pas de plus propre que sœur Marie de Jésus à seconder son zèle;
elle lui en parla donc. La seule proposition fut pour elle un
coup de foudre, son humilité lui persuadant être aussi indigne
qu'incapable de remplir un tel poste, et son cœur souffrant de
se voir sitôt séparée de cette bienheureuse mère. Elle ne marqua
cependant aucune opposition au dessein qu'elle avoit sur elle;
elle reçut même en silence et dans l'intention d'en profiter les
avis qu'elle lui donna l'espace de deux mois pour s'en
acquitter. Mais lorsqu'elle étoit seule, elle fondoit en larmes,
Dieu ne permettant pas qu'un sacrifice si généreux fût adouci
par son entière soumission à sa volonté, afin de donner lieu à
son plus grand mérite. Elle le poussa même si loin qu'elle ne
crut pas devoir pendant ce temps s'ouvrir de ses dispositions à
la sainte prieure, dans la crainte de lui faire changer de
sentiments et de sortir par là de l'ordre de la Providence. Mais
Dieu, qui ne demandoit d'elle que le sacrifice de ses
répugnances, permit que, faisant réflexion que cette réserve à
l'égard de celle qui lui tenoit sa place pouvoit être contraire
à l'esprit de simplicité auquel elle s'étoit dévouée, il n'en
fallut pas davantage pour la déterminer à la pratiquer dans
cette occasion comme dans toutes les autres; ainsi s'abandonnant
de nouveau à la Providence, et à ses desseins tels qu'ils
pussent être, elle communiqua par écrit à cette bienheureuse
mère la pénible situation où elle se trouvoit. La sainte
prieure, qui de son côté ayant découvert dans de fréquents
entretiens encore plus clairement les vertus et les talents de
la sœur Marie de Jésus, se reprochoit déjà la pensée qu'elle
avoit eue d'en priver son monastère; charmée que cet aveu se
rencontrât avec ses nouvelles lumières, elle lui dit: Ma fille,
vous n'irez point à Bourges, j'ai changé de dessein, n'y pensez
plus. A quoi pensois-je, disoit depuis cette bienheureuse mère,
d'avoir eu l'idée d'éloigner d'ici un sujet de ce mérite? J'en
meurs de confusion, quoique je ne voulusse le faire que par
grande charité. Souvent elle lui en demandoit pardon en des
termes qui étoient pour cette humble fille une véritable croix.
Dès lors cette sainte prieure eut de grandes vues sur elle, et
Dieu ne tarda pas à l'y confirmer.
Ce monastère étant souvent obligé de se priver de ses meilleurs
sujets pour les nouvelles fondations, les supérieurs avaient
jugé nécessaire dans le temps de continuer dans leurs emplois
celles qui occupoient les premières places. Sœur Marie de
Saint-Jérôme, sous-prieure de cette maison, étoit dans ce cas;
elle aspiroit depuis longtemps à rentrer dans l'état de simple
religieuse. Cette grâce fut enfin accordée à ses demandes, et
la communauté supplia M. de Bérulle d'ordonner à leur
bienheureuse mère de demander à Dieu qu'il daignât lui faire
connoître celle qu'il destinoit à cet emploi; elle obéit à cet
ordre, et pendant qu'elle recommandoit cette affaire à
Notre-Seigneur, elle entendit une voix qui lui dit que cette
élection devoit tomber sur sœur Marie Madeleine de Jésus, et
elle conçut en même temps par une lumière surnaturelle que Dieu
l'avoit choisie pour partager avec elle les travaux de la
supériorité, lui succéder dans le gouvernement de ce monastère
et dans le zèle de la perfection de l'ordre. Cette révélation
combla de joie la servante de Dieu, elle en fit part à M. de
Bérulle et à la communauté qui l'élut d'une voix unanime pour
l'emploi désigné. Sœur Marie de Jésus, aussi surprise et
désolée que les sœurs étoient satisfaites, n'oublia rien pour
