mère Madeleine de Saint-Joseph, adressées à diverses personnes, qui
mériteraient d'être publiées et donneraient une bien haute idée de son
caractère. Nous avons cité la belle épitaphe qu'elle mit sur le
tombeau de son ami, le garde des sceaux, Michel de Marillac; rappelons
que c'est elle qui avait écrit la vie de Mlle Nicolas, sœur Catherine
de Jésus, imprimée par le cardinal de Bérulle, _la Vie de sœur
Catherine de Jésus_, Paris, 1628.
On connaît la «VIE DE LA MÈRE MADELEINE DE SAINT-JOSEPH, RELIGIEUSE
CARMÉLITE DÉCHAUSSÉE, par un prêtre de l'Oratoire (le P. Senault);
Paris, 1655, in-4º.» Il y en a une seconde édition de 1670, avec des
augmentations. Dans la préparation de cette seconde édition, l'auteur
appliquait, chap. XXVIII, aux visions de la mère de Saint-Joseph ce
qu'on dit des visions des bienheureux. Cela excita quelques scrupules.
Le P. Senault proposa une correction. On consulta, et ces diverses
consultations ont été conservées. Dans le nombre est celle de Bossuet,
qui, comme on le sait, fuyait les excès de scrupule et aimait à
prendre les bonnes choses du bon côté. Ce billet autographe et inédit
nous a paru digne d'être mis au jour. Il n'est pas daté, mais on le
peut certainement placer dans le mois de septembre 1667:
«J'ai lu et examiné votre correction. Je ne crois pas que
personne y puisse rien trouver à désirer; et pour moi je trouve
ce sens très-beau et très véritable et très solide. J'ai vu le
passage de saint Augustin, qui parle en effet de la vision
bienheureuse: mais il est vrai que l'état de certaines âmes
épurées tient de celui de la patrie, et en cette sorte on leur
peut appliquer ce qui est écrit des bienheureux. Je ne trouve en
cela aucune difficulté.
BOSSUET.»
Après la mort du cardinal de Bérulle, Richelieu prit l'ordre des
Carmélites et le couvent de la rue Saint-Jacques sous sa protection.
La mère Madeleine de Saint-Joseph lui adressa en cette occasion la
lettre suivante, que nous avons trouvée aux Archives des affaires
étrangères, FRANCE, t. LII:
«Monseigneur,
Je supplie Notre-Seigneur Jésus-Christ vous donner sa sainte
paix. Ayant su par madame votre nièce l'honneur que vous avez
fait à notre ordre, j'ai cru que vous n'auriez point désagréable
que je vous remercie très humblement de ce qu'au milieu de notre
affliction il vous a plu nous donner votre protection et nous
honorer de votre assistance, qui est une grâce qui nous fait
demander celle du fils de Dieu pour vous récompenser de ses
bénédictions. C'est une obligation que nous avons eue de
longtemps, tant pour votre mérite, Monseigneur, et les services
que vous rendez à l'Église et au public, que pour nous avoir été
très soigneusement recommandé par celui qu'il a plu à Dieu ôter
depuis peu de la vie mortelle pour le faire entrer dans son
éternité, où je crois que vous aurez grande part à ses prières;
et je supplie la divine bonté qu'elles puissent obtenir de lui
les grâces que vous désire celle qui est,
Monseigneur,
Votre très humble et très obéissante fille et servante
en Jésus-Christ,
SOEUR MADELEINE DE SAINT-JOSEPH,
Carm. ind.
7 octobre (1629).»
Voici deux lettres qui prouvent quel intérêt prenait en effet
Richelieu aux Carmélites, et quel respect il portait à la mère
Madeleine de Saint-Joseph. Il s'agissait alors de la prétention
qu'eurent un moment les Carmes de gouverner, en France comme en
Espagne, les couvents de femmes de l'ordre du Carmel. Les prêtres de
l'Oratoire, voisins des Carmélites, avaient aussi élevé quelques
difficultés sur une ruelle qui séparait les deux monastères.
Lettre entièrement autographe de Richelieu, avec son cachet intact,
provenant du couvent de la rue Saint-Jacques:
«A MADAME DE COMBALET (depuis la duchesse d'Aiguillon[545]).
