Au milieu de l'année suivante l'ordre fit une des plus grandes

pertes qu'il pût faire en la personne du révérend père Gibieuf,

l'un des plus dignes supérieurs. La mère Marie Madeleine, qui

connoissoit plus que toute autre l'étendue de ses lumières et

l'éminence de sa grâce, ressentit le coup d'autant plus

vivement, qu'elle en prévit dès lors les suites affligeantes;

mais toujours supérieure aux événements par sa parfaite

soumission aux ordres de Dieu, elle oublia pour ainsi dire sa

douleur pour éterniser en quelque sorte la mémoire de celui qui

en étoit l'objet. Elle fit les plus exactes recherches de ses

écrits, de ses lettres, et fit faire une planche pour tirer son

portrait. C'étoit à sa prière qu'il avoit composé, pour les

Carmélites, le livre de la _Vie parfaite_, et dans le dessein de

les prémunir contre les fausses spiritualités que l'on

travailloit dans le temps à inspirer aux personnes de piété.

Si cette perte fut si sensible à la mère Marie Madeleine, quelle

plaie dut faire à son cœur celle de la vénérable mère Marie de

Jésus (Mme de Bréauté)! Pleine de jours et de mérites, le ciel

la ravit à la terre le 29 novembre 1652. Elle restoit seule de

ces âmes éminentes que Dieu avoit choisies pour être le

fondement de notre saint ordre en France, et il sembloit que son

exil n'y fût prolongé que pour en affermir l'esprit primitif par

ses exemples. La mère Marie Madeleine avoit été reçue par cette

vénérable mère et formée par elle aux vertus religieuses; elle

en reçut toujours les marques les plus constantes de tendresse,

d'estime et de confiance. Se voyant au moment de sa délivrance

et prête à se séparer de cette âme chérie, elle lui en donna

encore de plus touchantes; car se trouvant seule un jour avec

elle, quelque temps avant son bienheureux trépas, elle lui dit,

avec un visage plein de douceur et d'amitié: «Ma mère, soyez

persuadée que si Dieu me fait miséricorde, je vous assisterai

devant lui selon que l'exigent de moi les qualités de mère, de

fille, de sœur et d'intime amie, afin qu'en tout ce que vous

ferez, vous agissiez dans une liaison particulière avec Dieu,

ne vous regardant sur la terre que comme l'instrument dont il

veut se servir pour être le soutien de son œuvre. O ma mère,

que j'ai eu aujourd'hui une grande joie en pensant ce que nous

sommes l'une à l'autre! je ressentois vivement la peine

qu'alloit vous causer notre séparation; mais j'ai vu cette belle

volonté de Dieu qui fait tout sûrement: j'espère qu'elle vous

consolera. Un autre sujet de ma joie, c'est que notre union ne

finira pas par ma mort et qu'elle sera stable pour l'éternité,

c'est Dieu qui l'a faite; je l'emporte, elle ne s'évanouira pas.

Oh! que c'est une grande chose que cette volonté de Dieu, elle

conserve elle-même tout ce qui vient d'elle!» Il est aisé de

juger des impressions que dut faire sur le cœur de la mère

Marie Madeleine un adieu si saint et si tendre; mais la grandeur

de sa foi lui faisant envisager le bonheur d'une mère à qui elle

avoit été si saintement unie, lui en fit soutenir la séparation

avec un courage et une fermeté qui parurent l'effet des

promesses que lui avoit faites la sainte défunte. A quoi ne

contribua pas peu la connoissance que Dieu lui donna de la

gloire dont jouissoit sa respectable et sainte amie, dont elle

voulut éterniser la mémoire dans l'Ordre en priant la mère

prieure d'ordonner aux sœurs de faire des mémoires de tout ce

dont elles pourroient se souvenir lui avoir vu faire ou dire

d'édifiant ou d'utile, afin d'en composer sa vie et se régler

dans la suite sur ses exemples et ses maximes. Ce qui fut

exécuté avec beaucoup d'exactitude et de zèle; on en peut voir

le recueil dans plusieurs manuscrits gardés dans ce monastère.