se défendre d'accepter cette place de tout ce que les bas
sentiments qu'elle avoit d'elle-même lui suggérèrent; elle eut
de violents combats à soutenir contre son humilité et son
attrait pour la vie intérieure et la solitude, attrait que l'on
pouvoit dire avoir été sa passion dominante, et qui toute sa vie
lui fit souffrir une espèce de martyre, étant destinée par la
Providence à être le conseil et le recours de ses prieures, et
par conséquent à ne pouvoir jamais le satisfaire. La perfection
avec laquelle elle s'acquitta des devoirs de son nouvel emploi,
justifia le choix que Dieu avoit fait d'elle, et quelque
connoissance que la communauté eût déjà de son mérite et de sa
capacité, elle surpassa son attente. Entre les devoirs
ordinaires attachés à cette place, notre bienheureuse mère se
déchargea sur elle des visites fréquentes qu'elle étoit forcée
de recevoir, de répondre à la plupart des lettres qui lui
étoient écrites; et de plus s'en fit aider dans la direction des
âmes. Elle admiroit sans cesse qu'elle pût suffire à tant
d'occupations différentes, et bénissoit Dieu de lui avoir donné
un tel secours sur la fin de ses jours. Cette bienheureuse
voyant approcher le terme de son pèlerinage soupiroit sous le
poids du gouvernement, et désiroit avec ardeur d'en être
déchargée, pour n'avoir plus d'autre soin que celui de se
préparer à l'arrivée de son époux. Dans cette vue, elle fit au
révérend père Gibieuf de si fortes instances pour obtenir cette
grâce qu'il crut ne lui devoir pas refuser; en conséquence il
procéda à une élection; elle tomboit naturellement sur la mère
Marie de Jésus qui avoit déjà gouverné ce monastère neuf années
consécutives avec une sagesse telle qu'on pouvoit l'attendre de
son éminente sainteté; mais attirée à une vie purement
intérieure, elle se réserva l'heureux sort de Marie pour le
reste de ses jours, et les supérieurs respectant son attrait
crurent devoir y condescendre; ainsi le 2 juin 1635, sœur Marie
de Jésus, sous-prieure, fut élue prieure, et vérifia en entier
la révélation de la bienheureuse mère. La joie de ces deux
servantes de Dieu fut aussi sincère que le fut la douleur de la
nouvelle élue.
Jamais elle n'eût pu se résoudre à accepter ce fardeau, si,
outre l'obéissance sous laquelle elle étoit obligée de plier,
elle n'eût compté sur le secours et les lumières de celle à qui
elle succédoit. Mais cette bienheureuse mère avoit bien d'autres
vues; ayant déjà fait l'épreuve de la prudence et du talent de
la jeune prieure, elle ne douta pas des bénédictions que le ciel
verseroit sur son administration; aussi elle ne pensa plus qu'à
partager avec la mère Marie de Jésus, sa sainte amie et
compagne, les douceurs de la vie contemplative, et ne voulut
plus entrer pour rien dans les sollicitudes du gouvernement. La
nouvelle prieure ne tarda pas à s'en apercevoir; elle lui en fit
de respectueux mais très vifs reproches, auxquels la
bienheureuse mère répondit, qu'il étoit vrai qu'elle ne pensoit
plus qu'à honorer l'humble dépendance de Jésus-Christ, ajoutant
à ces paroles édifiantes: Mais puisque vous m'ordonnez, ma mère,
de vous dire mon sentiment, je le ferai quand l'occasion s'en
présentera. Et depuis ce moment jusqu'à sa mort, cette
bienheureuse ainsi que la mère Marie de Jésus ne cessèrent de
lui communiquer ce que l'expérience dirigée par la grâce leur
avoit appris dans l'art de gouverner. Cette excellente élève, de
son côté, suivoit leurs avis en tout sans jamais s'en écarter
dans les choses même les plus indifférentes; nous n'en donnerons
qu'un exemple.