«Ma nièce, je n'ai point su le particulier de l'affaire dont
vous m'écrivez; je m'en informerai soigneusement. Cependant vous
assurerez, s'il vous plaît, de ma part, les Carmélites, que je
contribuerai tout ce qui dépendra de moi pour empêcher qu'on ne
puisse troubler le contentement et le repos dont elles ont joui
jusqu'à présent. Je vous promets que les prêtres de l'Oratoire
leur serviront en tout ce qui leur sera possible. Je vous
écrirai plus amplement sur ce sujet lorsque j'en aurai une plus
exacte connoissance. En attendant, assurez ces bonnes âmes de
mon affection et de mon service, et croyez que je suis
«Votre très affectionné oncle et serviteur,
«LE CARD. DE RICHELIEU.
«Si le petit-fils de madame Bouthillier ne la retient point, je
vous attendrai demain toutes deux.--De Bois-le-Vicomte, ce 15
août 1631.»
[545] Nous avons, chap. Ier, p. 84, indiqué diverses pièces
trouvées aux _Archives nationales_, qui prouvent que Mme de
Combalet, depuis la duchesse d'Aiguillon, avait été une des
bienfaitrices du couvent de la rue Saint-Jacques et surtout de
celui de la rue Chapon. C'est qu'elle avait eu sa propre sœur
carmélite à ce dernier couvent. La preuve s'en trouve dans la
lettre suivante, adressée en 1626 à Richelieu par la supérieure des
Carmélites de la rue Chapon, Archives des affaires étrangères,
FRANCE, t. XXXIX:
«3 juillet 1626.
«Monseigneur,
«Après vous avoir demandé votre sainte bénédiction, je supplie
Notre-Seigneur Jésus-Christ vous continuer ses saintes grâces.
Madame de Combalet s'en retournant en cour après l'entrée de
mademoiselle sa sœur en notre couvent, j'ai eu pensée être de mon
devoir de vous assurer, Monseigneur, du soin que nous prendrons en
notre petit pouvoir de servir une personne qui a l'honneur de vous
toucher de si près, ne le pouvant faire à vous-même que par nos
indignes prières, ne sachant pourquoi Dieu a permis qu'elle ait
choisi ce couvent où je suis la plus petite et la plus inutile de
toutes, plutôt que notre grand couvent de l'Incarnation.....
Votre très humble et très obéissante fille et servante selon Dieu,
SOEUR MARGUERITE DU SAINT-SACREMENT,
Carmélite indigne.»
Autre lettre du Cardinal de Richelieu adressée à la mère Madeleine de
Saint-Joseph:
«Ma mère, je prends la plume pour vous dire que le Père
Provincial des Carmes déchaussés m'est venu trouver, sur le
bruit que l'on fait courre qu'il vouloit rentrer en la direction
des Carmélites, et m'a protesté que c'étoit chose à laquelle il
n'avoit aucunement pensé et ne penseroit jamais. Je n'ai pas
voulu différer à vous en donner avis, afin de mettre votre
esprit en repos de ce côté-là, et vous assurer qu'en toutes
occasions vous recevrez des effets de la protection qu'il a plu
à Sa Sainteté et au Roy que je prenne de votre ordre, comme
étant sincèrement, ma Mère, votre très affectionné serviteur.
«LE CARDINAL DE RICHELIEU.--De Compiègne, ce 17 sept. 1631.»
Il faut que la mère Madeleine de Saint-Joseph ait été une personne
bien extraordinaire pour qu'une religieuse, qui avait été très liée
avec elle au couvent de Paris, n'ait pu supporter d'en être séparée,
quand on l'envoya sous-prieure à Saintes, et que le P. Gibieuf, de
l'Oratoire, ait été obligé d'écrire à cette religieuse la lettre qui
suit, pour adoucir son chagrin et relever son courage. On conçoit que
l'auteur d'une telle lettre ait été si fort estimé de Descartes:
«Pour la Mère Sous-Prieure de Xaintes.
«Jésus † Maria.
