Jusqu'ici la pénitence de notre jeune veuve consistoit à jeûner

tous les vendredis et à retrancher de ses repas ce qui flattoit

le plus son goût; mais par les conseils de Dom Beau-Cousin,

chartreux, célèbre par sa piété et ses lumières, elle commença à

se revêtir d'un cilice, et poussa en tous genres ses pénitences

si loin que ce sage directeur fut obligé d'y mettre des bornes.

Non contente de la pénitence corporelle, elle s'appliqua à

vaincre en tout sa délicatesse et ses inclinations, et

s'interdit la liberté de se plaindre de ce qui pouvoit lui

causer quelque incommodité, comme du chaud et du froid dont elle

ne cherchoit pas même à se défendre. Elle s'échappa néanmoins

une fois de dire que le froid étoit excessif. Mlle Acarie, qui

étoit présente, lui dit qu'il ne falloit pas ainsi se vanter de

ce que l'on souffre; elle profita si bien de cette leçon qu'elle

devint la personne du monde la plus patiente. En voici une

preuve: Étant allée à la campagne dans un temps d'hiver où tous

les chemins étoient rompus, un gentilhomme qui accompagnoit son

carrosse avança sans prendre garde que l'équipage ne suivoit

pas. Le cocher ayant pris un chemin détourné, s'embourba de

façon qu'il ne put se débarrasser qu'avec beaucoup de peine. Il

étoit onze heures du soir lorsqu'elle sortit de ce mauvais pas.

La demoiselle qui l'accompagnoit, voyant que son écuyer les

laissoit dans l'embarras, sans leur donner aucun secours, lui

dit: Je ne m'étonne pas, Madame, que vous soyez si mal servie,

puisque vous ne vous plaignez de rien; mais au moins, pour cette

fois, j'espère que vous direz quelque chose pour faire voir que

vous ne trouvez pas bon que l'on vous laisse ainsi. Elle ne

répondit rien, et à peine parut-elle par la suite se souvenir de

l'aventure; car se trouvant indigne d'être servie, elle ne

pouvoit croire qu'on dût avoir pour elle aucune considération.

Dans de si saintes dispositions, Mme de Bréauté fut obligée de

conduire une de Mesdemoiselles ses sœurs à Montivilliers pour y

être religieuse. Entrant dans l'église, elle lut ces paroles:

Père Saint, conservez ceux que vous m'avez donnés afin qu'ils

soient un comme nous sommes un. Elles répandirent une si grande

lumière dans son âme que faisant réflexion sur les obstacles que

l'on trouve dans le monde à cette admirable union avec Dieu,

elle conçut le désir d'entrer sur-le-champ dans ce monastère. Le

désir fut accompagné d'une grande abondance de larmes; mais Dieu

qui la destinoit au Carmel permit qu'elle en différât

l'exécution.

La vie édifiante que menoit Mme de Bréauté dans le monde ne

laissoit aucun doute qu'elle ne resteroit pas dans le siècle.

