vous conjure de me donner la communion de demain pour recommander
à Dieu les affaires de mon fils. Je crois que l'on en doit parler
demain. Demandez à Dieu que tout soit pour sa gloire et pour la
paix et l'union. Je croyois aller demain dîner chez vous, mais je
n'y pourrai aller que l'après-dînée. Je vous prie de trouver bon
que je fasse entrer demain la nourrice de ma fille, qui n'a point
eu de mal de tête depuis que vous lui fîtes toucher le cœur de
notre bienheureuse mère. Elle se trouve si soulagée de tous ses
maux qu'elle ne doute pas que si elle baise encore ce bienheureux
cœur, elle ne soit guérie. Nous prendrons cette fois sur l'autre
mois. Mandez-moi, si vous le trouvez bon. La confiance que cette
pauvre femme a aux prières de notre bienheureuse mère me fait
espérer qu'elle obtiendra de Dieu sa guérison. Et moi j'espère
aussi qu'elle assistera mon fils de ses prières pour sa conversion
et pour ses affaires. Priez-l'en, je vous prie, ma bonne mère. Je
vous donne le bonjour.
CC.
Ce vendredi au soir.»
Nous ajouterons les deux pièces suivantes, que relève l'importance
du personnage qui en est le sujet:
Note de la main de la mère Agnès:
«Au mois de septembre de l'année 1645, Madame la princesse de
Condé étant extrêmement en peine de Monseigneur le duc d'Enghien,
son fils, qui étoit fort malade à Philisbourg en Allemagne, en
suite de la bataille de Nortlingue; elle eut recours à notre B. H.
mère pour lui; et je me souviens qu'ayant appris qu'il étoit hors
de péril de cette maladie, comme elle s'en alloit de ce monastère,
je la vis rebrousser chemin pour aller sur le tombeau de notre B.
H. mère, sans qu'on lui parlât d'elle, disant: Allons sur le
tombeau de notre B. H. mère la remercier de l'assistance qu'elle
nous a donnée. Et quand elle y fut, elle dit tout haut avec grande
dévotion: Ma bonne mère, je vous remercie de l'assistance que vous
nous avez donnée. Ensuite elle fit célébrer 59 messes dans notre
église pour action de grâces en l'honneur des 59 années de la vie
de notre B. H. mère, et donna cent francs pour faire faire un
tombeau voué où la sainte Vierge fut représentée et notre B. H.
mère lui offrant le duc d'Enghien.»
Extrait de la déposition d'une religieuse du couvent de la rue
Saint-Jacques, sur une apparition de la mère Madeleine, quand le
duc d'Enghien, fils de la princesse de Condé, était malade à
Philipsbourg, en Allemagne, après la bataille de Nortlingue, en
1645:
«Une personne de grande qualité étant extrêmement malade à l'armée
qu'il commandoit à plus de cent lieues d'ici, la nouvelle en
arriva qui donna beaucoup d'alarme à ses proches; et après avoir
reçu ladite nouvelle, l'on fut environ huit jours sans qu'il
arrivât nul courrier de ce lieu-là, de sorte que plusieurs le
croyoient mort ou pour le moins hors d'espérance de guérison.
Pendant ce temps, je priois avec nos sœurs dans une très grande
affection à ce qu'il plût à Dieu rendre la santé à cette personne,
et je m'adressois en particulier à notre B. H. mère, laquelle,
trois jours avant la réception de la nouvelle qui apprit qu'il
étoit hors de péril, m'apparut dans notre habit de carmélite
proche de son tombeau où j'étois lors, et me dit: Vous êtes bien
en peine ici d'une chose qui vous a été donnée; la vie lui a été
rendue par les prières, car il devoit mourir; rendez-en actions de
grâces à Dieu et aussi à la sainte Vierge. Elle ne me nomma point
celui de qui elle me parloit; mais je ne laissai pas de l'entendre
très bien, car ses paroles répondoient à ma pensée. Je demeurai
dès lors si certaine de cette guérison que je ne pouvois plus en
être en nulle peine, et m'étonnois en quelque sorte de voir que
les autres y étoient encore, tant j'avois une grande certitude en
moi-même que la chose étoit comme elle m'avoit été montrée. Je dis
à la mère sous-prieure cette apparition de notre B. H. mère, et ce
qu'elle m'avoit appris, me sentant pressée intérieurement de le
déclarer avant qu'il fût venu de courrier qui apportât la nouvelle
de la meilleure santé de cette personne, afin que la vérité de son
assistance fût plus vérifiée.»