«La grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur soit avec vous pour
jamais. J'ai reçu la vôtre qui m'a fait connoître l'exercice que
vous portez dans la séparation de la personne à laquelle il a
plu à Dieu vous donner une liaison si intime; et je vous dirai
que j'ai été touché de votre peine, à laquelle je ne peux penser
sans y compatir, vous regardant comme l'enfant sevré de la
mamelle, et comme les disciples de Jésus-Christ nouvellement
privés de sa présence visible par son ascension au ciel. Le
principe de votre peine est très bon, puisque c'est la liaison à
cette sainte âme; mais la nature se mêle parmi, et l'esprit
malin encore davantage qui essaye de vous inquiéter et de vous
affoiblir pour vous rendre inutile, s'il pouvoit, aux fins pour
lesquelles vous êtes envoyée. Ne croyez point que vous ne soyez
bonne à rien, et que vous serez plutôt à charge qu'à
soulagement. Ce n'est pas là l'humilité que Jésus-Christ nous
commande d'apprendre de lui: _Discite a me quia mitis sum et
humilis corde_; c'est une fausse humilité dont il se faut donner
garde, aussi soigneusement qu'il y a d'obligation de rechercher
celle que le fils de Dieu nous apprend. Pour celle-là, l'âme,
sous prétexte de se mépriser, se regarde incessamment et
s'occupe toujours d'elle-même. Pour celle-ci, l'âme s'oublie
elle-même comme n'étant rien, et se retire à Jésus-Christ comme
à celui qui est vie et subsistance, lumière et force, et
généralement toutes choses. Par celle-là l'âme déchoit; par
celle-ci elle s'élève et se fortifie. C'est à quoi je désire que
vous tendiez et vous travailliez, et un des moyens que vous
devez pratiquer pour cela est de vous lier tous les jours à
cette sainte âme dont nous parlons. Ne laissez passer un seul
jour sans vous lier à sa grâce et à sa conduite; et lorsque vous
vous trouverez plus peinée, unissez-vous à ses dispositions et
recourez ainsi à J.-Christ avec elle. Il vous a séparée d'elle
selon les sens pour vous y lier davantage en purifiant votre
liaison du mélange de la nature, et qu'elle ne soit plus que par
grâce. Les liaisons qui entrent dans l'œuvre de Dieu et qui
commencent avec le temps en la terre pour être consommées au
Ciel dans l'éternité, doivent être telles: c'est son esprit seul
qui les fait sans que les sens et la nature y aient part.
Depuis, dit saint Paul, que J.-Christ est mort et ressuscité
pour nous, nous ne devons plus connoître personne par la fin de
notre chair. Et combien que nous ayons, c'est-à-dire les
apôtres, pendant que J.-Christ étoit en la terre, autrefois
ainsi regardé J.-Christ, nous ne le regardons plus maintenant en
cette manière. Toutes choses sont renouvelées. Tout ce qui est
du vieil homme est passé, et nous ne sommes en J.-Christ qu'en
qualité de nouvelles créatures dont les usages doivent être
par-dessus les sens. La nature porte cette nouvelle manière de
vie, mais elle n'y entre pas. Je supplie J.-Christ
Notre-Seigneur, qui est le principe de cette seconde et nouvelle
création, de l'avancer et l'affermir en vous, et vous faire
porter en sa force tout ce qu'il faut porter pour cela.
Écrivez-moi de temps en temps le progrès de votre disposition et
vous assurez que j'aurai toujours un soin très particulier de
votre âme, et serai pour jamais en J.-Christ Notre-Seigneur et
sa très sainte Mère,
«Votre affectionné à vous servir selon Dieu,
«GIBIEUF, prêtre de l'Oratoire de Jésus.
«De Paris, ce 4 février 1634.»
La plus grande affaire qui ait occupé les Carmélites au milieu du
XVIIe siècle est celle de la canonisation de la mère Madeleine de
Saint-Joseph, morte en 1637. Pour arriver à cet honneur, les
Carmélites se donnèrent toutes sortes de mouvements, et firent bien
des dépenses. Elles entretinrent un agent à Rome. Il fallait persuader
au Saint-Père de nommer une commission dite apostolique, pour
connaître des faits, recevoir et apprécier les témoignages. Il fallait
donc avant tout recueillir des témoignages, et les avoir les plus
nombreux, les plus certains, les plus autorisés. Enfin, il était
nécessaire de les faire valoir auprès de Sa Sainteté et de la
Congrégation des sacrés rites. De là bien des démarches où les
Carmélites s'engagèrent avec une ardeur qui n'est pas, à vrai dire, la
chose du monde que nous admirons le plus, car, après tout, Dieu
discerne lui-même ses saints, et avec l'argent que coûta cette
interminable procédure, on aurait soulagé bien des misères, reçu bien
des pauvres novices, et gagné à Dieu bien des âmes. La mère Madeleine
de Saint-Joseph fut assez aisément vénérabilisée, c'est-à-dire
déclarée vénérable, mais elle ne fut ni canonisée ni même béatifiée;
les instances des Carmélites pour obtenir au moins la béatification de
leur vénérable mère duraient encore en 1789, quand la tempête
révolutionnaire se déchaîna sur tous les établissements religieux, et,
en croyant abattre le Carmel français, le ranima dans la persécution,
ainsi que l'Église tout entière.
