«Ma mère, je vous écris cette lettre pour vous prier de

continuer à prier Dieu pour moi, et pour vous dire que nous

avons un couvent de l'Incarnation aussi bien que vous, mais nous

ne nous acquittons pas trop bien de notre règle; nous ne fesons

que voyager, et notre couvent ne nous suit point; M. de Bérulle

qui est ici nous en dispencera. J'espère, avec l'aide de Dieu,

qu'il y en aura tout à bon un jour; j'ai la plus grande joye du

monde quand j'en parle. Faites mes recommandations à toutes vos

bonnes sœurs et à votre général. Je finirai ma lettre en vous

assurant que je suis, ma mère, votre affectionnée fille,

«HENRIETTE MARIE, R.»

DE LA MÊME A LA MÊME.

«A la mère Magdelaine.

«Ma mère, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite par

laquelle je vois le soin que vous avez de prier Dieu pour moi.

Je vous en remercie bien fort, et vous prie de continuer, car

l'on en a grand besoin en ce pays. J'envie votre bonheur de voir

M. de Bérulle. Je l'ai laissé aller à mon regret, mais ce ne

sera que pour un mois tout au plus. Je vous dirai que nous

fesons un petit couvent qui sera tout comme celui des vraies

Carmélites en petit, mais j'espère, avec l'aide de Dieu, que

quelque jour il y en aura un tout à bon. Priez bien Dieu pour

cela, ma chère mère, je vous en prie, car si cela étoit, je

m'estimerois la plus heureuse personne du monde. Je vous prie de

faire mes recommandations à la mère Marie de Jésus (Mme de

Bréauté). Adieu, ma mère, priez Dieu pour moi.

«HENRIETTE MARIE, R.--Ce 25 aoust 1625.»

DE LA MÊME SUR LA MÊME.

(Une main ancienne a écrit: 1637.) «A la Révérende mère Marie de

Jésus. (Mme de Bréauté), prieure des Carmélites à Paris.»

«Ma R. mère, le Sr Digby m'ayant aporté une lettre de vous, j'ai

été bien aise de la même occasion pour vous remercier du soin

que vous prenez de moi en vos bonnes prières, et aussi vous

prier de vouloir continuer. J'ai entendu la mort de la bonne

mère Magdelaine avec beaucoup de ressentiment de la perte que

nous avons faite; mais elle est si heureuse dans le ciel que

c'est une consolation très grande pour tous ceux qui l'aimoient

comme je le fais. Elle priera Dieu pour moi là où elle est; et

vous, je vous prie de le faire aussi et toutes vos bonnes

sœurs à qui je me recommande, priant Dieu qu'il vous ait en sa

sainte garde.

«Votre bien bonne amie,

HENRIETTE MARIE, R.»

DE LA MÊME SUR LA MÊME.

Une main ancienne: «30 avril 1647. La Reine d'Angleterre étoit

lors à Paris. Elle écrit à la mère prieure (en 1647 c'était la

mère Marie Madeleine de Jésus):»

«Ma mère, ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois l'incertitude

des choses de ce monde dans ma condition. Lorsque je vous

quittai dimanche, je croyois être fort assurée de ne point voir

la comédie, et cejourd'hui de vous aller voir; et néanmoins je

fis hier l'un, mais par obéissance aux commandements de la

Reine; et pour l'autre je suis très fâchée que je ne le ferai

point, ne me portant pas bien, ayant une petite maladie qui

n'est pas propre à sortir de la maison. Je ne sais si ce n'est

point ce mauvais temps qui en soit en partie la cause; mais je

vous assure qu'il ne m'eût pas empêché de vous aller voir sans

l'autre accident. Je vous prie de prier Dieu pour moi sur le

tombeau de la bonne mère Madeleine, à ce qu'elle veuille avoir

soin de mes affaires après sa mort comme elle a eu en sa vie.

Avec cela je finis et je suis, ma mère, votre bien bonne et

affectionnée amie,

HENRIETTE MARIE.

Mardi, à dix heures, 30 avril.»

