continuer à prier Dieu pour moi, et pour vous dire que nous
avons un couvent de l'Incarnation aussi bien que vous, mais nous
ne nous acquittons pas trop bien de notre règle; nous ne fesons
que voyager, et notre couvent ne nous suit point; M. de Bérulle
qui est ici nous en dispencera. J'espère, avec l'aide de Dieu,
qu'il y en aura tout à bon un jour; j'ai la plus grande joye du
monde quand j'en parle. Faites mes recommandations à toutes vos
bonnes sœurs et à votre général. Je finirai ma lettre en vous
assurant que je suis, ma mère, votre affectionnée fille,
«HENRIETTE MARIE, R.»
DE LA MÊME A LA MÊME.
«A la mère Magdelaine.
«Ma mère, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite par
laquelle je vois le soin que vous avez de prier Dieu pour moi.
Je vous en remercie bien fort, et vous prie de continuer, car
l'on en a grand besoin en ce pays. J'envie votre bonheur de voir
M. de Bérulle. Je l'ai laissé aller à mon regret, mais ce ne
sera que pour un mois tout au plus. Je vous dirai que nous
fesons un petit couvent qui sera tout comme celui des vraies
Carmélites en petit, mais j'espère, avec l'aide de Dieu, que
quelque jour il y en aura un tout à bon. Priez bien Dieu pour
cela, ma chère mère, je vous en prie, car si cela étoit, je
m'estimerois la plus heureuse personne du monde. Je vous prie de
faire mes recommandations à la mère Marie de Jésus (Mme de
Bréauté). Adieu, ma mère, priez Dieu pour moi.
«HENRIETTE MARIE, R.--Ce 25 aoust 1625.»
DE LA MÊME SUR LA MÊME.
(Une main ancienne a écrit: 1637.) «A la Révérende mère Marie de
Jésus. (Mme de Bréauté), prieure des Carmélites à Paris.»
«Ma R. mère, le Sr Digby m'ayant aporté une lettre de vous, j'ai
été bien aise de la même occasion pour vous remercier du soin
que vous prenez de moi en vos bonnes prières, et aussi vous
prier de vouloir continuer. J'ai entendu la mort de la bonne
mère Magdelaine avec beaucoup de ressentiment de la perte que
nous avons faite; mais elle est si heureuse dans le ciel que
c'est une consolation très grande pour tous ceux qui l'aimoient
comme je le fais. Elle priera Dieu pour moi là où elle est; et
vous, je vous prie de le faire aussi et toutes vos bonnes
sœurs à qui je me recommande, priant Dieu qu'il vous ait en sa
sainte garde.
«Votre bien bonne amie,
HENRIETTE MARIE, R.»
DE LA MÊME SUR LA MÊME.
Une main ancienne: «30 avril 1647. La Reine d'Angleterre étoit
lors à Paris. Elle écrit à la mère prieure (en 1647 c'était la
mère Marie Madeleine de Jésus):»
«Ma mère, ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois l'incertitude
des choses de ce monde dans ma condition. Lorsque je vous
quittai dimanche, je croyois être fort assurée de ne point voir
la comédie, et cejourd'hui de vous aller voir; et néanmoins je
fis hier l'un, mais par obéissance aux commandements de la
Reine; et pour l'autre je suis très fâchée que je ne le ferai
point, ne me portant pas bien, ayant une petite maladie qui
n'est pas propre à sortir de la maison. Je ne sais si ce n'est
point ce mauvais temps qui en soit en partie la cause; mais je
vous assure qu'il ne m'eût pas empêché de vous aller voir sans
l'autre accident. Je vous prie de prier Dieu pour moi sur le
tombeau de la bonne mère Madeleine, à ce qu'elle veuille avoir
soin de mes affaires après sa mort comme elle a eu en sa vie.
Avec cela je finis et je suis, ma mère, votre bien bonne et
affectionnée amie,
HENRIETTE MARIE.
Mardi, à dix heures, 30 avril.»