L'année suivante, 1653, la mère Marie Madeleine entra en charge

par l'élection qu'en fit de nouveau la communauté. On ne peut

mieux rendre ses sentiments dans cette circonstance que par

l'extrait de la lettre qu'elle écrivit dans cette occasion à une

prieure de l'ordre: «Vous savez, ma mère, lui dit-elle, que,

contre toute apparence, mes sœurs m'ont de nouveau engagée dans

la charge; je ne puis l'attribuer qu'au bonheur de notre chère

mère Agnès, et à ma très-grande confusion devant la divine

Majesté qui a exaucé ses désirs de retraite et a rejeté les

miens. Les âmes pécheresses comme la mienne ne peuvent fléchir

le ciel; ainsi je suis livrée à l'affliction, et elle à la joie;

elle a exercé la charge comme un ange, et la communauté l'a vue

telle que notre bienheureuse mère l'avoit prédit; car vous vous

souvenez bien, ma mère, que trois jours après son entrée cette

grande servante de Dieu me dit qu'elle seroit prieure ici.» La

mère Marie Madeleine ajoute: «J'ai prié Notre-Seigneur au

Saint-Sacrement de daigner être prieure de ce couvent ces trois

années, et qu'il me fasse la grâce que je ne tienne aucun lieu

dans les âmes. J'ai dit à mes sœurs aujourd'hui, tenant mon

premier chapitre, qu'elles regardassent ce siége vacant,

puisqu'elles n'avoient qu'une ombre et non une prieure, que leur

nécessité les obligeoit doublement à chercher à vivre en

Jésus-Christ et de Jésus Christ, n'ayant nul appui en terre.»

L'année qui suivit cette élection de la mère Marie Madeleine se

trouvant la cinquantième de l'établissement de ce premier

monastère de l'ordre en France, elle s'occupa tout entière du

soin de renouveler dans les âmes commises à sa direction la

ferveur de l'esprit primitif dont avoient été animées les

premières mères. A cet effet elle tint son chapitre

l'avant-veille de Saint-Luc, et avec des paroles de feu elle

rappela à ses filles les prodiges que Notre-Seigneur avoit faits

pour opérer ce grand œuvre, l'éminente sainteté des âmes qui

l'avoient commencé, l'ardeur de leur amour pour Dieu et leur

oubli de tout le reste; et, après avoir élevé leur esprit par le

souvenir de ces grandes âmes, elle fit naître dans leurs cœurs

de si vifs sentiments de contrition de n'avoir peut-être pas

répondu à toute l'étendue de la grâce de leur vocation, qu'elles

fondirent en larmes, surtout lorsqu'elle leur fit remarquer

qu'il y avoit peu d'ordres religieux qui eussent passé plus que

les cinquante ans sans quelque affoiblissement de leur premier

esprit; enfin elle les exhorta à faire tous leurs efforts pour

obtenir, par la ferveur de leurs oraisons, de leurs pénitences

et de tous les genres de bonnes œuvres, le pardon des fautes

commises et une grâce puissante pour se renouveler dans cette

seconde cinquantaine. Elle conclut ce discours en réglant que

pour attirer sur la communauté ce renouvellement désirable, la

semaine se passeroit en exercices de prières et de

mortifications, et que le lendemain, veille de Saint-Luc, jour

auquel les mères espagnoles entrèrent dans cette maison, on

jeûneroit au pain et à l'eau comme le vendredi saint, que le

même jour il n'y auroit pas de récréation, que chaque jour de

l'octave l'on feroit diverses processions et pénitences, selon

qu'il plairoit à Notre-Seigneur de l'inspirer aux unes et aux

autres. Ces saintes filles s'empressèrent à l'envi d'entrer dans

les édifiantes vues de leur mère qui, quoique malade, voulut

absolument leur donner l'exemple de tout, et jeûna aussi

austèrement que si elle eût été en parfaite santé. Le jour de

Saint-Luc évangéliste, le très Saint-Sacrement fut exposé à

l'oratoire, et pendant cette octave la communauté veilla jusqu'à

minuit. Quelles bénédictions ne doit-on pas présumer que durent

attirer sur ces âmes ferventes tant de saints exercices et des

oraisons si dignes du cœur de Dieu!

