«Mademoiselle, la mère sous-prieure (la mère Agnès) m'ayant fait

part de l'honneur que vous me faites de vous souvenir de moi, et

du désir que vous avez de savoir ce qu'il m'en a coûté pour

quitter le monde, après vous avoir très humblement remerciée de

l'un, je vous obéis en l'autre. J'avois une si grande pente pour

les vanités du monde, les plaisirs de la vie, les commodités,

qu'il me fallut faire beaucoup d'efforts pour les abandonner. Ma

raison en étoit si offusquée que je répandois souvent beaucoup

de larmes me voyant sur le point de les quitter. Je portois en

ma conscience un instinct puissant de servir Dieu, mais en même

temps j'avois tant de traverses dans l'esprit, et tant de liens

qui me tenoient engagée, que je ne savois si j'aurois jamais la

force de les rompre. Il plut à Dieu, dont la bonté est infinie,

de me présenter deux occasions pour m'y aider. La première fut

la mort d'une demoiselle avec qui j'avois eu de grands

entretiens deux ou trois jours avant; la voyant enlevée de ce

monde si promptement, il me prit une si grande frayeur de la

mort, que je n'avois de repos qu'en faisant résolution

d'abandonner tout pour jamais. L'autre fut un sermon sur la

vocation des âmes. Il étoit plein de reproches pour celles qui

auroient manqué de fidélité à répondre à l'appel de Dieu, ces

âmes qui auroient fait plus de cas de la vie présente que de

l'éternelle, qui auroient méprisé l'amour d'un Dieu qui, par de

si grands priviléges, les choisissoit pour lui, et se seraient

abandonnées à celui qu'elles auroient pour des créatures viles

et méprisables. Il dépeignit encore avec tant de grâce pour moi

la consolation que mon âme et ses semblables recevroient au jour

du jugement, qu'attendrie et saisie d'effroi je baissai ma

coiffe de peur que l'on ne me vît, et donnai liberté à mes

larmes de suivre le mouvement de mon cœur, et mon esprit fut si

persuadé que, sans un crime inexcusable, je ne pouvois plus

retarder d'obéir à Dieu, que je ne pris que peu de jours pour

avoir mon congé de la Reine, et pour me mettre sur le chemin du

lieu où sa divine majesté vouloit que je lui fisse le sacrifice

de moi-même.»

Elle dit de plus, dans une autre occasion, parlant du père

Suffren, auteur dudit sermon: «Ce sermon paroissoit m'être

adressé si directement que je crus qu'il l'avoit fait exprès

pour moi, quoique depuis deux ans que je marchandois avec Dieu,

je n'en eusse parlé à personne. J'en fus si troublée que dès que

ce père fut rentré chez lui, j'allai l'y trouver, mais fort

secrètement, de peur qu'on ne se doutât de mon dessein, ce qui

eût été d'autant plus aisé que tout le monde s'aperçut qu'il

m'avoit touchée, m'ayant vue baisser ma coiffe. Il fut bien

étonné de me voir, mais il le fut infiniment davantage lorsque

je lui eus dit le sujet, et que sans doute il avoit fait ce

sermon pour moi. Il m'assura que non, ne pensant pas même que

j'eusse de vocation pour la vie religieuse, qu'apparemment Dieu

le lui avoit inspiré puisqu'il en voyoit en moi l'heureux fruit.

Il m'encouragea beaucoup à suivre la voix de Dieu, et me promit

qu'il m'aideroit à obtenir un congé de la Reine.»

Dans les deux ans dont Mlle de Bains fait ici mention, elle

s'exerça en toutes sortes de bonnes œuvres et austérités,

couchant sur des planches, et se levant la nuit pour prier; mais

tout cela avec tant de précaution que personne de la cour ne

soupçonna ce qu'elle méditoit, agissant en tout l'extérieur avec

son train ordinaire; le trait suivant en est la preuve.