VI
Voici la vie que nous avons promise de la mère Marie de Jésus, Mme de
Bréauté, avec sa circulaire après sa mort par la mère Agnès, Mlle de
Bellefond:
«La mère Marie de Jésus, fille de M. de Sancy, de la maison de
Harlay, et de Marie de Moreau, naquit à Paris le 8 mai 1579. Son
père étoit de la religion prétendue réformée, et sa mère très
bonne catholique. Par le contrat de mariage, il avoit été réglé
que les enfants mâles embrasseroient la religion du père et les
filles celle de la mère. Celle dont nous parlons fut nommée sur
les fonts Charlotte, et eut pour parrain M. le premier
président, son oncle, et pour marraine Mme de Belleassise, sa
tante. On lui donna pour gouvernante une fille qui, sous
l'apparence de catholique, étoit huguenote dans le cœur. A la
religion près, cette fille étoit très capable d'élever des
enfants; mais comme le dernier de ses soins étoit d'inspirer de
la vertu, notre jeune enfant, dont l'esprit étoit fort avancé,
ne fut pas longtemps sans s'apercevoir des sentiments de la
gouvernante, desquels, par une miséricorde infinie, Dieu lui
donna une telle frayeur que, pour s'en garantir, elle récitoit
tous les jours quatre fois l'oraison suivante: «Monsieur saint
Matthieu, monsieur saint Marc, monsieur saint Luc, monsieur
saint Jean, les quatre évangélistes de Dieu, soyez à ma garde et
à ma défense, préservez-moi de tout mal présent et à venir.»
Notre vénérable mère disoit depuis: «Je ne sais où j'avois pris
cette prière, mais quand je l'avois dite, il me sembloit que nul
mal ne me pût arriver.» A l'appréhension d'être séduite par de
mauvais principes se joignoit le désir le plus ardent d'être
instruite des vérités de notre foi. Ne trouvant personne dans la
maison de son père de qui elle pût recevoir ce secours, elle
s'avisa, n'étant encore âgée que de neuf à dix ans, de se
dérober quelquefois pour aller, dans une église voisine,
entendre le sermon; mais la crainte d'être reprise, si on s'en
apercevoit, l'empêcha de continuer.
Après une pareille éducation, on ne doit pas être surpris que
cette jeune enfant ne fût occupée que des divertissements
ordinaires aux personnes de son âge, et que son soin principal
fût de chercher à plaire et à s'attirer l'estime et l'attention
de sa famille et des personnes qui la visitoient. Cependant
Dieu, qui avoit des desseins particuliers de miséricorde sur
cette âme, ne l'abandonna pas; sa gouvernante, pour couvrir les
apparences, l'avoit fait confesser plusieurs fois, mais sans lui
donner, comme on le peut penser, aucune instruction solide sur
cette grande action. Mlle de Sancy avoit des inquiétudes
continuelles sur ces sortes de confessions, et ne sachant
comment mettre son esprit en repos, elle s'adressa à un
ecclésiastique ami de monsieur son père, et, lui ayant confié
ses peines à ce sujet, il lui donna un livre qui contenoit un
examen très étendu, l'assurant qu'elle y trouveroit
non-seulement les instructions nécessaires, mais aussi la
connoissance des péchés qu'elle avoit commis; elle reçut ce
présent avec la plus grande reconnoissance et crut ne pouvoir
rien faire de mieux que de porter son livre au confesseur et de
faire la lecture dudit examen au prochain confesseur qu'elle
rencontra, se persuadant, disoit-elle dans la suite, que dans
les péchés qui y étoient compris, ceux qu'elle avoit commis s'y
trouveroient sans doute, et qu'enfin elle seroit tranquille à ce
sujet. Le confesseur l'écouta sans l'interrompre, et, sans lui
donner aucune instruction, lui donna l'absolution et quelques
prières pour pénitence. Elle avoit alors quatorze ans, et
lorsqu'elle racontoit depuis cette aventure, levant les yeux au
ciel, disoit: «Le confesseur et moi étions aussi savants l'un
que l'autre. Oh! que Dieu fait une grande grâce aux enfants de
leur procurer de l'instruction dans leur jeunesse.»
Mlle de Sancy ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que cette
confession n'étoit pas plus propre à la tranquilliser que les
précédentes; mais la Providence qui veilloit sur elle lui donna
occasion de connoître monsieur Duval[562] dont elle avoit
entendu parler comme d'un directeur très éclairé. Ce grand homme
lui fit faire une confession générale et lui donna des leçons
qui furent comme la semence de la sainteté où Dieu la destinoit.
