

élue en sa place. Alors cette vénérable mère, qui depuis si

longtemps aspiroit au doux repos de Marie, s'y plongea tout

entière; et dans les treize années que Dieu la laissa encore sur

la terre, sa seule occupation fut la prière et le soin de

s'anéantir, et de s'effacer de l'esprit et du cœur de toute

créature. Seule avec son Dieu, la mère Marie Madeleine regarda

désormais comme son unique affaire la délicieuse occupation de

contempler ses ineffables perfections, sans laisser aucune

entrée dans son cœur ou dans son esprit aux choses de la terre;

en sorte que, lorsqu'il arrivoit que la mère prieure lui venoit

rendre compte des affaires de la maison, elle détournoit d'abord

le discours pour lui faire entendre qu'elle vouloit être

regardée comme un être sans existence.

De combien de faveurs, dans ces secrètes et divines

communications, son humilité ne nous a-t-elle pas dérobé la

connoissance! Dans les dernières années de sa vie, ne pouvant

plus marcher, elle se faisoit porter au chœur pour la messe

conventuelle, et y demeuroit jusqu'au réfectoire, service qui

lui étoit encore rendu avec zèle par les sœurs à l'heure des

vêpres, où elle restoit encore jusqu'à quatre heures, et de là

se faisoit conduire à l'hermitage de la Sainte-Vierge ou à

quelque autre.

Le moment arrivé qui devoit mettre fin à une si sainte vie,

cette vénérable mère fut atteinte d'une fluxion de poitrine et

d'une fièvre ardente. Dès les premiers jours, elle comprit que

l'époux étoit proche, et demanda à recevoir les sacrements. Elle

les reçut de la main de M. l'abbé Pirot, supérieur de ce

monastère, dans les dispositions que l'on devoit attendre de

cette fidèle épouse de Jésus-Christ. Sa patience, sa douceur, sa

mortification jetèrent un nouvel éclat dans les douleurs

violentes et aiguës qu'elle porta avec un courage héroïque. Leur

excès, loin de ralentir sa ferveur, sembloit l'augmenter; et

dans le désir de s'unir à Jésus-Christ encore une fois, elle

passa une de ses dernières nuits sans rien prendre pour se

procurer ce bonheur; après cette grâce reçue, remplie d'une

ferme confiance aux mérites de Jésus-Christ et dans la

miséricorde de son Dieu, pleine de foi, d'espérance et de

charité, cette âme séraphique alla recevoir la couronne due à

tant d'éminentes vertus, le 20 novembre 1679, âgée de

quatre-vingt-deux ans.

Un ecclésiastique qui avoit eu longtemps sa confiance, apprenant

sa mort, s'écria: «L'âme la plus humble qui fût sur la terre

vient de lui être enlevée», ajoutant qu'elle avoit porté cette

vertu à un degré presque inimitable.

La mère Agnès de Saint-Michel rapporte ainsi un secours qu'elle

reçut de cette sainte défunte: «Me trouvant un soir, après

complies, dans une extrême fatigue de corps et d'esprit, je

demandois à Notre-Seigneur la grâce de sa sainte volonté et la

force d'accomplir ce que l'obéissance m'avoit prescrit, qui me

sembloit au-dessus de ma puissance. Mais, entendant sonner

matines, je me mis en devoir d'y aller. Alors je vis notre mère

Marie Madeleine qui entroit dans le chœur. Sa beauté étoit

toute céleste, et sa blancheur avoit un éclat qui n'avoit rien

de semblable sur la terre. Je m'avançois pour lui exposer mes

besoins; elle me parla avec beaucoup d'amour, mais d'une manière

intellectuelle; son regard et l'impression que j'en reçus me

consola de telle sorte, que je ne puis l'exprimer. Ensuite elle

se mit à genoux, adorant le très Saint-Sacrement avec un respect

qui me fit connoître que c'étoit de l'adoration de l'éternité,

et j'entendis au fond de mon cœur ces paroles: Il ne faut pas

un moment de repos en cette vie. A l'heure même, je me sentis

tant de courage et une si grande joie qu'il me sembloit éprouver

quelque chose de la béatitude des saints, disposition où je suis

encore.» L'on ignore en quel temps ceci est arrivé; mais ce doit

être bien peu de temps après le décès de la mère Marie

Madeleine, puisque la mère Agnès de Saint-Michel ne lui a

survécu que sept mois.

