sur la capacité de cette humble mère, la regardant comme très
capable de l'assister en la supériorité, la consultant sur tout,
se fiant plus en ses lumières qu'aux siennes propres, et se
reposant sur elle de la direction des âmes de ses religieuses.
C'étoit une chose admirable de voir ces deux mères dans les
heures de conversation avec la communauté. Leur douceur, leur
affabilité, leur charité, ravissoient les cœurs. La mère Marie
de Jésus secondoit la mère prieure dans les discours de
dévotion, parlant avec élévation et ferveur des choses
spirituelles, principalement de Jésus-Christ et de ses
ministres, et concluant pour l'ordinaire que la vraie piété
envers Jésus-Christ consistoit en l'imitation de ses vertus. Ces
conversations étoient si utiles que chacune en sortoit plus
zélée et le cœur plus animé au bien. C'étoit le fruit de
l'humilité de la mère Marie de Jésus; on la remarquoit dans
toutes ses paroles et actions; un tel assaisonnement est bien
capable de faire fructifier la sainte parole.
C'est cette profonde humilité qui a mis un obstacle invincible à
la consolation qu'on auroit eue de revoir cette respectable mère
à la tête de la communauté; le reste de sa vie s'est passé selon
ses désirs dans la pratique de l'obéissance et des vertus les
plus héroïques d'une simple particulière; mais les prieures qui
ont succédé à notre bienheureuse mère, imitant son exemple, ne
voulant pas priver les sœurs de ses saintes instructions,
l'obligeoient de leur en donner dans le secret; on les conserve
avec soin dans un manuscrit.
Les trente années que la mère Marie de Jésus vécut encore se
passèrent dans des maladies presque continuelles: violentes
douleurs de foie, inflammations du poumon, maux de dents,
coliques pierreuses et bilieuses, fréquentes migraines et
érésipèles, tous ces maux se succédoient les uns aux autres et
servoient à faire éclater de plus en plus la vertu de cette
grande religieuse. Elle a été réduite plusieurs fois à
l'extrémité et rendue à la vie comme par miracle; en voici un
exemple. En l'année 1641, elle fut attaquée au mois d'août d'un
érésipèle avec une fièvre ardente; cette humeur tomba dans la
gorge et lui ôta le mouvement nécessaire pour avaler; les
médecins désespérant de sa vie, on eut recours à l'intercession
de sainte Opportune, invoquée pour ces sortes de maux. M. le
curé de la paroisse de ce nom, qui en possédoit une relique, la
porta en grande cérémonie à notre malade et la lui appliqua sur
la gorge. A peine étoit-il sorti de la maison que la malade put
avaler avec grande facilité. Le lendemain, M. Guenaut[565] vint
avec un autre médecin pour voir la mère, croyant la trouver à
l'extrémité et ignorant ce qui s'étoit passé la veille. Dès
qu'il eut mis le pied dans la maison, il se tourna vers celui
qui l'accompagnoit et lui dit: «Monsieur, il y a ici quelque
chose de Dieu», et demanda des nouvelles de la maladie. On lui
répondit qu'il en jugeroit lui-même, ne voulant pas lui dire le
miracle. Entrant à l'infirmerie, il répéta encore les paroles
susdites; alors ses yeux furent témoins de cette guérison, et sa
joie aussi grande que son étonnement, ayant pour cette mère une
estime singulière.
[565] Célèbre médecin.
Dans une autre maladie où elle reçut l'extrême-onction, ayant
paru pendant ce temps extraordinairement élevée à Dieu, on lui
demanda ce qui l'avoit occupée si fortement: «Je me suis vue,
répondit-elle, en la présence de Dieu comme prête à paroître
devant lui, ce qui est toute autre chose que ce qu'on peut
penser par soi-même. J'ai vu la grandeur de Dieu et sa justice,
et moi, pauvre et nue, sans avoir rien à lui présenter qui ne
fût plein de défauts». Elle ajouta: «Je n'en fus pas surprise;
je le remercie de m'avoir rendu la vie pour me donner le temps
de m'amender; j'attends mon salut des mérites de Jésus-Christ;
c'est sur lui que je fonde mes espérances».
