Et c'est à quoi on l'a vue appliquée sans relâche tant par

l'assiduité à la prière que dans la ferveur avec laquelle elle

se renouveloit en la pratique de toutes les vertus. Elle disoit

quelquefois fort agréablement, pendant les deux derniers mois,

que Notre-Seigneur l'étoit venu prendre par la main pour la

faire partir, voulant parler de son mal au bras, qui, en effet,

a été une des causes principales de sa mort, quand même cette

douloureuse opération n'auroit pas eu lieu, puisqu'avant cela

les grandes douleurs qu'elle ressentoit l'avoient déjà privée du

repos, et causé une telle intempérie dans le sang que le

mercredi, surveille du jour choisi pour cette dite opération,

elle tomba dans une grande fièvre et un dévoiement auquel tous

les remèdes ont été inutiles. Elle reçut tous les sacrements de

la sainte Église avec une présence d'esprit et une élévation à

Dieu admirable. Notre révérend père monsieur Duval lui

administra celui de l'extrême-onction, et messieurs nos deux

autres révérends pères supérieurs l'ont aussi visitée plusieurs

fois. Monsieur le nonce nous ayant fait l'honneur de nous

visiter plusieurs fois pendant cette maladie, je lui dis l'état

de notre bonne mère; et, de son propre mouvement, il nous donna

une médaille pour lui appliquer de sa part la bénédiction

apostolique et indulgence plénière de tous ses péchés; puis il

se recommanda avec grande affection et confiance à ses prières.

Voici quelques paroles qu'elle dit après avoir reçu

l'extrême-onction: «Je désire que Notre-Seigneur Jésus-Christ

m'applique les mérites de sa mort; je l'espère de sa bonté. Je

désire mourir par soumission à la volonté de Dieu, puisque

Jésus-Christ est mort par les ordres de son père et pour les

accomplir; je veux aussi mourir par sa volonté, car il étoit

juste, et moi je suis une pécheresse et une criminelle. Je ne

pleure point et je devrois pleurer; je devrois verser des

ruisseaux de larmes; mais je demande à Jésus-Christ les siennes

et qu'il daigne m'en appliquer la vertu. Il y a bien des péchés

en moi que je ne connois pas et dont je n'ai pas la contrition

que je devrois; mais je m'unis à celle de Notre-Seigneur

Jésus-Christ.

«J'ai été d'un très mauvais exemple à toute la maison, et je

prie mes sœurs de l'oublier et de me pardonner; quelquefois on

prend meilleure opinion des personnes qu'il n'y en a de sujet,

et je crains que pour cela on me laisse longtemps en purgatoire.

Je suis très pauvre et misérable, et je supplie mes bonnes

sœurs de prier Dieu qu'il me fasse miséricorde. Je n'ai rien de

bon par moi-même; Dieu m'a tout donné, mais il m'a toujours fait

cette grâce de voir clairement et de séparer ce qui étoit de lui

dans les œuvres et ce qui étoit mien; je n'ai pas été trompée

en cela par sa miséricorde et n'ai pu m'attribuer de mes actions

que ce qui étoit mauvais. Je n'ai jamais espéré en mes œuvres,

mais seulement en la très grande miséricorde de Jésus-Christ, et

j'ai eu beaucoup de joie d'attendre tout de lui et de sa bonté;

en cela je vois très clairement que j'ai eu raison comme aussi

de ne me confier en nulle autre chose; c'est ce que je désire

faire durant le peu de jours qui me restent à vivre avec sa

grâce.

«Je remercie Dieu de m'avoir fait religieuse; je n'en étois pas

digne et en ai fait un très mauvais usage.

«Adieu, mes bonnes sœurs: il faut avoir l'œil sec en se

quittant et même se réjouir; car ce n'est pas au monde que nous

allons, mais au lieu où la justice et la bonté divine nous

conduira, qui sera toujours très heureux, puisque j'espère que

nous mourrons en la grâce.»

Après avoir dit cela, en se tournant du côté de notre mère Marie

Madeleine de Jésus, elle lui dit: «Ma mère, voilà ce que je

pense et ce que je désire. Je ne sais si c'est bien; si ce ne

l'est pas, j'espère que vous me redresserez, car je souhaite

grandement de faire ces choses selon la volonté de Dieu, et je

le supplie de suppléer à mes défauts et de me donner les

dispositions qu'il demande de moi.»