Cependant la mère Marie Madeleine, mobile de tant de biens, vile

à ses propres yeux, loin de s'applaudir des soins de son zèle,

étoit dans des alarmes continuelles, croyant que son indignité

nuisoit aux âmes dont elle étoit chargée. Quelques jours avant

la fin de ce premier triennal, elle pressa vivement M. Charton

de se prêter à ses représentations, et dans une lettre qu'elle

lui écrivit à ce sujet, cette humble mère lui marqua qu'outre

ses infirmités habituelles, son incapacité d'esprit est telle,

ainsi que son défaut de grâce, qu'il ne peut rendre un service

plus grand à cette maison que de la pourvoir incessamment d'une

prieure qui répare les grand dommages que les âmes ont reçus

d'elle pendant ces trois années. Ce sage supérieur connoissoit

trop parfaitement celle qui lui parloit pour se laisser

surprendre par son humilité; ainsi elle fut réélue, en 1656,

avec une satisfaction générale aussi sincère, de la part de ses

filles, que ses sentiments d'humilité étoient véritables de la

sienne.

Ce fut dans cette même année que cette respectable mère obtint

du Roi des lettres patentes pour avoir un hospice dans la rue du

Bouloy, où la communauté pût se réfugier en temps de guerre, et

éviter l'inconvénient d'être obligée de se partager en pareil

cas. Son insigne piété, s'étendant à tout, la porta à faire

graver sur une plaque de cuivre les paroles suivantes, pour être

jetées dans les fondements de l'église qu'elle comptoit y faire

bâtir: «La mère Madeleine de Jésus, prieure maintenant du

premier monastère des religieuses Carmélites déchaussées de ce

royaume, offre à Dieu cette église sous le titre de l'adorable

mystère de l'Incarnation de son Fils unique, notre Dieu et

Sauveur, ce 20 août 1657; et elle avec les religieuses dudit

monastère, duquel celui-ci doit faire partie, supplient très

humblement Notre-Seigneur Jésus-Christ et sa très sainte Mère de

prendre sous leur spéciale protection toutes celles qui

l'habiteront jusqu'à la consommation des siècles, et de leur

faire la grâce de célébrer si saintement et si purement leurs

louanges dans cette église qu'elles le puissent faire encore

plus parfaitement un jour dans la sainte cité de la Jérusalem

céleste. Elles supplient aussi très humblement celui dont la

bonté et les richesses sont infinies, d'inspirer à tous ceux qui

entreront en ce lieu d'oraison les choses qu'ils doivent lui

demander pour sa gloire et pour leur salut, et qu'il daigne leur

accorder l'effet de leurs prières.» Quoique les desseins de la

Providence divine fussent différents de ceux de cette

respectable mère, et que par ses secrets ressorts ce petit

hospice fût destiné à former peu de temps après le troisième

monastère de cette ville, l'on peut dire à la gloire de Dieu que

l'union parfaite qui a régné depuis entre ces deux maisons

prouve que cette séparation a été l'ouvrage de l'infinie bonté

de Dieu.

Ce fut cette même année que par ses prières, ses instances et

ses fortes sollicitations auprès des trois supérieurs, elle

procura à l'ordre un bien inestimable en faisant consentir M.

l'abbé de Bérulle, neveu du saint cardinal, à accepter le

pénible emploi de visiteur triennal. L'année suivante elle eut

le même pouvoir auprès de M. l'abbé Chaudronier, ayant avant

fait beaucoup de prières dans sa maison pour que Dieu disposât

le cœur de l'un et de l'autre de ces saints abbés à se livrer à

cette bonne œuvre. Le premier, qui avoit refusé plusieurs

évêchés, se rendit à ses désirs en considération de son saint

oncle, qui avoit tant travaillé pour notre saint ordre; le

second, qui n'avoit encore pu se rendre aux exhortations de

saint Vincent de Paul, son directeur, se sentit inspiré de Dieu

d'y adhérer pendant la sainte messe du jour de

Saint-Jean-Baptiste, en lisant l'Évangile où il est dit du saint

précurseur, qu'il viendroit en la vertu et le zèle d'Élie;

paroles qu'il prit comme une déclaration de la volonté de Dieu

par l'impression qu'elles lui firent. La mère Marie Madeleine,

au comble de la joie d'avoir acquis à l'ordre ces deux saints

visiteurs, s'empressa de procurer à ses filles la grâce attachée

à la visite régulière. M. l'abbé de Bérulle fit la sienne en

1657, avec une consolation indicible de la sainte prieure, et M.