Dès l'année 1637, où mourut la mère Madeleine de Saint-Joseph, on voit
les bonnes Carmélites s'agiter un peu, et s'adresser à toutes leurs
amies et protectrices pour qu'elles écrivent ou fassent écrire, en
leur faveur, au Saint-Père, viennent déposer devant la Commission
apostolique ou lui envoient d'authentiques témoignages. La reine Anne,
Mademoiselle, la reine d'Angleterre, la reine de Pologne, la princesse
de Condé et Mme de Longueville; de grandes dames médiocrement
édifiantes, et des personnages plus puissants que pieux, Mazarin et
Retz lui-même, interviennent ici: nul moyen humain n'est épargné pour
ce qui semble le service de la sainte cause.
Deux lettres autographes écrites par le cardinal de Retz, de Rome, le
même jour, à deux religieuses Carmélites:
«MA CHÈRE SOEUR (son nom en religion n'est pas indiqué),
«J'ai reçu avec les sentiments que je dois les marques de votre
bonté, et je vous supplie de croire que vous n'en sauriez avoir
pour personne qui honore davantage toutes les qualités que Dieu
a mises en vous. Je considère les sentiments qu'il vous donne
pour moi comme une bénédiction très particulière, puisqu'ils me
donnent les prières d'une personne aussi bonne que vous, dans
lesquelles je puis dire avec beaucoup de vérité que j'ai une
confiance très parfaite. Je vous supplie de ne jamais douter que
personne ne sera jamais plus parfaitement que moi,
«Ma chère Sœur,
«Votre très humble et très affectionné serviteur,
«LE CARDINAL DE RETZ,
«Arch. de Paris.--De Rome, ce 10 avril 1656.»
«A la Révérende Mère sous-prieure des religieuses Carmélites du grand
Couvent, à Paris (en 1656, la sous-prieure était Marthe de Jésus, Mlle
Du Vigean, que Retz avait dû rencontrer dans le monde).
«MA CHÈRE SOEUR,
«Je suis en possession d'être obligé et à votre Ordre et à votre
personne, et je vous prie de croire que personne n'aura jamais
ni pour l'un ni pour l'autre des sentiments plus véritables et
plus parfaits que moi. Je me croirois le plus heureux homme du
monde si je pouvois trouver les occasions de vous le faire
paroître par quelque service. Je les chercherai ici avec celui
qui m'a rendu votre lettre, et en tous lieux je serai également,
«Ma chère Sœur,
«Votre très humble et très affectionné serviteur,
«LE CARDINAL DE RETZ,
«Arch. de Paris.--De Rome, ce 10 avril 1656.»
Dans les Mélanges de Clérambault, t. CXXVI, p. 451, se trouve la copie
d'une lettre de Mazarin, du 3 avril 1648, au cardinal Barberini, à
Rome, pour le prier d'intercéder en faveur de la béatification de la
mère Madeleine de Saint-Joseph. _Ibid._, p. 455, autre lettre du même,
sur le même sujet, au cardinal des Ursins.
Lettre de mademoiselle Claude, première femme de chambre de Madame,
Marguerite de Lorraine, deuxième femme de Monsieur, duc d'Orléans,
adressée le 21 octobre 1651, à la sœur Thérèse de Jésus, mademoiselle
de Remenecour, qui avait été fille d'honneur de son Altesse Royale, et
qui était alors novice aux Carmélites. Mademoiselle Claude répond à ce
que mademoiselle de Remenecour avait écrit pour obtenir de Madame une
lettre de recommandation au Pape, en faveur de la mère Madeleine:
«A MADEMOISELLE DE REMENECOUR,
«Ma chère Sœur, je prie Notre-Seigneur qu'il vous comble de ses
bénédictions. Madame a reçu votre lettre, et aussitôt que sa
santé lui permettra d'écrire, elle le fera d'un très grand
cœur. Elle vous prie de dire à la Révérende Mère (en 1651
c'était la mère Agnès) que toute la communauté la recommande à
cette bienheureuse Mère afin qu'elle prie Notre-Seigneur qu'il
lui donne ce qui lui faut pour sa santé ou pour la résignation à
sa sainte volonté. Et moi je vous prie de croire que je suis
toujours la même que j'ai été de tout temps pour vous rendre
service. Excusez le peu de temps qui m'empêche de vous en dire
davantage, et croyez que je suis,
«Ma chère Sœur,
«Votre très humble et obéissante servante, etc.