C'est ce qui porta différentes personnes de piété à faire des

efforts pour l'attirer dans les couvents qu'elles protégeoient,

ce qui ne servit qu'à troubler son esprit. Néanmoins son amour

pour les Carmélites prévalut et devint si ardent qu'elle en

étoit elle-même surprise, d'autant que personne ne lui en

parloit. «Je ne me reconnois plus, disoit-elle, je ne sais d'où

vient ce grand éloignement du monde, et cette pente qui m'attire

au service de Dieu. Qu'il est bon de faire de si grandes grâces

à sa créature, lorsqu'elle y pense le moins! Il n'y a que sa

main seule qui puisse ainsi changer mon cœur et le porter à

embrasser une vie dont j'avois un si grand éloignement, n'y

pensant jamais qu'avec frayeur et ne regardant les religieuses

que comme des personnes condamnées à une étroite prison; ce

changement n'est dû qu'à la droite du Très-Haut, et lui seul a

pu d'un cœur tout pénétré de l'amour du monde en faire un qui

n'aspire qu'au bonheur d'y renoncer entièrement.» On ne peut

exprimer quelle fut la consolation de Mlle Acarie de voir enfin

les irrésolutions de Mme de Bréauté entièrement dissipées; leur

union devint encore plus complète; tout leur devint commun,

mêmes prières, mêmes affections, mêmes désirs et même zèle pour

faire réussir le grand projet de l'établissement des Carmélites

en France. Elles firent ensemble plusieurs pélerinages, tantôt à

Notre-Dame-des-Vertus, tantôt à Montmartre, à

Notre-Dame-des-Champs pour recommander à Dieu cette affaire.

Elles ne passoient pas un jour sans se voir, et Mlle Acarie ne

quittoit jamais Mme de Bréauté sans être édifiée de sa

correspondance à la grâce, et sans une nouvelle espérance

qu'elle seroit un jour l'ornement et la gloire de ce nouvel

établissement.

Pendant que l'on travailloit en Espagne pour avancer ce grand

ouvrage, elles travailloient l'une et l'autre aux préparatifs

nécessaires pour la réception des mères espagnoles. Mlle Acarie,

étant sous la puissance de son mari, employoit Mme de Bréauté

aux choses où elle ne pouvoit donner tout le temps qu'elle eût

pu souhaiter, comme d'entretenir les jeunes demoiselles qui se

présentoient pour être Carmélites, ou à régler ce qui concernoit

le bâtiment du monastère. Monsieur Acarie n'étant pas toujours

de bonne humeur, pour l'adoucir Mme de Bréauté le menoit à la

promenade dans son carrosse, afin de donner le temps à son amie

de vaquer aux affaires que sa capacité lui attiroit de toutes

parts, et elle le gagna si bien qu'il s'employoit lui-même aux

choses qu'il avoit désapprouvées. Il étoit si satisfait de la

conversation de Mme de Bréauté qu'il disoit quelquefois à sa

femme: Au moins ne faites pas de Mme la marquise de Bréauté une

Carmélite.

La résolution de Mme de Bréauté combla de joie monsieur de

Bérulle. Mais en attendant les mères espagnoles, elle voulut

faire un voyage en Normandie pour voir son fils. Cet enfant, qui

n'avoit que six ans, sembla se surpasser par ses petites

manières douces et caressantes, capables d'attendrir les cœurs

les plus insensibles. Madame sa mère n'étoit pas de ce nombre;

elle avoit pour ce fils unique la plus vive tendresse; mais la

grâce lui avoit appris à régler les mouvements de son cœur. La

veille de son départ, elle s'enferma seule avec cet objet si

cher, le prit entre ses bras, et ayant arrosé son visage de ses

larmes, elle l'offrit à Dieu comme le sacrifice le plus tendre

de son cœur, disant: «Seigneur qui voyez cet enfant sans

secours, lui ôtant son père vous l'avez privé de celui qu'il

pouvoit attendre des hommes; ayez-en donc pitié, et tenez-lui

lieu de père pour le faire élever selon votre esprit, c'est tout

ce que je vous demande pour lui.» Elle le mit aussi sous la

protection de la sainte Vierge, l'embrassa de bien bon cœur,

et, après lui avoir donné sa bénédiction, le remit entre les

mains de ceux qui devoient en avoir soin pour ne le plus revoir

dans le monde.

Il lui restoit encore un grand obstacle à vaincre. Monsieur de

Sancy son père ne savoit rien de son dessein; son premier soin,

revenant de Paris, fut de prendre un logement près de lui afin

d'être à portée, le voyant souvent, de le disposer avec

précaution à porter le coup que sa tendresse pour sa fille

devoit lui rendre si rude.