VI

Voici la vie que nous avons promise de la mère Marie de Jésus, Mme de

Bréauté, avec sa circulaire après sa mort par la mère Agnès, Mlle de

Bellefond:

«La mère Marie de Jésus, fille de M. de Sancy, de la maison de

Harlay, et de Marie de Moreau, naquit à Paris le 8 mai 1579. Son

père étoit de la religion prétendue réformée, et sa mère très

bonne catholique. Par le contrat de mariage, il avoit été réglé

que les enfants mâles embrasseroient la religion du père et les

filles celle de la mère. Celle dont nous parlons fut nommée sur

les fonts Charlotte, et eut pour parrain M. le premier

président, son oncle, et pour marraine Mme de Belleassise, sa

tante. On lui donna pour gouvernante une fille qui, sous

l'apparence de catholique, étoit huguenote dans le cœur. A la

religion près, cette fille étoit très capable d'élever des

enfants; mais comme le dernier de ses soins étoit d'inspirer de

la vertu, notre jeune enfant, dont l'esprit étoit fort avancé,

ne fut pas longtemps sans s'apercevoir des sentiments de la

gouvernante, desquels, par une miséricorde infinie, Dieu lui

donna une telle frayeur que, pour s'en garantir, elle récitoit

tous les jours quatre fois l'oraison suivante: «Monsieur saint

Matthieu, monsieur saint Marc, monsieur saint Luc, monsieur

saint Jean, les quatre évangélistes de Dieu, soyez à ma garde et

à ma défense, préservez-moi de tout mal présent et à venir.»

Notre vénérable mère disoit depuis: «Je ne sais où j'avois pris

cette prière, mais quand je l'avois dite, il me sembloit que nul

mal ne me pût arriver.» A l'appréhension d'être séduite par de

mauvais principes se joignoit le désir le plus ardent d'être

instruite des vérités de notre foi. Ne trouvant personne dans la

maison de son père de qui elle pût recevoir ce secours, elle

s'avisa, n'étant encore âgée que de neuf à dix ans, de se

dérober quelquefois pour aller, dans une église voisine,

entendre le sermon; mais la crainte d'être reprise, si on s'en

apercevoit, l'empêcha de continuer.

Après une pareille éducation, on ne doit pas être surpris que

cette jeune enfant ne fût occupée que des divertissements

ordinaires aux personnes de son âge, et que son soin principal

fût de chercher à plaire et à s'attirer l'estime et l'attention

de sa famille et des personnes qui la visitoient. Cependant

Dieu, qui avoit des desseins particuliers de miséricorde sur

cette âme, ne l'abandonna pas; sa gouvernante, pour couvrir les

apparences, l'avoit fait confesser plusieurs fois, mais sans lui

donner, comme on le peut penser, aucune instruction solide sur

cette grande action. Mlle de Sancy avoit des inquiétudes

continuelles sur ces sortes de confessions, et ne sachant

comment mettre son esprit en repos, elle s'adressa à un

ecclésiastique ami de monsieur son père, et, lui ayant confié

ses peines à ce sujet, il lui donna un livre qui contenoit un

examen très étendu, l'assurant qu'elle y trouveroit

non-seulement les instructions nécessaires, mais aussi la

connoissance des péchés qu'elle avoit commis; elle reçut ce

présent avec la plus grande reconnoissance et crut ne pouvoir

rien faire de mieux que de porter son livre au confesseur et de

faire la lecture dudit examen au prochain confesseur qu'elle

rencontra, se persuadant, disoit-elle dans la suite, que dans

les péchés qui y étoient compris, ceux qu'elle avoit commis s'y

trouveroient sans doute, et qu'enfin elle seroit tranquille à ce

sujet. Le confesseur l'écouta sans l'interrompre, et, sans lui

donner aucune instruction, lui donna l'absolution et quelques

prières pour pénitence. Elle avoit alors quatorze ans, et

lorsqu'elle racontoit depuis cette aventure, levant les yeux au

ciel, disoit: «Le confesseur et moi étions aussi savants l'un

que l'autre. Oh! que Dieu fait une grande grâce aux enfants de

leur procurer de l'instruction dans leur jeunesse.»

Mlle de Sancy ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que cette

confession n'étoit pas plus propre à la tranquilliser que les

précédentes; mais la Providence qui veilloit sur elle lui donna

occasion de connoître monsieur Duval[562] dont elle avoit

entendu parler comme d'un directeur très éclairé. Ce grand homme

lui fit faire une confession générale et lui donna des leçons

qui furent comme la semence de la sainteté où Dieu la destinoit.

