leurs vœux, leur mère seule s'affligeoit; plus pénétrée que
jamais de son incapacité pour le bien de leurs âmes elle
craignoit de plus en plus que sa conduite ne leur fût nuisible,
et dans cette appréhension elle ne cessoit de se recommander aux
prières de tous les gens de bien de sa connoissance. Sa
communauté pensoit bien différemment: ses seuls exemples
suffisoient pour les porter aux plus éminentes vertus; ils en
inspiroient l'amour et la pratique. «Il m'est arrivé plusieurs
fois, dit une d'entre elles, que ne pouvant ou n'osant parler à
notre mère à cause des affaires importantes dont elle étoit
occupée, et la rencontrant, sa seule vue opéroit un tel
changement dans mon intérieur que je ne me reconnoissois plus
moi-même.» En effet, son âme portoit partout une telle
occupation de Dieu et de ses grandeurs infinies qu'elles
rejaillissoient sur tout son extérieur, se regardant sans cesse
comme l'esclave de celui qui pour notre amour a voulu prendre
cette qualité en terre; elle eût voulu l'être de toutes les
créatures, et à l'exemple de son divin modèle en remplir toutes
les fonctions. Cet ineffable abaissement de ce Dieu étoit un des
plus fréquents objets de son adoration et de ses hommages. Tous
ses divins états, ses mystères, ses paroles étoient le sujet de
son occupation intérieure, elle en parloit avec tant d'élévation
d'esprit et de solidité qu'il étoit facile de juger que
l'Esprit-Saint l'instruisoit lui-même; aussi ne se lassoit-on
pas de l'entendre. Son plus grand soin fut toujours d'établir
dans ce monastère cet esprit de Jésus-Christ afin qu'il se
répandît pour lui dans tout l'ordre; il y fut en effet si bien
affermi que toutes les âmes qu'il renfermoit faisoient leur
unique étude de s'y conformer, chacune selon sa capacité et son
attrait. C'étoit ce qui combloit de joie la vénérable mère Marie
de Jésus (Mme de Bréauté). La mère Marie Madeleine lui demandant
un jour comment elle trouvoit la maison: «J'en suis bien
contente, lui répondit-elle; mais ce qui me ravit est le soin
qu'ont les sœurs d'honorer Jésus-Christ, et leur appartenance à
sa divine personne; c'est là, ma mère, l'esprit de notre maison,
et s'il venoit à s'éteindre je voudrois qu'elle s'abîmât et se
détruisît et que d'autres vinssent l'habiter. Quand on veut
louer un religieux, on dit qu'il a l'esprit de son état et de
son saint fondateur; l'esprit du fondateur est celui de
Jésus-Christ; il est donc le nôtre. De cette application
habituelle de la sainte prieure à Jésus-Christ procédoit cet
amour ardent pour sa divine majesté, cette crainte de lui
déplaire, ce zèle infatigable pour procurer sa gloire, cette
pureté d'intention dans toutes ses actions et dans les grandes
affaires qu'elle a eues à traiter, ne regardant en tout que son
adorable volonté. Car dès qu'elle l'apercevoit, rien n'étoit
capable de l'arrêter; elle se fût exposée, et elle l'a fait
mille fois, à se faire et à sa maison des ennemis puissants
plutôt que de manquer en un seul point à ce qu'elle croyoit que
Dieu demandoit d'elle.
Quoique cette respectable mère, disent les mémoires, fût une des
âmes les plus élevées de son siècle, et qu'elle reçût de Dieu
des grâces et des communications très particulières, elle
craignoit souverainement certaines dévotions qui ont plus
d'éclat que de solidité, et n'épargnoit rien pour en préserver
ses filles. Elle s'attachoit à leur faire comprendre que toute
leur dévotion devoit avoir pour fondement Jésus-Christ, et
d'imiter les vertus dont il a daigné nous donner l'exemple.