La mère Madeleine de Saint-Joseph dit un jour qu'il falloit
placer deux grands tableaux dans l'hermitage dédié à feu le
saint cardinal de Bérulle; en conséquence la mère prieure
ordonna qu'ils y fussent portés. La sœur, chargée de ce petit
lieu de dévotion, lui représenta qu'ils étoient trop grands pour
la situation; mais elle, ne trouvant rien d'impossible dès qu'il
s'agissoit de satisfaire cette vénérable mère, persista à le
vouloir; cette sœur ne pouvant s'y résoudre lui représenta
qu'étant prieure elle étoit maîtresse d'en ordonner autrement;
elle n'eut d'autre réponse que celle-ci: Dieu m'en garde, ma
sœur, je perdrois plutôt la vie que de contrevenir à la
déférence que je dois à ses moindres désirs. La nouvelle prieure
portant cette délicatesse pour les simples désirs de cette
bienheureuse, l'on ne peut douter de sa déférence totale sur des
points plus importants, tels que ceux du gouvernement intérieur
et extérieur du monastère; en effet on n'y vit aucun changement,
sa conduite se trouvant en tout conforme à celle qui l'avoit
précédée, et la mère Madeleine de Saint-Joseph, dans le
transport de sa joie, se croyant désormais inutile sur la terre,
eut pu dire avec le saint vieillard Siméon: Laissez aller en
paix votre servante, Seigneur, puisque mes yeux ont vu celle que
vous avez choisie pour être la gloire et l'appui du nouveau
Carmel dont vous m'aviez chargée.
En effet cette âme séraphique, qui soupiroit depuis si longtemps
après la fin de son exil, alla se réunir à son céleste époux
deux ans seulement après l'élection de cette fille chérie, qui
éprouva avant la mort de sa sainte mère son pouvoir auprès de
Dieu; car lui ayant promis de lui obtenir la grâce nécessaire
pour porter leur séparation, elle fit paroître une constance si
extraordinaire qu'il étoit aisé de juger que Dieu seul pouvoit
en être l'auteur. Voici ce qu'en rapporte une des anciennes
mères dans sa déposition lorsque l'on fit les informations de la
béatification de la bienheureuse mère.
«Je pense pouvoir dire avec vérité que pas une des mères et des
sœurs n'égaloit notre mère prieure dans les sentiments d'amour,
de vénération et d'estime pour la servante de Dieu. Cependant,
pendant son agonie, elle se tint toujours debout, les yeux
élevés au ciel, nous exhortant avec des paroles puissantes, un
visage enflammé et tout céleste, à offrir à Dieu ce grand
sacrifice avec une force et une soumission parfaite; enfin elle
étoit dans un état où je ne saurois encore penser qu'avec
admiration. Ce fut encore dans cette douloureuse circonstance
que s'accomplit la prophétie que cette bienheureuse lui avoit
faite, lorsque demandant à la jeune prieure sa bénédiction
qu'elle ne pouvoit se résoudre, par respect, de lui donner, elle
lui dit: Vous me la refusez à présent; un jour viendra ou vous
me la donnerez, sans que je vous la demande. Ce qui arriva, car
pendant l'agonie de la sainte mourante, elle ne cessa de la
bénir par un mouvement divin dont elle ne s'apercevoit même pas.
Mais si le courage et la force de cette digne prieure fut si
remarquable dans une conjoncture si accablante pour elle et pour
sa communauté, elle fut encore plus surprenante après le
bienheureux décès de la servante de Dieu, donnant ordre à tout
avec une tranquillité et une liberté d'esprit qui met dans
l'admiration toutes les personnes qui connoissoient la grandeur
du sacrifice que Dieu venoit d'exiger d'elle. Toute la
communauté participa à cette même grâce de force: malgré leur
douleur, la conviction du bonheur dont jouissoit leur sainte
mère, répandoit dans les cœurs une onction céleste qui les
portoit puissamment à louer Dieu de la gloire dont il l'avoit
couronnée.»