En même temps, les mères espagnoles arrivèrent à Paris. Mlle de

Longueville, Mme de Bréauté, Mlle Acarie furent au-devant

d'elles et entrèrent dans la maison qui leur avoit été préparée

le 18 octobre 1604. Quelques jours après, notre fervente veuve

fut présentée comme une des principales qui désiroient être

reçues. La mère Anne de Saint-Barthélemy, à qui Dieu l'avoit

fait connoître avant son départ d'Espagne, ainsi que Mlle de

Fontaines, la reconnut à la première entrevue et le déclara

sur-le-champ. Les mères ne balancèrent pas à leur accorder à

l'une et à l'autre leurs suffrages. Cependant Mlle Acarie fut

d'avis que Mme de Bréauté ne quittât pas monsieur son père sans

son consentement; elle ne pensa donc plus qu'à tâcher de

l'obtenir. Elle lui parloit souvent du mérite des mères

Carmélites et surtout de leur talent à bien réciter l'office

divin. Il faut, lui dit-il, que vous m'y meniez demain. Le père

Coton, lui répondit Mme de Bréauté, y prêchera; vous pourriez

l'y aller entendre. Il y consentit; étant à l'église, il

remarqua sur le visage de sa fille un je ne sais quoi qui lui

donna quelques pressentiments de son dessein. Il en parla le

lendemain au père Coton qui étoit venu dîner chez lui, mais d'un

ton qui marquoit assez son opposition. Le père Coton raconta le

tout à monsieur de Bérulle et à Mlle Acarie qui tous deux

conseillèrent à Mme de Bréauté de redoubler ses prières et

d'employer tous les moyens que la prudence lui suggéreroit pour

fléchir monsieur son père. Dieu bénit ses démarches, et après

des résistances telles qu'une vertu moins héroïque que la sienne

auroit cédé, elle toucha et persuada si bien ce tendre père

qu'il se chargea d'apprendre lui-même à Mme de Sancy, son

épouse, le consentement qu'il venait d'accorder à sa fille; et

versant un torrent de larmes, il lui dit qu'il craindroit de

s'opposer à la volonté de Dieu s'il la retenoit davantage.

On ne vit jamais un père plus désolé que ne le fut monsieur de

Sancy, après qu'il eut donné ce consentement; et ne pouvant

soutenir plus longtemps les cruels combats que lui livroit sa

tendresse, il conjura sa fille d'avancer le jour de son entrée

en religion, croyant trouver par là un adoucissement à sa

douleur. Vous me faites mourir, lui disoit-il, et je ne fais

plus que languir. Son affliction étoit si sensible que son frère

s'en aperçut et qu'il s'emporta fortement contre sa nièce, ce

qui ayant été rapporté à monsieur de Sancy, il l'en reprit, ne

pouvant souffrir qu'on fît la moindre peine à sa fille.

Le jour de son entrée fut enfin fixé au 8 décembre, jour de la

Conception de la sainte Vierge. Quelques jours avant, se

trouvant seule dans son carrosse et pensant au sacrifice qu'elle

étoit sur le point de faire, il lui vint en souvenir toutes les

grâces qu'elle avoit reçues de Dieu et la conduite

miséricordieuse qu'il avoit tenue sur elle; elle comprit dans ce

moment que tout ce qui s'étoit passé dans sa vie étoit un

acheminement au point où elle se trouvoit arrivée, que toutes

les afflictions et les disgrâces, dont elle ne connoissoit pas

auparavant la fin, avoient été les ressorts dont Dieu s'étoit

servi pour la détacher du monde; en même temps, ce verset du

psalmiste se présenta: Sacrifiez à Dieu un sacrifice de justice

et mettez désormais toute votre confiance en lui. Ces paroles,

disoit-elle depuis, firent sur moi une très forte impression et

me faisoient comprendre que mon sacrifice devoit être entier et

que je devois être une victime, sacrifiée non-seulement par les

œuvres, mais par état, qu'il falloit s'immoler une bonne fois

et cesser d'être aux yeux du siècle pour ne vivre qu'à ceux du

roi des siècles éternels.