Commençant à être désabusée de la vanité du monde, elle
s'appliqua à faire régulièrement sa prière matin et soir; mais
la lumière de la grâce étant encore foible en cette âme, elle se
persuadoit être fort vertueuse, ne se trouvant pas chargée de
ces péchés grossiers dont les âmes bien nées ont de l'horreur;
pour les autres fautes, elle s'en mettoit peu en peine, n'en
connoissant pas le danger.
[562] André Duval, docteur de Sorbonne, ami de Bérulle, l'un des
fondateurs des Carmélites de France.
Le temps destiné de toute éternité pour la conversion de
monsieur son père étant arrivé, on ne peut exprimer quels furent
ses sentiments. Depuis longtemps, ce moment heureux étoit
l'objet de ses plus ardents désirs, car elle ne pouvoit penser
sans la plus amère douleur qu'un père qu'elle aimoit si
tendrement et dont elle étoit aimée réciproquement, vivoit dans
une religion qui lui fermoit la porte du ciel. Cette conversion
fut suivie de près de celle de messieurs ses frères. L'aîné
succéda aux charges de monsieur son père et ne lui survécut que
très peu de temps; le second employé dans les ambassades, de
retour en France, entra dans la congrégation des pères de
l'Oratoire, sous le nom du père de Sancy; le dernier, connu sous
le nom de baron de Palemort, fut employé dans les armes où il
s'attira beaucoup de réputation pour sa valeur et sa prudence.
Le père de Sancy, pénétré du bonheur de sa vocation, le
sollicitoit sans cesse de quitter le monde; mais cette grâce
étoit réservée à l'impression que devoit faire sur lui l'entrée
de sa sœur aux Carmélites, comme nous le verrons dans la suite.
M. de Sancy le père, après avoir marié sa fille aînée à M. le
marquis d'Alincourt, songea à établir celle dont nous écrivons
la vie. Entre plusieurs partis avantageux, celui qui lui parut
le plus convenable fut M. le comte de Curton. Le contrat fut
dressé et les articles signés. Mais quelque temps après, la
jeune demoiselle sentit pour cette alliance une si grande
opposition qu'elle résolut de la rompre. Elle s'en ouvrit
d'abord à un de messieurs ses oncles, le conjurant de disposer
monsieur son père à cette rupture; celui-ci, bien loin de s'en
charger, représenta à Mlle de Sancy les malheurs qu'une telle
détermination pourroit causer dans sa famille, ce jeune homme
n'étant pas de caractère à souffrir impunément un tel affront.
Se voyant sans ressource du côté de monsieur son oncle, elle se
résolut de parler elle-même à monsieur son père, et lui exposa
en des termes si respectueux et si forts l'éloignement qu'elle
avoit pour cette alliance qu'il se rendit à ses désirs, à
condition qu'elle prendroit sur elle le soin de cette affaire.
Depuis ce consentement obtenu, Mlle de Sancy étoit aussi
impatiente de revoir M. le comte de Curton qu'elle
l'appréhendoit auparavant. Dès la première entrevue, après
quelques compliments de civilité, elle le supplia de trouver bon
que les articles du contrat qui avoient été passés fussent
regardés comme nuls, sans lui en donner d'autre raison que
l'impossibilité où elle se trouvoit de vaincre sa répugnance à
s'engager. Après plusieurs répliques de part et d'autre, les
articles furent jetés au feu en présence des deux parties. Ce
jeune seigneur étoit si persuadé que cela venoit absolument de
Mlle de Sancy, que cela ne diminua rien de l'union qui étoit
entre les deux familles. Il se passa plus d'un an sans qu'il fût
question d'un autre établissement. Ce temps écoulé, M. de
Bréauté la demanda à M. de Sancy; ce bon père ne trouvant point
en sa fille d'opposition à cette alliance, les articles furent
signés, mais le mariage fut différé d'une année, le marquis
étant obligé de se rendre à l'armée où ses emplois exigeoient sa
présence. A son retour le mariage fut conclu, et peu de temps
après il retourna à l'armée. A peine y étoit-il arrivé qu'il fut
rappelé à Paris, Mme de Bréauté étant tombée dangereusement
malade; elle demanda avec instance le saint viatique, et après
l'avoir reçu avec les dispositions les plus édifiantes, elle
s'endormit très profondément. Le marquis, avec toute sa famille,
attendoit son réveil avec autant de crainte que d'espérance; ils
furent tous surpris agréablement de la trouver si bien que le
médecin jugea qu'elle n'étoit plus en danger. M. de Bréauté,
ayant demeuré quelque temps à Paris, fut obligé de retourner à
ses emplois; sa peine fut d'autant plus grande qu'en faisant ses
adieux à une épouse qu'il aimoit si tendrement, il avoit un
pressentiment que c'étoit la dernière fois qu'il avoit la
consolation de la voir; en effet, il mourut en Flandre[563]
dix-huit mois après son mariage, laissant Mme de Bréauté dans la
plus vive affliction: il resta de cette alliance un fils qui fut
remis entre les mains de son aïeule.