Allant un jour voir Mme sa mère que des affaires appeloient à

Paris, elle passa dans une maison particulière où une femme eut

la hardiesse de lui présenter quantité de pierreries de la part

d'un prince. Mlle de Bains indignée la refusa d'un ton à faire

sentir à cette misérable combien elle en étoit offensée. Comme

elle remontoit en carrosse, cette femme la suivit en lui disant

les injures les plus atroces. La femme de chambre, qui ne

s'étoit point aperçue de ce qui s'étoit passé, lui demanda à

quel propos on l'outrageoit ainsi, et l'ayant appris, elle

voulut faire arrêter cette femme; mais Mlle de Bains le défendit

en disant: Laissons à Dieu le soin de nous venger.

Mlle de Bains, alors bien décidée, ne soupiroit plus qu'après

l'heureux moment où, délivrée de la servitude du monde, elle

pourroit lui dire un éternel adieu. Pendant son séjour à Blois,

elle s'étoit ouverte de son dessein à M. de La Suze, prieur de

la Vernesse, son parent. Ce saint religieux, singulièrement

dévot à la très sainte Vierge, lui avoit été d'un grand secours,

et l'avoit toujours fortifiée dans son projet. Le révérend père

Suffren et lui la déterminèrent à déclarer à la Reine en secret

sa vocation pour les Carmélites, et à lui demander la permission

de se rendre à celles de Paris dont elle avoit fait choix de

préférence. La surprise de cette princesse fut extrême; elle

l'avoit honorée de sa confiance et de sa bonté plus qu'aucune de

ses filles d'honneur; après mille marques d'étonnement et de

tendresse, elle lui dit que c'étoit une grande résolution qu'il

ne falloit pas prendre légèrement, et qu'elle exigeoit qu'elle

prît trois mois pour y penser. Ce terme expiré, Mlle de Bains

résolut de réparer son délai involontaire, redoubla ses

instances auprès de Sa Majesté, qui, touchée de sa constance,

céda enfin à ses désirs. Elle lui donna pour l'accompagner dans

ce voyage, le père Des Granges, minime, Mme de Saint-Martin,

sous-gouvernante de ses filles d'honneur, un gentilhomme et la

suite convenable à un carrosse de Sa Majesté. Mlle de Bains

instruisit ce religieux minime de son secret, par un motif

d'autant plus édifiant qu'il découvre toute l'étendue de son

sacrifice.

Déterminée à la plus entière rupture avec le monde, elle comprit

quelle devoit commencer par anéantir son propre esprit; dans

cette vue, elle pria ce père de lui dresser le modèle des

lettres que le devoir et la reconnoissance l'obligeoient

d'écrire aux princesses et dames qui l'honoroient de leur

amitié, pour leur annoncer sa retraite aux Carmélites. Elle les

copia mot à mot, avec l'humilité et l'admirable simplicité qui

ont constamment éclaté en elle. Elle ne se permit même nul

retour sur l'étonnement que devoit causer un style si nouveau

pour elle; il ne nous est resté qu'un fragment de celle qu'elle

écrivit à Mme la princesse de Conti. Le voici: «Madame, étant

pour me charger de la croix de mon Sauveur, j'ai cru qu'il étoit

de mon devoir, etc.» Toutes les soirées du voyage se passèrent à

copier ces édifiantes lettres. A une journée de Paris, la femme

de chambre, persuadée, comme toute la cour, qu'elle n'y venoit

que pour se marier, l'entretenoit des pompes et des préparatifs

relatifs à cet objet. L'indifférence de sa maîtresse lui fit

soupçonner sa vocation; elle lui fit part de ses inquiétudes; la

réponse qu'elle en reçut lui fit connoître qu'elles étoient

fondées; «ce qui me fit crier si fort, dit cette femme, que tous

ceux du logis accoururent pour savoir ce qui étoit arrivé. Je

leur dis en pleurant, et je sanglotai si fort qu'elle fut

contrainte de me l'avouer.» Le secret de Mlle de Bains

découvert, elle employa cette dernière nuit à régler les

libéralités qu'elle vouloit faire, tandis que cette fille

s'occupoit avec le gentilhomme qui accompagnoit sa maîtresse des

moyens de faire échouer son entreprise. Leur entretien ayant été

sans tiers, quel fut l'étonnement de l'un et de l'autre,

lorsque, entrant le matin dans sa chambre, elle leur cria:

N'exécutez pas vos desseins, car ils ne réussiront pas.