C'étoit là le fruit que cette âme véritablement éclairée tiroit
des sublimes communications qu'elle puisoit dans l'oraison,
préférant, disoit-elle, une pratique de renoncement et de
mortification aux révélations et visions, ces états
extraordinaires étant très sujets à l'illusion si l'on n'en est
préservé par une profonde humilité. Ses exhortations tomboient
fréquemment sur la fidélité dans les plus petites choses; elle
disoit que les petites choses se présentant plus ordinairement
que les grandes, on avoit plus souvent l'avantage de donner à
Dieu des marques de son amour, que du trône de Sa Majesté il
daignoit recevoir ces atomes que nous lui offrons dans notre
pauvreté, afin de nous enrichir de ses dons les plus précieux,
que la perfection dépendoit quelquefois d'une pratique de vertu
qui n'étoit rien en apparence, et que faute de s'y rendre
non-seulement on n'avançoit pas, mais que l'on alloit de mal en
pis, et que par le même principe la fidélité aux petites choses
disposoit aux plus grandes. Si le mal, ajoutoit-elle, conduit au
mal par sa nature, à plus forte raison la vertu, qui est
toujours accompagnée de la grâce de Jésus-Christ, conduit-elle à
un plus grand bien.
L'on a vu que depuis son enfance, elle avoit été dévouée à la
sainte Vierge d'une manière particulière. Sa dévotion à cette
divine mère prit toujours en elle de nouveaux accroissements;
elle la recevoit non-seulement comme mère de tous les chrétiens,
mais spécialement des Carmélites. Que n'a-t-elle pas fait pour
la faire honorer! C'est à elle à qui la maison est redevable des
beaux hermitages dont elle est décorée; c'est cette respectable
mère, conjointement avec la vénérable mère Marie de Jésus, qui a
établi la coutume de réciter, après le _Veni, Sancte_ de
l'oraison du matin et après la rénovation des vœux, la prière
_Sanctissima_. Elle avoit surtout un recours particulier à cette
divine mère dans tous les besoins et les affaires de l'ordre, et
il nous reste encore des monuments de sa piété dans plusieurs
manuscrits où elle ordonnoit à la communauté des pratiques et
prières pendant plusieurs mois de suite en l'honneur de
l'Immaculée Conception de la mère de Dieu, pour réclamer sa
protection dans les besoins pressants où s'est trouvé notre
saint ordre. L'heureux succès de son zèle sur cet objet ne
laisse point de doute que la très sainte Vierge ne l'ait
puissamment aidée dans ces critiques occasions. Plus elle
avançoit en âge, plus sa dévotion et sa confiance croissoient
vers cette divine mère; elle exhortoit sans cesse ses filles à y
avoir un continuel recours. Les saints anges étoient aussi un
des principaux objets de son culte, et ses filles assurent
qu'elles savent de voie certaine que Dieu lui avoit donné une
société non commune avec les bienheureux esprits. Notre
bienheureuse mère, qui connoissoit à fond les dispositions de
cette grande âme, disoit qu'elle étoit dans une voie rapportante
à leur manière de s'élever à Dieu, autant qu'il peut être
communiqué en cette vie aux âmes unies à leurs corps. Elle
brûloit d'un désir ardent d'entrer en participation de leur
adoration perpétuelle et de leur pureté. Les anciennes mères de
ce monastère ont laissé pour tradition que l'admirable tableau
de l'hermitage des anges n'étoit que l'exécution d'une
impression qu'elle avoit reçue en contemplant l'essence divine,
et que le peintre auquel elle expliqua ses intentions, lui dit
qu'il falloit qu'elle eût eu quelques connoissances
surnaturelles pour lui dépeindre si parfaitement l'attitude où
elle les vouloit. Son dessein a été si bien exécuté qu'on ne
peut regarder ce tableau sans admiration et sans se former une
idée de l'état d'élévation de ces célestes intelligences en
contemplant cet être incompréhensible.
Une sœur demandant un jour à la mère Marie Madeleine pourquoi
elle étoit si fortement appliquée à la beauté de ce tableau,
elle en reçut cette admirable réponse qui nous a été conservée:
«Mon désir a été qu'il fût tel que toujours en le regardant les
âmes fussent portées à s'élever à Dieu, et à imiter en tout
autant qu'il se peut l'amour, l'adoration et l'application de
ces esprits bienheureux vers la majesté souveraine, que cette
vue contribuât à les tirer des bassesses où la nature humaine
nous fait tendre sans cesse, et que la représentation de ce
tableau aidât à imprimer en elles si fortement la beauté, le
désir et l'effet de ces saintes dispositions qu'en étant toutes
remplies et possédées, elles s'oubliassent entièrement de la
terre et d'elle-même, n'étant plus du tout ici bas que des corps
seulement, n'usant de ce qui est que pour l'inévitable
nécessité, et que toutes retirées en Dieu, toute leur
application, leur amour et leur joie n'eussent plus de ce moment
d'autre objet que Dieu seul, qu'ainsi elles commençassent dès la
terre à vivre de la vie du ciel. Pour conduire les âmes à cette
sublime contemplation, elle leur faisoit remarquer qu'elles ne
pouvoient y parvenir que par une mortification constante, que
l'avancement de celle-ci étoit le degré de l'autre. S'il faut
juger par ce principe de celle de la mère Marie Madeleine, il
est peu d'âmes qui aient égalé la sublimité de son oraison,
puisqu'il seroit difficile d'en trouver de plus inexorables à
refuser à la nature les satisfactions les plus permises, surtout
dans l'état d'infirmité où l'avoient réduite ses fréquentes
maladies. A peine prenoit-elle chaque jour assez de nourriture
pour soutenir sa vie, et dormoit-elle deux ou trois heures.