[563] Il était capitaine au service de Hollande, et périt devant
Bar-le-Duc dans une sorte de guet-apens. Voyez Moréri.
Notre jeune veuve, sans faire profession dans son veuvage d'une
vie austère, se conduisoit de manière à faire connoître qu'elle
ne penseroit jamais à un second mariage, quoiqu'elle ait assuré
depuis qu'elle n'avoit pris sur cela aucune résolution. L'année
de son deuil expirée, elle retrancha quelque chose des règles de
conduite qu'elle s'étoit prescrites, et se rengagea peu à peu
dans les amusements ordinaires aux personnes nées dans la
grandeur et l'opulence; et la piété dont elle avoit fait
profession ne consista bientôt plus qu'à ne point contrevenir
en choses considérables aux commandements de Dieu. Malgré son
penchant pour les amusements frivoles, elle donnoit beaucoup de
temps à la lecture; ce n'étoit pas à la vérité des livres de
piété; mais elle s'abstint toujours des mauvais, comme romans,
comédies et autres, pour lesquels elle avoit un si grand mépris
qu'elle ne pouvoit comprendre que des personnes raisonnables en
fissent leur amusement.
La bonté infinie de Dieu, qui se sert souvent de nos propres
inclinations pour nous rappeler à lui, permit que celle qu'avoit
notre jeune veuve pour la lecture lui donnât l'envie de lire les
œuvres de sainte Thérèse. On le lui avoit déjà conseillé, et le
désir qu'elle avoit d'apprendre à faire l'oraison lui en fit
prendre la résolution. Sur ces entrefaites, ses affaires l'ayant
obligée d'aller en Normandie, elle les apporta dans l'espérance
que cette lecture, jointe à la séparation de la vie tumultueuse
qu'elle menoit à Paris, lui feroit faire quelque progrès dans la
vie spirituelle.
Les ouvrages de cette grande sainte, qui ont été pour tant
d'âmes le commencement de leur conversion, firent une vive
impression sur Mme la marquise de Bréauté. Mais étant venue à
l'endroit où cette savante maîtresse parle de chercher Dieu dans
soi-même, elle demeura dans le dernier étonnement; non-seulement
cette grande maxime lui parut incompréhensible, mais elle fut
pour elle l'occasion de la plus violente tentation: elle
s'imagina ne plus croire en Dieu, et la pensée lui en revenant
sans cesse, peu s'en fallut qu'elle ne tombât dans le désespoir,
n'étant plus à ses yeux qu'une incrédule et une athée. Cependant
la main de Dieu la soutenoit sans qu'elle s'en aperçût, et sa
fidélité à la prière, tout le temps que dura le combat, la
rendit enfin victorieuse. Elle n'abrégea jamais d'un moment le
temps qu'elle s'étoit prescrit de donner à l'oraison, et se
renouvela dans l'exactitude à tous ses autres devoirs. Sa
patience et sa fidélité dans cette grande épreuve furent
récompensées non-seulement par la fin de cette violente peine,
mais la plus vive lumière succéda aux ténèbres; elle comprit
dans un moment la demeure de Dieu dans l'âme, et toutes les
idées qui se présentoient à son esprit ne servoient qu'à l'en
convaincre de plus en plus. La prière de saint Augustin lui
devint familière; elle répétoit sans cesse: _Seigneur, que je
vous connoisse et que je me connoisse_. Dans le même temps,
étant un jour en prière dans sa chambre, elle se sentit frappée
d'une lumière intérieure qui lui rendit si présente cette
majesté infinie que, prosternée la face contre terre, elle
auroit voulu descendre jusqu'au fond des abîmes, pour s'anéantir
devant cet être suprême qu'elle conjura un temps considérable
d'avoir pitié d'elle et de lui donner place dans sa maison.