On ne peut exprimer sa reconnoissance pour les assistances
qu'elle recevoit des sœurs dans ses maladies et infirmités;
elle les remercioit les mains jointes pour les moindres petits
services. Sa gaieté n'a jamais été altérée dans les maux les
plus violents. «Il ne faut pas, disoit-elle, tant s'occuper de
ce que l'on souffre, mais offrir nos douleurs à Dieu et les
souffrir avec joie pour l'amour de lui.» Elle révéroit les
malades, et les ravissoit tellement par ses discours qu'elle
leur faisoit trouver des délices dans leurs maux et leurs
souffrances.
Le courage de la mère Marie de Jésus et sa soumission à la
volonté de Dieu n'a pas moins paru admirable dans les
différentes afflictions dont sa vie a été remplie que dans les
souffrances corporelles, et elle les portoit avec une force et
une tranquillité plus qu'humaine, et rien n'étoit capable
d'abattre sa constance. Elle apprit la mort de Mme la marquise
d'Alincourt, sa sœur, fort inopinément par un gentilhomme qui
vint au tour lui apporter une lettre et lui dit en même temps
cette nouvelle à laquelle elle ne répliqua autre chose, sinon
qu'elle avoit besoin de prières, et que l'amitié qu'elle avoit
pour elle l'obligeoit à lui donner ce secours. Elle porta avec
la même paix la perte de tous ses proches; mais elle eut besoin
de toute sa vertu pour faire le sacrifice de son fils, qui fut
tué à la fleur de son âge[566] sans avoir eu le temps de se
préparer à la mort. Ce qui la toucha le plus vivement dans cette
circonstance, ce fut la crainte de la perte de son âme, et sa
seule consolation fut d'implorer pour lui la miséricorde de
Dieu, et son infinie bonté permit qu'elle fût consolée à ce
sujet par une sainte âme qui l'assura qu'il étoit en voie de
salut.
[566] A vingt-quatre ans, au siége de Bréda.
Son zèle pour le salut des âmes étoit universel, et il en est un
grand nombre qui ont attribué leur conversion à ses prières.
Comme nous n'écrivons qu'un abrégé de sa vie, nous n'en
rapporterons qu'un exemple. Un homme de mérite, et qui possédoit
des biens et des emplois considérables, avoit un engagement
criminel et qui mettoit son salut en danger. Madame sa mère,
femme d'une grande piété, venoit souvent voir sa fille,
religieuse dans ce monastère, et lui confia sa douleur. La mère
Marie de Jésus ayant appris l'état de cette pauvre âme, fit
beaucoup de prières pour sa conversion; et un jour que cette
mère affligée étoit au parloir avec sa fille, notre sainte
religieuse eut l'inspiration d'y aller pour la consoler; elle
lui donna l'espérance que ce fils changeroit, et lui conseilla
de faire dire des messes au Saint-Esprit. En même temps elle lui
fit passer les CONFESSIONS de saint Augustin avec le CHEMIN DE
PERFECTION de notre sainte mère, afin qu'elle engageât son fils
de lui promettre d'y lire tous les matins durant un quart
d'heure seulement. Il le lui promit, mais il passa huit jours
sans le faire, au bout desquels se sentant pressé une nuit de
tenir sa parole, il se leva et lut quelques pages de ces livres.
