Sa piété vers Dieu paroissoit en toutes ses paroles. Il étoit le seul

sujet de tous ses entretiens; et comme la bouche parle de l'abondance

du cœur, elle m'entretenoit toujours de celui qui étoit l'unique

objet de son amour. Elle en parloit avec beaucoup de grâce et faisoit

une merveilleuse impression dans l'âme de tous ceux qui l'écoutoient.

Pour moi, je vous avoue que j'en étois fort touchée, et que je ne

pouvois l'entendre que je ne fusse saisie de ce respect qu'on a pour

les choses saintes. L'amour qu'elle portoit à Dieu faisoit naître la

douleur qu'elle souffroit quand il étoit offensé. Elle avoit une

horreur étrange des impiétés et des blasphèmes, et elle m'exhortoit à

employer tout mon pouvoir à les bannir de ce royaume. Elle portoit un

extrême respect à la parole de Dieu et vouloit qu'on l'écoutât avec

beaucoup de vénération; et parce qu'on la méprise quelquefois quand

elle n'est pas annoncée avec tant de grâce, elle me disoit qu'il

falloit honorer Jésus-Christ en la personne de ses ministres,

respecter sa parole dans leur bouche, et tenir pour assuré que les

moindres d'entre eux en disoient toujours bien plus que nous n'en

faisions. Mais si elle avoit tant de révérence pour la parole des

prédicateurs, elle en avoit beaucoup davantage pour celle des

souverains pontifes. Tout ce qui venoit de leur part lui étoit en

singulière vénération, et je me souviens que quand ils ouvroient le

Jubilé à Rome, elle m'exhortoit à le demander pour la France et ne pas

négliger une grâce pour laquelle l'Eglise communique ses trésors à ses

enfants et fournit aux pécheurs des remèdes pour tous leurs maux. De

ce même principe procédoit le zèle qu'elle avoit du salut des âmes. La

conversion des pécheurs faisoit le plus grand de ses soins, et comme

vraie fille de J.-Christ elle accompagnoit de ses prières les

prédicateurs qui travailloient à les convertir. Elle me parloit aussi

souvent des peuples nouvellement revenus à la foi, m'entretenant des

progrès qui se faisoient dans le Canada pour lequel elle avoit une

charité particulière, conviant les personnes qui la voyoient de

contribuer à cette bonne œuvre de tout leur pouvoir. Comme elle

souhaitoit la conversion des infidèles, elle souhaitoit aussi celle

des chrétiens et se servoit de tous les avantages que Dieu lui avoit

donnés pour les réduire à leurs devoirs. Elle blâmoit les

divertissements dangereux avec une force d'esprit qui en donnoit de

l'horreur, et elle faisoit voir si clairement le péril qui les

accompagne qu'elle obligeoit ceux qui l'écoutoient à s'en éloigner. Je

lui ai cette obligation avec plusieurs autres qu'elle m'a donné de

l'aversion des romans, en me faisant remarquer combien la lecture en

est puérile et dommageable, combien elle dérobe de temps, et de

quelles mauvaises impressions elle remplit l'esprit de tous ceux qui

s'y occupent. Si elle avoit soin du salut de son prochain elle en

avoit aussi de sa réputation; elle ne pouvoit souffrir la médisance,

et comme elle est très opposée à la charité, elle en avoit une extrême

aversion, et me recommandoit souvent d'user de mon autorité pour

l'éloigner de ma cour.

Je conclurai cette lettre par les principales choses qu'elle m'a dites

pour mon instruction particulière, et que Dieu m'a fait la grâce de ne

point oublier. Elle m'exhortoit à donner ma première pensée à Dieu

quand je m'éveille, à faire en sorte que les bonnes résolutions que je

prenois devant lui fussent suivies de bons effets, à m'employer dans

toutes les œuvres de piété qui seroient en mon pouvoir. Elle me

convioit aussi à faire tous les soirs l'examen de ma conscience, et de

ne pas seulement demander pardon à Dieu de mes péchés, mais encore du

mauvais emploi du temps, me représentant avec beaucoup de force et de

raison les obligations qu'ont les chrétiens d'en faire un bon usage.