Commençant à être désabusée de la vanité du monde, elle

s'appliqua à faire régulièrement sa prière matin et soir; mais

la lumière de la grâce étant encore foible en cette âme, elle se

persuadoit être fort vertueuse, ne se trouvant pas chargée de

ces péchés grossiers dont les âmes bien nées ont de l'horreur;

pour les autres fautes, elle s'en mettoit peu en peine, n'en

connoissant pas le danger.

[562] André Duval, docteur de Sorbonne, ami de Bérulle, l'un des

fondateurs des Carmélites de France.

Le temps destiné de toute éternité pour la conversion de

monsieur son père étant arrivé, on ne peut exprimer quels furent

ses sentiments. Depuis longtemps, ce moment heureux étoit

l'objet de ses plus ardents désirs, car elle ne pouvoit penser

sans la plus amère douleur qu'un père qu'elle aimoit si

tendrement et dont elle étoit aimée réciproquement, vivoit dans

une religion qui lui fermoit la porte du ciel. Cette conversion

fut suivie de près de celle de messieurs ses frères. L'aîné

succéda aux charges de monsieur son père et ne lui survécut que

très peu de temps; le second employé dans les ambassades, de

retour en France, entra dans la congrégation des pères de

l'Oratoire, sous le nom du père de Sancy; le dernier, connu sous

le nom de baron de Palemort, fut employé dans les armes où il

s'attira beaucoup de réputation pour sa valeur et sa prudence.

Le père de Sancy, pénétré du bonheur de sa vocation, le

sollicitoit sans cesse de quitter le monde; mais cette grâce

étoit réservée à l'impression que devoit faire sur lui l'entrée

de sa sœur aux Carmélites, comme nous le verrons dans la suite.

M. de Sancy le père, après avoir marié sa fille aînée à M. le

marquis d'Alincourt, songea à établir celle dont nous écrivons

la vie. Entre plusieurs partis avantageux, celui qui lui parut

le plus convenable fut M. le comte de Curton. Le contrat fut

dressé et les articles signés. Mais quelque temps après, la

jeune demoiselle sentit pour cette alliance une si grande

opposition qu'elle résolut de la rompre. Elle s'en ouvrit

d'abord à un de messieurs ses oncles, le conjurant de disposer

monsieur son père à cette rupture; celui-ci, bien loin de s'en

charger, représenta à Mlle de Sancy les malheurs qu'une telle

détermination pourroit causer dans sa famille, ce jeune homme

n'étant pas de caractère à souffrir impunément un tel affront.

Se voyant sans ressource du côté de monsieur son oncle, elle se

résolut de parler elle-même à monsieur son père, et lui exposa

en des termes si respectueux et si forts l'éloignement qu'elle

avoit pour cette alliance qu'il se rendit à ses désirs, à

condition qu'elle prendroit sur elle le soin de cette affaire.