En même temps Dieu l'éclaira, et le toucha si vivement sur son
état qu'il versa pendant plusieurs jours des larmes, et demeura
dans un trouble et une si grande agitation qu'il croyoit en
perdre l'esprit. Enfin il se calma, mais sans prendre aucune
résolution. La nuit suivante, une lumière intérieure toucha son
cœur et son esprit sur la grandeur de Dieu; la seconde nuit
cette même lumière l'éclaira sur sa bonté infinie, et la
troisième sur sa beauté. Pénétré enfin de tant de grâces, dès le
matin à la pointe du jour il se fit conduire à la place de
Grenelle avec la personne qui le tenoit captif; là, il lui
annonça qu'il ne la reverroit jamais. Il lui laissa son carrosse
pour se faire conduire où elle voudroit, et il revint à pied
chez lui. Cette première démarche fut suivie d'une entière et
parfaite conversion. Depuis plusieurs années il n'avoit pas vu
sa sœur la carmélite: il s'y rendit; celle-ci fit prier la mère
Marie de Jésus de venir le voir, et elle dit à son frère: Voilà
votre bienfaitrice; et il lui rendit compte de son intérieur
avec une confiance sans réserve, ce qu'il continua de faire
régulièrement une fois la semaine pendant plusieurs années. Il
suivoit ses conseils avec la plus grande docilité, et fit des
progrès si admirables dans la vertu que s'étant défait de sa
charge et privé de tous les plaisirs de la vie, il se retira à
une campagne où, après avoir passé plusieurs années dans la
solitude et la pénitence, se refusant même le nécessaire, il
reçut l'ordre de la prêtrise, et finit ses jours dans un amour
de Dieu capable d'en inspirer aux cœurs les plus insensibles,
surtout lorsqu'il paroissoit à l'autel.
Le détachement de la mère Marie de Jésus pour toutes choses
devenoit de jour en jour plus remarquable. Elle fit copier une
lettre de M. le cardinal de Bérulle, où étoient ces paroles qui
lui faisoient une forte impression: _Par la liaison de votre âme
avec l'essence divine_. Elle parla longtemps de cette divine
essence dans notre âme d'une manière très élevée, et depuis ce
jour, qui fut le 20 avril 1651, jusqu'à celui de sa mort, elle
en parut si pénétrée qu'on ne pouvoit l'approcher sans s'en
apercevoir. Elle voulut aussi avoir par écrit en gros
caractères, afin qu'elle pût le lire elle-même, un extrait du
même auteur qui traitoit de la vie éternelle, pesant surtout ces
paroles: _La vie éternelle est dans l'intime de l'âme_, répétant
souvent ces paroles: _Dieu est là: il nous regarde, non d'un
regard sec comme celui des hommes, mais d'un regard qui opère
dans notre âme_; choses grandes et admirables, car Dieu qui l'a
créée pour soi, la veut remplir de la grâce de lui-même et de
toute la sainte et adorable trinité.
Enfin le moment étant arrivé où Dieu voulut priver la terre de
ce trésor de grâce, elle tomba malade, comme il se verra dans la
lettre suivante écrite à tout l'ordre par la mère Agnès de
Jésus-Maria, après le décès de notre vénérable mère. Nous
rapporterons seulement ici quelques circonstances qui n'y sont
pas insérées.
Le jour que l'opération dont il sera parlé fut décidée, la
sainte malade étant dans des souffrances excessives, elle se fit
porter dans la chambre où étoit morte notre bienheureuse mère
(la mère Madeleine de Saint-Joseph), de là à l'hermitage de la
sainte Vierge, et au chœur où elle demeura un temps
considérable. On la reporta ensuite à l'infirmerie, où elle
resta en silence comme une âme qui ne veut plus d'entretien
qu'avec Dieu. Le jour de sa mort, on dit une messe à la chapelle
qui répond à son infirmerie, à laquelle six ou sept sœurs
communièrent. Dès qu'elles eurent reçu la sainte hostie, elles
se mirent autour de la malade, ce qu'il semble que Dieu permit
pour satisfaire le désir qu'elle avoit toujours eu de mourir
devant le Saint-Sacrement, car elle est expirée quelques moments
après. La mère Madeleine de Jésus, qui avoit marqué pendant la
maladie de cette chère mère un courage d'une force surprenante,
parut pendant le temps du _Subvenite_ dans une douleur et un
accablement inexprimables; puis, en un instant, son visage
devint rayonnant; elle fit entonner le _Te Deum_ pour rendre
grâce à Dieu du bonheur et des vertus de la défunte. Elle la vit
en esprit près d'un grand lac qui les séparoit, et la
bienheureuse lui disoit d'un visage riant, lui tendant les bras:
A cette heure que je suis passée, je vous aiderai toutes à
passer.
La reine Anne d'Autriche, qui avoit désiré d'être présente à sa
mort, voulut au moins assister à son enterrement avec monsieur
son fils. Ce jeune prince voulut qu'on fît toucher son chapelet
à ce bienheureux corps. Ce fut le père de Harlay, frère de cette
respectable mère, qui officia avec un courage et une fermeté
édifiante, vu le tendre attachement qu'il avoit pour elle.