VIII

LA MÈRE AGNÈS, Mlle DE BELLEFONDS

Comme nous l'avons dit, l'abbé Montis a publié une vie de la mère

Agnès de Jésus-Maria qu'il a jointe à celle de Mlle d'Épernon, Paris,

1774, in-12. Il n'a fait que transcrire la biographie conservée au

couvent de la rue Saint-Jacques, en l'abrégeant et en lui ôtant sa

naïveté et son agrément. Cependant comme elle renferme le petit nombre

de faits dont se compose la vie de cette grande religieuse, nous y

renvoyons, et nous bornons à donner ici un document inédit et

précieux, la circulaire que la prieure qui succéda à la mère Agnès,

c'est-à-dire la mère Marie du Saint-Sacrement, Mlle de La Thuillerie,

adressa à tous les couvents de l'ordre pour leur annoncer la perte que

le Carmel venait de faire.

«Jésus † Maria.

«Paix en Jésus-Christ qui veut que nous cherchions uniquement en

lui notre consolation dans la grande et amère affliction qu'il a

permis qui nous soit arrivée par la mort de notre très chère et

très honorée mère Agnès de Jésus-Maria. Nous la pouvons nommer

selon l'esprit la fille des saints et des saintes qui ont établi

notre ordre en France, et nous pouvons dire aussi avec vérité

qu'elle a marché fidèlement sur leurs traces. Notre bienheureux

père, monseigneur le cardinal de Bérulle, l'a demandée à Dieu

avec instance, auparavant qu'elle-même pensât à s'y donner, et

il a eu la consolation de voir l'effet de ses prières,

non-seulement par son entrée dans notre maison, mais par toutes

les vertus naissantes qui paroissoient déjà en elle. Notre

bienheureuse mère Madeleine de Saint-Joseph, qui étoit prieure,

prit un soin particulier de son éducation, connoissant la

grandeur des talents extraordinaires de nature et les dons de

grâce tout singuliers que Dieu avoit mis en elle. Quoiqu'elle

fût encore fort jeune, étant entrée à dix-sept ans et demi, elle

la voyoit avancer à si grands pas dans les voies de Dieu qu'elle

disoit qu'elle seroit un jour la mère de la maison. Dieu la

disposoit dès lors à en être aussi l'exemple par une profonde

humilité qui étoit le fondement de toutes ses autres vertus. Sa

principale application étoit de ne jamais parler d'elle-même ni

de tout ce qui la regardoit; et quand les autres vouloient mêler

quelque chose d'elle dans les conversations, elle avoit toujours

l'adresse d'en faire finir promptement le discours. Dieu lui

avoit donné un esprit fort au-dessus du commun, un courage

ferme, soutenu d'une rare prudence et d'une douceur qui gagnoit

les cœurs de tous ceux qui conversoient avec elle. Et

cependant, toutes ces grandes qualités qui frappoient les yeux

de tout le monde, étoient tellement cachées aux siens par le

voile de sa profonde humilité, qu'elle croyoit trouver en elle

des défauts tout opposés. Elle ne se sentoit de la grandeur de

son esprit que pour agir avec une simplicité chrétienne en

toutes choses; et même dans celles de Dieu, les plus élevées,

elle gardoit la même conduite, de sorte qu'elle étoit également

utile à toutes sortes de personnes, se faisant toute à tous.

Personne ne fut jamais plus consultée et n'a donné des conseils

plus droits, plus solides, plus saints et plus sages, ni plus

dégagés de toute sorte de considérations humaines. Sa charité

pour le prochain étoit grande et universelle, elle se donnoit à

toutes nos sœurs et désiroit si fort que cette vertu fût

établie solidement dans les cœurs, qu'elle disoit sans cesse

dans ses dernières années à l'imitation de saint Jean: Mes

sœurs, aimons-nous les unes les autres. Elle ne se dénioit pas

aux personnes du dehors, dans les occasions où elle les pouvoit

aider; et sa compassion particulière pour les pauvres la faisoit

entrer dans leurs besoins avec une tendresse qui la portoit à

les secourir en tout ce qui pouvoit dépendre d'elle. Il n'y

avoit point auprès d'elle d'acception de personne, et si elle en

distinguoit quelqu'une dans les offices qu'elle rendoit au

prochain, c'étoit pour faire plus de bien à celles à qui il

sembloit qu'elle en dût le moins par la conduite qu'elles

avoient tenue à son égard. Nous en avons beaucoup d'exemples, et

jusqu'à sa mort elle a assisté plusieurs de ces personnes qui

étoient dans la nécessité avec une charité qui ne se peut

expliquer. Sa ferveur pour la mortification de l'esprit et du

corps a commencé dans son noviciat et n'a fini qu'à sa mort.