La veille du jour que Mme de Bréauté devoit entrer aux

Carmélites étant arrivée, elle passa la journée chez monsieur

son père pour lui faire ses derniers adieux, ce qui ne se fit

pas sans bien des larmes répandues de part et d'autres. Ce bon

père et Mme de Sancy voulurent la conduire eux-mêmes aux

Carmélites; ils s'y rendirent à quatre heures du matin,

accompagnés de Mlle de Longueville, de Mme d'Alincourt, sa

sœur, de Mme de Belleassise, sa tante, de Mlle de Sainte-Beuve,

de Mlle Acarie, de monsieur de Sainte-Beuve, de monsieur de

Marillac et monsieur de Bérulle qui se trouvèrent à la porte du

monastère pour être les témoins d'un sacrifice si édifiant. Les

mères espagnoles étoient en cérémonie; voici comme elle rapporte

elle-même cette circonstance: «Je me mis à genoux devant mon

père, lui demandant sa bénédiction; mais au lieu de me la donner

il pensa tomber de douleur, étant dans un tel saisissement qu'il

ne me répondit rien; il avoit son chapeau devant son visage, se

cachant le mieux qu'il pouvoit. Pour moi, Dieu me donna une

telle force que je ne jetois pas un soupir ni ne versois une

larme, malgré la tendresse que j'avois pour mon père, tant étoit

grande ma joie d'entrer enfin dans la maison de Dieu; je

demeurai longtemps à genoux sans qu'il pût ouvrir la bouche, de

sorte que je fus forcée d'entrer sans avoir sa bénédiction.»

Elle fut conduite au chœur où elle fut revêtue du saint habit,

en présence des personnes qui l'avoient accompagnée. Monsieur le

duc de Montpensier, prince du sang, et plusieurs autres

personnes de qualité avoient souhaité de s'y trouver; mais ils

arrivèrent trop tard. Monsieur et Mme de Sancy demeurèrent au

bas de l'église, accablés de douleur. La nouvelle novice étoit

dans une disposition bien différente; elle se présenta à Dieu

avec une joie qui ne peut s'exprimer que par ses propres termes

que nous mettons ici: «Je veux l'habit de religion; ce que je

dis avec un si grand transport de me voir ornée des livrées du

fils de Dieu et de sa sainte mère, et dans une condition qui me

rendoit leur esclave, que j'en ressentis une reconnoissance qui

m'occupe encore fortement.»

La sœur Madeleine de Saint-Joseph, novice depuis un mois, fut

chargée de la conduire dans le monastère; ces deux saintes

religieuses, après s'être entrevues, conçurent tant d'estime

l'une pour l'autre que dès lors elles contractèrent une union

qui a duré toute la vie. Sœur Marie de Jésus, c'est le nom

qu'on donna à la nouvelle novice, devint bientôt pour sa

compagne un modèle de toutes les vertus. Elle étoit déjà si

fervente que rien ne lui paroissoit pénible des austérités

attachées à la règle, ni de la pauvreté d'une maison si

nouvellement établie, qui manquoit même des choses que l'on peut

regarder comme nécessaires. Il n'y avoit pas de draps sur leur

paillasse; mais seulement une couverture pour les couvrir; on

peut juger par là du reste. Tout cela ne lui suffisoit pas

encore, tant étoit grand son amour pour la pénitence. Elle

parvint à si bien mortifier son goût, se nourrissant par

préférence des choses pour lesquelles elle avoit de l'aversion,

qu'elle auroit mangé les plus amères et les plus insipides sans

en apercevoir la différence. Les mères espagnoles, voyant la

vertu et la capacité de sœur Marie de Jésus, lui donnèrent peu

après sa profession l'emploi de seconde infirmière, office dont

elle s'acquitta avec ferveur, s'estimant heureuse de servir les

malades dans les choses les plus mortifiantes et les plus viles.

Mlle Acarie lui demandant un jour si elle n'avoit pas de

répugnance à ces choses, elle répondit qu'il ne lui étoit pas

venu en l'esprit qu'on pût en avoir en rien de ce qui intéresse

la gloire de Dieu, et qu'elle regardoit comme un bonheur d'avoir

été jugée digne de servir les épouses de Jésus-Christ.