Monseigneur l'évêque de Saint-Malo y assista avec un très grand
nombre d'autres ecclésiastiques, qui tous fondirent en larmes,
entendant prononcer ces paroles: _Domine, miserere super istâ
peccatrice_. Elle fut enterrée près de notre bienheureuse mère.
Plusieurs personnes, qui ont eu recours à son intercession, ont
reçu l'effet de leurs demandes.»
Lettre circulaire pour la mère Marie de Jésus:
«Paix en Jésus-Christ.
«Comme vous connoissez le mérite de la personne que nous venons
de perdre, je ne doute pas que vous ne preniez part à la douleur
très sensible que nous éprouvons. C'est notre très honorée mère
Marie de Jésus, que Notre-Seigneur a retirée à lui ce vendredi
29 novembre 1652, à 9 heures du matin. Je me trouve si incapable
de vous parler de l'éminente grâce et sainteté de cette âme, que
je ne vous en écrirai que très peu en comparaison des merveilles
qu'il y auroit à en dire, joint que je crois que Dieu l'ayant
donnée à l'ordre dès sa naissance en ce royaume, pour en être,
avec notre bienheureuse mère (Madeleine de Saint-Joseph), les
pierres fondamentales, le mérite extraordinaire dont il l'avoit
douée pour cela ne vous est pas inconnu. Vous aurez vu dans les
vies de notre bienheureuse sœur Marie de l'Incarnation (Mme
Acarie) et de notre susdite bienheureuse mère, comme les mères
espagnoles, arrivant en France, la connurent comme une de ces
épouses de Jésus-Christ si chéries de lui qu'il leur envoyoit
chercher dans ce royaume; c'est pourquoi je ne vous en
rapporterai point la chose bien au long, et vous dirai seulement
que ces bonnes mères, notre bienheureux supérieur, monseigneur
le cardinal de Bérulle, et toutes les saintes âmes que Dieu
appela pour travailler à l'établissement de notre ordre, ont
toujours admiré la grande grâce et vertu dont Dieu l'avoit
douée.
Notre bienheureuse sœur (Mme Acarie) ayant connu dans le monde
les grands dons qui étoient en elle, l'aima et l'estima tant
que, pendant l'espace de trois années qu'elle y demeura, après
avoir pris la résolution de le quitter, attendant que notre
monastère fût établi, elle ne passa pas un seul jour sans la
voir, pour n'omettre aucun soin à l'éducation d'une personne si
illustre dont elle rendoit ce témoignage, de n'avoir jamais vu
une âme plus droite, ni qui marchât plus sincèrement dans la
voie de la perfection. Feu notre révérend père M. Duval a
toujours eu pour elle, je puis user de ce terme, une vénération
très particulière qui a continué sans interruption depuis le
premier moment qu'il l'a connue jusqu'à celui de sa mort. Il lui
communiquoit toutes les affaires considérables de l'ordre, et
disoit qu'il étoit bien en repos quand il avoit agi selon ses
avis. Cette bonne mère, après avoir fait un noviciat très
admirable en toutes les vertus, fut au bout de dix-huit mois
élue sous-prieure en ce monastère, qui fut la première élection
faite en France, nos mères espagnoles ainsi que toutes les mères
françoises l'ayant ardemment désirée. Elle s'acquitta très
dignement de cette charge qu'elle exerça près de huit ans, dont
il y en eut sept qu'elle passa sous notre bienheureuse mère qui
avoit été élue prieure après notre mère Anne de
Saint-Barthélemy. Au bout de ce temps, elle lui succéda dans la
même charge de prieure, où elle fit paroître, aussi bien que
dans celle de sous-prieure, tout le zèle, toute la charité,
toute la prudence et humilité que l'on peut désirer pour rendre
une prieure parfaite. Celles qui ont eue la bénédiction d'être
sous sa conduite en ont rendu ce témoignage. Elle eut pendant ce
temps-là de grands travaux pour les procès que vous savez que
l'on eut contre les pères Carmes, sur le sujet de la conduite;
elle les soutint conjointement avec notre bienheureuse mère et
MM. nos révérends pères supérieurs, dans une très grande force
et vertu; bref, elle a fait voir ce que peut une sublime grâce,
jointe à une capacité naturelle fort extraordinaire.