Elle m'a aussi souvent recommandé d'assister tous les jours aux

vêpres, et de me dérober des divertissements pour rendre ce petit

hommage à Dieu; cet avis est si bien demeuré dans mon esprit que je

ne manque que le moins que je puis à le suivre, et quand j'y obéis

c'est presque toujours en souvenir de celle qui me l'a donné, et avec

une pensée que ma déférence lui donne quelque satisfaction. J'ai reçu

de sensibles consolations dans ses entretiens, et quoiqu'il y eût

grande disproportion entre nos âges et nos conditions, je ne laissois

pas de trouver une grande douceur dans sa conversation. Elle exhortoit

beaucoup à porter avec soumission les croix qu'il plaisoit à Dieu

d'envoyer, à les recevoir avec humilité, les souffrir avec patience et

les embrasser même avec joie. Elle pratiquoit courageusement les avis

qu'elle donnoit aux autres; car quoiqu'elle fût très infirme et

qu'elle sentit de très fâcheuses douleurs, elle étoit néanmoins

toujours égale et tranquille, et l'on voyoit bien que celui pour qui

elle souffroit étoit sa consolation et sa force. Ces excellentes

vertus lui ont acquis l'estime générale de toute la France, et je vous

puis assurer que tous ceux qui l'ont connue l'ont vue comme une

sainte. J'ai un extrême regret qu'ayant eu le bien de la voir pendant

sa vie, je n'aie pas eu celui d'assister à sa mort, et qu'elle soit

passée de ce monde en l'autre lorsque j'étois absente de Paris; et

pour m'en consoler je demandai avec grand soin quelque chose qui lui

eût appartenu, et je reçus avec grand respect une image qu'elle avoit

longtemps gardée en son bréviaire. Je visite assez souvent son

tombeau, et en particulier je n'y manque jamais le jour qu'elle est

décédée, et quelques affaires qui me surviennent je m'en défais pour

lui rendre ce petit devoir. J'y ai mené plusieurs fois le Roi monsieur

mon fils dans la créance que j'ai qu'il pourra obtenir de Dieu

beaucoup de grâces par son intercession. Ce qui me le persuade est le

grand nombre des miracles qu'elle opère tous les jours en faveur de

ceux qui implorent son assistance.

Quoique je vous aie dit ce que ma mémoire m'a fourni, j'ai grande

confusion d'en avoir dit si peu, et de vous avoir marqué des choses

qui ne répondent ni à sa sainteté ni à l'estime que tout le monde en a

conçue; mais le témoignage public suppléera à mon défaut, et j'aurai

la satisfaction d'avoir au moins contribué de mon suffrage pour

avancer sa béatification. Je la souhaite avec toute la France, et je

l'attends de la justice du saint-siége et de votre piété, me

promettant qu'on ne la peut pas refuser aux merveilles que Dieu opère

par sa servante. Je vous conjure d'y contribuer en votre particulier

ce qui dépendra de vous, principalement pour l'accélération de

l'affaire. Cependant je demeurerai,

«Votre bonne Cousine.

«ANNE. Paris le 23me febvrier 1655.--SERVIEN.»

Après la lettre de la reine Anne, nous donnerons ici tout entières les

dépositions de la princesse de Condé et de madame de Longueville,

bien qu'elles soient un peu longues et qu'elles se ressemblent; mais,

nous l'avouons, nous avons transcrit avec un plaisir que d'autres

partageront peut-être ces pages d'une qualité de style indéfinissable,

et où les deux princesses, en voulant faire connaître la mère

Madeleine, se peignent elles-mêmes involontairement:

«Je soussignée, Marguerite Charlotte de Montmorency, veuve de

très haut, très puissant et très excellent prince, Messire Henry

de Bourbon, prince de Condé, premier prince du sang, premier

pair de France, duc d'Enghien, de Châteauroux et de Montmorency,

gouverneur et lieutenant pour le Roi en ses pays de Bourgogne,

Bresse et Berry, atteste et certifie que j'ai connu fort

particulièrement la servante de Dieu, la Mère Magdelaine de

St-Joseph, en son vivant religieuse carmélite et jadis prieure

au grand couvent de l'Incarnation du faubourg Saint-Jacques lez

Paris, et j'estime pour une des grandes grâces que la divine

majesté m'ait faites la part que cette bonne Mère m'a donnée en

son affection et en ses prières.

Je rends témoignage sur la vérité que c'est la Mère Magdelaine

qui m'a donné les premières pensées de l'éternité, car

auparavant que de la connoître j'étois fort du monde et n'avois

guère pensé de m'en retirer.

Elle m'a donné plusieurs bons avis pour mon âme; mais je ne les

puis déclarer étant comme ma confession.