Elle s'étoit fait une si sainte habitude de retrancher à ses

sens tout ce qui leur pouvoit donner quelque satisfaction qu'on

peut dire qu'elle paroissoit plutôt morte que mortifiée. Nous

aurions une infinité d'exemples à donner sur cette matière si

nous n'avions peur de la trop allonger. Car si on l'osoit dire,

son zèle l'a poussée un peu trop loin sur ce point, parce que

dans son âge plus avancé elle se refusoit ordinairement

jusqu'aux choses les plus nécessaires. Elle a fait beaucoup de

pénitences dans sa jeunesse, encore qu'elle fût d'une complexion

fort délicate, comme de grandes veilles au chœur, des

disciplines, des ceintures de fer; et elle couchoit assez

souvent sur son plancher, ce qu'elle a fait encore quelquefois

quatre ans avant sa mort. Elle avoit en éminence l'esprit de

piété et une attention à Dieu qui n'étoit presque point

interrompue par les affaires que pendant ses charges elle a eues

à traiter. Son oraison étoit sublime, solide et simple, tout

appliquée à la personne sainte de Jésus-Christ et de ses

mystères, ne songeant qu'à travailler pour se conformer à ce

divin modèle sur lequel on peut dire qu'elle avoit formé sa

conduite, autant que le peut une créature. Une personne de

grande piété et de grandes lumières nous a dit il y a quelques

années que l'égalité extraordinaire qui paroissoit en elle,

venoit de l'union qu'elle avoit avec Celui qui ne change jamais.

Sa dévotion à la sainte Vierge étoit fort singulière: elle avoit

recours à elle comme à sa mère dans tous ses besoins, elle

honoroit particulièrement sa bénignité et nous avons toujours

cru qu'elle en avoit reçu de Dieu une participation qu'elle

témoignoit en toutes rencontres à celles qui avoient l'avantage

de lui parler, et il est vrai qu'on ne l'approchoit point qu'on

ne ressentit quelque désir de se renouveler dans la vertu et la

piété. Je suis incapable, ma chère mère, de vous exprimer à quel

point alloit son profond respect pour tout ce que l'Église

ordonne, pour ses dévotions qui étoient la règle des siennes, et

enfin sa vénération pour toutes les choses saintes. Nous ne

pouvons nommer ici tous les saints auxquels elle avoit une

particulière dévotion, le nombre en étant trop grand; nous

marquerons seulement que notre père saint Joseph, sainte

Madeleine, notre mère sainte Thérèse, et tous les saints et

saintes qui ont conversé avec Notre-Seigneur Jésus-Christ y

tenoient le premier rang. Cette chère mère a été mise dans les

charges fort jeune parce que sa capacité et sa vertu l'en

rendoient dès lors très digne, et elle s'en acquitta avec un

succès qui a répondu à l'espérance qu'on en avoit conçue.