Extrait d'une lettre de Mademoiselle, du 12 décembre 1655, à sœur
Thérèse de Jésus, mademoiselle de Remenecour, en lui envoyant la
lettre qu'on lui avait demandée pour le Pape:
«Saint-Fargeau, 12 décembre 1655.
«Quoique je n'aie point encore de secrétaire, je n'ai pas voulu
attendre qu'il m'en soit venu un pour faire écrire la lettre de
Sa Sainteté. Je l'ai fait écrire par le premier venu. Je pense
qu'elle ne laisse pas d'être bien. Au moins l'ai-je trouvée
comme il faut. Vous la pouvez voir, car il n'y a qu'un cachet
volant. Je vous puis bien assurer que je dis très vrai en disant
que j'honore la mère Madelaine de Saint-Joseph, et que j'aime
l'ordre des Carmélites, car j'ai pour elles les sentiments les
plus tendres du monde, et me veux le plus grand mal qui se
puisse de n'être point propre à l'être[546].
«ANNE MARIE LOUISE D'ORLÉANS.»
[546] Elle l'avait fort souhaité, comme Mme de Longueville et sa
mère. Voyez les _Mémoires_ de Mademoiselle, t. Ier.
Lettres autographes de la reine de Pologne, Louise Marie de Gonzague,
fille du duc de Nevers et de Catherine de Lorraine, et sœur d'Anne de
Gonzague, la Palatine.
«A MA CHÈRE SEUR ANNE MARIE DE JÉSUS (Mlle d'Épernon),
CARMÉLITE A PARIS.
«Ma chère Seur, je vous puis dire avec vérité que la lettre que
vous m'avez écritte m'a infiniment obligée. J'ai eu toute ma vie
une inclination particulière pour votre personne, et
présentement une grande estime de vos vertus. Vous ne devez
point douter que votre considération ne me porte à toutes les
choses que vous me témoignerez désirer de moi. Je vous laisse à
penser ce que je ferai pour la V. Mère de Saint-Joseph pour
laquelle j'ai de très grands sentiments. J'ai mémoire quoique
confuse de l'avoir vue; mais je sais qu'elle étoit très intime
amie de ma mère, et qu'elle disoit qu'en ses nécessités
spirituelles elle alloit sur son cœur, qui est dans votre
chapitre, l'entretenir comme si elle eût vécu; tant elles
avoient l'une et l'autre de confiance. Avertissez-moi de ce qui
sera nécessaire de faire et je suivrai vos désirs entièrement.
Je vous conjure de prier Dieu pour moi et pour ce royaume.
M.
23 avril 1654.»
«Ce 10 juillet 1654.
«Vous devez être persuadée que vos lettres me sont toujours très
agréables, et que toutes les qualités que vous possédez rendent
votre personne et tout ce qui vient d'elle fort estimable. Je
n'ai point eu de peine à persuader le Roi mon seigneur d'écrire
au Pape; je lui ai fait voir les miracles que Dieu fait par
l'intercession de cette bienheureuse Mère, je lui ai dit ce que
vous m'en mandez. Il ne reste plus qu'à souhaiter que nos
supplications, jointes à tant d'autres, aient la bénédiction
nécessaire pour l'accomplissement de cet ouvrage. Je demande à
votre Mère prieure (en 1654, c'était Marie Madelaine de Jésus,
Mlle de Bains), et à sa sainte communauté des prières
particulières pour les nécessités de ce royaume qui a beaucoup
d'ennemis, et tous hérétiques et grands persécuteurs de notre
religion. J'espère les vôtres en particulier et que vous
demanderez miséricorde pour moi.
«LOUISE MARIE.»