Elle me parloit fort librement sur les choses qu'elle croyoit

m'être nécessaires, et je l'ai vue faire le même à la Reine avec

des termes si pleins de force qu'ils faisoient impression dans

les esprits, en sorte qu'on ne la quittoit point qu'avec désir

de mieux servir Dieu.

Elle s'insinuoit avec tant de grâce dans les esprits que

non-seulement l'on ne pouvoit trouver mauvais ni avoir peine de

ce qu'elle disoit, mais même on se sentoit contraint d'entrer

dans son sentiment.

Elle avoit quelque chose qui portoit à la respecter, ce que j'ai

même remarqué en la Reine, lorsque Sa Majesté lui parloit,

laquelle l'aimoit beaucoup.

Cette servante de Dieu étoit grandement ennemie de la lecture

des romans; elle m'a souvent parlé de n'en point lire et à ma

fille, la duchesse de Longueville, aussi.

Lorsqu'elle nous voyoit parler quelquefois devant le saint

Sacrement, elle nous en reprenoit fortement, néanmoins dans sa

douceur ordinaire. Elle ne souffroit non plus de nous voir

parler durant les sermons, et lorsqu'elle entendoit quelques

dames qui n'estimoient pas assez les prédicateurs, disant

qu'ils n'avoient pas bien prêché ou chose semblable, elle les

tançoit agréablement en sa manière et disoit: Holà! En voilà

plus que vous n'en ferez; c'est la parole de Dieu.

Cette grande servante de Dieu m'a parlé diverses fois sur la

vanité, et en particulier sur l'impossibilité qu'il y avoit

d'accorder Dieu et le monde, et de bien faire l'oraison en

prenant les plaisirs et les aises de son corps.

Mais ce dont il me souvient qu'elle m'a le plus parlé, c'est de

supporter patiemment les afflictions de la vie et de m'en servir

pour gaigner le ciel et mépriser les choses de ce monde.

J'ai beaucoup reçu de consolations de ses paroles en plusieurs

sujets d'afflictions que j'ai eus.

Je n'ai jamais vu une religieuse plus compatissante qu'elle.

Cela soulageoit fort. Je me souviens qu'à la mort de mon frère

le duc de Montmorency, me voyant extrêmement touchée, elle me

disoit: «Pleurez, madame, ne vous retenez pas, je pleurerai avec

vous, mais il faut que le cœur soit à Dieu.» Et elle pleuroit

avec moi, ce qui allégeoit ma douleur.

Je n'ai jamais vu une personne plus douce qu'elle, ni qui eût

une plus grande bonté. L'on ne s'ennuyoit point avec elle, car

elle étoit d'une très agréable conversation, avoit le cœur gai,

l'esprit excellent, l'humeur toujours égale et naturellement

complaisante; mais elle ne l'étoit point aux choses où il y

avoit tant soit peu d'offense de Dieu. Si, comme l'on dit, la

tranquillité d'esprit et la gaieté sont des marques qu'une âme

jouit de la paix des enfants de Dieu, on peut assurer qu'elle

possédoit toujours cette paix intérieure par la tranquillité de

son visage et la joie qui y paroissoit, accompagnée de la

modestie convenable à une religieuse.

Elle étoit fort bénigne et charitable envers toutes sortes de

personnes, et j'ai remarqué qu'elle aimoit sensiblement ceux qui

lui portoient affection, étant d'un très bon naturel. Il s'est

rencontré des occasions où elle a fait sçavoir qu'elle aimoit en

tout temps ses amis sans égard à ce qu'ils étoient disgraciés,

et qu'elle même s'exposoit d'encourir la disgrâce des grands.

J'ai expérimenté ceci lorsque après la mort de mon frère elle me

reçut durant quelques jours en son monastère avec une très

grande charité, quoiqu'elle sçût bien que j'étois fort mal

auprès du Roi[548]. Elle s'exposa aussi à encourir la disgrâce

de la reine Marie de Médicis par la réception qu'elle fit d'une

dame de ses amies qu'elle avoit chassée de la cour.

[548] Elle se conduisit de même à l'égard du garde des sceaux

Michel de Marillac. Voyez plus haut, chap. Ier, p. 112.