Pendant trente-deux ans qu'elle a été prieure et sous-prieure à

diverses fois, Dieu a tellement répandu ses bénédictions sur sa

conduite qu'elle a été également respectée et aimée, ses filles

la regardant comme un modèle accompli de toutes les vertus

chrétiennes et religieuses. Vous savez, ma chère mère, le zèle

ardent qu'elle a eu de servir tout notre ordre, qu'elle ne s'y

est point épargnée, et qu'elle n'a jamais séparé les intérêts de

nos maisons d'avec les nôtres propres. Son zèle pour la

régularité étoit fervent et appliqué, et dans les plus petites

choses comme dans les plus grandes, elle n'a jamais manqué à

l'accomplissement d'aucunes. Elle a eu, ainsi que nos autres

mères, des occasions de le mettre en pratique, dont il suffit de

vous en marquer une ici: c'est, ma très chère mère, qu'il y a

peu d'années qu'une personne de grande piété et de grande

naissance lui voulut donner cent mille francs pour avoir

quelquefois l'entrée dans la maison. Cette chère mère, si

désintéressée et si régulière, ne voulut point les accepter pour

ne rien faire qui pût porter au relâchement. Sa pauvreté et son

dégagement ont été au delà de ce que nous vous en pourrions

représenter, et pour ce qui étoit de sa personne elle

choisissoit toujours le plus grossier et le plus pauvre; nous

lui avons vu porter une robe vingt-deux ans. Elle ne se

dispensoit jamais des observances communes, soit qu'elle fût en

charge ou qu'elle n'y fût pas, et son assiduité aux heures de

communauté et aux offices du chœur étoit si grande que

plusieurs de nos mères des autres couvents passant par ici, en

étoient dans l'étonnement. Sa patience a paru dans toutes les

occasions, soit dans les contradictions qu'elle a eues quelque

fois à porter de la part du dehors, soit dans les grandes et

longues maladies qu'elle a eues en divers temps; jamais elle ne

se plaignoit; à peine pouvoit-on tirer de sa bouche la vérité de

ce qu'elle souffroit, son visage étant toujours riant et

tranquille; pour elle, elle ne cherchoit qu'à consoler les

autres, qu'elle voyoit touchés de ses maux; elle avoit sans

cesse dans la bouche comme dans le cœur: «Que la volonté de

Dieu soit faite!» et autant qu'il lui étoit possible, elle

donnoit toujours l'espérance qu'elle seroit bientôt guérie à

celles qui l'approchoient pour les détourner de l'attention à

son état. Dieu lui a conservé son esprit tout entier dans un

corps assez sain et lui a donné une heureuse vieillesse qui,

comme celle de David, sembloit se renouveler par l'abondante

miséricorde du Seigneur, n'ayant senti aucune des infirmités

d'un âge aussi avancé; son extérieur même la faisoit paroître

plus jeune de vingt-cinq ou trente ans qu'elle n'étoit.