Arrivée à Paris, elle fut droit aux Carmélites. En descendant de

carrosse, son premier soin fut de donner différents ordres aux

personnes qui l'avoient accompagnée pour les écarter du

monastère, et leur dérober la vue de son entrée. Pendant qu'on

alloit avertir la révérende mère Marie de Jésus, prieure, elle

courut à l'église adorer le très Saint-Sacrement. En y entrant,

elle aperçut près du sanctuaire M. le marquis de Bréanté, fils

unique de cette vénérable mère; la crainte d'en être reconnue la

retint au bas de l'église; elle se cacha le mieux qu'elle put

dans ses coiffes, et abrégea sa dévotion pour se réfugier chez

les tourières en attendant que la porte s'ouvrît. Le marquis la

suivit de près; mais, n'ayant pu la reconnoître, il monta au

parloir de sa respectable mère. En arrivant, elle lui dit

qu'elle n'avoit pour cette fois qu'un moment à être avec lui.

«Pourquoi, lui dit-il, Madame, me chassez-vous si vite

aujourd'hui?» Mais, sans lui répondre, elle sortit du parloir;

une visite si précipitée et le carrosse de la Reine qu'il avoit

vu, piquèrent sa curiosité; il s'informa à diverses personnes

qui ne crurent pas devoir le satisfaire; enfin, il s'adressa au

cocher, qui, sans mystère, lui dit le nom de la personne qu'il

avoit amenée.

Pendant ce temps, Mlle de Bains entra dans le monastère, et par

M. de Bréanté la nouvelle en fut aussitôt répandue dans Paris.

Elle y attira dès ce premier moment une foule de personnes de

tous états, chacune voulant se convaincre par soi-même d'un

événement qu'on se persuadoit à peine. Mme la princesse de

Conti, instruite par Mlle de Bains même de sa retraite, ne

perdit point de temps pour s'y rendre, persuadée qu'elle ne

pourroit tenir aux marques de sa tendresse; elle n'oublia rien

de ce qui pouvoit l'attendrir et la pressa de sortir, joignant

aux témoignages de la plus tendre amitié et aux larmes les plus

sincères les offres les plus flatteuses, jusqu'à l'assurer que

tous ses biens étoient à sa disposition.

Cet événement si peu attendu de Mme de Bains fut pour elle un

coup de foudre; elle part sur-le-champ de Picardie, se rend à

l'hôtel de Conti, se flattant que ses efforts, près de sa fille,

soutenus par cette princesse, seroient plus efficaces. Mais

sœur Marie de Jésus (c'est le nom qui lui fut donné à son

entrée) demeura inébranlable, uniquement occupée du bien éternel

et de l'ineffable alliance à laquelle l'infinie bonté de Dieu la

destinoit. Elle parut insensible à tout ce que la terre lui

pouvoit offrir. Cependant Mme de Bains, au désespoir de ne

pouvoir rien gagner sur sa fille, s'adressa au parlement. M.

Sevin, avocat général, fut chargé de la cause et la plaida avec

zèle, ne doutant point du succès, vu l'âge de Mlle de Bains qui

n'avoit encore qu'un peu plus de vingt ans. Il l'eût sans doute

gagnée, si M. le cardinal de Retz, évêque de Paris, ne se fût

porté médiateur entre la mère et la fille, et n'eût fait

consentir la première à se contenter d'un entretien secret dans

l'intérieur du monastère. Il se chargea lui-même de lui en

ménager l'entrée, à la suite de quelques princesses qui en

avoient acquis le droit par bref de Rome. Ce projet fut exécuté.