Un des premiers soins de cette révérende mère fut de faire un
recueil des miracles de cette bienheureuse qui s'opéroient sous
ses yeux, afin qu'ils pussent servir un jour à sa béatification.
Elle rechercha aussi avec des peines infinies les attestations
de sa sainte vie; elle travailla elle-même à l'écrire avec un si
grand soin et une si grande application qu'elle la relut jusqu'à
dix fois pour y ajouter ou retrancher ce qu'elle jugeoit
nécessaire, se servant à cet effet des mémoires qu'elle avoit
ordonné aux sœurs de faire sur ce qu'elles se souvenoient lui
avoir ouï dire ou faire, soit pour leur conduite propre, soit
pour celle des autres; et c'est sur ces différents mémoires
qu'elle avoit compilés que le révérend père Gibieuf a composé sa
vie où il ne voulut pas mettre son nom par humilité. C'est celle
que nous avons entre les mains où l'on peut voir tout ce que le
zèle et la reconnoissance inspirèrent à cette digne fille pour
honorer la mémoire de sa bienheureuse mère[568]. Outre neuf
services solennels qu'elle fit célébrer dans ce monastère et
grand nombre de messes et de communions, elle voulut que la
communauté fût quarante jours sans récréation, et que pendant un
an les vêpres des morts fussent récitées à la suite de ceux du
jour.
[568] Cette vie est le fonds de celle publiée par le père Senault.
Dans l'année 1644, Mme la Princesse et Mlle de Bourbon, sa
fille, se rendirent fondatrices du bâtiment qui fut nommé le
petit Logis, qui de nos jours a été cédé en bail emphytéotique.
La mère prieure, dont le dessein étoit de l'ajouter pour fournir
au grand nombre de sujets que la Providence lui adressoit, ne
perdit point cet ouvrage de vue, et voulant qu'il fût en tout
conforme à nos usages, elle s'opposa aussi fortement que
respectueusement aux désirs de cette princesse qui souhaitoit
que les planchers fussent plus élevés que nos constitutions ne
le permettent. La vénération pour notre sainte Thérèse et son
respect pour tout ce qu'elle prescrit à ses filles la fit
consentir aux volontés de cette mère si chérie. Ce ne fut pas la
seule occasion où sa fermeté parut inflexible pour soutenir la
régularité. La Reine et les princesses avoient quelquefois la
dévotion d'assister à matines au dedans du monastère. Comme
elles souffroient beaucoup du vent et du froid en hiver, Sa
Majesté résolut de faire mettre des châssis aux fenêtres du
chœur; mais la mère prieure, craignant jusqu'à l'ombre du
relâchement, prit la liberté de lui représenter que cela n'est
permis aux Carmélites que pour leurs infirmeries, et la supplia
de trouver bon qu'il ne fût rien innové dans nos usages. Cette
auguste princesse admira la solidité de ses raisons, les
respecta et n'en eut que plus d'estime pour la zélée prieure. Ce
fait nous a été transmis par une lettre conservée qu'elle
écrivoit peu de temps après à un visiteur pour s'opposer aux
désirs d'une prieure qui vouloit faire dans la maison ce qu'elle
avoit refusé dans celle-ci.