Cependant, elle se disposoit à son dernier passage qu'elle

croyoit proche, par une nouvelle ferveur et une application

particulière à toutes les vertus. Sa dernière maladie a commencé

la nuit du jeudi au vendredi 21 de ce mois, par une espèce de

dyssenterie qui la mit d'abord très bas, et qui fut accompagnée

de la fièvre. Le médecin la jugea dangereusement malade, et le

samedi au soir on trouva à propos de lui donner le saint

viatique. Lorsque je lui en portai la nouvelle, elle joignit les

mains pour s'élever à Dieu, et me dit: «Très volontiers, ce

m'est trop d'honneur et de grâce.» Et elle ajouta en frappant sa

poitrine: «Je ne la mérite pas. Ah! quelle joie! Je vous en

remercie très humblement.» Et de ce moment-là, elle ne songea

plus qu'à s'y disposer. Elle fit cette action avec sa ferveur

ordinaire, et un respect qui édifia toute la communauté. Elle

avoit une ardente dévotion pour Notre-Seigneur Jésus-Christ au

Saint-Sacrement, et il y avoit plus de trente ans que, par

l'ordre de nos supérieurs, elle communioit presque tous les

jours avec une préparation toujours nouvelle, s'appliquant à

éviter les moindres fautes et à ne perdre aucune occasion de

pratiquer les vertus. Le mal augmentant beaucoup le lundi matin,

nous eûmes encore la douleur d'être obligée de lui dire qu'il

lui falloit donner l'extrême-onction: elle nous reçut en la même

manière et avec la même tranquillité et reconnoissance qu'elle

avoit fait pour le saint viatique, ayant toujours son âme en ses

mains, prête à la rendre au Seigneur, lorsqu'il la lui

demanderoit. Elle voulut voir dans le Manuel les prières de ce

dernier sacrement, pour se renouveler dans les dispositions que

l'Église demande des personnes qui le reçoivent, et ne quitta ce

livre que lorsqu'on fit les onctions. Elle répondit toujours aux

prières avec les sœurs qui, hors les temps de l'office,

passèrent presque tout le jour en prières auprès d'elle; la

sainte malade de son côté disoit de temps en temps des versets,

des psaumes et des paroles de l'Écriture selon sa dévotion; elle

avoit une grande application à quelques versets de la prose des

morts qu'elle avoit écrits auprès de son lit pour lui être

répétés à sa mort. Le premier est: _Quid sum miser tunc

dicturus_, etc.; le second: _Rex tremendæ majestatis_; et le

troisième _Recordare Jesu, pie_; le quatrième _Quærens me

sedisti lassus_. Par le premier, elle exprimoit son humble

contrition et les bas sentiments qu'elle avoit d'elle-même; par

le second, elle marquoit le profond respect qu'elle avoit pour

la majesté et la sainteté de Dieu, n'espérant de salut que par

sa miséricorde; par le troisième, elle s'adressoit à

Jésus-Christ pour lui demander par ses propres mérites, auxquels

elle mettoit toute sa confiance, la grâce de n'être jamais

séparée de lui, et dans le quatrième elle le prioit que,

puisqu'il avoit bien voulu par sa bonté se lasser en la

cherchant et subir la mort pour la sauver, tant de travaux ne

lui fussent pas inutiles. On lui répéta ses prières selon son

désir, plus de douze fois dans la journée, et elle les prononça

tout bas à chaque fois tant que Dieu lui conserva la parole;

quand elle l'eut perdue qui ne fut que demi-heure devant sa

mort, elle fit encore des signes qui montroient la liberté de

son esprit. Elle l'a rendu à Dieu dans une grande paix

aujourd'hui, à huit heures du soir, âgée de quatre-vingts ans et

deux mois, en ayant passé soixante-deux et huit mois dans la

religion. Pendant son agonie et après sa mort, son visage

demeura beau comme seroit celui d'un ange, ne paroissant pas le

quart de son âge, ce que les séculiers mêmes ont remarqué

lorsqu'elle étoit exposée à la grille. Vous pouvez juger, ma

chère mère, quelle douleur nous avons eue toutes de perdre une

si sainte et si admirable mère, étant comme impossible de

retrouver jamais en une même personne tant d'élévation d'esprit

avec tant de simplicité, tant de grandeur d'âme avec tant de

modestie, tant de régularité avec un si grand dégagement, et

tant d'exactitude avec une si grande douceur; c'est ce que nous

avons vu pendant trente-neuf années que nous avons eu la

bénédiction d'être avec elle. Selon les intentions de notre

chère mère, nous vous demandons pour elle, avec la charité

ordinaire de l'ordre et la communion de votre sainte communauté,

une grande part en vos saintes prières; elle nous a ordonné de

lui en procurer le plus que nous pourrions. Nous osons vous

demander la même grâce pour nous qui sommes vivement touchée de

notre perte, et très véritablement en Notre-Seigneur, ma très

chère mère,

Votre très humble et très obéissante sœur et servante,

SOEUR MARIE DU SAINT-SACREMENT,

Religieuse Carmélite indigne.

De Paris, en notre premier couvent, ce 24 septembre (1691).»

NOTES DU CHAPITRE II

MADEMOISELLE DU VIGEAN, SOEUR MARTHE DE JÉSUS

A tous les renseignements que nous avons pris plaisir à rassembler sur

cette aimable personne, nous voulons joindre ici plusieurs pièces qui

ne pouvaient trouver place dans le cours de notre récit.

Il ne serait pas impossible de retrouver quelque portrait de Mlle Du

Vigean. Segrais dit dans ses _Anecdotes_, p. 8: «Mademoiselle m'a fait

voir à Saint-Fargeau, dans son cabinet, un tableau où elle étoit

représentée en Grâce entre Mlle Du Vigean et Mme de Montbazon.»