Cette mère désolée conduisit sa fille dans le fond du jardin, et

là, pendant trois heures entières, employa tout ce que put lui

suggérer l'amour le plus tendre et le plus juste. Après avoir

épuisé les caresses, employé les menaces, et intéressé sa

conscience qu'elle crut alarmer en lui disant qu'étant veuve,

chargée de procès, son devoir l'obligeoit à la secourir dans sa

vieillesse; enfin, hors d'elle-même par l'excès de sa douleur,

elle tomba aux pieds de sa fille, noyée dans ses larmes. Quelle

épreuve pour Mlle de Bains, qui aimoit autant cette tendre mère

qu'elle en étoit aimée! Son recours à Dieu dans un assaut si

long et si dangereux lui mérita d'en être secourue, et la fit

sortir victorieuse de ce premier combat, qui ne fut pas le

dernier, Mme sa mère étant souvent revenue à la charge tout le

temps de son noviciat.

Dans ces premiers jours, le monastère fut assiégé par les

personnes du premier rang et les amies de la nouvelle

postulante. Tous firent les derniers efforts sur son cœur, sans

en effleurer la constance. Soupirant après la solitude qu'elle

étoit venue chercher, elle eut bien voulu se soustraire à ces

visites; mais la mère prieure crut devoir l'obliger à s'y prêter

pendant les huit premiers jours; elle les employa à persuader

aux personnes qui la visitèrent que, passé ce temps, elle devoit

être regardée comme morte pour eux et pour le monde.

Dans cet intervalle, un seigneur de la cour hasarda encore de

charger sa femme de chambre de lui offrir son alliance; et peu

de jours après le gentilhomme qui l'avoit accompagnée dans son

voyage ayant eu commission d'un autre seigneur de lui faire la

même offre, il fut si sensiblement touché du souverain mépris

qu'elle témoignoit pour les grandeurs du siècle, qu'il les

quitta lui-même et embrassa l'état ecclésiastique. Il ne fut pas

le seul sur qui le courage de Mlle de Bains fit impression. Une

demoiselle, élevée chez Mme la princesse de Conti, se

reprochant sa lâcheté à obéir à la voix de Dieu qui depuis

longtemps l'appeloit au Carmel, frappée d'un exemple si

édifiant, rompit ses liens, et entra dans le monastère des

Carmélites d'Aix. Enfin la femme de chambre, dont nous avons si

souvent parlé, inconsolable de la perte de sa maîtresse, et

réfléchissant sur l'héroïsme de sa vertu, reçut le don

inestimable de la vocation religieuse. Elle fut reçue dans le

couvent de l'Assomption de Paris, où les bienfaits de sa

maîtresse fournirent à sa dot. Elle y a vécu très saintement

sous le nom de la mère Antoinette de Sainte-Geneviève. La haute

idée qu'elle avoit conçue de la sainteté de sa maîtresse lui

persuadant que l'on écriroit un jour sa vie, de son propre

mouvement elle dressa les mémoires qui y servent aujourd'hui.

Enfin sœur Marie Madeleine de Jésus, délivrée de l'espèce de

servitude dans laquelle elle avoit été tenue ces huit premiers

jours, se livra tout entière aux devoirs de son nouvel état.

Dieu, qui avoit sur elle de grands desseins, inspira à la sainte

mère prieure de prendre seule le soin de la former à la vie

religieuse. Ses progrès furent si rapides qu'ils surpassèrent

les espérances qu'elle en avoit conçues; elle admiroit surtout

que dans ce passage d'un état de vie tel que celui de la cour à

celui de la religion, il ne lui restât pas le moindre vestige du

premier. Les vertus d'humilité, de simplicité, d'obéissance et

de mortification, qui y sont les plus opposées, commencèrent dès

lors à la caractériser. Chaque fois que la mère prieure

l'entretenoit, elle avoit la consolation de recueillir le

centuple de sa semence jetée dans ce cœur si bien disposé, ce

qui la portoit à bénir incessamment le ciel du don précieux

qu'il avoit fait en elle à ce monastère et à tout l'ordre.