Jamais il ne fut possible de lui faire rompre l'abstinence les
jours que l'Église la prescrit; elle se contentoit ces jours-là
de prendre des œufs frais, et quelques représentations que ses
filles pussent lui faire pour l'engager à modérer cette rigueur,
elles ne purent rien gagner sur elle, même dans l'âge le plus
avancé.
Il n'est point de vertu dont elle n'ait donné l'exemple jusqu'à
l'héroïsme. On peut dire cependant que l'humilité a toujours
paru faire le caractère distinctif de sa sainteté. Il seroit
difficile et peut-être impossible de trouver en une même
personne tant de bas sentiments d'elle-même, avec tant de rares
qualités réunies; l'étendue de sa capacité, la force, la
netteté, la justesse de son esprit étoient des sujets
d'admiration pour toutes les personnes qui travailloient avec
elle, et plusieurs des plus grands hommes de son siècle
avouoient que, se trouvant au bout de leurs lumières dans des
circonstances aussi difficiles qu'importantes, ils avoient dans
les siennes une ressource assurée. Cependant au lieu de s'en
élever elle se plongeoit de plus en plus dans l'abîme de son
néant, se regardant comme la plus grande pécheresse qui fût au
monde. Cette vue continuelle lui donnoit une adresse
merveilleuse pour faire tomber sur autrui tout le bien qu'elle
faisoit au dedans et au dehors du monastère, et c'étoit pour ses
sœurs un spectacle aussi agréable qu'édifiant d'être témoins
des saintes contestations que l'humilité faisoit naître entre
Marie de Jésus (Mme de Bréauté) et notre respectable mère.
Celle-ci lui dit un jour à la récréation: «Ma mère, c'est vous
qui avez fait tel accommodement à la sacristie.» La mère Marie
de Jésus lui répondit avec une aimable vivacité: «Pour le coup,
ma mère, vous avez une adresse si merveilleuse pour parer la
vaine gloire qu'elle ne peut être surpassée, et l'on y seroit
facilement pris, si l'on n'y regardoit de bien près; car vous
prenez notre bienheureuse mère d'une main et moi de l'autre,
comme deux boucliers pour repousser toutes les louanges que l'on
vous donne.» Ce qu'elle disoit parce que, lorsqu'on parloit des
avantages spirituels et temporels que la mère Marie Madeleine
avoit procurés à la maison, elle les attribuoit ou à notre
bienheureuse mère ou à la mère Marie de Jésus; ou, si elle ne
pouvoit désavouer d'y avoir part, elle disoit qu'elle n'avoit
fait que suivre leurs intentions et leurs conseils. Une autre
fois une sœur portière, qui depuis a été prieure, la mère
Claire du Saint-Sacrement, vint lui faire un message.
Lorsqu'elle fut sortie, elle dit à la mère Marie de Jésus: Ma
mère, telle sœur vous doit deux fois la vie; car c'est vous qui
l'avez reçue ici, et qui l'avez préservée de la mort en la
secourant si à propos dans une maladie que le médecin a avoué
qu'il n'eût pu mieux faire. Eh bien! répondit la vénérable mère
quand cela seroit? Qu'est-ce que cela en comparaison de ce que
vous avez fait pour elle? C'est vous, ma mère, qui connoissant
ses excellentes qualités l'avez attirée dans cette maison; c'est
vous qui cultivant son riche fonds en avez fait une parfaite
religieuse; c'est à vous que le monastère doit l'excellent
présent que vous lui avez fait de cette aimable sœur; vous
m'avez attaquée, et vous voyez que je me suis défendue, car vous
n'avez rien à répondre à cela.