Segrais, _ibid._, p. 20, raconte une anecdote à laquelle il ne faut

ajouter aucune foi: «Mme de Chevreuse, qui étoit une conteuse, m'a dit

qu'elle avoit été cause de l'emprisonnement de M. le Prince. Cela

arriva pour un rien: Monsieur aimoit Mlle Du Vigean, qui n'avoit pas

beaucoup d'esprit, et Monsieur n'en étoit pas jaloux[569]; Mme la

Princesse (douairière), qui craignoit qu'on ne se servît d'elle (Mlle

Du Vigean) pour désunir Monsieur d'avec M. le Prince, avec lequel il

fut de très bonne intelligence l'espace de six ans pendant la régence,

la fit enlever imprudemment et conduire aux Carmélites, de quoi

Monsieur fut outré au dernier point. Mme de Chevreuse, qui s'en

aperçut dans un entretien qu'elle avoit eu avec lui, en parla à M. le

cardinal Mazarin et lui dit que la cour pourroit tirer avantage de sa

colère, et que c'étoit une occasion dont on pourroit peut-être

profiter pour le détacher d'avec M. le Prince.» Il n'y a pas même en

tout cela une ombre de vraisemblance. D'abord les _Mémoires_ de

Segrais sont fort mal imprimés et fourmillent de fautes; ou Segrais,

pur homme de lettres, n'aura pas compris ce que lui aura dit Mme de

Chevreuse. 1º Il est bien vrai que c'est Mme de Chevreuse, ainsi que

Mme d'Aiguillon, qui donna à Mazarin, en 1650, le conseil d'arrêter

Condé; mais il est certain qu'en ce temps-là Mlle Du Vigean avait déjà

fait profession, étant entrée aux Carmélites en 1647. 2º Nul document

imprimé ou manuscrit à nous connu ne parle de l'amour de Monsieur pour

la jeune Du Vigean, que l'on confond peut-être avec Mlle de Saujon,

dont en effet Monsieur devint très amoureux et qui entra quelque temps

aux Carmélites, d'où elle sortit assez vite, comme on le peut voir

dans les _Mémoires_ de Mademoiselle. 3º Segrais est le seul qui dise

que Mlle Du Vigean n'avait pas beaucoup d'esprit. Il n'en pouvait rien

savoir, n'ayant pas vécu dans cette société; il n'a connu que celle

de Mademoiselle et de Mme de La Fayette. Loin de là, Mlle Du Vigean

avait une assez grande réputation d'esprit. Elle est dans le

_Dictionnaire des Précieuses_ sous le nom de Valérie. «C'est, dit

Saumaize en 1661, une précieuse ancienne des plus illustres du temps

de Valère (Voiture).» Nous tirons des papiers de Conrart, in-4º, t.

XVII, p. 577, la lettre suivante ni datée ni signée, mais qui pourrait

bien être de Mme de Sablé, ou de Mlle de Rambouillet, ou de quelque

autre dame de l'illustre hôtel, où l'on parle avec éloge des lettres

que Mlle Du Vigean écrivait:

«A MADEMOISELLE DU VIGEAN.

«Mademoiselle,

«Je crois que vous ne serez pas surprise de recevoir une lettre

de moi, car il me semble que nous avons fait une assez grande

amitié pour vous pouvoir même plaindre si je ne vous écrivois

pas, et pour moi j'ai quasi envie de vous faire des reproches de

ce que je n'entends pas parler d'autre chose que des jolies

lettres que vous écrivez ici sans que l'on m'ait dit un seul mot

de votre part. En vérité, cela m'a satisfaite et fâchée tout

ensemble, car je suis ravie qu'une personne que j'ai toujours

aimée avec tant d'inclination mérite si fort de l'être par

toutes sortes de raisons, et je ne saurois plus souffrir que

vous me puissiez oublier si longtemps. Faites donc, s'il vous

plaît, que je puisse avoir autant de joie de votre souvenir

comme j'en ai de savoir l'augmentation de votre santé et de

votre beauté. Je vous supplie de croire que ceux qui en sont le

plus touchés ne le peuvent être davantage que je la suis de

toutes les choses qui vous rendent si aimable. Cela vous peut

faire juger de quelle sorte je désire les témoignages de votre

amitié, et comme je veux être toute ma vie,

«Votre, etc.»

[569] Ne faut-il pas au moins: _en étoit jaloux_.

4º Mlle Du Vigean n'est pas entrée au couvent par force. La Princesse

de Condé elle-même n'eût pu arracher à sa famille une personne du rang

de Mlle Du Vigean, et les Carmélites ne se seraient pas du tout

prêtées à un tel acte de violence. Marthe Du Vigean entra aux

Carmélites très librement, si librement qu'elle eut à vaincre bien des

obstacles dont sa persévérance ne vint à bout qu'à grand'peine. Elle

ne fit ses vœux qu'en 1649, mais elle était déjà postulante au

couvent de la rue Saint-Jacques dans les premiers mois de l'année

1647. C'est ce que nous apprend une lettre du mois de juin écrite par

la mère Agnès à Mlle d'Épernon, qui était alors à Bordeaux, désirant

ardemment être Carmélite, mais ne l'étant pas encore:

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 42 / 51 段