L'humilité étant le fondement de tout l'édifice spirituel, sœur

Marie de Jésus s'appliqua d'abord à lui donner toute la

profondeur que la grâce lui suggéroit. Elle saisissoit avec

ardeur tous les moyens d'anéantir à ses propres yeux et à ceux

des autres, les dons de nature et de grâce dont Dieu l'avoit

favorisée. Peu contente de s'être soustraite aux visites des

grands et de toutes ses amies, dans le désir d'en être oubliée,

et d'ôter de devant leurs yeux tout ce qui pouvoit la rappeler à

leur esprit, son premier soin fut sous divers prétextes de

retirer ses portraits de leurs mains, dans le dessein de les

brûler. Quelques personnes, n'imaginant pas l'usage qu'elle en

vouloit faire, eurent pour elle cette complaisance; mais le plus

grand nombre ne s'y prêta pas. Un de ces portraits ayant été

envoyé à notre bienheureuse mère, alors prieure au second

monastère qu'elle venoit de fonder, cette vénérable mère se fit

un amusement de le montrer à la communauté assemblée. A cette

vue, toutes se sentirent attirées à demander à Dieu de ne point

laisser dans le monde ce chef-d'œuvre de nature, digne de lui

seul, et d'en gratifier le Carmel. Une d'entre elles, sœur

Marie de Sainte-Thérèse, fille de Mme Acarie, s'offroit même à

sa divine majesté pour souffrir tout ce qu'il lui plairoit pour

obtenir cette grâce. Alors notre bienheureuse mère, en souriant

et frappant sur son épaule, lui dit que la bonté de Dieu avoit

prévenu ses désirs, qu'elle étoit déjà dans l'ordre, et qu'il ne

falloit penser qu'à demander sa persévérance.

Ses premiers essais étoient trop parfaits pour ne s'en pas

flatter. Les sacrifices momentanés qu'elle faisoit à Dieu de

toute elle-même et de ses inclinations les plus innocentes,

inondoient son âme d'une paix et d'une joie toute céleste, qui

lui faisoit goûter de plus en plus le bonheur de son état, et ne

lui laissoit de désirs que pour s'en assurer la stabilité. «Je

n'aurois pas voulu, disoit-elle dans la lettre déjà citée à Mlle

d'Épernon, changer mon sort avec tous les empires du monde.

Certainement les délices de la vie sont bien stériles en joie

comparées à celles dont je jouissois et jouis encore.»

Des dispositions si consolantes, accompagnées des plus solides

vertus, engagèrent la mère prieure à abréger le temps de sa

première épreuve, et le sentiment de la communauté se trouvant

unanime, elle reçut le saint habit de la religion le 20 mars

1619.

Revêtue des livrées de Jésus-Christ, qu'elle regardoit comme les

arrhes de l'alliance dont elle vouloit s'honorer, elle rechercha

avec plus d'ardeur encore les moyens de témoigner à son divin

époux son amour et sa reconnoissance. C'étoit en elle une soif

insatiable qui ne pouvoit être satisfaite. Les plus grandes

austérités lui paroissoient des atomes. Elle lui demandoit sans

cesse de lui faire connoître ce qui la rendroit plus agréable à

ses yeux. Une prière si digne de Dieu ne pouvoit qu'être

exaucée. Un jour, après la sainte communion, une voix intérieure

lui dit: Ce que je désire de vous est de bien faire tout ce que

vous faites. A ces paroles se joignit une lumière aussi vive que

pénétrante qui lui montra une étendue immense dans les vertus

religieuses; elle en fut effrayée, et désespéroit de pouvoir les

mettre en pratique; elle commençoit à tomber dans l'abattement,

lorsque la même voix lui dit: Ce qui est impossible aux hommes

ne l'est pas à Dieu; je serai en vous pour opérer ce grand

ouvrage. Son âme en ressentit aussitôt l'effet, se trouvant

revêtue d'une force supérieure.