«Je, sœur Marguerite de Jésus (Mlle d'Anglure, plus haut p. 361),
ai copié ceci sur l'original, et la religieuse nommée sœur Mag.
de Saint-Joseph (probablement Mlle de Rivière, plus haut p. 357),
qui a eu cette apparition, me l'a dit en confiance de vive voix et
prêté sa déposition pour en faire cet extrait. Ce 1er décembre
1645.»
Et pour témoignage de la vérité de tout ce que j'ai dit ci-dessus,
j'ai signé de ma propre main, et à icelui faict apposer nos armes, en
présence des deux notaires apostoliques et ecclésiastiques de Paris,
en notre hôtel à Paris, ce 10 du mois d'avril de l'an de grâce 1647.»
DÉPOSITION AUTOGRAPHE DE MADAME DE LONGUEVILLE[552].
«Je Anne Geneviefve de Bourbon, princesse du sang de France, femme de
très haut et très puissant prince, Henry d'Orléans, duc de
Longueville et d'Estouteville, prince souverain de Neufchâteau et
Valengin en Suisse, comte de Dunois, et lieutenant général pour le Roi
en Normandie, âgée d'environ vingt-sept ans, certifie que dès mon
enfance jusques à l'année mil six cent trente-sept, j'ai très souvent
eu la bénédiction de voir la vénérable mère Magdelene de St.-Joseph au
monastère de l'Incarnation à Paris, le premier de l'ordre de
Notre-Dame du mont Carmel en France selon la réforme de
Sainte-Thérèse, duquel elle a été prieure plusieurs années.
[552] C'est vraisemblablement à cette déposition que se rapporte ce
billet de Mlle de Longueville, depuis la duchesse de Nemours,
adressé à Mlle d'Épernon:
«Mademoiselle, j'ai dit à madame ma mère (sa belle-mère Mme de
Longueville) ce que vous m'aviez commandé. Elle m'ordonne de vous
envoyer la copie de ce qu'elle a remarqué en la bienheureuse mère
pour voir si vous le trouvez bien. Faites-moi l'honneur de me le
mander, et le jour que vous souhaiterez que le procureur vienne,
Madame l'attendre avec bien de l'impatience, puisque c'est pour
servir Dieu et vous plaire. Pour moi, ma très chère cousine, je
n'aurai jamais plus de joie que de mériter l'honneur de vos bonnes
grâces, puisque je suis plus véritablement que personne du monde,
Mademoiselle,
Votre très humble cousine et servante.
MARIE D'ORLÉANS.»
Je sais qu'elle étoit fort régulière dans les observances de la
religion, tant par ce que je lui ai vu pratiquer que par le bon
règlement que j'ai toujours reconnu et que je reconnois encore
dans le monastère de l'Incarnation de Paris qu'elle a gouverné
en qualité de prieure par diverses fois; et je puis rendre
témoignage, par la particulière connoissance que j'ai de ce
monastère où j'entre plus qu'en pas un autre, qu'elle y a établi
une grande perfection, et que c'est la maison religieuse la plus
exacte et régulière que je connoisse.
J'ai vu en particulier le zèle de cette servante de Dieu pour la
régularité par le refus qu'elle fit de recevoir madame l'abbesse
du Lis, qui l'est à présent de Jouarre, en l'ordre des
Carmélites, à cause que sainte Thérèse défend dans les
constitutions d'y recevoir des professes de quelque autre ordre.
Je sais aussi qu'elle empêcha des dames de considération d'user
de la permission qu'elles avoient de notre saint Père le Pape
pour entrer quelquefois dans le monastère de l'Incarnation, pour
éviter que les entrées si fréquentes de personnes séculières ne
fissent quelque tort aux religieuses qui font si particulière
profession de solitude et d'imiter les anciens pères hermites du
mont Carmel dont elles sont descendues.
Je lui ai souvent ouï parler de la condition religieuse avec
grande estime, et la mettre au-dessus des plus grandes de la
terre. Elle estimoit fort la pénitence, et y affectionnoit les
personnes du monde. Elle m'en a parlé diverses fois et d'être
soigneuse de mortifier mon esprit et mes sens en leur
retranchant leurs plaisirs superflus.
Elle m'a aussi grand nombre de fois exhortée à ne point lire de
romans, à quoi elle me voyoit affectionnée, que je ne puis dire
combien elle m'en a parlé, me montrant que cette lecture étoit
fort préjudiciable à l'âme, et même indigne d'une personne de ma
condition, et enfin elle me les fit quitter[553].