Deux autres faits en matière différente prouvent que son
attention s'étendoit à tout pour ne laisser introduire aucune
coutume contraire à la régularité. Une princesse, qui étoit
venue le matin entendre la messe un jour de grande solennité,
demanda une légère soupe au gras; la mère ressentit une douleur
extrême de ne pouvoir la satisfaire en chose si facile; mais son
amour pour nos saints usages l'emporta sur toute autre
considération; elle lui fit offrir des œufs frais pour y
suppléer. M. le comte de Brienne, l'un des bienfaiteurs de nos
maisons, étant malade et se trouvant dans le même cas, demanda
simplement un bouillon; elle lui fit donner aussi deux œufs
frais, il monta ensuite au parloir où il s'entretint avec elle
de diverses choses sans lui parler de celle-ci: ce qu'elle
racontoit souvent pour inspirer aux autres la même fermeté avec
les personnes que l'ordre ou la maison a plus d'intérêt de
ménager, sans craindre de perdre leur amitié et leur protection.
Mille traits semblables, et surtout son zèle ardent pour la
perfection des âmes dont Dieu l'avoit chargée, et à laquelle
chacune des sœurs travailloit de son côté, faisoient dire à la
mère Agnès de Jésus-Maria (Mlle de Bellefond), cette mère si
éclairée, que si ses deux premières mères (Madeleine de
Saint-Joseph et Marie de Jésus) avoient été choisies de Dieu
pour commencer son œuvre, celle-ci l'avoit été pour la
perfectionner.
Dieu versant tant de bénédictions sur son gouvernement, la
sainteté des religieuses de cette maison lui acquit une si
grande réputation, qu'elle lui attira un nombre prodigieux
d'excellents sujets; dix-huit firent leurs vœux entre ses mains
dans le cours de ses deux premiers triennaux. La vénérable mère
Marie de Jésus, au comble de ses vœux, regardoit comme sa mère
celle qu'elle avoit, pour ainsi dire, engendrée à la religion,
et l'on ne pouvoit voir sans admiration jusqu'où elle portoit le
respect, l'obéissance, la soumission et la confiance envers
celle qu'elle avoit formée, lui rendant compte de ses
dispositions, la consultant dans ses doutes, et voulant être
aidée de ses conseils dans les peines intérieures dont Dieu
permit qu'elle fût longtemps exercée. Sa respectable fille,
confondue du profond anéantissement de cette vénérable mère,
non-seulement n'agit jamais en rien sans lui demander son avis,
mais la pria même de lui aider dans la conduite des âmes, et
conseilloit à toutes les sœurs de s'y adresser. L'union de ces
deux grandes âmes se répandoit dans le monastère, animoit et
fortifioit celles qui l'habitoient, et leurs exemples encore
plus que leurs paroles en faisoient un ciel en terre digne des
délices et des complaisances de leur époux.
Cependant les six années expirées de ces deux triennaux, il
fallut penser nécessairement à une nouvelle élection. Le
révérend père Gibieuf, connoissant l'utilité de la conduite de
cette digne prieure, ne la pressa pas, il la différa neuf mois
par des raisons qui ne nous sont pas parvenues; il y procéda
enfin, et les suffrages de la communauté se réunirent sur la
mère Marie de la Passion (Mlle du Thil). La mère Madeleine de
Jésus; car c'est, selon les apparences, dans cette conjoncture
qu'elle prit ce dernier nom, pour la distinguer de sa
respectable amie la mère Marie de Jésus, la mère Marie
Madeleine, dis-je, au comble de ses vœux de se trouver dans son
centre, qui étoit la solitude, crut pouvoir se livrer tout
entière à son attrait pour la prière et le silence; mais la
nouvelle élue avoit trop de discernement pour ne pas faire usage
des lumières de celle dont elle prenoit la place et ne s'en pas
prévaloir; aussi remarqua-t-on qu'elle se fit une espèce de loi
de se conformer en tout à sa conduite, comme elle-même avoit
pris pour modèle les deux respectables mères qui l'avoient
précédée.