Elle m'a employée en diverses affaires pour le bien de son

ordre, connoissant combien je l'aimois, ce qui fait que je puis

rendre bon témoignage du zèle qu'elle avoit pour le maintenir

en paix et dans la perfection où sainte Thérèse l'avoit mis. Je

sçais qu'elle a beaucoup travaillé pour cela, particulièrement

pour ramener les esprits du monastère de Bourges qui s'étoient

retirés de l'obéissance des supérieurs que notre saint Père a

donnés à cet ordre en France. J'y travaillois à sa prière et

suivant les avis qu'elle me donnoit, feu Monsieur mon mari étant

lors gouverneur du Berry. J'ai remarqué qu'elle ne disoit jamais

rien de qui que ce fût contraire à la charité. Il est bien vrai

qu'en cette affaire du couvent de Bourges, elle me parla du tort

qu'avoit la prieure d'avoir fait soulever les religieuses contre

leurs supérieurs, mais jamais elle ne me dit aucune chose des

défauts particuliers de cette prieure sans nécessité; et même

j'ai remarqué qu'elle en parloit avec compassion et charité pour

elle, jusque-là qu'elle me pria de porter parole à cette prieure

que, si elle vouloit retourner à son devoir et au monastère de

l'Incarnation, les supérieurs la recevroient et qu'elle seroit

traitée comme une des plus vertueuses de la maison. Cette

servante de Dieu me dit: «Je suis la moindre de toutes les

religieuses de l'Ordre, mais je l'assure de ce que je vous dis

de la part des supérieurs.» Cette grande servante étoit si

éloignée de vouloir mal aux personnes qui exerçoient sa

patience, et qui disoient quelque chose d'elle mal à propos et

contre la vérité, que je l'ai vue se réjouir de plusieurs choses

qu'on lui avoit rapportées qui avoient été dites contre elle.

Elle avoit l'esprit naturel fort bon et judicieux qui ne

s'empêchoit de rien et traitoit les affaires avec grande paix

sans s'en inquiéter.

Son humilité nous a caché les choses extraordinaires que Dieu

faisoit en elle durant sa vie; mais quoiqu'elle essayât de

paroître toute commune en sa conversation, sa grâce ne laissoit

pas de se faire ressentir par divers bons effets.

J'ai remarqué qu'encore qu'elle parlât librement aux personnes

de grande condition, néanmoins elle ne manquoit pas au respect

qu'elle leur devoit, et sembloit qu'elle eût été nourrie toute

sa vie à la cour, tant elle étoit civile.

Les Reines l'aimoient et l'estimoient beaucoup. Je les ai vues

souvent aller aux monastères dont elle étoit prieure pour la

voir, et que Leurs Majestés l'entretenoient plusieurs heures de

suite en particulier.

Cette servante de Dieu prenoit soin de se conserver la

bienveillance de Leurs Majestés pour avoir plus de moyen de les

faire rendre hommage à Dieu et à la vertu, et non pour un

intérêt particulier, dont elle étoit très séparée.

Elle étoit très affectionnée à prier pour la paix de l'Église et

du royaume, ce que j'ai particulièrement remarqué au temps de la

guerre que le feu roi Louis XIII a eue contre les hérétiques

rebelles et surtout au siége de La Rochelle. Elle étoit lors si

occupée à prier pour le bon succès des armées du Roi et à en

demander des nouvelles, qu'elle ne pouvoit quasi s'occuper aux

affaires particulières qu'on la prioit de recommander à Dieu.

Quand elle sçut la prise de La Rochelle, elle en parut dans une

grande joie et en rendit beaucoup de grâces à Dieu, me conviant

à faire de même.

Je sçais qu'elle avoit une affection particulière pour feu

Monsieur mon mari, à cause qu'il aimoit l'Église, qu'elle prioit

beaucoup Dieu pour lui, et qu'elle avoit prédit de lui qu'il

seroit utile à l'Église, ce qui a été en effet en ce qu'il a

soutenu ses intérêts en plusieurs rencontres, et en mourant,

lorsqu'il donna sa bénédiction à ses deux fils, il les pria de

se montrer vrais enfants de l'Église et d'en défendre les

intérêts.

Son zèle pour la conversion des âmes infidèles étoit très grand.

Elle a procuré beaucoup de secours aux révérends Pères de la

Compagnie de Jésus qui travailloient à la NOUVELLE FRANCE pour

ce sujet; et je me souviens qu'elle m'a quelquefois demandé

quelque chose pour leur envoyer, et que peu devant sa mort elle

fit baptiser dans l'église du monastère de l'Incarnation trois

personnes de ces pays, d'où je fus marraine d'une, et ma fille

la duchesse de Longueville d'une autre.