[553] On retrouve ce détail dans presque toutes les dépositions; il
prouve à quel point le goût des romans était alors répandu dans la
haute société. Quand Mme de Longueville dit qu'elle renonça aux
romans, entendez pendant la vie de la mère de Saint-Joseph et
jusqu'au bal qui rendit au monde Mlle de Bourbon.
Elle me portoit beaucoup à fuir la vanité, non pas à ne me
treuver aux lieux où elle savoit bien que je ne pouvois éviter
d'aller, mais elle me disoit qu'au milieu des divertissements
du monde je devois être soigneuse de m'élever à Dieu et de lui
demander qu'il me préservât de prendre part à la vanité qui y
règne.
Elle n'aimoit point qu'on dît qu'un sermon n'étoit pas beau, et
disoit qu'il y en avoit toujours assez pour profiter si on étoit
bien disposé.
Elle parloit à la Reine et aux princesses avec une certaine
majesté et authorité, qu'il sembloit qu'elle eût droit de les
enseigner et reprendre, comme elle le faisoit très à propos dans
les occasions. C'étoit toujours néanmoins avec un grand respect,
et d'une majesté si pleine de grâce qu'on ne pouvoit treuver
mauvais ce qu'elle disoit. Elle se faisoit extrêmement aimer de
ceux avec qui elle conversoit; on sentoit une inclination vers
elle toute particulière, et une si grande confiance en elle
qu'on lui disoit toutes choses avec une entière ouverture de
cœur. Elle entroit dans les sentiments des autres, leur ouvrant
son cœur plein d'une véritable charité, et par cela donnoit
grande ouverture vers elle.
Pour moi, je lui eusse découvert mes plus secrètes pensées, et
l'ai très souvent fait selon mes besoins, sur quoi elle m'a
donné de très saints conseil et beaucoup d'assistance. Je ne me
lassois point de l'entendre parler, ni d'être avec elle; car je
l'aimois comme ma propre mère, et l'estimois une sainte par la
connoissance particulière que j'avois de sa grande charité vers
moi[554] et de ses grandes vertus. Souvent je me suis trouvée
bien heureuse qu'elle m'eût donné sa bénédiction.
[554] _Vers_ pour _envers_, locution ici habituelle, qui se trouve
souvent dans les meilleurs écrivains du règne de Louis XIII et de
la Régence, et qui va diminuant sous Louis XIV.
Elle avoit une douceur, une gaieté, une égalité et une patience
admirables dans ses continuelles infirmités, et cela paroissoit
tant en elle qu'il n'y a personne qui l'ait connue qui n'en
puisse rendre le même témoignage.
Je me souviens de l'avoir vue agir sans s'émouvoir dans une
affaire très importante pour son ordre[555] où elle eut beaucoup
de sujet d'exercer sa patience envers quelques personnes; et
pendant tout ce temps je ne lui ai jamais ouï dire une parole
contre ceux qui la persécutaient, ni témoigner aucune aigreur
vers eux; elle les excusoit toujours et en parloit avec
compassion, grande douceur et charité, amoindrissant leur faute
autant qu'elle pouvoit.
[555] L'affaire de la révolte de Bourges, dont parle plus en détail
la princesse de Condé.
J'ai aussi remarqué lorsqu'on parloit en sa présence au
désavantage de quelqu'un, qui que ce fût, si il arrivoit qu'elle
ne le pût excuser, elle en témoignoit compassion et rejetoit la
faute sur la fragilité de la nature et non sur la malice de la
personne, et elle imprimoit cette disposition d'excuse dans ceux
qui l'entendoient, les portant non-seulement par ses
exhortations, mais comme par une participation de sa grâce, à
être dans cette véritable charité.
J'ai ouï dire qu'elle faisoit plusieurs charités aux pauvres, et
je suis témoin qu'elle eut soin, pour le temporel et le
spirituel, de deux petites Canadiennes et d'une femme iroquoise
que les Pères Jésuites avoient fait venir à Paris; elle les fit
baptiser et me porta à être la marraine de la femme iroquoise.
J'ai expérimenté en moi-même et j'ai vu en beaucoup d'autres,
qu'elle avoit un grand désir de servir les âmes dans leurs
besoins et les aider à suivre les voies du salut.