Le dernier jour de son mal, elle a parlé très peu, paroissant

toute occupée de Dieu et retirée en lui. La connoissance a été

entière et parfaite jusqu'à la fin; elle disoit dans les plus

pressantes douleurs: _Fiat voluntas tua_.

Hors quelques mots de ce genre, elle demeuroit dans son

occupation avec Dieu. Elle a passé toute cette nuit du jeudi au

vendredi dans des souffrances extrêmes, mais avec un visage si

dévot que l'on s'en trouvoit tout élevé à Dieu. Elle est expirée

à sept heures du matin, et nous a laissées toutes dans une

grande douleur et désir de profiter de ses saints exemples; elle

étoit âgée de soixante-treize ans et sept mois, dont elle en

avoit passé quarante-huit en religion.

Nous espérons qu'elle obtiendra beaucoup de grâces à notre saint

ordre, pour la perfection duquel elle avoit une ferveur

admirable. Elle nous parloit souvent des désirs qu'elle avoit

qu'il se maintînt dans son premier esprit, et de la crainte

qu'elle ressentoit qu'il en déchût, et elle disoit que quand on

se souvenoit de toutes les merveilles que Dieu avoit faites pour

l'établir en France, on ne pouvoit se contenter, à moins que d'y

voir des âmes toutes ferventes, toutes détachées de la terre,

bref, saintes en toutes choses, et que celles qui ne

travailloient pas continuellement à y arriver ne pouvoient

s'excuser d'être très coupables devant Dieu. J'ai bien du

déplaisir, ma chère mère, que la charge où nous sommes me mette

dans la nécessité de vous mander une aussi affligeante nouvelle,

et de n'avoir pas de quoi y donner la consolation qui s'y peut

recevoir en vous parlant de la sainteté de cette âme dont

j'aurois souhaité que vous eussiez été informée par notre bonne

mère Madeleine de Jésus, puisque, outre la capacité qu'elle

auroit de vous l'exprimer, la grande connoissance qu'elle en a

eue depuis trente-quatre années auroit encore été d'un très

grand avantage; elles ont passé ensemble ce temps dans une union

si parfaite qu'il se peut dire qu'elle tenoit de celle du ciel,

puisque aucune chose de la nature n'a jamais pu l'altérer.

Ce qui me console, c'est que je crois que feu notre révérend

père Gibieuf, qui a vu tous nos monastères, vous aura fait

connoître quelque chose du mérite et du prix de cette âme qu'il

estimoit comme une des plus élevées qui fût sur la terre.

SOEUR AGNÈS DE JÉSUS-MARIA.»

VII

VIE DE LA MÈRE MARIE MADELEINE DE JÉSUS,

Mlle DE BAINS.

«Cette respectable mère eut pour père messire de Lancri,

chevalier, seigneur de Bains, de Boulogne, et autres villes en

Picardie, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi Henri IV;

et pour mère Diane Catherine de la Porte-Vessine, originaire

d'Anjou, l'un et l'autre des plus anciennes noblesses de leur

province. De ce mariage naquirent cinq enfants, quatre garçons

et une fille. L'aîné fut élevé à la cour d'Henri IV, et servit

glorieusement l'État sous son règne et sous celui de Louis XIII,

ayant levé jusqu'à quatre régiments tant infanterie que

cavalerie; les deux cadets entrèrent dans l'ordre de Malte, dont

Son Altesse M. de Vignancourt, cousin germain de leur mère,

étoit grand maître, et méritèrent par leurs exploits sur les

infidèles, l'un le gouvernement de l'île Goré et de la

forteresse, après avoir commandé avec honneur le grand galion,

l'autre celui de la ville et cité de Malte; le plus jeune des

trois mourut en bas âge.

Rien n'eût manqué au bonheur dont M. et Mme de Bains

jouissoient, si leur union qui étoit parfaite eût été contractée

dans le sein de l'Église catholique; mais l'un et l'autre

étoient tellement observateurs des lois de leur secte, que le

prêche ainsi que leur cène se tenoient régulièrement dans leur

château, et qu'ils y assistoient assidûment avec toute leur

petite église de ce lieu.

Dieu qui vouloit préserver du venin qui les infectoit celle dont

nous écrivons la vie, jeta sur eux un regard de miséricorde, et

les secrets ressorts de la Providence conduisirent, en 1597, Mme

de Bains à Paris, enceinte de cette enfant de bénédiction.