Elle faisoit beaucoup faire de prières dans les besoins publics

de l'Église ou du royaume, et aussi lorsque quelqu'un des amis

de son Ordre étoit en peine, ou seulement des personnes qui

touchoient ses amis. Je l'ai vue faire faire quantité de prières

pour plusieurs, entre autres pour des personnes de condition

condamnées à mourir pour divers sujets, et je ne doute pas que

ses saintes prières en particulier n'aient beaucoup servi à les

disposer à faire bon usage de leur affliction.

Je l'ai beaucoup vue les dernières années de sa vie, durant

lesquelles elle étoit accablée de maux; mais elle ne laissoit

d'être gaie, ne se plaignoit point, ne paroissoit pas même être

incommodée comme elle l'étoit en effet.

Il est aisé à juger qu'elle étoit bien pénitente, parce qu'elle

a établi dans le monastère de l'Incarnation une grande ferveur à

la pénitence qui s'y voit encore à présent aussi en vigueur que

pendant sa vie, dont je puis rendre témoignage y entrant souvent

et en voyant plusieurs particularités. Pour ce qui est de la

régularité, je rends aussi témoignage qu'elle y est gardée

exactement et qu'il est aisé en voyant l'état du monastère de

l'Incarnation de connoître qu'il a été sous une sainte conduite.

Elle a été si exacte dans les observances de son Ordre qui pour

ce que sainte Thérèse défend dans ses constitutions de recevoir

des professes d'un autre Ordre dans celui de Notre-Dame du mont

Carmel selon sa réforme, je sçais qu'elle a refusé l'entrée à

plusieurs abbesses dans son monastère, dont l'une étoit de la

maison de La Trimouille parente de feu Monsieur mon mari. Je

rends encore témoignage que pour éviter les divertissements que

les religieuses eussent pu avoir par l'entrée fréquente des

princesses et dames de condition qui avoient permission de notre

saint Père, elle a refusé d'ouvrir la porte à plusieurs qui lui

offroient quelques-unes du bien et de la faveur; et depuis sa

mort les religieuses à son exemple n'ont pas voulu non plus

permettre l'entrée à d'autres de très grande qualité[549].

[549] Voyez plus haut, p. 97.

Je sçais que la servante de Dieu a reçu beaucoup de filles sans

dot, encore que son monastère fût fort incommodé, mais elle

regardoit plus à la vocation des âmes qu'à l'intérêt temporel du

monastère.

Si j'avois présent à l'esprit tout ce que j'ai connu des vertus

de cette sainte religieuse et des grâces extraordinaires qu'elle

a reçues de Dieu, je pourrois rendre un plus ample témoignage de

sa sainteté, et je souhaite beaucoup que ce peu suffise pour

satisfaire à ce que je dois à son mérite et à son affection vers

moi, et pour faire connoître que je l'estime beaucoup au delà de

ce que j'en dis. C'est un des grands déplaisirs que j'aie eus en

ma vie que de n'avoir pas eu pouvoir d'entrer dans le monastère

les derniers jours de la maladie de cette grande servante de

Dieu. Je n'avois lors permission que d'y entrer trois fois le

mois; et lorsqu'elle tomba malade j'étois entrée ces trois fois,

de sorte que je ne pus la voir pendant ce temps qu'une fois,

qu'ayant su que j'étois venue au dehors du monastère pour

apprendre moi-même de ses nouvelles, la pauvre Mère quoique

mourante se fit porter au parloir pour me parler et me remercier

de mes soins, m'assurant qu'elle prieroit Dieu pour moi et pour

les miens, si Dieu lui faisoit miséricorde.

Les religieuses m'ont rapporté plusieurs circonstances de son

bienheureux trépas qui donnent dévotion et font bien voir que la

bonne vie est suivie d'une bonne mort.

Le lendemain de sa mort, qui étoit le premier jour d'un autre

mois, je ne perdis point temps d'user de ma permission d'entrer

dans le monastère, et m'y en allai dès le matin pour voir le

corps de cette servante de Dieu que j'aimois comme ma mère, et

pour assister à son enterrement. Je rends témoignage qu'encore

que j'eusse peur de voir des corps morts, je n'en eus point de

celui-là, et si je me trouvai un espace de temps quasi seule

auprès, et même je prenois plaisir à regarder son visage, en

telle sorte que je n'eusse point voulu partir de là. Elle étoit

blanche et un peu rouge, et incomparablement plus belle qu'elle

n'étoit en vie.