l'abbé Chaudronier l'année suivante 1658. Toutes les religieuses

restèrent dans l'admiration des lumières, du zèle, de la

prudence, de la douceur et de la charité de ces saints

visiteurs, qui furent, comme nous le verrons bientôt, les

premiers, depuis la mort du cardinal de Bérulle, déclarés

perpétuels par le saint-siége.

Ce fut aussi cette même année que la reine Christine de Suède,

ayant abandonné ses États pour conserver la religion catholique

qu'elle avoit embrassée, se retira en France. A son retour de

Fontainebleau, où elle avoit suivi la cour, elle députa ici M.

le comte de Villeneuve, chargé d'annoncer à la mère Marie

Madeleine que Sa Majesté étant résolue de se retirer dans une

maison religieuse pendant son séjour à Paris, avoit préféré ce

monastère à tout autre en faveur de sa réputation de régularité

et de sainteté. La prudente prieure, sentant les inconvénients

d'un pas si épineux, prit le prétexte de ses indispositions pour

ne pas paroître, et chargea la mère Agnès de se présenter au

parloir afin de se donner le temps de consulter Dieu sur cette

affaire. M. le comte de Villeneuve ayant exposé à la mère Agnès

le sujet de sa visite, elle lui répondit que la Reine ignoroit

sans doute que les Carmélites, étant solitaires par état,

étoient moins propres que toutes autres religieuses à donner à

Sa Majesté la consolation dont elle se flattoit; que de plus il

n'y avoit point de logement dans la maison propre pour Sa

Majesté. Le comte répliqua que deux ou trois chambres

suffisoient. Alors la mère Agnès, se trouvant sans excuse, lui

dit que n'étant pas chargée du gouvernement, elle ne pouvoit

donner de réponse précise sans savoir les intentions de la mère

prieure. M. le comte promit de revenir le soir ou le lendemain,

étant obligé de rendre compte à la Reine et au cardinal Mazarin

de son ambassade qu'il avoit fort à cœur. L'embarras de la

prieure fut extrême; mais, résolue de s'exposer elle et sa

maison à toutes les fâcheuses suites que pouvoit entraîner son

refus plutôt que de consentir à accepter un honneur si

préjudiciable à l'esprit de retraite de notre saint état, elle y

conforma sa réponse. Le comte fort surpris crut que l'intérêt

pourroit peut-être ébranler la constance et la fermeté de la

mère, et dans cette espérance, il lui dit: «Vous ignorez sans

doute, Madame, que cette princesse est généreuse et magnifique;

elle projette déjà de vous en donner des preuves. Si quelque

chose, reprit la mère, étoit capable de nous faire condescendre

aux désirs de Sa Majesté, ce seroit le sacrifice de ses États à

sa foi; mais jamais un intérêt temporel ne sera capable de nous

faire trahir ceux de notre conscience.» M. le comte de

Villeneuve, quoique bien affligé et embarrassé du refus, admira

un si rare désintéressement que Dieu bénit de telle sorte que la

Reine ni le Cardinal n'en témoignèrent jamais aucun

ressentiment.

Ce ne fut pas seulement en cette occasion où la sainte prieure

donna des preuves de son mépris des biens temporels. Une jeune

veuve de qualité, résolue de quitter le monde, vint lui demander

une place dans ce monastère offrant, outre trente mille livres

de dot, six mille livres de pension, mais avec quelques

conditions qui blessoient l'exacte régularité. Elle n'en reçut

d'autre réponse que le refus le plus formel. Par le même motif,

elle en refusa une autre qui offroit cinquante mille écus

qu'elle porta en effet ailleurs. Une abbesse du plus haut rang

eut le même sort, ainsi que deux demoiselles illégitimes pour

chacune desquelles on offroit vingt mille écus; et la mère Marie

Madeleine marqua à une prieure qui l'avoit consultée sur la

réception d'un sujet qui se trouvoit dans le même cas: Les

supérieures mêmes ne peuvent le permettre, parce que c'est une

exclusion pour notre ordre.