Sous ce gouvernement, le monastère fit une perte réelle en la
personne de Marie de Médicis. Le malheureux exil de cette
princesse n'avoit point ralenti la tendre affection dont elle
avoit toujours honoré cette maison, et surtout la mère Marie
Madeleine, son ancienne dame d'honneur. Dès sa jeunesse, comme
il a été dit, elle lui avoit donné les plus précieuses marques
de sa bonté royale, et depuis sa consécration à Dieu elle ne
cessa jamais de lui en donner de son estime. Même après sa mort,
elle combla ce monastère de ses faveurs, lui léguant par son
testament toutes les saintes reliques qu'elle avoit laissées
dans la maison du Luxembourg. La mère Marie Madeleine, née
reconnoissante, n'oublia pas ce qu'elle devoit à son illustre
bienfaitrice dans ce fatal événement, et ne négligea ni prières
ni pénitences pour assurer son bonheur éternel.
Les trois années écoulées du triennal de la mère Marie de la
Passion, la communauté remit à sa tête celle dont le
gouvernement lui avoit attiré tant de bénédictions, le 25 mars
1645. Si elle retrouva dans elle ce qu'elle y avoit admiré
pendant les six ans de sa première administration, la sainte
prieure, de son côté, n'eut qu'à louer Dieu du progrès de ses
saintes filles dans le chemin de la perfection. Elle travailla
avec un nouveau zèle à les y faire avancer de plus en plus; ses
avis particuliers et les touchantes exhortations de ses
chapitres étoient autant de flèches ardentes qui enflammoient
leurs cœurs. A l'exemple du grand apôtre, se regardant
redevable à toutes, elle assembloit quelquefois le noviciat et
les sœurs du voile blanc pour les instruire de leurs
obligations, insistant surtout sur les vertus d'humilité et de
charité comme les plus propres à les rendre dignes épouses de
Jésus-Christ.
Tandis que la mère Marie Madeleine de Jésus recueilloit dans la
plus douce paix le fruit de ses constants travaux, la guerre
civile allumée dans la France l'obligea de quitter son monastère
pour éviter les périls où il étoit exposé; elle partagea sa
nombreuse communauté en deux bandes, une partie se réfugia aux
Carmélites de Pontoise, et cette révérende mère, avec l'autre et
deux novices (Mlles d'Épernon et Du Vigean), à celle de la rue
Chapon. L'on peut voir le détail de ce triste événement au tome
Ier de nos fondations.
Après deux mois de séparation, le fort des troubles de Paris
étant apaisé, le chef et les membres se réunirent avec une
consolation égale à la douleur qui les avoit séparés; mais le
plaisir de se revoir ne tarda pas à se changer en nouveau deuil.
Cette respectable mère fut atteinte d'une dangereuse maladie qui
jeta l'effroi dans tous les cœurs; les médecins appelés furent
si surpris des étranges accidents qu'ils y remarquèrent, qu'ils
ne savoient à quoi en attribuer la cause, et la malade elle-même
parut persuadée que l'enfer en étoit l'auteur. Outre une fièvre
ardente accompagnée de plusieurs redoublements le jour et la
nuit, elle se trouva encore attaquée d'une inflammation
d'entrailles. Sa tête, dans un état terrible, ne pouvoit
souffrir aucun appui, en sorte qu'elle étoit forcée de se tenir
simplement assise dans son lit ou sur une chaise. A cela se
joignit un assoupissement que tous ses efforts ne pouvoient
vaincre, et dont elle ne sortoit qu'avec des convulsions et une
agitation si extraordinaire, que le médecin de la Reine, M.