Arrivée dans cette ville capitale, Mme de Ligny, sa sœur,

nouvellement veuve, l'engagea à prendre son logement dans sa

maison. Mme de Bains y consentit d'autant plus volontiers

qu'outre les liens du sang et de l'amitié, elles étoient unies

de sentiments sur la religion, et qu'elle espéroit lui être de

consolation dans sa douleur.

S'entretenant ensemble de l'objet qui occupoit Mme de Ligny tout

entière, Mme de Bains lui avoua ingénument qu'elle envioit

l'avantage des catholiques qui se flattent de pouvoir soulager

les cœurs des personnes qui leur étoient chères par leurs

prières et bonnes œuvres, dogme que les protestants rejettent,

n'admettant aucunes prières pour les morts. Le zèle de Mme de

Ligny pour sa fausse religion lui fit oublier dans le moment sa

douleur; de si solides réflexions l'alarmèrent; elle en craignit

les suites, et fit promptement avertir Bourguignon, ministre

protestant, le priant de venir chez elle pour fortifier la foi

de sa sœur qui paroissoit chanceler. Celui-ci, encore plus

ardent pour sa secte que celle qui l'appeloit, s'y rendit en

diligence. Cependant Dieu, jaloux d'une âme dans laquelle il

avoit jeté les semences de la grâce, ne permit pas que le faux

docteur réussît à calmer ses inquiétudes. Mme de Prouville,

sœur de M. de Champigni, alors premier président, femme de

piété, très bonne catholique, et amie de Mme de Bains, ayant

appris ce qui se passoit chez Mme de Ligny, y conduisit M. de

Bérulle. Ses talents pour la controverse étoient connus, et

quoique jeune encore ses conquêtes le rendoient déjà redoutable

aux sectaires; ils y trouvèrent Bourguignon. M. de Bérulle entra

avec lui en matière, et lui prouva par de si fortes raisons la

nécessité et la solidité de la prière pour les morts, que ce

ministre, n'ayant rien à répliquer, eut recours aux invectives,

ressource ordinaire des hérétiques. Mme de Bains quoique

très-ébranlée ne se rendit point encore, Dieu le permettant sans

doute afin qu'un plus grand nombre d'âmes participassent à la

grâce qu'il vouloit lui faire. Mme de Ligny, affligée du mauvais

succès de ses premières démarches, fit appeler M. de Tillemus

qui par sa science et son éloquence s'étoit acquis dans le parti

la réputation d'un second Dumoulin. Celui-ci, croyant gagner

beaucoup en lui interdisant toute entrevue avec son adversaire

et les docteurs catholiques, l'exhorta vivement à n'en plus

voir, et lui dit: Vous devez craindre, Madame, si vous continuez

vos entretiens avec le serpent, qu'il vous arrive le même

malheur qu'à notre première mère dont la chute entraîna celle de

sa postérité. J'avoue, répliqua Mme de Bains, que j'ai été

frappée de tout ce que ce jeune homme a dit, et comme Mme de

Prouville doit me l'amener demain à une heure après midi, je

vous prie de vous y trouver, afin de me fortifier contre tout ce

qu'il pourra me dire. M. de Tillemus n'eut pas de peine à le lui

promettre; il avoit à cœur de venger sa secte de l'affront

qu'elle avoit reçu en la personne de Bourguignon, il se rendit

effectivement à l'heure marquée chez Mme de Ligny. Mme de

Prouville de son côté, impatiente de profiter des favorables

dispositions de son amie, substitua, à M. de Bérulle qui ne put

s'y trouver, M. du Perron, pour lors évêque d'Évreux et depuis

cardinal. La conférence s'ouvrit par la première question

contestée; de celle-ci on passa à d'autres, et la conclusion fut

que l'on tiendroit des conférences publiques à l'hôtel de

Montpensier où les deux partis auroient la liberté de porter les

livres propres à soutenir leurs causes. Ce projet fut exécuté;

plus de trois cents personnes assistèrent à ces conférences qui

ne durèrent que trois jours, parce que le ministre, déconcerté

par la force des preuves, les rompit, prétendant qu'étant

Allemand de nation il ne pouvoit égaler dans notre langue

l'éloquence de M. d'Évreux, qu'il prétendoit étouffer la vérité.

Il s'offroit néanmoins à la continuer en grec, en hébreu ou en

latin, et même en françois par la plume. L'on se sépara de part

et d'autre sans tirer aucun fruit de ce travail. Mme de Bains, à

l'occasion de laquelle il avoit été entrepris, ne parut pas

décidée.

