fille d'Armand de Béthune, marquis, puis duc de Béthune Charost,
chevalier des ordres du Roi, capitaine des gardes du corps, et de
Marie Fouquet, fille du surintendant. Elle était née en 1664, entra
au couvent vers 1682, à dix-huit ans, et fit ses vœux en 1684.
Elle avait pour frère aîné Armand de Béthune, deuxième du nom, duc
de Charost, né en 1663, lieutenant général en 1702, capitaine des
gardes en 1711 après la mort du maréchal de Bouflers, gouverneur de
Louis XV, mort en 1747. Il épousa en 1680 Marie Thérèse de Melun,
sa cousine germaine, fille du prince d'Espinoy, morte le 20 octobre
1689. Ces détails sont nécessaires pour comprendre l'extrait
suivant de sa circulaire: «Cette honorée sœur quitta avec le plus
grand courage M. son père et Mme sa mère, de qui elle étoit
tendrement aimée. Ils s'opposèrent d'abord fortement à son dessein;
mais aussi distingués par leur piété que par leur naissance, ils
donnèrent enfin leur consentement. Il ne lui falloit pas une foi
moins vive que la sienne pour la soutenir dans les commencements.
Dieu la privant de la grâce qui l'avoit attirée, il ne lui resta
qu'une opposition qui lui paroissoit invincible pour la manière de
vie qu'elle avoit choisie. La mère Marie du Saint-Sacrement, sa
proche parente, à qui son entrée avoit donné beaucoup de joie,
ayant jugé par les grandes qualités qu'elle voyoit en elle que ce
seroit un excellent sujet, la voyant dans un état si pénible, se
crut obligée de la résoudre à sortir; mais elle répondit que
convaincue que c'étoit la volonté de Dieu qu'elle se donnât toute à
lui, cet état dût-il durer jusqu'à la mort elle s'y soumettoit sans
balancer... Cette chère sœur reconnut que l'attachement qu'elle
avoit pour Mme sa belle-sœur étoit la cause du trouble qui s'étoit
répandu dans son esprit. La douleur qu'elle eut presque aussitôt de
la voir mourir de la petite vérole, affermit encore sa vocation, ne
pouvant se lasser de louer la bonté de Dieu à son égard: Que
serois-je devenue, Seigneur, disoit-elle, si je vous avois quitté
pour une créature mortelle que je perds avant que d'avoir consommé
le sacrifice que vous demandez de moi! Dès ce moment, elle ne pensa
plus qu'à se préparer à sa profession...» Morte à quarante-cinq
ans, vingt-six de religion.
[514] Était-elle de la famille des Ségur? Extrait de sa circulaire:
«Sa douceur, l'inclination naturelle qu'elle avoit à faire plaisir,
son esprit vif et pénétrant, sa conversation aisée et agréable, et
d'autres grandes qualités la rendoient extrêmement aimable... Les
contradictions qu'elle eut à soutenir, la foiblesse de sa santé, la
violence qu'elle eut à se faire pour embrasser une vie si contraire
à ses inclinations, firent sur elle ce que l'attrait fait sur
plusieurs. Plus elle se sentit de goût pour le monde, plus elle se
crut indispensablement obligée de le quitter... Elle mourut âgée de
cinquante-quatre ans et de trente-six de religion.» Elle s'était
donc faite religieuse à dix-huit ans.
[515] Extrait de la circulaire de la mère Marie du Saint-Sacrement:
«Dieu lui avoit donné un esprit naturel fort au-dessus du commun,
lequel avoit été fort cultivé, dont jamais elle ne se prévalut, et
qui l'auroit rendue capable de tout. Mais Dieu vouloit la
sanctifier par d'autres voies. Peu de temps après sa profession,
elle tomba dans de telles infirmités que l'on peut dire que le
reste de sa vie s'est passé sur la croix.» Morte à trente ans, cinq
de religion.
[516] Il ne paraît pas que Charlotte Fouquet fût de la famille du
surintendant. La circulaire de la mère Marie du Saint-Sacrement ne
nous apprend absolument rien sur elle.
[517] L'histoire de cette sœur est un vrai roman, et fort triste.
Elle était de Hongrie, et fille d'un pacha. Mariée de bonne heure à
un des principaux officiers de l'armée de Turquie, l'armée
autrichienne vint assiéger la ville qu'elle habitait avec son mari.
Celui-ci mourut pendant le siége. Les chrétiens prirent la ville
d'assaut, et passèrent la garnison au fil de l'épée. La jeune veuve
fut arrachée de sa maison par des soldats qui lui enlevèrent ses
pierreries et ses habits, ne lui laissèrent que sa chemise, et en
cet état la traînèrent par-dessus les corps morts pour la vendre ou
la faire périr. Le prince de Commercy, de la maison de Lorraine, la
tira de leurs mains, et la donna à M. le prince de Conti, qui
chargea deux officiers de sa maison d'en prendre soin, et l'envoya
à Paris, à sa femme. On la fit instruire par le père de Byzance,
Turc de naissance, et devenu Père de l'Oratoire; on la baptisa, et
quelque temps après elle entra aux Carmélites. Elle y mourut à
l'âge de vingt-huit ans, dont neuf et demi en religion.