Vautier, qui la traitoit, disoit n'avoir jamais rien vu de
semblable. Ces tourments extérieurs n'étoient cependant rien à
comparer aux angoisses de son âme: son esprit étoit offusqué par
les plus épaisses ténèbres, et son cœur crucifié par les plus
sensibles peines. Cet état violent dura trois semaines, et dans
tout ce temps la malade, ne pouvant prendre que du bouillon
entre le jour et la nuit, tomba dans une foiblesse extrême. Le
courage incomparable dont Dieu l'avoit douée ne l'abandonna pas
dans cette extrémité. Voyant la consternation de la vénérable
mère Marie de Jésus et de toute la communauté, elle demanda à
recevoir Notre-Seigneur; mais elle voulut que ce fût à jeun et
sans la cérémonie du Saint-Viatique, crainte d'augmenter la
douleur générale; et, pour ne pas se priver de la grâce qui y
est attachée, elle pria M. l'abbé Le Camus, lorsqu'il la
communieroit, d'en dire tout bas les paroles; il l'exécuta si
exactement que nulle autre qu'elle ne les entendit. Nourrie du
pain des forts, cette sainte malade demanda d'être transportée
dans une autre chambre; et lorsqu'elle y fut elle parla pendant
quatre heures à ses sœurs, en général et en particulier, leur
recommandant la conservation de la régularité après sa mort, et
les priant par leurs attentions et leurs respects envers la
vénérable mère Marie de Jésus de prendre sa place auprès d'elle.
Dès qu'elle eut fini de parler, elle tomba dans son premier
état. Les excessives douleurs que lui causoient les vésicatoires
appliqués aux jambes pour empêcher le transport au cerveau,
n'arrachèrent pas une seule plainte de sa bouche, quoiqu'elles
fussent si cruelles, qu'elle ne cessoit de demander à Dieu la
patience. Cependant leur excès ne diminuant rien de la soif dont
elle étoit dévorée pour la souffrance, ne lui permit pas de
consentir qu'ils fussent levés un moment plus tôt que le médecin
ne l'avoit prescrit. Les prières qu'elle offroit à Dieu dans
cette espèce de martyre étoient si tendres et si touchantes,
qu'en l'entendant on croyoit ressentir en soi les mêmes
douleurs. Toutes celles qui l'approchoient étoient dans une
continuelle admiration de sa patience, de sa douceur, de son
humilité et de la reconnoissance qu'elle témoignoit des plus
petits services qui lui étoient rendus; en sorte qu'on tenoit à
grâce de pouvoir la servir en quelque chose. Mais ce qui tenoit
toutes les sœurs dans une espèce de ravissement, étoit que dans
ce douloureux état, dès qu'il se présentoit une occasion de
parler pour la gloire de Dieu ou l'utilité des âmes, elle le
faisoit avec tant de lumière, d'onction et de force, qu'il
sembloit que tous ses maux étoient suspendus par l'impétuosité
de l'Esprit-Saint qui résidoit en elle. A peine avoit-elle
achevé de parler qu'elle retomboit aussitôt dans ses premiers
accidents. Enfin celui qui la réservoit pour d'autres genres de
travaux, daigna la rendre aux vœux de ses filles, lui laissant
cependant la plus amère portion du calice par les peines
intérieures dont elle continua d'être exercée pendant plusieurs
années. Parlant un jour en confiance de ce pénible état à
quelques-unes de ses sœurs, elle avouoit que depuis cette
maladie son esprit étoit tellement offusqué de ténèbres et
d'angoisses qu'elle ne se connoissoit plus elle-même, et qu'elle
ne doutoit point que les étranges tourments qu'elle avoit
éprouvés ne fussent un effet de la rage de l'enfer qui se
vengeoit des deux conquêtes qu'elle avoit enlevées au monde,
aidant de ses conseils Mlles d'Épernon et Du Vigean pour
répondre à la grâce de leur vocation.
Cette respectable mère avoit en effet donné l'entrée de ce
monastère à ces deux généreuses victimes, et reçu leurs vœux
entre ses mains, ainsi que ceux de treize autres novices dans
les quatre années qu'elle fut en charge; car l'état de danger où
l'avoient réduit tant de maux compliqués obligea la communauté,
pour se conserver une tête si chère, de supplier le supérieur de
lui donner trois ans de repos; en conséquence, la mère Agnès de
Jésus-Maria, alors sous prieure, fut élue le 12 octobre 1649.