Il n'y avoit que six semaines que sœur Marie de Jésus étoit

revêtue du saint habit, lorsqu'elle éprouva que dans l'ordre de

la grâce les faveurs les plus signalées sont toujours suivies

des épreuves les moins attendues. Elle tomba tout à coup dans

une si profonde léthargie que, quoique très promptement

secourue, aucuns remèdes ne l'en purent tirer, ce qui obligea de

lui faire administrer l'extrême-onction. La révérende mère Marie

de Jésus et toute la communauté consternées firent faire

beaucoup de prières en dehors et en dedans du monastère; et

notre bienheureuse mère[567], avertie du danger pressant de la

novice, la recommanda à ses filles de la rue Chapon, leur

disant: Il ne faut pas, mes filles, que Dieu nous ôte sitôt le

bien qu'il nous a donné. Au moment qu'on s'y attendoit le moins,

la connoissance revint à la malade. Craignant un nouvel

accident, l'on profita de ce premier instant pour la faire

confesser et lui donner le saint viatique; et Dieu, touché des

vœux ardents de tant d'âmes saintes réunies, lui rendit la

santé, grâce qui combla de consolation les deux mères et leurs

filles. Revenue des portes de la mort, la fervente novice, à

qui, selon le témoignage qu'en a rendu la sainte prieure, Dieu

avoit accordé de très grandes grâces dans le cours de cette

maladie, redoubla de vigilance et de fidélité; et, comprenant

que tous les instants de la vie qui lui avoit été rendue

devoient être employés à pratiquer ce que renfermoient les

paroles que Dieu avoit imprimées dans le centre de son âme, elle

s'appliqua tout entière à s'acquitter des actions les plus

communes avec toute la perfection dont elles pouvoient être

susceptibles, portant cette fidélité jusqu'à bien écrire, fermer

une lettre, ployer un paquet sans défaut, etc., et cela avec

autant d'attention qu'elle portoit aux choses essentielles;

fidélité qui fut en elle si persévérante que ses mères et sœurs

assuroient à la fin de sa vie ne l'avoir jamais pu trouver en

faute sur les plus foibles objets.

[567] La mère Madeleine de Saint-Joseph.

Cette maladie ne fut pas la seule épreuve par laquelle Dieu

voulut purifier une âme en qui il vouloit mettre ses

complaisances. A cette joie sainte, à cette paix délicieuse dont

son cœur avoit été inondé dans les commencements de son

noviciat, succéda une tentation des plus dangereuses. Le démon,

jaloux des progrès d'une âme qu'il prévoyoit devoir lui en ravir

tant d'autres, se servoit pour la perdre de la haute idée

qu'elle avoit conçue de la sainteté de l'état religieux: il lui

persuada que celles qui l'avoient embrassé devoient être des

anges, par conséquent exemptes des défauts et des foiblesses que

Dieu laisse souvent aux âmes les plus saintes pour exercer leur

vertu, et pour les tenir dans l'humilité. Ne pouvant manquer

d'en voir de ce genre dans ses sœurs, elle se trouva bientôt en

butte aux attaques de l'ennemi de tant de biens. Cette illusion,

jointe aux instances que Mme sa mère ne se lassoit pas de faire

pour l'obliger à quitter l'habit, lui livrèrent de si rudes

combats qu'elle se vit plusieurs fois sur le point de demander à

sortir. A cette première erreur l'auteur de ses peines en ajouta

une autre, lui mettant dans l'esprit qu'elle devoit les tenir

secrètes même à l'égard de la prieure, ce qui lui assuroit sa

proie; mais comme une âme tentée est rarement d'accord avec

elle-même, la bonté de Dieu se servit pour la tirer de cet abîme

d'une pensée bien opposée à celle qui l'y avoit entraînée.