On vit alors Mme de Bréauté retrancher une grande partie de ses
divertissements, du temps qu'elle donnoit à recevoir les
compagnies, de ses promenades et autres plaisirs même innocents,
donnant au travail, à ses lectures, et surtout à l'oraison tout
celui qu'elle auroit employé autrefois à ces sortes de
satisfactions. Ce commencement de réforme ne se faisoit qu'avec
de grandes violences, ce qui lui faisoit appréhender de ne pas
persévérer. Un accident arrivé devant ses yeux ne contribua pas
peu à fortifier ses résolutions. Ayant été obligée pour sa santé
d'aller prendre les eaux de Spa, plusieurs personnes de qualité
s'y trouvèrent dans le même temps. On proposa un jour d'y danser
pour aider à l'effet des remèdes. Notre jeune veuve fut si
vivement sollicitée d'être de la partie, qu'elle se laissa
vaincre; quelques moments après, il fit un grand tonnerre; dès
le premier coup, elle voulut quitter; un gentilhomme qui lui
donnoit la main, se moquant de sa frayeur, en fit le sujet de
ses railleries; mais au même instant la foudre tombant tua cet
homme au milieu de la compagnie. On peut juger de la frayeur que
causa ce terrible accident, Mais Mme de Bréauté n'en resta pas
là: faisant réflexion au jugement de Dieu auquel cet homme
venoit de se trouver en un instant, elle conclut à prendre tous
les moyens possibles pour mener une vie plus régulière. De
retour à Paris, l'on reçut en France la bulle du Jubilé de 1601:
elle résolut de faire ses efforts pour profiter d'une si grande
grâce, et commença par se disposer à faire une confession
générale à M. Cospean, homme de grande réputation, et depuis
évêque de Lisieux; ce qu'ayant fait, ce digne ministre lui parla
si fortement du devoir des veuves, qu'elle commença dès lors à
retrancher des habits ce qui tenoit trop de la vanité, et ajouta
à cette mortification celle de se lever tous les jours à six
heures du matin, pratique qui ne lui coûta pas peu, mais dont le
sacrifice lui mérita de nouvelles lumières sur le danger de la
vie du monde et le bonheur de la vie religieuse. Elle communiqua
ses pensées à ce sujet à un ecclésiastique auquel elle se
confessoit quelquefois. «Voilà, Madame, lui dit-il, où je vous
attendois depuis longtemps, ne doutant pas que de tant de bonnes
pensées que Dieu vous donne, il ne s'en trouvât quelqu'une qui
vous portât à sortir du monde. Il n'est pas nécessaire cependant
de changer de condition, la vôtre peut compatir avec les moyens
que vous pouvez choisir pour vous sauver.»
Ce discours flattoit trop les inclinations de Mme de Bréauté
pour demander des avis à d'autres, et le seul usage qu'elle fit
de ces bonnes pensées fut de la fortifier dans la résolution de
vivre en bonne chrétienne. Quelque temps après, ayant été faire
ses dévotions aux Capucins, et s'étant retirée dans le coin de
l'église pour y faire son action de grâces, elle y employa trois
heures sans s'en apercevoir. Au sortir de cette oraison, où elle
avoit éprouvé les plus fortes impressions de la grâce, ses
pensées pour la vie religieuse se renouvelèrent; la sainteté des
filles de l'Ave-Maria la frappa; elle conçut le désir d'y entrer
quoiqu'elle les regardât comme les martyrs d'une pénitence dont
la pensée la faisoit frémir. Elle en fut occupée pendant
plusieurs jours et ne quitta ce premier projet que pour en
suivre un autre que lui avoit fait naître la lecture des œuvres
de sainte Thérèse: ce fut d'entrer dans l'ordre des Carmélites.
Elle étoit irrésolue sur le choix de ces deux ordres. Après bien
des réflexions, elle se décida enfin pour ce dernier, y trouvant
avec bien des austérités une certaine vie intérieure que cet
ordre avoit reçue comme en dépôt de sa sainte fondatrice.