J'ai connu qu'elle pénétroit les secrets de Dieu sur les âmes,
et je me souviens en particulier d'une personne de ma
connoissance qui avoit de très grands désirs de se retirer du
monde; elle en communiqua diverses fois avec cette servante de
Dieu, sans qu'elle approuvât ou désapprouvât ses désirs; mais
elle l'exhortoit seulement à s'exercer dans la vertu et
perfection qui se peut pratiquer en toute condition, parce
qu'elle voyoit par une lumière surnaturelle qui ne pouvoit venir
que de Dieu que les désirs de cette dame n'auroient pas leur
effet, dont pourtant elle ne lui disoit rien. Cette personne
remarquoit bien que la servante de Dieu avoit une inclination et
un désir ardent qu'elle fût religieuse, mais elle lui voyoit
réprimer par une lumière qui ne pouvoit être humaine, et agir
non pas conformément à ce désir, mais selon que la prudence
divine lui dictoit; ce que je sçais avec une entière certitude,
cette personne se confiant en moi comme en elle-même. Elle s'est
depuis engagée dans le monde[556], et se souvient toujours du
sage procédé de cette grande servante de Dieu.
[556] Quelle est cette personne si liée avec Mlle de Bourbon, qui
voulut aussi se faire carmélite? Ne serait-ce pas elle-même dont
elle parlerait ici?
J'ai toujours ouï parler d'elle comme d'un des plus grands
esprits qu'il y eût. Tous ceux qui la connoissoient ne doutoient
point de cela, et pour mon particulier tout ce que j'ai vu de sa
conduite m'a fait faire le même jugement.
Elle avoit une grande déférence au sens d'autrui et étoit
extrêmement humble. Je l'ai vue baiser les pieds des religieuses
par humilité; et depuis qu'elle fut hors de charge, je l'ai vue
souvent rendre de grands respects à la mère prieure et à la mère
sous-prieure qui étoient ses filles, les ayant reçues et élevées
dans la religion.
J'ai remarqué qu'elle avoit une grande dévotion au
St.-Sacrement, qu'elle étoit le plus qu'elle pouvoit en sa
présence, et pour cela je l'ai vue quitter plusieurs fois Madame
ma mère et d'autres princesses qui étoient entrées dans le
monastère et qui aimoient fort de l'entretenir. Elle m'a parlé
souvent sur le saint sacrifice de la messe et des dispositions
que nous devons avoir pour y assister. J'ai connu par ses
actions et par ses paroles qu'elle avoit un grand amour de Dieu.
Elle portoit les âmes à avoir toujours Notre-Seigneur
Jésus-Christ présent, et à le prendre pour règle de toute leur
conduite et actions.
Elle m'a quelquefois parlé en particulier d'honorer le cœur de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, de lui demander qu'il sanctifiât
tous les mouvements du mien par ceux du sien très saint et
divin; et j'ai connu, par tout ce qu'elle m'en a dit, qu'elle
avoit une dévotion et très particulière application à ce très
sacré cœur du Fils de Dieu.
Pour ce qui est de la dévotion à la très sainte Vierge, c'est
une des choses dont elle m'a plus parlé, et n'est pas croyable
les soins qu'elle a pris de m'y affectionner, tant à recourir
souvent à elle qu'à pratiquer diverses choses, faire des
dévotions particulières en son honneur, et enfin l'honorer par
toutes sortes de voies, ce qui m'a fait connoître qu'elle y
avoit une rare dévotion.
Je l'ai vue porter un très grand respect au saint bois de la
croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je l'ai vue aussi fort
dévote aux Saints dont elle honoroit beaucoup les images et les
reliques; et à son exemple les religieuses du monastère de
l'Incarnation leur rendent de grands honneurs, et sont fort
désireuses d'en avoir quantité qu'elles tiennent avec grande
révérence. Elle m'a souvent exhortée à la dévotion envers saint
Joseph.
Sa piété paroissoit en toutes choses, particulièrement à faire
embellir l'église et l'autel où repose le très Saint-Sacrement,
qu'elle faisoit orner le mieux qui lui étoit possible.
Je me souviens qu'elle reprenoit des dames quand elle les voyoit
parler devant le Saint-Sacrement.
Lorsque cette servante de Dieu tomba malade de sa dernière
maladie et que je la sçus à l'extrémité, je fis plusieurs
prières et des vœux pour demander à Dieu qu'il ne la retirât
pas si tôt de ce monde où elle étoit si utile pour la gloire et
le bien de son Ordre, et pour mon particulier il me sembloit
qu'en la perdant je faisois une perte irréparable. Madame ma
mère et moi eûmes beaucoup de déplaisir de ne pouvoir entrer au
monastère pour la voir, parce que nous y étions entrées ce
mois-là les trois fois qui nous étoient lors permises. Cette
servante de Dieu prit la peine de venir au parloir deux ou trois
jours avant sa mort pour voir Madame ma mère et moi, et nous
témoigna à toutes deux une grande affection.