Depuis ce consentement obtenu, Mlle de Sancy étoit aussi

impatiente de revoir M. le comte de Curton qu'elle

l'appréhendoit auparavant. Dès la première entrevue, après

quelques compliments de civilité, elle le supplia de trouver bon

que les articles du contrat qui avoient été passés fussent

regardés comme nuls, sans lui en donner d'autre raison que

l'impossibilité où elle se trouvoit de vaincre sa répugnance à

s'engager. Après plusieurs répliques de part et d'autre, les

articles furent jetés au feu en présence des deux parties. Ce

jeune seigneur étoit si persuadé que cela venoit absolument de

Mlle de Sancy, que cela ne diminua rien de l'union qui étoit

entre les deux familles. Il se passa plus d'un an sans qu'il fût

question d'un autre établissement. Ce temps écoulé, M. de

Bréauté la demanda à M. de Sancy; ce bon père ne trouvant point

en sa fille d'opposition à cette alliance, les articles furent

signés, mais le mariage fut différé d'une année, le marquis

étant obligé de se rendre à l'armée où ses emplois exigeoient sa

présence. A son retour le mariage fut conclu, et peu de temps

après il retourna à l'armée. A peine y étoit-il arrivé qu'il fut

rappelé à Paris, Mme de Bréauté étant tombée dangereusement

malade; elle demanda avec instance le saint viatique, et après

l'avoir reçu avec les dispositions les plus édifiantes, elle

s'endormit très profondément. Le marquis, avec toute sa famille,

attendoit son réveil avec autant de crainte que d'espérance; ils

furent tous surpris agréablement de la trouver si bien que le

médecin jugea qu'elle n'étoit plus en danger. M. de Bréauté,

ayant demeuré quelque temps à Paris, fut obligé de retourner à

ses emplois; sa peine fut d'autant plus grande qu'en faisant ses

adieux à une épouse qu'il aimoit si tendrement, il avoit un

pressentiment que c'étoit la dernière fois qu'il avoit la

consolation de la voir; en effet, il mourut en Flandre[563]

dix-huit mois après son mariage, laissant Mme de Bréauté dans la

plus vive affliction: il resta de cette alliance un fils qui fut

remis entre les mains de son aïeule.

[563] Il était capitaine au service de Hollande, et périt devant

Bar-le-Duc dans une sorte de guet-apens. Voyez Moréri.

Notre jeune veuve, sans faire profession dans son veuvage d'une

vie austère, se conduisoit de manière à faire connoître qu'elle

ne penseroit jamais à un second mariage, quoiqu'elle ait assuré

depuis qu'elle n'avoit pris sur cela aucune résolution. L'année

de son deuil expirée, elle retrancha quelque chose des règles de

conduite qu'elle s'étoit prescrites, et se rengagea peu à peu

dans les amusements ordinaires aux personnes nées dans la

grandeur et l'opulence; et la piété dont elle avoit fait

profession ne consista bientôt plus qu'à ne point contrevenir

en choses considérables aux commandements de Dieu. Malgré son

penchant pour les amusements frivoles, elle donnoit beaucoup de

temps à la lecture; ce n'étoit pas à la vérité des livres de

piété; mais elle s'abstint toujours des mauvais, comme romans,

comédies et autres, pour lesquels elle avoit un si grand mépris

qu'elle ne pouvoit comprendre que des personnes raisonnables en

fissent leur amusement.

La bonté infinie de Dieu, qui se sert souvent de nos propres

inclinations pour nous rappeler à lui, permit que celle qu'avoit

notre jeune veuve pour la lecture lui donnât l'envie de lire les

œuvres de sainte Thérèse. On le lui avoit déjà conseillé, et le

désir qu'elle avoit d'apprendre à faire l'oraison lui en fit

prendre la résolution. Sur ces entrefaites, ses affaires l'ayant

obligée d'aller en Normandie, elle les apporta dans l'espérance

que cette lecture, jointe à la séparation de la vie tumultueuse

qu'elle menoit à Paris, lui feroit faire quelque progrès dans la

vie spirituelle.

Les ouvrages de cette grande sainte, qui ont été pour tant

d'âmes le commencement de leur conversion, firent une vive

impression sur Mme la marquise de Bréauté. Mais étant venue à

l'endroit où cette savante maîtresse parle de chercher Dieu dans

soi-même, elle demeura dans le dernier étonnement; non-seulement

cette grande maxime lui parut incompréhensible, mais elle fut

pour elle l'occasion de la plus violente tentation: elle

s'imagina ne plus croire en Dieu, et la pensée lui en revenant

sans cesse, peu s'en fallut qu'elle ne tombât dans le désespoir,

n'étant plus à ses yeux qu'une incrédule et une athée. Cependant

la main de Dieu la soutenoit sans qu'elle s'en aperçût, et sa

fidélité à la prière, tout le temps que dura le combat, la

rendit enfin victorieuse. Elle n'abrégea jamais d'un moment le

temps qu'elle s'étoit prescrit de donner à l'oraison, et se

renouvela dans l'exactitude à tous ses autres devoirs. Sa

patience et sa fidélité dans cette grande épreuve furent

récompensées non-seulement par la fin de cette violente peine,

mais la plus vive lumière succéda aux ténèbres; elle comprit

dans un moment la demeure de Dieu dans l'âme, et toutes les

idées qui se présentoient à son esprit ne servoient qu'à l'en

convaincre de plus en plus. La prière de saint Augustin lui

devint familière; elle répétoit sans cesse: _Seigneur, que je

vous connoisse et que je me connoisse_. Dans le même temps,

étant un jour en prière dans sa chambre, elle se sentit frappée

d'une lumière intérieure qui lui rendit si présente cette

majesté infinie que, prosternée la face contre terre, elle

auroit voulu descendre jusqu'au fond des abîmes, pour s'anéantir

devant cet être suprême qu'elle conjura un temps considérable

d'avoir pitié d'elle et de lui donner place dans sa maison.