Toutes les vertus ont été éminentes en cette âme. Elle possédoit
la charité, qui est la première et celle qui donne le prix aux
autres dans toute son étendue. Son amour pour Dieu et pour la
personne sainte de Notre-Seigneur étoit si ardent qu'elle ne se
donnoit point de relâche, tendant toujours à croître en vertu et
à mourir à elle-même en toute rencontre, afin de donner plus de
lieu à Jésus-Christ d'être seul vivant en elle. Elle se
renouveloit chaque jour afin d'avoir en lui toute la part que le
Père éternel avoit voulu lui donner, et que le fils même lui
avoit méritée. C'étoit une de ses plus grandes occupations dans
les derniers mois de sa vie, dont elle parloit souvent avec une
ardeur de séraphine, et veilloit, comme j'ai dit, sur elle-même
avec une telle rigueur, pour ne pas empêcher par les productions
de la nature tout ce que la grâce exigeoit d'elle, qu'elle se
faisoit scrupule d'une seule parole inutile. Elle ne vouloit pas
ouïr parler de toutes les choses du monde; elle disoit qu'elle
voyoit que toutes les choses de la terre, les plus grandes et
les plus importantes qui s'y passent, étoient comme de petites
bulles de savon, et que l'âme, créée pour jouir de Dieu et de
Jésus-Christ, n'y devoit pas avoir un seul regard, hors celui
que la charité donne de prier pour le prochain. L'amour et la
lumière qui étoient dans son âme faisoient que nonobstant ses
longues et grièves maladies, elle passoit presque toute sa vie
devant le très Saint-Sacrement, disant que toute sa consolation
et la récréation de son esprit se trouvoit là. La basse estime
qu'elle avoit d'elle-même faisoit qu'elle regardoit ce désir
continuel qu'elle avoit de tendre à Dieu, plutôt comme un effet
de sa misère que de son élévation, et elle nous disoit que comme
elle n'avoit rien acquis, elle étoit dans une indigence
continuelle et ne pouvoit se passer de Jésus-Christ, même dans
les plus petites choses, et qu'ainsi elle étoit contrainte de le
chercher sans cesse. Quant à ce qui regarde le prochain, il ne
se peut dire avec quel zèle elle contribuoit à son avancement,
lorsqu'elle en avoit l'occasion. Sa charité étoit désintéressée,
forte et sans nulle flatterie; elle disoit les vérités qu'elle
jugeoit nécessaires pour le bien des âmes, sans faire de retour
si on lui en savoit bon ou mauvais gré, n'ayant pour fin que la
gloire de Dieu et l'avancement des âmes. Aussi de tous ses soins
ne vouloit-elle aucune reconnoissance des créatures, lui
suffisant d'avoir marché droitement devant Dieu. Elle n'a pas
moins relui dans l'humilité que dans les autres vertus, et je me
persuade que vous ne l'ignorez pas, puisqu'il y a déjà plus de
cinquante ans que la connoissance en étoit déjà si établie dans
nos maisons, qu'en plusieurs elle y étoit qualifiée du titre de
_mère humble_, et il lui étoit bien dû, car il ne se peut voir
une personne dans un plus bas sentiment d'elle-même. Cela a été
la cause pour laquelle elle n'est pas entrée dans les charges,
où cependant cette communauté l'a souvent et ardemment désirée;
mais elle a fait tant d'instances pour s'en dispenser, que le
respect qu'on portoit à sa grâce n'a pas permis de passer outre.