Mais les pièces les plus curieuses que possède le couvent des
Carmélites sont les attestations et dépositions juridiques faites
par-devant la commission apostolique. Ces dépositions sont
innombrables. Il y a celles d'une foule de religieuses qui avaient
connu la mère Madeleine de Saint-Joseph dans les diverses maisons de
l'ordre; et nous avons déjà donné une petite partie de la déposition
de la mère Agnès (plus haut, p. 346). Voici les témoignages de la
reine Anne, de la princesse de Condé, et d'autres dames de la plus
haute condition, qui obligées, avant de déposer, de dire qui elles
sont, nous donnent les renseignements les plus précis sur elles-mêmes,
et éclairent l'histoire des plus grandes familles de France, ainsi que
celle des mœurs au XVIIe siècle; car toutes ces pièces montrent une
foi profonde et sincère, jusque dans des personnes qui ne la mettaient
pas toujours en pratique.
Comme on ne pouvait pas faire comparaître la Reine régente devant un
tribunal, elle écrivit la lettre suivante signée d'elle, et
contre-signée du secrétaire d'État, Servien:
LETTRE DE LA REINE MÈRE AUX CARDINAUX DE LA CONGRÉGATION DES SACRÉS
RITES.
«Mes cousins, s'il est vrai que les saints soient les ornements
de l'Église et les protecteurs du royaume, vous ne devez pas
vous étonner si je fais tant d'instances[547] auprès du
saint-siége pour la béatification d'une sainte religieuse qui
pendant son vivant a été l'honneur de ce royaume et qui en sera,
comme je l'espère, la protectrice après sa mort. Je ne me
contente pas de vous solliciter pour elle par mes lettres, mais
je me sens obligée de vous rendre compte des lumières
particulières que j'ai de son mérite et de sa vertu. Je l'ai
souvent visitée pendant qu'elle vivoit parce que je l'aimois et
l'honorois. Je peux dire aussi avec vérité qu'elle m'aimoit,
qu'elle considéroit plus ma personne que ma condition, et
qu'elle avoit pour moi des tendresses qu'une mère a pour sa
fille, comme j'avois aussi pour elle les sentiments qu'une fille
a pour sa mère. Les fréquentes et longues conversations que j'ai
eues avec elle l'espace de plusieurs années m'ont donné le moyen
de connoître ses excellentes qualités, et je pense pouvoir
assurer que je ne me trompe point dans le jugement que je fais
de sa vertu. Elle avoit beaucoup de prudence et de douceur, et
il étoit bien malaisé de ne se pas rendre à une personne qui
avoit tant de lumières et d'agréments. Mais parce que je sais
bien que ce n'est pas ce que l'on considère davantage dans les
saints, je m'arrêterai particulièrement à vous faire remarquer
sa piété, son zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des
âmes, son respect envers l'Église et le saint-siége, et la
charité qu'elle a eue pour ma personne.
[547] Comme la Reine le dit ici, elle s'était déjà fort occupée de
cette affaire, et plusieurs fois elle avait écrit ou fait écrire au
Pape, ainsi que nous l'apprend le billet suivant autographe de la
princesse de Condé:
«A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE MADELEINE DE JÉSUS CARMÉLITE.
(D'une main très ancienne: 22 mars 1641.)
«Ma chère mère, la peur que j'ai de ne vous point voir demain
m'oblige à vous faire savoir que la Reine a parlé à M. du Noiset
aussi bien que vous le pouvez souhaiter. Je ne m'y suis point
trouvée, car je n'ai pas été ce matin chez la Reine, mais bien
après dîné, parce qu'on ne la put trouver plus tôt. La Reine m'a
dit que je vous fisse savoir qu'elle lui a parlé, et m'a dit ce
qu'elle lui avoit dit, qui est le mieux du monde, et aussi la
réponse de l'autre, qui a dit à la Reine qu'il ne doutoit pas que
le Pape ne lui accordât l'information qu'elle désire, qu'il en
parlera au Pape de la part de la Reine, et qu'il ne doute pas que
le Pape ne l'accorde. Je crois qu'il sera à propos que vous
n'oubliiez pas à l'en remercier, comme vous fîtes des reliques.
J'espère vous voir demain au soir ou mercredi au plus tard. Je
vous donne le bon soir et me recommande à vos prières.
CC.»
(Ces deux C enlacés signifient Charlotte.)