Les sœurs faisant un jour de tendres reproches à cette
vénérable mère de ce qu'elle donnoit toujours aux mères qui
l'avoient précédée l'honneur de ce qu'elle seule avoit fait,
elle leur fit cette réponse qui les remplit encore plus
d'admiration et d'estime pour elle: «Dieu m'a montré que pour
mériter que mon nom fût écrit au livre de vie, il ne fallait pas
qu'il fût trouvé en terre.» C'est ce qui la porta à profiter de
l'autorité que lui donnoit sa charge de prieure, pour obliger
toutes ses sœurs à lui rapporter tous les écrits qu'elles
avoient d'elle, afin qu'il ne restât pas la moindre trace de sa
mémoire après sa mort. Elle l'exigea d'une manière si absolue
qu'elles ne purent se défendre de lui obéir; c'est à cette
occasion, dit à ce propos l'une d'entre elles, que nous avons
senti de la peine à le faire. Par le même motif, elle brûla
avant sa mort tous les papiers qui auroient pu donner quelques
connoissances des sublimes dispositions de son âme.
Née bienfaisante et charitable, jamais on ne vit un cœur plus
généreux et plus libéral que celui de la mère Marie Madeleine.
La grâce avoit en elle si parfaitement divinisé cette vertu
naturelle qu'aucun motif humain n'y entroit. On ne pourroit
croire, si les preuves n'en existoient sur les registres de la
maison, le nombre innombrable de maisons religieuses qu'elle
assista, de prisonniers qui lui furent redevables de leur
délivrance, de pauvres nourris et vêtus, les secours journaliers
qu'elle procuroit à tous les malheureux, et cela dans un temps
où son monastère avoit à peine de quoi subsister. On conserve
encore grand nombre de lettres qui sont des preuves de la
reconnoissance des religieuses de Lorraine. Dans le temps des
guerres qui affligèrent cette contrée, elle les pourvut de tous
genres de secours en argent et en étoffes pour habiller. Ses
charités passèrent jusqu'en Canada, s'étant prévalue des bontés
de Mme la Princesse et de l'attachement qu'avoient pour elle les
personnes du premier rang, pour en tirer d'abondantes aumônes
qu'elle envoya aux Hospitalières et aux Ursulines de Québec. Si
sa charité s'est étendue jusqu'au monde le plus reculé, que ne
doit-on pas penser de ses tendres attentions pour notre saint
ordre! Dans la crainte de faire souffrir la plupart de nos
maisons pauvres et mal fondées, elle chargea les siennes propres
des frais immenses où la jeta l'affaire des supérieurs dont on a
parlé, quoique l'intérêt fût commun, imitant en cela comme en
toute autre chose sa bienheureuse mère qui voulut par le même
motif que cette maison payât seule les frais de la grande
affaire qu'elle soutint contre les pères Carmes. Les grandes
sommes, employées pour poursuivre la béatification de cette
bienheureuse mère, ont aussi été fournies par ce monastère;
néanmoins, malgré sa pauvreté, elle a toujours assisté autant
qu'elle l'a pu toutes celles de nos maisons qui lui ont exposé
leurs besoins, même dans les temps où elle étoit obligée d'avoir
recours aux emprunts pour faire subsister la sienne, ne faisant
aucune différence de ses propres intérêts à ceux des autres
monastères, employant ses amis et son crédit pour leur rendre
tous les services qu'exigeoient leurs affaires.
Aucunes paroles ne peuvent rendre les attentions maternelles
dans l'intérieur de son monastère, et à quel degré elle a porté
sa tendre vigilance pour les besoins spirituels et corporels de
ses enfants, surtout dans leurs infirmités; alors elle en
oublioit ses propres maux pour ne s'occuper que des leurs. Dans
les maladies mortelles qui l'arrêtoient souvent au lit, elle
envoyoit souvent de jour et de nuit celle qui la veilloit auprès
des autres malades, dans la crainte qu'elles fussent négligées,
et pour se procurer la consolation de savoir de leurs nouvelles.
Loin de conserver le plus léger ressentiment contre les
personnes qui l'avoient traversée dans les circonstances
critiques où elle s'étoit trouvée si souvent en sa vie, elle
saisissoit toujours avec empressement les occasions de les
servir. Si vous pouviez comprendre, disoit-elle un jour à une
personne de confiance, l'excellence de cette vertu de charité,
vous seriez incessamment sur vos gardes dans la crainte d'y
donner la moindre atteinte. Cette vertu étoit un des plus
ordinaires sujets de ses discours à ses filles. Tenant un jour
le chapitre, et bénissant Dieu de leur parfaite union, elle leur
dit ces paroles remarquables: «Par la connoissance générale et
particulière que j'ai de vos dispositions, mes sœurs, je ne
vois rien d'essentiel à vous reprocher sur cette grande vertu de
charité; cependant faites attention que pour la pratiquer dans
toute la perfection que Dieu demande de vous, vous devez
craindre d'y avoir manqué en privant vos sœurs de l'exemple des
vertus que vous n'avez pas pratiquées et des grâces que la
ferveur de vos prières lui auroit obtenues; en quoi vous pouvez
leur avoir fait un tort considérable.»