Elle a joint à l'humilité le soin de parfaitement obéir, se
rendant toujours aux volontés de Dieu qu'elle reconnoissoit en
toutes celles qu'elle a eues pour supérieures, avec un
assujettissement qui passe l'imagination. Elle les mettoit par
là dans une si grande confusion, que ce ne leur étoit pas une
petite mortification. Notre bienheureuse mère l'en admiroit
elle-même. Pour notre bonne mère Magdeleine de Jésus (Mlle de
Bains), elle nous a parlé à diverses fois, pendant quelle étoit
en charge, de son étonnement de voir cette bienheureuse dans une
si grande présence d'esprit, pour s'assujettir jusqu'aux
moindres choses et plus exactement que n'auroit pu faire la
dernière novice. J'ai si grande confusion de parler de moi sur
ce sujet, à l'égard d'une personne dont je n'étois pas digne de
baiser les pas, que je n'ose quasi en rien dire. Il faut
néanmoins que pour rendre témoignage à la vérité, je vous assure
que depuis notre élection jusqu'à celui de sa sainte mort, elle
nous a rendu, tant dans les communautés que dans le particulier,
des déférences que je suis honteuse de rappeler en mon esprit,
et qui m'ont fait rougir beaucoup de fois. Sa patience a été
mise à l'épreuve durant beaucoup d'années, ayant eu plusieurs
maladies très dangereuses et douloureuses, qu'elle a supportées
avec un courage et une conformité à la volonté de Dieu sans
pareille. La maladie qui a terminé le cours de sa vie, ou plutôt
de son pèlerinage, se peut bien dire avoir commencé il y a plus
de deux mois, lui ayant pris le 25 septembre. Elle eut tout à
coup une inflammation de poumons si violente, qu'elle la
réduisit à l'extrémité. Les médecins dirent qu'elle n'en pouvoit
revenir. Notre-Seigneur permit cependant quelle fût soulagée par
quelques saignées qui lui furent faites promptement; mais on lui
piqua une artère au bras, sur lequel il se jeta une grosse
fluxion qui, jointe aux bandages très forts qu'il fallut faire
pour arrêter le sang artériel, lui causèrent des douleurs si
aiguës et si continuelles que depuis ce temps elle n'a presque
pas eu une heure de repos. Il se fit à son bras un anévrisme si
gros que les plus habiles chirurgiens de Paris conclurent qu'il
lui falloit faire l'opération qui est, à leur rapport même, des
plus cruelles de toute la chirurgie; ils lui dirent leurs
sentiments, à quoi elle se soumit, croyant que nous le
souhaitions toutes pour conserver une vie qu'elle étoit au
hasard de perdre à tout moment au défaut de cela. Elle désira
que le jour qu'on prendroit pour cela fût un vendredi, afin de
rendre hommage par ses douleurs à celles de Jésus-Christ, et
d'en recevoir grâce pour les porter en sa force. Chacune de nous
trembloit par l'appréhension d'une chose si violente; elle seule
étoit dans la tranquillité que peut donner une parfaite
soumission à Dieu, et faisoit des actes si beaux et si élevés,
qu'elle donnoit dévotion à toutes. Elle disoit que les
imperfections d'une seule de ses journées méritoient de bien
plus rudes châtiments, qu'il falloit donc accepter avec esprit
d'humilité et même avec amour ceux qu'il nous envoyoit,
puisqu'il ne les ordonne que pour notre bien. Elle désira voir
la communauté pour se recommander à ses prières, et la remercier
de celles qu'elle avoit faites avant sa première incommodité; ce
qu'elle fit en termes fort humbles, et dit qu'elle estimoit à
grande grâce que Dieu ne l'eût pas prise le jour qu'elle a été
attaquée de cette inflammation de poumons, comme elle en étoit
menacée, afin d'avoir un peu de temps pour se disposer à ce
passage; qu'elle y avoit pensé à diverses fois, mais qu'elle en
avoit connu toute autre chose lorsqu'elle en avoit été proche;
qu'elle s'étoit vue devant Dieu si petite et si indigne de
paroître en sa sainte présence, qu'elle ne trouvoit pas de
place, pour basse qu'elle fût, qui pût lui convenir; qu'ainsi
elle tenoit à grande grâce et bénédiction d'avoir un peu de
temps pour se préparer, mais qu'elle savoit bien qu'il ne seroit
pas long, qu'elle avoit vu que ce jour-là elle étoit entrée dans
le chemin de la mort, et qu'elle n'avoit plus d'autre ouvrage à
faire sur la terre que de s'avancer dans les dispositions que le
fils de Dieu demandoit d'elle.