Les deux triennaux de la mère Marie Madeleine expirant, la mère

Marie de Jésus, fille unique de la sainte fondatrice du premier

couvent de Bordeaux, Mme de Gourgues, fut élue pour laisser

l'intervalle nécessaire à une réélection nouvelle. Ce temps qui

devoit être pour la digne mère, qui sortoit de charge, un temps

de repos, fut peut-être celui de sa vie où elle le connut moins,

et il sembloit que le ciel eût attendu qu'elle fût libre des

soins du gouvernement pour lui faire porter tout le poids d'une

affaire aussi épineuse que celle qu'elle eut à conduire dans les

trois années suivantes.

Dès l'année précédente 1658, MM. Grandin et de Gramaches,

collègues de M. Charton dans l'emploi de supérieur général des

Carmélites de France, avoient commencé à faire éclater leurs

injustes prétentions, voulant s'arroger les droits donnés par le

saint-siége aux seuls visiteurs apostoliques. L'on peut voir le

détail et les procédures de cette grande affaire dans le premier

tome de nos fondations, et il suffit de dire ici en peu de mots

que Dieu seul peut connoître les innombrables travaux qu'elle

occasionna à notre mère Marie Madeleine. Dévorée d'un zèle

ardent pour les lois primitives, elle se détermina à les

défendre aux dépens de son repos et de sa vie. Quels combats

n'eut-elle pas à soutenir contre son naturel toujours porté à la

plus humble soumission, se trouvant dans la triste nécessité de

s'opposer comme un mur d'airain à ces messieurs, qui, étant les

supérieurs légitimes, étoient regardés par elle comme lui tenant

la place de Dieu! Comme un autre Jonas, elle se fût estimée

heureuse d'être sacrifiée pour apaiser un orage qui n'alloit à

rien moins qu'au renversement de l'ordre entier. Avant d'en

venir aux voies de fait, cette respectable mère ne négligea rien

de tout ce que put lui suggérer la supériorité de son génie, la

piété, la douceur de son caractère et son amour pour la paix, se

flattant toujours que par les amis de ces messieurs et les siens

elle pourroit les porter à se désister de leur projet, et leur

ouvrir les yeux sur leurs propres intérêts; tout ayant été sans

succès, elle se vit enfin forcée d'en venir au dernier remède.