Il seroit difficile d'exprimer le zèle de la mère Marie
Madeleine pour le maintien de la plus exacte régularité, et
celui qu'elle avoit de l'observer jusque dans les plus petites
choses. Aussi la mère Agnès assure-t-elle qu'elle et toutes les
religieuses peuvent lui rendre ce témoignage de ne l'avoir
jamais vue manquer à aucune, toutes jusqu'à la plus petite
cérémonie lui étant en grande estime et recommandation, et ce
qui doit causer plus d'admiration, c'est que les importantes
affaires qu'elle a eues à traiter pendant tant d'années de
gouvernement, ne l'ont jamais fait relâcher de cette exactitude.
Une prieure de l'ordre la consultant sur le grand silence, elle
l'exhorta à le garder hors des cas indispensables, comme seroit,
lui dit-elle, de consoler les malades en danger ou qui
souffriroient beaucoup. Elle ajouta: «J'ai voulu essayer s'il se
peut garder ici où nous avons souvent d'importantes affaires à
traiter, et j'ai l'expérience que cela se peut. Mes sœurs n'ont
garde de m'approcher dans ce temps; je tâche d'avancer ou de
retarder ce qui pourroit m'obliger à le rompre. S'il arrive que
j'aie oublié de dire quelque chose à la portière pour le
lendemain matin, je le lui écris; elle en fait de même; ce
silence de ma part contribue beaucoup à l'exactitude de celui de
la communauté. La mère Marie Madeleine étoit en effet tellement
exemplaire sur cet article que la mère Agnès, cette mère si
éclairée, donnant des avis à une religieuse qui alloit être
prieure, lui recommandant sur toutes choses la fidélité à ce
point de notre sainte règle, lui cita cet exemple, d'autant
plus frappant, que jamais prieure n'avait eu de plus légitimes
sujets de s'en dispenser par le genre et la multiplicité de ses
occupations.
Elle n'avoit pas moins d'exactitude sur l'ouverture des grilles,
et de quelque haute qualité que fussent les personnes qui
rendoient visite à ses sœurs, elle ne les ouvroit que dans le
cas permis par nos constitutions. Cela a paru bien dur, dit-elle
dans une de ses lettres à Mmes les duchesses; mais enfin elles
s'y sont accoutumées, sachant que c'est notre règle. Sur le même
motif de régularité, quoique toutes les affaires du dedans et du
dehors aient toujours roulé sur elle, lorsqu'elle n'étoit plus
en charge, elle ne voulut jamais aller au parloir sans tiers.
C'est ce qu'elle mandoit à une prieure qui l'avoit consultée
pour savoir d'elle si elle ne pourroit pas donner cette liberté
à celle qui l'avoit précédée dans le gouvernement de la maison,
qui étoit professe de ce monastère. Pendant sept ans, lui
répondit la mère Marie Madeleine, que j'ai été hors de charge,
je n'ai pas parlé seule un _Ave Maria_, et je connois trop la
régularité, ma mère, pour y vouloir manquer. Elle recommandoit
extrêmement à toutes les prieures de l'ordre qui avoient
confiance en elle, l'exactitude sur ce point et sur l'ouverture
des grilles. Elle disoit souvent que cette séparation du monde
faisoit la différence de notre ordre aux autres aussi austères,
mais qui n'ont pas la même obligation de ne pas se laisser voir.
Son zèle pour nos saintes observances s'étendoit à tout, et dans
la crainte que les usages de l'ordre apportés en France par les
mères espagnoles ne vinssent à se perdre ou à s'affoiblir avec
le temps, elle et la vénérable mère Marie de Jésus engagèrent le
révérend père Gibieuf à faire le recueil précieux contenu dans
la lettre adressée à tout l'ordre. C'est aussi à sa prière que
M. Charton en écrivit une autre pour suppléer à ce qui étoit
échappé à la première; et comme plusieurs choses y paroissoient
nouvelles, elle marqua à celles qui lui en écrivirent que tout
ce qui y étoit compris s'observoit dans son monastère avec la
plus exacte fidélité, et que c'étoit à la lettre les
enseignements de la mère Anne de Jésus à ses premières filles de
France.