L'exécution de ce projet souffroit cependant de grandes
difficultés: l'ordre des Carmélites étoit encore renfermé dans
les limites de l'Espagne; il lui en coûtoit pour se résoudre à
s'éloigner si fort de sa patrie; sa ressource fut d'espérer, non
que cet ordre passeroit en France; elle ne le croyoit pas
possible; mais qu'il s'approcheroit des frontières et qu'il y
auroit des maisons assez voisines pour y pouvoir entrer. Cette
pensée, jointe à plusieurs peines intérieures dont elle fut
travaillée pendant huit mois, lui causa un grand mal de tête qui
ne lui laissoit aucun repos; cela pensa la rebuter entièrement
du parti de la retraite qu'elle avoit pris, s'imaginant de plus
qu'elle ne faisoit aucun progrès dans la vie spirituelle. Mais
Dieu ne permit pas qu'elle suivît ces pensées dangereuses et lui
en inspira de plus salutaires; ce fut de chercher un guide qui,
par ses conseils, la conduisît dans les voies où il plairoit au
Seigneur de la faire marcher. Fidèle à ce mouvement, elle
s'adressa à Mlle de Sainte-Beuve, qui étoit en grande réputation
de vertu, et lui exposa ses peines avec grande confiance. Cette
demoiselle, se méfiant de ses lumières, lui conseilla de voir
Mlle Acarie, lui en parlant comme d'une âme rare en mérite.
Notre jeune veuve saisit ce conseil; il ne fallut pas un long
temps à Mlle Acarie pour connoître que Dieu destinoit cette âme
à la plus haute perfection, ce qui l'engagea à lui donner tous
ses soins. Elle commença par lui faire une méthode d'oraison qui
lui parut aisée et ne contribua pas peu à dissiper le mal de
tête dont nous avons parlé. Il se forma entre ces deux grandes
âmes la liaison la plus étroite et la plus sainte, Mme de
Bréauté ayant pour Mlle Acarie toute la docilité et la
soumission d'une novice, et Mlle Acarie tous les ménagements
d'une maîtresse sage et discrète qui ne veut pas effrayer un
esprit qui n'est pas encore pleinement affermi dans les voies de
Dieu. Dans cette vue, elle passa quelque temps sans rien
prescrire à cette nouvelle disciple sur son habillement; mais un
jour qu'elle lui demanda la permission de faire quelque
pénitence: Je crois, Madame, répondit sa savante maîtresse, que
la plus agréable que vous puissiez faire aux yeux de Dieu seroit
de réformer vos habits en en retranchant les vains ornements.
Dès le même jour, cela fut exécuté malgré la plus forte
répugnance, ne s'attendant à rien moins qu'à devenir le sujet de
la raillerie du public, car poussant plus loin l'avis qui lui
avoit été donné, elle se mit d'une manière qui ne pouvoit
convenir qu'aux femmes les plus âgées, quoiqu'elle n'eût alors
que vingt-deux ou vingt-trois ans. Les occupations de ses
journées répondoient à la réforme de ses habits; elle se levoit
tous les jours à six heures du matin, faisoit ensuite une heure
d'oraison, et se rendoit à l'église où elle restoit jusqu'à onze
heures; l'après-midi, elle alloit à vêpres et le reste du temps
se passoit à lire et faire quelques bonnes œuvres. Le projet
qu'elle avoit eu de se faire Carmélite ne l'occupoit cependant
plus que faiblement, lorsqu'étant allée voir Mlle Acarie, et
l'entendant parler de l'établissement de cet ordre qu'elle
méditoit de procurer à la ville de Paris, elle dit d'un ton fort
indifférent qu'elle avoit eu autrefois envie d'entrer dans cet
ordre: D'où vient, reprit Mlle Acarie, que vous ne l'avez plus?
Mme de Bréauté répondit qu'elle ne s'y croyoit pas propre, que
la vie en étoit trop austère, et qu'elle se contentoit de son
état. Mais, répliqua Mlle Acarie, si Dieu vous y appelle,
pensez-vous qu'il vous soit permis de résister? il est plus
important que vous ne croyez de répondre à sa voix, et vous
devez y réfléchir.