De l'avis et par les conseils des plus grands hommes de ce

temps, elle leur fit signifier, au nom de son monastère et de

ceux que ces messieurs n'avoient pas engagés dans leur parti, un

acte d'appel au Pape. Cet acte juridique arrêta les visites

qu'ils avoient commencées; ils prièrent M. Charton, qui n'étoit

point entré dans leurs projets, de faire savoir à la mère Marie

Madeleine qu'ils s'en rapporteroient à la décision du

saint-siége. Croyant cette soumission sans feinte, elle en fut

comblée de joie, et une lettre qu'elle écrivit dans ce temps à

la mère sous-prieure de l'hospice prouve la pureté des

intentions de son âme dans tous les différends: «Je voudrois,

lui dit-elle, à présent que l'affaire est à Rome, que les deux

parties se bornassent à demander à Dieu qu'il éclaire le

Saint-Père; cela vaudroit mieux que des sollicitations qui

conviennent peu à des religieuses contemplatives.» Quelle dut

être l'affliction de ce monastère et celle de toutes les

personnes qui désiroient sincèrement le bien de notre saint

ordre, lorsque au fort de cette grande affaire celle qui en

étoit regardée comme l'âme et le soutien pensa lui être enlevée

par une maladie qui la conduisit aux portes de la mort! Mais la

bonté de Dieu ayant égard au besoin qu'en avoit le Carmel dans

des circonstances si critiques, la rendit encore une fois aux

vœux et aux larmes de ses fidèles servantes. Le bref de 1661

mit fin à ces troubles affligeants; mais les ennemis d'une paix

achetée, si l'on peut parler ainsi, au prix de la santé et de la

vie de la mère Marie Madeleine, imaginèrent pour s'en venger de

faire courir dans Paris et dans toutes les maisons de l'ordre un

imprimé où son monastère étoit odieusement maltraité. Rien n'est

plus édifiant que la réponse qu'elle fit en telle occasion à une

prieure de l'ordre qui lui en marqua sa douleur: «J'ai lu cet

écrit, lui dit-elle agréablement; notre monastère y est mis en

pièces, ce qui ne nous afflige nullement. Quel plus grand

bonheur peut-il arriver à des âmes chrétiennes que de souffrir

pour la justice, et que notre maison, en conformité de

Notre-Seigneur Jésus-Christ, soit chargée d'injures et de

calomnies pour avoir soutenu son premier établissement! J'en ai

le cœur très gai; sans être professe d'ici, soyez de même.»

Dans une autre, elle marque que bien loin de penser à se

défendre, la communauté avoit chanté un _Te Deum_, dans l'un des

hermitages, en action de grâces d'avoir été jugée digne de

participer aux opprobres de Jésus-Christ.

Cette mère incomparable chargée des lauriers d'une victoire, qui

depuis plus d'un siècle maintient notre saint ordre dans la paix

par les sages règlements qui distinguent les deux puissances qui

le gouvernent, en renvoyoit à Dieu toute la gloire, et ne

pensoit plus qu'à jouir des douceurs de la vie cachée dont elle

se flattoit d'être en possession le reste de ses jours; mais la

communauté étoit en ceci bien éloignée d'être d'accord avec ses

sentiments. Chacun de ses membres aspiroit avec empressement à

l'heureux jour qui la remettroit à sa tête. La chose n'étoit pas

facile à cause de la foiblesse de sa santé, et plus encore à

cause de sa constante répugnance à cette place dans laquelle

elle se persuadoit d'avoir commis d'innombrables fautes. La mère

Marie de Jésus (Mme de Gourgues), qui depuis trois ans tenoit

les rênes du gouvernement, aussi impatiente d'en être délivrée

que de les voir entre ses mains, fit faire à la communauté

pendant plusieurs mois une infinité de prières dans tous les

lieux de dévotion de la maison pour obtenir de Dieu cette grâce,

et fit dire à la même intention grand nombre de messes. Voyant

néanmoins que rien ne pouvoit vaincre sa répugnance à cet égard,

elle se tourna du côté de M. Feret, curé de Saint-Nicolas et

supérieur local de ce monastère, en vertu du dernier bref; elle

lui dépeignit avec des couleurs si vives la solidité des raisons

qui appuyoient son désir et celui de la communauté pour rentrer

sous la conduite de leur commune mère, que M. Feret, persuadé

que la volonté de Dieu étoit marquée dans cette unanimité des

sentiments, aidé de M. l'abbé de Priere, ami particulier de la

mère Marie Madeleine, lui dit qu'elle ne pouvoit sans offenser

Dieu persister dans son refus. Cette humble mère, craignant

d'aller de front contre l'obéissance, ploya encore pour cette

fois les épaules sous un fardeau qu'un exercice de dix-sept ans

n'avoit servi qu'à lui rendre plus redoutable. Cette élection

fut non-seulement un sujet d'admiration pour M. Feret, mais elle

lui fut commune avec tous les gens de bien, voyant l'union

parfaite d'une communauté qui se trouvoit dans le temps au

nombre de plus de soixante religieuses. Toutes se félicitoient

de rentrer sous les lois d'une si sainte mère, car quoiqu'il n'y

en eût aucune qui ne se louât du gouvernement de celle qui lui

avoit succédé dans les interruptions nécessaires, rien ne leur

paroissoit égal à la conduite de celle qui avoit puisé dans la

source de l'esprit primitif.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 40 / 51 段