On vit alors Mme de Bréauté retrancher une grande partie de ses

divertissements, du temps qu'elle donnoit à recevoir les

compagnies, de ses promenades et autres plaisirs même innocents,

donnant au travail, à ses lectures, et surtout à l'oraison tout

celui qu'elle auroit employé autrefois à ces sortes de

satisfactions. Ce commencement de réforme ne se faisoit qu'avec

de grandes violences, ce qui lui faisoit appréhender de ne pas

persévérer. Un accident arrivé devant ses yeux ne contribua pas

peu à fortifier ses résolutions. Ayant été obligée pour sa santé

d'aller prendre les eaux de Spa, plusieurs personnes de qualité

s'y trouvèrent dans le même temps. On proposa un jour d'y danser

pour aider à l'effet des remèdes. Notre jeune veuve fut si

vivement sollicitée d'être de la partie, qu'elle se laissa

vaincre; quelques moments après, il fit un grand tonnerre; dès

le premier coup, elle voulut quitter; un gentilhomme qui lui

donnoit la main, se moquant de sa frayeur, en fit le sujet de

ses railleries; mais au même instant la foudre tombant tua cet

homme au milieu de la compagnie. On peut juger de la frayeur que

causa ce terrible accident, Mais Mme de Bréauté n'en resta pas

là: faisant réflexion au jugement de Dieu auquel cet homme

venoit de se trouver en un instant, elle conclut à prendre tous

les moyens possibles pour mener une vie plus régulière. De

retour à Paris, l'on reçut en France la bulle du Jubilé de 1601:

elle résolut de faire ses efforts pour profiter d'une si grande

grâce, et commença par se disposer à faire une confession

générale à M. Cospean, homme de grande réputation, et depuis

évêque de Lisieux; ce qu'ayant fait, ce digne ministre lui parla

si fortement du devoir des veuves, qu'elle commença dès lors à

retrancher des habits ce qui tenoit trop de la vanité, et ajouta

à cette mortification celle de se lever tous les jours à six

heures du matin, pratique qui ne lui coûta pas peu, mais dont le

sacrifice lui mérita de nouvelles lumières sur le danger de la

vie du monde et le bonheur de la vie religieuse. Elle communiqua

ses pensées à ce sujet à un ecclésiastique auquel elle se

confessoit quelquefois. «Voilà, Madame, lui dit-il, où je vous

attendois depuis longtemps, ne doutant pas que de tant de bonnes

pensées que Dieu vous donne, il ne s'en trouvât quelqu'une qui

vous portât à sortir du monde. Il n'est pas nécessaire cependant

de changer de condition, la vôtre peut compatir avec les moyens

que vous pouvez choisir pour vous sauver.»

Ce discours flattoit trop les inclinations de Mme de Bréauté

pour demander des avis à d'autres, et le seul usage qu'elle fit

de ces bonnes pensées fut de la fortifier dans la résolution de

vivre en bonne chrétienne. Quelque temps après, ayant été faire

ses dévotions aux Capucins, et s'étant retirée dans le coin de

l'église pour y faire son action de grâces, elle y employa trois

heures sans s'en apercevoir. Au sortir de cette oraison, où elle

avoit éprouvé les plus fortes impressions de la grâce, ses

pensées pour la vie religieuse se renouvelèrent; la sainteté des

filles de l'Ave-Maria la frappa; elle conçut le désir d'y entrer

quoiqu'elle les regardât comme les martyrs d'une pénitence dont

la pensée la faisoit frémir. Elle en fut occupée pendant

plusieurs jours et ne quitta ce premier projet que pour en

suivre un autre que lui avoit fait naître la lecture des œuvres

de sainte Thérèse: ce fut d'entrer dans l'ordre des Carmélites.

Elle étoit irrésolue sur le choix de ces deux ordres. Après bien

des réflexions, elle se décida enfin pour ce dernier, y trouvant

avec bien des austérités une certaine vie intérieure que cet

ordre avoit reçue comme en dépôt de sa sainte fondatrice.