Malgré les imperfections qu'elle croyoit apercevoir dans ses

sœurs, ne pouvant se dissimuler leurs vertus réelles, elle les

regardoit comme des saintes et les croyoit telles; elle se

persuada donc qu'elles voyoient tout ce qui se passoit dans son

imagination. «Puisque, je ne puis, se disoit-elle à elle-même,

leur soustraire la connoissance de mes dispositions, il faut me

résoudre à les déclarer.» Dieu, qui n'attendoit que cet acte

d'humilité et de simplicité de sa servante pour la faire

triompher de son ennemi, rendit aussitôt à son âme le calme

qu'elle avoit perdu, et daigna substituer à ses premières et

fâcheuses impressions les sentiments contraires, l'amour et

l'estime de son état, une charité et un respect sans bornes pour

ses sœurs, le plus souverain mépris d'elle-même, et une

ouverture sans réserve pour la vénérable mère chargée de sa

conduite, pour qui dans la suite de sa vie elle n'eut rien de

caché.

Enfin le moment heureux où sœur Marie de Jésus devoit consommer

son sacrifice étant arrivé, elle s'y prépara par une retraite de

dix jours usitée, et une confession générale qu'elle fit à M. le

cardinal de Bérulle. Elle prononça ses vœux, âgée de vingt-deux

ans, l'an 1620, le 25 de mars, fête de l'Incarnation.

Les saintes dispositions qui précédèrent et accompagnèrent son

sacrifice sont aussi difficiles à exprimer que les grâces dont

l'infinie bonté de Dieu la favorisa. Se regardant dès lors comme

une victime immolée à son Dieu, elle comprit que, morte à

elle-même, elle ne devoit plus vivre que de sacrifices, et

retrancher toutes les inclinations de la nature et les penchants

de son cœur, pour ne plus agir que par le mouvement de

l'Esprit-Saint. Son amour pour la souffrance devint si véhément

que la révérende mère Marie de Jésus, naturellement réservée à

accorder aux jeunes religieuses des austérités extraordinaires,

crut devoir seconder la grâce de sa nouvelle professe en se

rendant à ses désirs. Dès lors cette sainte fille fit son étude

de Jésus-Christ. Ses mystères, ses paroles, ses actions, ses

douleurs, sa vie, sa mort, ses grandeurs et ses abaissements

remplissant son cœur, en portoient l'empreinte sur toute sa

conduite, qui attiroit l'admiration de toute la communauté. Il

n'y avoit que quatre ans que sœur Marie de Jésus étoit

professe, lorsque Dieu rendit à notre monastère notre

bienheureuse mère qui en avoit été absente pendant plusieurs

années. Cette grande servante de Dieu bénit mille fois la

souveraine bonté du trésor inestimable dont il l'avoit enrichie

dans la personne de sœur Marie de Jésus; elle ne pouvoit se

lasser d'admirer tant de vertus et de talents réunis dans un

même sujet; elle se fit un plaisir d'en partager la conduite

avec celle à qui elle succédoit en la charge de prieure,

regardant comme l'un de ses principaux devoirs le soin de la

perfection d'une âme qu'elle prévoyoit devoir être le soutien de

tout l'ordre. Cette vue du bien de notre saint ordre lui fit

résoudre peu de temps après à faire à Dieu le sacrifice d'un

sujet si utile et si necessaire à ce monastère pour celui de

Bourges, qui étoit au moment d'être anéanti par la désertion des

filles rebelles à l'autorité des supérieurs françois. M. de

Bérulle et ses collègues, voulant sauver cette portion de la

famille que Dieu avoit confiée à leurs soins, résolurent d'y

envoyer d'autres religieuses, avec une prieure qui joignît à

une éminente vertu les qualités propres à une mission si

difficile, et qui fût capable de concilier les intérêts divers

des personnes qui la traversoient ou la soutenoient.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 38 / 51 段