Quelque temps après on lui ôta cet office pour la mettre

provisoire; elle se comporta dans ce nouvel emploi avec tant

d'humilité et de douceur et de mortification que son exemple

servit d'instruction à celles qui avoient besoin de recourir à

elle. Souvent elle aidoit les sœurs layes dans les choses les

plus pénibles ou les faisoit elle-même pour les soulager.

L'année de son noviciat étant écoulée, elle se prépara à faire

sa profession avec les dispositions les plus saintes et les plus

édifiantes. Il paroissoit en elle un désir si ardent d'être à

Dieu par les vœux, qu'elle animoit toutes les novices ses

compagnes; la crainte de n'être pas reçue, fondée sur le

jugement qu'elle portoit de son indignité, lui fut un rude

exercice, tandis que la communauté la regardoit comme un présent

du ciel, capable de servir l'ordre et d'en être un des

principaux soutiens. Elle fit ses vœux le 24 décembre 1605 et

fut la sixième professe, en comptant sœur Andrée de tous les

saints qui avoit fait ses vœux au lit de la mort. Ce fut entre

les mains de la vénérable mère Anne de Saint-Barthélemy. Il

seroit à souhaiter que cette sainte religieuse eût donné

connoissance des grâces qu'elle reçut dans cette sainte action,

mais celui qui en étoit l'auteur se l'est réservé et nous n'en

avons pu rien apprendre.

La mère Anne de Jésus, destinée pour aller fonder en Flandre,

désira d'y être accompagnée de notre nouvelle professe, et la

demanda avec instance aux supérieurs; mais ils ne crurent pas

devoir priver la France d'un si grand et digne sujet, et la mère

Anne de Saint-Barthélemy qui demeuroit prieure à Paris, s'y

opposa fortement, disant à cette respectable mère, qui vouloit

aussi emmener sœur Madeleine de Saint-Joseph, que ce seroit

ôter le cœur et la tête du monastère.

Dès que la mère Anne de Jésus fut partie, sœur Marie de Jésus

fut élue sous-prieure d'une voix unanime. Ce fut la première

élection qui fut faite dans les formes; jusque-là, il n'y avoit

pas eu le nombre de religieuses suffisant pour donner leurs

suffrages, selon l'usage de l'ordre. Mlle Acarie apprit cette

nouvelle avec joie, espérant que Dieu en tireroit sa gloire, et

le monastère de grands avantages. Elle ne fut pas trompée; on ne

peut rien ajouter aux soins qu'elle prit pour s'acquitter

dignement de son nouvel emploi: elle s'appliqua surtout à faire

observer parfaitement les cérémonies et tout ce qui concerne

l'office divin, surtout la prononciation du latin, soutenant ses

instructions par ses exemples et par son assiduité au chœur, ne

pouvant comprendre qu'on s'y rendît et qu'on s'y comportât avec

négligence. Après huit années passées dans l'exercice de cette

charge avec l'approbation générale, elle fut élue prieure du

consentement de toute la communauté. La mère Madeleine de

Saint-Joseph à qui elle succéda la vit avec plaisir dans cette

charge, sachant que cette sainte amie étoit destinée de Dieu

conjointement avec elle pour soutenir les âmes dans la

perfection religieuse; les effets répondirent à cette espérance:

la nouvelle prieure cultiva avec succès les grâces que Dieu

répandoit dans cette maison avec tant d'abondance, dès le

commencement de cet établissement.