Quand j'appris la nouvelle de sa mort, je fus extrêmement
touchée et autant que si c'eût été ma propre mère; je la pleurai
beaucoup, et Madame ma mère aussi, par l'estime que je faisois
de sa sainteté. Je désirois d'avoir quelque chose qui lui eût
appartenu, et la mère prieure me donna un de ses petits
reliquaires que j'ai toujours gardé depuis.
Le lendemain de sa mort, comme c'étoit un autre mois, j'entrai
au couvent pour assister à son enterrement. J'y vis venir
beaucoup de monde pour la voir, et qui paroissoit venir non tant
par curiosité que par dévotion; ils passoient leurs chapelets
par la grille pour les faire toucher à son corps, et demandoient
par dévotion des fleurs qui étoient près elle. Son visage étoit
si beau, si doux, et si élevant à Dieu que je ne pouvois me
lasser de la regarder, et je me sentois si fort attirée auprès
de ce saint corps que je ne l'eusse point quitté si Madame ma
mère, qui craignoit que je me fisse mal parce que je pleurois
fort, ne m'en eût fait sortir.
J'ai remarqué qu'encore que les religieuses fussent extrêmement
touchées et affligées de cette perte, elles la portèrent dans
une constance si grande que j'en fus étonnée.
Quelque temps après sa mort, comme je parlois d'elle avec deux
demoiselles en une chapelle de chez Mme de Brienne, il y en eut
une qui dit qu'elle avoit une feuille de tulipe, qu'elle avoit
prise sur son corps le jour de son enterrement, qu'elle avoit
senti plusieurs fois exhaler une très bonne odeur. Je lui
demandai pour voir si je la sentirois; d'abord je ne sentis
rien, ni ces deux demoiselles non plus; mais dans le désir que
j'avois de participer à ces odeurs, nous dîmes l'antienne des
vierges en son honneur, et au même instant une de ces
demoiselles et moi sentîmes cette feuille avoir une excellente
odeur que je ne saurois comparer à aucun parfum de la terre, et
celle qui nous l'avoit donnée et qui l'avoit sentie plusieurs
fois ne sentit rien pour lors. Cette odeur élevoit à Dieu et
nous donna une grande joie.
Une autre fois étant dans le couvent des Carmélites, je sentis
l'odeur de cette servante de Dieu par deux diverses fois, et
Madame ma mère un autre jour étant assise proche de la chambre
où elle étoit décédée, elle se retourna et dit qu'elle sentoit
fort bon, nous demandant si nous ne sentions rien, et au même
temps, je la vis rougir et les larmes aux yeux; nous étions lors
plusieurs qui la suivions et ne sentions rien du tout[557].
[557] Ne nous étonnons pas de tous ces détails. D'abord des faits
miraculeux étaient nécessaires pour obtenir la béatification qu'on
poursuivait. Puis jusqu'à la fin du siècle on rencontre bien des
miracles, à Port-Royal aussi bien qu'aux Carmélites, et Pascal y
croyait comme Mme de Longueville. Enfin n'oublions pas que les âges
de foi sont ceux des miracles, et qu'après tout, dans la misère de
la nature humaine, un peu de crédulité est une bien faible rançon
de la grandeur et des avantages de l'esprit religieux.
J'ai eu depuis sa mort recours à elle en divers besoins et l'ai
priée souvent avec grande confiance, me souvenant de la grande
charité qu'elle avoit pour moi pendant sa vie sur terre; j'ai
grand nombre de fois visité son tombeau par dévotion, et j'y ai
vu souvent Madame ma mère et même la Reine et le Roi
quelquefois.
J'ai entendu dire qu'il s'est fait quantité de miracles en
divers endroits de la France par son intercession, et j'ai parlé
à quelques personnes qui m'ont dit en avoir reçu guérison.
Je n'ai rien dit en tout ce que dessus que je n'affirme par
serment comme très véritable. En foi de quoi, je l'ai signé de
mon seing, en présence de deux notaires apostoliques et fait
sceller de nos armes à notre hôtel à Paris, ce dix-huit de
juillet mil six cent quarante-sept.