Son sentiment sur la réception des sujets est digne de remarque.
Non-seulement elle vouloit y reconnoître la vocation à l'état
religieux, mais à la vie hérémitique, dont les Carmélites font
une particulière profession. Suivant ce que notre sainte mère
recommande dans ses Constitutions, elle exigeoit que l'on
éprouvât la qualité de leur esprit, rejetant avec fermeté les
esprits bornés, disant qu'elles étoient ordinairement arrêtées à
leurs sens, que lorsqu'on leur propose quelque chose qui les
surpasse, leur petite capacité ne peut s'en convaincre à moins
qu'une humilité aussi profonde que rare ne leur fasse soumettre
en tout leur jugement. Elle avoit à cœur que celles qui entrent
commençassent parfaitement leur carrière, persuadée que le
commencement décide de la fin. Elle les vouloit gaies et
l'esprit libre, disant que le trouble et les inquiétudes sont un
grand empêchement à la ferveur que demandent les pratiques de
religion, que M. le cardinal de Bérulle et notre bienheureuse
mère lui avoient dit souvent que d'un grand nombre d'âmes qu'ils
avoient conduites ou connues dans ces sortes de peines que l'on
taxe d'épreuves des grandes âmes, ils n'en avoient vu qu'une
seule qui n'étoit pas retournée en arrière.
Elle n'étoit point d'avis que l'on en reçût d'âgées, à moins que
l'on ne reconnût en elles un appel très particulier de Dieu, et
des dispositions propres à prendre l'esprit de notre état, parce
que leur pli étant pris, il est très rare qu'elles soient
faciles à manier. Aucune considération humaine n'eût été capable
de lui faire recevoir ou garder un sujet qu'elle eût cru ne pas
convenir à la communauté. Consultée par une prieure pour une
novice qui étoit dans ce cas, elle lui répondit: Il est vrai, ma
mère, que je considère et honore madame sa mère au delà de toute
expression, car c'est une personne accomplie; elle mérite
certainement que l'on fasse à sa considération tout ce qui se
peut faire, et il étoit juste de prendre un soin particulier de
sa fille pour essayer d'en faire une bonne Carmélite. Mais
puisque vous n'êtes pas plus avancée que ce que vous me marquez,
je ne puis, selon Dieu et en conscience, vous conseiller de la
garder. La compassion que l'on exerce en ces rencontres pour une
particulière, est une véritable cruauté pour toute une maison et
même tout un ordre. Rien n'est plus préjudiciable que la
réception d'un sujet sans vocation; on lui fait tort à lui-même,
parce que telle qui se croit sauvée dans le monde ou dans un
autre ordre, se perdra dans le nôtre; étant obligée à une plus
grande perfection, elle se rendra digne d'une plus grande
punition. Je suis naturellement compatissante, mais toutes les
fois que je lis le prologue du quatrième livre de la Vie de
notre sainte mère par Ribera, je me trouve tellement fortifiée,
qu'il me semble que pour tout ce qui est au monde je ne
biaiserois pas dans une chose si importante.
Par tout ce qui a été dit jusqu'ici, il est aisé d'entrevoir que
rien n'étoit plus accompli que le caractère de la mère Marie
Madeleine. Elle avoit une douce et majestueuse gaieté, une
affabilité charmante; elle étoit charitable et compatissante au
delà de toute expression, ferme cependant et même intrépide
lorsqu'il s'agissoit des intérêts de Dieu, de ceux de l'ordre et
du salut de quelque âme. Dans ces sortes d'occasions, sans
s'étonner ni s'arrêter, elle eût surmonté un monde d'oppositions
et sacrifié sa propre vie. Tant de vertus et d'amabilités la
rendoient vénérable à toutes les personnes qui avoient le bien
de la connoître, et lui avoient acquis sur le cœur et l'esprit
de ses filles un tel ascendant, qu'une d'entre elles nous a
laissé par écrit que si elle eût entrepris de leur persuader que
le blanc étoit noir et le jour la nuit, elle y seroit parvenue,
tant elles étoient convaincues qu'elle ne pouvoit se tromper.
Aussi se rendoient-elles avec délices aux moindres signes de ses
volontés et de ses désirs, quelque répugnance que leur nature
pût y avoir.