Cependant ces conférences firent un si grand bruit que M. de

Bains pour lors en Picardie en fut informé. Son zèle pour la

religion et le péril où il crut sa femme le déterminèrent à

partir sur-le-champ pour Paris. Dès que M. de Bérulle sut son

arrivée, se confiant en Dieu, il se rendit chez lui, accompagné

de M. Duval, savant docteur de Sorbonne, résolu de ne rien

négliger pour le gagner lui-même à l'Église, et assurer par là

le salut de l'un et de l'autre. Dieu bénit des vœux si purs,

formés par le seul désir de sa gloire. En très peu de temps ils

eurent la consolation qu'ils désiroient si ardemment; une

conversion si prompte fut suivie de celle de Mmes de Bains et

de Ligny et d'un grand nombre d'autres.

Mme de Bains, vivement pénétrée de la grâce qu'elle venoit de

recevoir, l'attribuoit à l'intercession de la sainte Vierge,

n'ignorant pas que M. de Bérulle avoit souvent imploré pour elle

le secours de cette mère de miséricorde, et qu'il lui avoit

offert le fruit qu'elle portoit, et l'avoit engagée, au cas que

ce fût une fille, à lui faire donner le nom de Marie, pour

marque de sa reconnoissance envers cette divine mère. Elle fit

vœu, avant son départ de Paris, de faire à pied le pèlerinage

de Notre-Dame-de-Liesse, en action de grâces des insignes

faveurs qu'elle et toute sa famille avoient reçues de son divin

fils; cet engagement pris et ses affaires terminées, elle quitta

cette capitale pour se rendre en Picardie, selon les apparences

assez près de son terme.

Cette fille de bénédiction, en faveur de laquelle il semble que

Dieu eût voulu combler sa famille, naquit au château de Bains,

le 25 janvier 1598; et baptisée sur les fonts sacrés de la

paroisse de Notre-Dame-de-Boulogne, diocèse d'Amiens, elle y

reçut le nom de Marie, selon les désirs de M. de Bérulle. Son

extrait baptistaire prouve que Monsieur son père n'existoit

plus, et que Dieu s'étoit hâté de couronner ses miséricordes,

l'appelant à lui si peu de temps après son abjuration.

La tradition ne nous a rien conservé de l'enfance de Mlle de

Bains, sinon que Madame sa mère dans le pèlerinage dont elle

avoit fait vœu, voulut être accompagnée de cette enfant qu'elle

fit porter entre les bras de sa nourrice. Il est à présumer

qu'un voyage de vingt lieues, fait à pied par une dame

accoutumée aux ménagements des personnes de sa qualité, dut lui

être aussi pénible qu'agréable à la mère de Dieu, et qu'il

attira sur elle et sur l'enfant les grâces les plus spéciales.

Mlle de Bains parvenue à l'âge de neuf ans, Madame sa mère

confia son éducation aux dames Ursulines; elle y resta jusqu'à

douze ans qu'elle l'en retira pour la placer à la cour, ne

doutant point que sa beauté et sa sagesse fort au-dessus de son

âge, la solidité de son jugement, jointe à un esprit

naturellement élevé, ne dût lui procurer un établissement.

Flattée de ce point de vue, elle sollicita, et obtint de la

Reine Marie de Médicis une place de fille d'honneur, sans faire

réflexion aux périls où elle exposoit cette jeune personne,

l'abandonnant à elle-même dans un lieu si rempli d'écueils pour

Mlle de Bains, d'autant plus à craindre que la faiblesse de son

âge et son inexpérience lui permettoient à peine de s'en

apercevoir.

Mais Dieu qui s'étoit déjà approprié cette âme veilla sur elle,

et la conserva sans tache au milieu de cette cour; sa vertu y

fut admirée autant que sa parfaite beauté, dont le portrait

passa jusque dans les pays étrangers, et les plus fameux

peintres la tirèrent à l'envi pour faire valoir leur pinceau.