«Ainsi signé,
ANNE DE BOURBON («Scellé de son sceau et de ses armes.»)
Extrait du témoignage de la marquise de Portes pour la mère Madeleine
de Saint-Joseph:
«Je m'appelle Marie Félice de Budos marquise de Portes,
vicomtesse de Térarque et d'Estoilles, fille d'Antoine Hercules
de Budos, marquis de Portes, chevalier des ordres du Roi,
gouverneur du Gévaudan, hautes et basses Septvènes, et de Louise
de Crussol, sa légitime épouse; je suis née à Agdes, en
Languedoc; j'ai vingt-sept ans passés; j'ai du bien suffisamment
pour m'entretenir selon ma condition, etc.....
Je suis de Languedoc, de la ville d'Agdes, comme j'ai déjà dit;
j'en suis sortie fort jeune; j'ai été quelques années dans
l'abbaye de Caen, et depuis, jusques à cette heure, à Paris,
excepté quelques années que j'ai demeuré à Moulins avec Mme la
duchesse de Montmorency, et dans mes terres...
Pendant le temps que j'ai eu la grâce de demeurer en ce saint
couvent du faubourg Saint-Jacques, où elles eurent la bonté de
me garder environ un an pour éprouver ma vocation dans
l'incertitude où j'étois de la volonté de Dieu... (Et là Mlle de
Portes déclare que, sans avoir connu la mère Madeleine de
Saint-Joseph, elle a vu et entendu des choses dont elle a besoin
de déposer, et elle cite le témoignage de Mme la princesse de
Condé)... J'ai déjà dit comme elles m'avoient fait la grâce de
me souffrir environ un an avec elles; et puisque j'ai été assez
peu heureuse pour en sortir, l'on peut juger que j'en parle sans
préoccupation...
Cette vénérable mère chérissoit tant la solitude, et l'a si bien
enseignée et établie en son monastère, que plusieurs, pour avoir
leur conversation continuelle dans le ciel, ont entièrement
banni celles de la terre depuis quinze et seize années: et dans
tout ce grand couvent, l'on n'y entend pas une parole, et il m'a
toujours paru un grand désert, mais un désert dans lequel la
grâce parle incessamment au cœur. Je dis ce que j'ai senti. Ce
lieu m'a toujours semblé un sanctuaire rempli de tous côtés de
la sainteté de Dieu, ce qui m'invitoit à l'aimer, joint à
l'exemple de ces anges terrestres qui m'y portèrent sans
cesse... En foi de quoi j'ai signé le présent écrit de ma main.
MARIE FÉLICE DE BUDOS.
Et plus bas: C'est ainsi que j'ai déposé pour la vérité,
Je MARIE FÉLICE DE BUDOS.»
Extrait du témoignage de Mme de Ventadour, Mlle de Saint-Géran,
seconde femme de Charles de Levis, duc de Ventadour, qui était
Montmorency par sa mère, et neveu de Charlotte Marguerite de
Montmorency, princesse de Condé. Le duc de Ventadour mourut en 1649;
sa jeune veuve vécut jusqu'en 1701, et sa fille épousa le maréchal duc
de Duras.
«J'ai nom Marie de la Guiche, duchesse douairière de Ventadour.
Mou père avoit nom Jean François de la Guiche, seigneur de
Saint-Géran, chevalier des ordres du Roi, gouverneur du
Bourbonnois et maréchal de France. Ma mère avoit nom Suzanne aux
Espaulles. Je suis née en une des maisons de ma mère, nommée
Sainte-Marie, située dans le diocèse de Contances, en Normandie.
J'ai vingt-huit ans... J'ai connu la vénérable mère Magdeleine
de Saint-Joseph dès mon enfance, parce que Mme la maréchale de
Saint-Géran, ma mère, me menoit avec elle lorsqu'elle la venoit
voir, et la prioit de me donner sa bénédiction. Je me souviens
que, quoique je fusse bien petite, elle me témoignoit beaucoup
d'affection, et que sa charité et son humilité la faisoient
s'abaisser jusques à entretenir et contenter un enfant comme
j'étois alors. Je n'ai pas été en âge, durant sa vie, de
discerner par moi-même ses incomparables vertus, mais j'en ai
ouï parler à tout le monde comme d'une personne fort
extraordinaire... J'ai entendu dire ces choses, et en termes
encore plus forts à Mme la Princesse, de laquelle M. le duc de
Ventadour, mon mari, avoit l'honneur d'être neveu, ce qui
m'engageoit à être souvent auprès d'elle...