Toutes les religieuses trouvoient en la mère Marie de Jésus un

cœur de mère et une conduite remplie d'onction, de douceur, de

charité; toujours prête à satisfaire le moindre de leurs besoins

soit pour l'âme, soit pour le corps. Mais autant avoit-elle

d'attention à les soulager dans leurs maladies, autant étoit

grande son industrie pour les relever dans leurs foiblesses,

lorsqu'elles désiroient des soulagements dont elles pouvoient

aisément se passer. Son usage en ces rencontres étoit de leur

témoigner beaucoup de compassion de leurs souffrances et de

désirer de trouver les moyens de les soulager. Ensuite elle leur

proposoit ce qui leur étoit convenable, sans paroître comprendre

ce qu'elles désiroient et sans les faire expliquer, les portant

à suivre son avis, toujours avec beaucoup de douceur; par ce

moyen elles se trouvoient libres de la pensée qui les occupoit

et soulagées de leurs incommodités. En voici une preuve: une

jeune professe croyoit avoir besoin de faire gras pour se guérir

d'un dérangement d'estomac; la mère, sans faire connoître

qu'elle comprenoit sa pensée, lui fit donner pendant quelques

jours des panades, selon que les médecins les ordonnent

quelquefois pour ces sortes d'incommodités, lui faisant entendre

que sans rompre l'abstinence, ce remède pouvoit la guérir. La

malade les prit quelques jours malgré sa répugnance, et fut

guérie parfaitement; elle disoit depuis qu'elle avoit pensé une

infinité de fois que la mère lui avoit rendu un grand service en

ne lui laissant pas satisfaire la nature, sous prétexte de

charité.

Le zèle de la mère Marie de Jésus pour l'avancement spirituel

des âmes confiées à ses soins la tenoit dans une vigilance

continuelle. Elle les portoit ordinairement avec douceur à

remplir leur devoir par amour pour Jésus-Christ, mais elle y

employoit la sévérité lorsqu'elle rencontroit des sujets

difficiles à se rendre, reprenant les défauts sans déguisement

et enseignant le droit chemin de la vertu, disant que ce n'étoit

pas rendre service aux personnes que de leur cacher la vérité,

mais que c'étoit les tromper, que toute âme qui a un vrai désir

de la perfection ne doit rien tant désirer que d'être avertie et

reprise de ses défauts. Notre sainte prieure n'entreprenoit rien

d'important sans prendre l'avis de la mère Madeleine de

Saint-Joseph. Elle avoit pour cette chère compagne toute la

docilité d'un enfant envers sa mère, regardant ses conseils

comme un moyen nécessaire pour gouverner utilement la

communauté, consolation dont elle ne jouit pas longtemps,

l'ordre de Dieu et l'avis des supérieurs ayant obligé la mère

Madeleine de se rendre à Tours où la maison étoit nouvellement

fondée. La mère Marie de Jésus soutint cette séparation avec un

courage et une force d'esprit bien capables de faire connoître

que cette étroite union venoit de la grâce et que la nature n'y

avoit aucune part. Elle fit mettre en prière toute la communauté

pour recommander à Dieu le voyage et lui demander que le couvent

de Tours profitât de la grâce que Dieu lui faisoit en lui

envoyant une telle mère.

La mère Marie de Jésus, pendant cette absence, régissoit la

maison, au nom et en l'esprit de Jésus-Christ avec une vigilance

universelle, entrant dans les moindres détails, assistant avec

la plus grande exactitude aux heures de communauté, n'oubliant

rien de ce qui pouvoit maintenir la régularité, ne tolérant

jamais ce qui pouvoit introduire le plus léger relâchement,

surtout au silence et à la promptitude à se rendre aux heures de

communauté, et que sans une grande nécessité et une expresse

permission on demeurât plus d'une demi-heure au parloir,

recommandant fort que le temps y fût bien employé. Elle veilloit

sur tous les offices, mais particulièrement sur celui de

l'infirmerie, afin que, donnant aux malades ce qui leur étoit

nécessaire, on évitât le superflu que la nature pouvoit demander

par délicatesse, suivant, en cela comme en tout le reste, ce

qu'elle avoit vu pratiquer aux mères espagnoles.