Elle avouoit depuis avec agrément que jusqu'à l'âge de quinze

ans, elle ne fit jamais de réflexion sur cet avantage de la

nature, n'étant occupée que de ceux qu'elle croyoit lui manquer;

mais qu'à cet âge elle se vit des mêmes yeux que le public;

connoissance fatale qui jusqu'à dix-huit ans lui fit sentir les

dangereux écueils de la vanité. Les agréments de sa personne et

plus encore sa douceur et sa modestie lui attirèrent l'estime et

l'affection de la Reine. En toute occasion Mlle de Bains

recevoit de nouvelles preuves de sa bonté; jamais elle ne s'en

prévalut que pour faire du bien aux malheureux. A sa prière, Sa

Majesté fournit pendant plusieurs années d'abondantes aumônes

pour établir plusieurs filles de condition sans ressources;

elle-même employoit à semblable œuvre une partie des bienfaits

qu'elle recevoit de son auguste maîtresse.

Cette générosité puisoit sa source dans un cœur noble, tendre,

constant pour ses amis, qu'elle réunissoit à un esprit solide,

judicieux, capable des plus grandes choses; et il sembloit que

le Créateur eût pris plaisir à préparer dans ce chef-d'œuvre de

la nature le triomphe de la grâce. Tant d'aimables qualités

fixèrent les yeux de toute la cour; nombre de seigneurs

briguèrent une alliance si désirable, et la demandèrent à la

Reine, ainsi qu'au grand maître de Malte, nommément M. le duc de

Bellegarde, le maréchal de Saint-Luc, le marquis de Fontenay,

etc., et Mme de Bains, quoique habituellement en Picardie,

n'ignoroit rien de ce qui se passoit. Elle voyoit avec

complaisance cette foule de partis se présenter, et ne doutoit

pas que ses vues sur sa fille ne fussent bientôt remplies. Mais

celui qui l'avoit élue de toute éternité pour son épouse ne

permit pas que ce cœur digne de lui seul fût partagé avec

aucune créature. La divine Providence lui ménagea dans ce même

temps une mortification, nous ignorons le genre, qui commença à

lui dessiller les yeux et à lui donner quelque légère idée de

vocation pour la vie religieuse. Sur ces entrefaites, la Reine

étant entrée dans ce premier monastère, Mlle de Bains l'y

accompagna. Remplie des pensées qui agitoient son esprit, elle

s'en ouvrit à notre bienheureuse mère Madeleine de Saint-Joseph.

Cette vénérable mère, soit pour l'éprouver, soit que Dieu lui

eût fait connoître que les moments n'étoient pas encore arrivés,

lui dit en souriant qu'elle feroit fort bien de profiter des

partis qui se présentoient, réponse vague qui ne lui déplut pas,

selon les apparences, son cœur tenant encore si fortement au

monde que, sans les puissants secours de la grâce qu'elle reçut

depuis, jamais elle n'eût eu la force de le quitter.

Ces premières impulsions de vocation servirent néanmoins à la

rendre plus timide sur le choix d'un état. N'ayant que dix-sept

ans, elle ne se pressoit pas de se décider; contente de sa

liberté, elle eût voulu en jouir toute sa vie; mais la grâce la

poursuivit dans cette espèce de calme. Dans ce même temps, le

mariage de Louis XIII obligea la Reine à se rendre à Bordeaux.

Sa Majesté passant par Poitiers entra dans l'abbaye de

Sainte-Croix. Mme l'abbesse, Mme de Nassau, princesse d'Orange,

ayant eu occasion de parler devant cette princesse du bonheur et

des avantages de la vie religieuse, elle le fit avec tant

d'onction et de force que Mlle de Bains présente en fut vivement

touchée, et sans une de ses amies, à qui elle confia ses

dispositions elle seroit entrée sur-le-champ dans cette abbaye.

Cette amie l'en détourna et lui conseilla d'attendre au moins

après le mariage du Roi. Ce désir véhément, selon l'aveu qu'elle

en faisoit depuis en gémissant, se ralentit. Cherchant à se

divertir et à se dissimuler à elle-même la voix secrète qui

l'appeloit à la solitude, elle se livra plus que jamais aux

plaisirs et à la vanité. Cependant cette voix miséricordieuse ne

se taisoit point, et laissoit toujours dans le centre de son âme

une forte impression qu'elle seroit religieuse et carmélite.