Une dame qui est à moi et qui n'entra pas au monastère ce même

jour, s'étant résolue de ne point approcher de la grille du

chœur, où le corps étoit exposé aux yeux du peuple qui étoit

dans l'église, par une grande appréhension qu'elle avoit des

morts, voyant que chacun se pressoit pour aller voir le corps

de cette servante de Dieu, elle s'efforça d'y aller aussi et

assura qu'elle trouva ce visage si beau et attirant qu'elle ne

cessa de le regarder, jusqu'à ce qu'on porta le corps en terre,

sans en avoir aucune peur.

Il y eut quantité de personnes qui prièrent qu'on fît toucher

leur chapelet à ce corps, le regardant comme celui d'une sainte;

et en effet on en passa quantité par la grille que quelques

dames, qui étoient entrées avec moi dans le monastère et avec

quelque autre princesse, recevoient, ce qui est une marque que

l'on reconnoissoit en cette servante de Dieu quelque chose

d'extraordinaire.

Nous assistâmes toutes à son enterrement qui fut fait par Mgr

l'éveque de Lisieux[550], par l'estime qu'il avoit d'elle durant

sa vie. Cette cérémonie ne se put passer sans renouveler ma

douleur de la mort de cette bonne mère, encore que je ne

doutasse point qu'elle ne fût bien heureuse et qu'elle ne

conservât toujours beaucoup de charité pour moi.

[550] Cospean.

Je rends témoignage que le jour de la Pentecôte environ six

semaines après la mort de cette servante de Dieu, étant allée au

monastère pour faire mes dévotions, je fus à la chambre où elle

étoit décédée la prier de me continuer au ciel la charité

qu'elle avoit eue pour mon âme sur la terre. Étant sortie de la

chambre et parlant à la mère prieure et autres religieuses en un

lieu tout contre, je fus en un instant surprise d'une grande

odeur, dont je fus tout émue, et même les larmes m'en vinrent

aux yeux, et je devins fort rouge, de sorte que les religieuses

s'apercevant de cette émotion je leur dis que je sentois notre

mère Magdelaine; car je crus que c'étoit elle, ayant ouï dire

que Dieu manifestoit sa sainteté par semblables odeurs. Je m'en

allai rendre grâces à Dieu devant le très Saint-Sacrement de ce

qu'elle m'avoit voulu faire ainsi connoître qu'elle se souvenoit

de moi, et je demeurai dans un sentiment de respect très grand

vers cette servante de Dieu et créance de sa gloire.

En l'année 1640, au mois de décembre, comme j'étois sur son

tombeau la remerciant de quelques assistances que j'avois reçues

de Dieu par son intercession, je sentis une très bonne odeur que

je ne sçais à quoi comparer, mais j'assure qu'elle étoit

excellente, et qu'encore que je sois sujette à me trouver mal

des senteurs, celles-ci ne font pas cet effect, elles élèvent à

Dieu et donnent joie et se font sentir à une personne seule,

quoiqu'en compagnie de plusieurs, ce qui m'arriva encore cette

fois que je dis; car les religieuses qui étoient avec moi n'y

eurent aucune part.

J'ai souvent ressenti son assistance depuis sa mort en divers

besoins dans lesquels j'ai eu recours à son intercession.

J'ai eu connoissance de plusieurs grands miracles que Dieu a

opérés par l'intercession de cette sienne servante, et même j'ai

vu quelques-uns de mes domestiques être guéris merveilleusement

par le recours qu'ils ont eu en elle. Mon contrôleur, nommé

Fermelys, ayant porté neuf mois un grand mal de côté avec

jaunisse et fièvre lente dont on croyoit qu'il mourroit, en fut

guéri par une neuvaine qu'il fit à la mère Magdelaine de

St-Joseph, prenant de l'eau où avoit trempé du linge teint de

son sang. La nourrice de ma fille, la duchesse de Longueville,

fut guérie[551] à l'instant d'un furieux mal de tête par

l'attouchement du coffre où est le cœur de la vénérable mère,

lequel mal de tête la travailloit depuis très longtemps si

violemment qu'elle crioit quasi jour et nuit sans qu'aucun

remède lui donnât nul soulagement. Il y en a encore quelques-uns

que je serois trop longue à rapporter, et dont eux-mêmes

pourroient déposer.

[551] Voici un billet autographe de la princesse qui se rapporte à

ce qu'elle dit ici. Ce billet n'est pas daté; mais près de la

suscription une main ancienne a mis: «Madame la Princesse, novembre

1645, sur la guérison d'un mal de tête par l'attouchement du cœur

de notre bienheureuse. Elle y fait voir sa dévotion et sa confiance

vers elle.»

«A NOTRE RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE DES CARMÉLITES DU GRAND COUVENT.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 31 / 51 段