La mère Madeleine de Saint-Joseph, après avoir donné à Tours le

temps nécessaire pour le bien de cette maison naissante, revint

en celle-ci et fut reçue avec une joie universelle. Notre sainte

prieure lui ayant rendu compte de l'état de la maison et de la

disposition des sœurs, ce fut avec une grande joie que cette

bienheureuse mère vit la régularité et la perfection si bien

maintenues. Ces deux saintes âmes se séparèrent bientôt encore,

la mère Madeleine ayant été obligée d'aller à Lyon pour une

nouvelle fondation. Elles choisirent ensemble les sœurs

qu'elles trouvèrent propres pour cet établissement. Cette

seconde séparation se fit avec la même édification que la

première. Ce fut dans ce temps que la mère Marie de Jésus,

attentive à procurer en tout le bien de la maison, fit faire une

infirmerie pour joindre à celle qui étoit déjà faite et qui

n'étoit pas suffisante. Elle eut soin de ménager dans ce

bâtiment une petite chapelle pour donner aux malades, qui ne

pouvoient pas aller au chœur, la consolation d'entendre la

messe et de communier. Pur ce moyen, on évitoit l'entrée des

ecclésiastiques pour la confession, hors les cas de nécessité.

Elle fit faire sous cette infirmerie une grotte de

Sainte-Madeleine pour augmenter dans ses filles la dévotion à

cette sainte amante de Jésus-Christ, qu'elle honoroit

très-particulièrement, à cause de cette glorieuse qualité. Un

de ses amis lui envoya de Dieppe les coquillages qui composent

cette grotte.

Lorsqu'elle parloit à ses filles pour les instruire, elle avoit

pour l'ordinaire les mains jointes et les yeux élevés vers le

ciel, et paroissoit si remplie de Dieu que chacune jugeoit en la

voyant que c'étoit de cette divine source que lui venoit tout ce

qu'elle leur disoit; ce qui opéroit de grands effets pour leur

avancement dans la perfection.

Notre sainte prieure parloit des voies intérieures et des

mystères de Jésus-Christ avec facilité et tant de clarté qu'elle

rendoit intelligibles les choses les plus relevées. L'humilité

accompagnoit tous ses discours, et dans la crainte que l'on ne

crût qu'elle puisoit dans son propre fonds les grandes choses

qu'elle disoit, elle avoit soin d'avertir qu'elle les tenoit de

M. le cardinal de Bérulle, de la mère Madeleine ou de Mlle

Acarie. D'autres fois, elle disoit: Une bonne âme m'a fait

entendre que Dieu lui avoit donné cette pensée. On a su depuis

que c'étoit à elle que Dieu avait donné des connoissances

extraordinaires sur les voies intérieures. Elle étoit ennemie de

certaines spiritualités qui ne conduisent pas à la

mortification[564], voulant que les âmes s'appliquassent aux

vertus solides. Avec tout cela, disoit-elle, tout le reste va

bien; quand une âme est bien humble, bien obéissante et morte à

elle-même, fidèle à l'oraison, Dieu se plaît à verser sur elle

ses grâces et ses bénédictions.

[564] On reconnaît ici l'esprit et la main de la mère Agnès, la

digne amie et la sainte conseillère de Bossuet dans l'affaire du

quiétisme.

Les fondations se multiplioient dans l'ordre, et cette maison

étant obligée de fournir plusieurs de ses meilleurs sujets pour

faire les nouveaux établissements, les supérieurs se crurent

autorisés à s'écarter de la règle qui ne souffre les prieures en

charge que six ans de suite. Ainsi la mère Marie de Jésus fut

continuée neuf ans dans cette place; mais dès qu'ils furent

écoulés, elle demanda avec instance d'en être déchargée, brûlant

du désir d'honorer la vie solitaire, assujettie et humiliée de

Jésus-Christ, sa profonde humilité lui persuadant de plus en

plus qu'elle étoit incapable de servir utilement les âmes, et

croyant avoir un grand compte à rendre à Dieu des fautes

qu'elles avoit commises à ce sujet.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 35 / 51 段