L'approche des sacrements étoit pour elle l'approche de nouveaux

combats; la vocation repoussoit, et la grâce, aidant la solidité

de son esprit, la jetoit dans une confusion extrême, surtout au

sacré tribunal de la pénitence. Toujours coupable des mêmes

fautes, elle se disoit à elle-même: Ne vaudroit-il pas mieux

quitter une bonne fois le monde tout à fait que d'y rester

exposée à offenser Dieu? Elle se renouveloit, prenoit de fortes

résolutions, mais quelque sincères qu'elles fussent, le temps

les affoiblissoit et le goût du monde revenoit. Rien néanmoins

ne pouvoit effacer cette impression secrète qui la poursuivoit

sans cesse. Entrant avec la Reine dans ce monastère et se

promenant dans les cloîtres, elle croyoit toujours y voir sa

place. Pendant son sommeil même, elle se voyoit fréquemment

revêtue de l'habit des Carmélites; quelquefois elle en sentoit

de la joie, estimant la sainteté de cet état, mais plus souvent

encore l'idée seule que cette chimère pourroit se réaliser la

faisoit frémir, et la mettoit hors d'elle-même.

Enfin une maladie dangereuse qu'elle eut à l'âge de dix-huit

ans, et qui fut suivie d'une assistance particulière de la

sainte Vierge, acheva de lui ouvrir les yeux et de la dégoûter

du monde. Voici le fait tel qu'il se trouve dans des mémoires

conservés pour servir à l'histoire de sa vie: «Un jour, dit sa

femme de chambre, que Mlle de Bains souffroit extrêmement d'un

mal de tête qui la tourmentoit depuis quelque temps, je lui

proposai de s'adresser à Notre-Dame de Bonne Délivrance pour

être guérie et soulagée; elle y consentit, et après avoir obtenu

la permission de la Reine, qui voulut que la gouvernante

l'accompagnât, nous montâmes en carrosse pour aller à l'église

de Saint-Gervais. Y étant arrivées, on nous mena dans la

chapelle de Sainte-Marguerite, qui étoit toute pleine de femmes

enceintes. Je priai un prêtre qui étoit là de dire une messe

pour mademoiselle; après la messe, il lui mit l'étole sur la

tête et récita sur elle des évangiles et des prières. Une des

femmes auprès de qui j'étois m'ayant demandé si cette jeune

belle dame étoit enceinte, parce qu'il n'en venoit pas d'autres

en ce lieu, je pensai mourir de douleur, croyant avoir perdu ma

maîtresse de réputation; je lui dis donc de sortir bien vite, de

la peur que j'avois que quelques seigneurs qui rôdoient dans le

quartier pour découvrir où nous étions nous aperçussent; mais

nous ne pûmes si bien faire que l'un d'eux ne nous vît; et comme

étant veuf, il savoit la dévotion de cette chapelle, il vouloit

en railler; mais je l'en empêchai, le menaçant, s'il le faisoit,

de lui rendre de mauvais services auprès de Mlle de Bains, ce

qui l'arrêta. La sous-gouvernante, qui n'en savoit pas plus que

nous, fut en grande colère contre moi, craignant que la Reine ne

se fâchât contre elle, et pour l'éviter elle m'accusa de

simplicité; mais la bonne princesse non-seulement ne me dit mot,

mais défendit que l'on parlât de cette aventure à Mlle de Bains.

Le bon de tout, c'est qu'elle se trouva entièrement quitte de

son mal de tête; aussi les courtisans disoient-ils que la sainte

Vierge lui avoit dit comme notre Seigneur à la femme de

l'Évangile: Ma fille, ta foi t'a guérie.»

La grâce agissant alors plus fortement sur son âme que sur son

corps, elle en suivit les mouvements; elle prit un carrosse

secrètement et vint demander une place à la révérende mère Marie

de Jésus (Mme de Bréauté), pour lors prieure de ce monastère.

Cette prudente mère, ne voulant rien précipiter, se contenta de

lui promettre de lui en ménager une, et la pria en attendant de

consulter M. de Bérulle sur une affaire de cette importance.

Depuis l'heureux moment où dans le sein de sa mère il l'avoit

offerte à la sainte Vierge, il ne la perdoit pas de vue devant

Dieu, et à la cour même il prenoit plaisir à l'entretenir de

discours de piété. Selon les apparences, le saint cardinal jugea

nécessaire qu'elle s'éprouvât encore, puisque son entrée aux

Carmélites fut différée de deux ans et qu'elle suivit la Reine

dans son exil de Blois.

Une lettre écrite de sa main après grand nombre d'années de la

vie religieuse prouve que dans cet intervalle elle eut encore de

violents combats à soutenir contre elle-même. Cette lettre est

trop intéressante pour être omise; nous ne ferons que la copier:

les obstacles que Mlle d'Épernon eut à vaincre en pareille

circonstance y donnèrent occasion.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 37 / 51 段