L'exécution de ce projet souffroit cependant de grandes

difficultés: l'ordre des Carmélites étoit encore renfermé dans

les limites de l'Espagne; il lui en coûtoit pour se résoudre à

s'éloigner si fort de sa patrie; sa ressource fut d'espérer, non

que cet ordre passeroit en France; elle ne le croyoit pas

possible; mais qu'il s'approcheroit des frontières et qu'il y

auroit des maisons assez voisines pour y pouvoir entrer. Cette

pensée, jointe à plusieurs peines intérieures dont elle fut

travaillée pendant huit mois, lui causa un grand mal de tête qui

ne lui laissoit aucun repos; cela pensa la rebuter entièrement

du parti de la retraite qu'elle avoit pris, s'imaginant de plus

qu'elle ne faisoit aucun progrès dans la vie spirituelle. Mais

Dieu ne permit pas qu'elle suivît ces pensées dangereuses et lui

en inspira de plus salutaires; ce fut de chercher un guide qui,

par ses conseils, la conduisît dans les voies où il plairoit au

Seigneur de la faire marcher. Fidèle à ce mouvement, elle

s'adressa à Mlle de Sainte-Beuve, qui étoit en grande réputation

de vertu, et lui exposa ses peines avec grande confiance. Cette

demoiselle, se méfiant de ses lumières, lui conseilla de voir

Mlle Acarie, lui en parlant comme d'une âme rare en mérite.

Notre jeune veuve saisit ce conseil; il ne fallut pas un long

temps à Mlle Acarie pour connoître que Dieu destinoit cette âme

à la plus haute perfection, ce qui l'engagea à lui donner tous

ses soins. Elle commença par lui faire une méthode d'oraison qui

lui parut aisée et ne contribua pas peu à dissiper le mal de

tête dont nous avons parlé. Il se forma entre ces deux grandes

âmes la liaison la plus étroite et la plus sainte, Mme de

Bréauté ayant pour Mlle Acarie toute la docilité et la

soumission d'une novice, et Mlle Acarie tous les ménagements

d'une maîtresse sage et discrète qui ne veut pas effrayer un

esprit qui n'est pas encore pleinement affermi dans les voies de

Dieu. Dans cette vue, elle passa quelque temps sans rien

prescrire à cette nouvelle disciple sur son habillement; mais un

jour qu'elle lui demanda la permission de faire quelque

pénitence: Je crois, Madame, répondit sa savante maîtresse, que

la plus agréable que vous puissiez faire aux yeux de Dieu seroit

de réformer vos habits en en retranchant les vains ornements.

Dès le même jour, cela fut exécuté malgré la plus forte

répugnance, ne s'attendant à rien moins qu'à devenir le sujet de

la raillerie du public, car poussant plus loin l'avis qui lui

avoit été donné, elle se mit d'une manière qui ne pouvoit

convenir qu'aux femmes les plus âgées, quoiqu'elle n'eût alors

que vingt-deux ou vingt-trois ans. Les occupations de ses

journées répondoient à la réforme de ses habits; elle se levoit

tous les jours à six heures du matin, faisoit ensuite une heure

d'oraison, et se rendoit à l'église où elle restoit jusqu'à onze

heures; l'après-midi, elle alloit à vêpres et le reste du temps

se passoit à lire et faire quelques bonnes œuvres. Le projet

qu'elle avoit eu de se faire Carmélite ne l'occupoit cependant

plus que faiblement, lorsqu'étant allée voir Mlle Acarie, et

l'entendant parler de l'établissement de cet ordre qu'elle

méditoit de procurer à la ville de Paris, elle dit d'un ton fort

indifférent qu'elle avoit eu autrefois envie d'entrer dans cet

ordre: D'où vient, reprit Mlle Acarie, que vous ne l'avez plus?

Mme de Bréauté répondit qu'elle ne s'y croyoit pas propre, que

la vie en étoit trop austère, et qu'elle se contentoit de son

état. Mais, répliqua Mlle Acarie, si Dieu vous y appelle,

pensez-vous qu'il vous soit permis de résister? il est plus

important que vous ne croyez de répondre à sa voix, et vous

devez y réfléchir.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 34 / 51 段