[518] Nièce de la mère Agnès. Élue très jeune sous-prieure (on ne
dit pas en quelle année), puis prieure, morte à l'âge de
soixante-trois ans, après quarante-trois ans de religion. Elle
était donc entrée au couvent à vingt ans.
[519] Était-elle de la famille de Bouflers? Sa circulaire
insignifiante ne laisse rien conjecturer à cet égard.
[520] Extrait de sa circulaire: «Après avoir quitté les grands
avantages que sa naissance lui offroit, elle choisit ce monastère
pour lieu de sa retraite où elle vouloit ensevelir les grandes
miséricordes dont Dieu l'avoit comblée. S'il m'étoit permis d'en
faire le détail, j'aurois de grands sujets d'édification à vous
exposer; mais ses instances réitérées me forcent à demeurer dans le
silence...» Morte à soixante-treize ans, et de religion
quarante-sept.
[521] Marie Anne de La Tour d'Auvergne de Bouillon était la fille
cadette de Frédéric Maurice de La Tour, deuxième du nom, fils du
duc de Bouillon, comte d'Auvergne, lieutenant général et gouverneur
du Limousin. Marie Anne était donc petite-nièce de Turenne, et
nièce d'Émilie Éléonore et d'Hippolyte de Bouillon dont il a été
question plus haut, p. 366.
[522] Extrait de sa circulaire: «Dieu l'avoit douée de toutes les
qualités qui pouvoient l'attacher au monde et attacher le monde à
elle, naissance, bien, esprit, agrément, douceur, politesse; aussi
faisoit-elle les délices de sa famille. Mais la solidité de son
esprit lui fit sentir le vide de ces avantages et en craindre le
danger. Fidèle à la voix de l'esprit qui l'appeloit à la solitude,
malgré les répugnances de la nature, elle préféra la qualité
d'épouse d'un Dieu crucifié à tout ce que le monde lui offroit de
plus flatteur. Elle demanda avec empressement une place à nos
anciennes mères, qui, ravies d'offrir à Dieu une victime dont le
monde se feroit seul honneur, la lui accordèrent avec joie... Son
humilité lui faisant croire qu'on ne pouvoit dire du bien d'elle
sans blesser la vérité, me force au silence par la prière qu'elle
m'a faite en présence de la communauté de ne faire de lettre
circulaire que pour demander les suffrages de l'ordre. Je
respecterai ses intentions, etc...»
[523] Extrait de sa circulaire: «Sa première éducation fut confiée
aux dames de l'Assomption où une de Mmes ses sœurs étoit déjà
religieuse. Un extérieur aimable, un esprit capable de tout
comprendre, et de juger sainement des choses, des manières pleines
de candeur, de politesse et d'une noble simplicité, lui méritèrent
l'estime et l'amour de ceux qui composoient cette sainte maison.
Mme sa mère qui l'aimoit tendrement l'en retira et lui présenta
pour la fixer près d'elle ce que le monde avoit de plus brillant...
Cependant elle consentit qu'une de Mmes ses tantes, retirée aux
dames Jacobines de la Croix, achevât une éducation si heureusement
commencée. Ce fut dans ce saint asile que Mlle de Nointel conçut le
généreux désir de sacrifier à Dieu le brillant avenir que
paroissoient lui assurer dans le monde ses richesses et sa
naissance. Quoiqu'elle eût plusieurs de ses sœurs religieuses ou
pensionnaires aux dames de la Visitation du faubourg Saint-Germain,
elle imposa silence à la chair et au sang, et fidèle à la voix de
Dieu qui l'appeloit à notre saint ordre, elle joignit, pour lui
obéir, au sacrifice des avantages considérables que le monde lui
offroit, un sacrifice qui coûta peut-être plus à son cœur, son
attachement pour sa famille, surtout pour Mme la comtesse de
Madaillan, dont l'amitié tendre et généreuse l'a toujours pénétrée
de la plus vive reconnoissance. Elle entra dans ce monastère âgée
seulement de vingt et un ans...»
[524] L'histoire de cette religieuse semble intéressante; mais nous
n'avons trouvé de renseignements sur sa famille ni dans Moréri ni
ailleurs. Voici l'extrait de sa circulaire par la mère Anne Thérèse
de Saint-Augustin: «Sa vocation fut l'effet de cette grâce
victorieuse qui triomphe des cœurs les plus rebelles. Chérie d'une
famille qui vouloit l'établir dans le siècle, elle se livroit à ce
qu'il présente de plus séduisant, lorsque la Providence répandit de
salutaires amertumes sur ce qu'elle croyoit devoir faire son
bonheur. Elle ouvrit les yeux sur le néant des choses de la terre,
et sensible aux attraits de la grâce qui la prévenoit avec tant
d'amour, elle résolut de quitter le monde. Indécise sur le choix de
sa retraite, et pour préparer sa famille à une séparation qui
devoit lui coûter tant de larmes, elle se retira à leur insu dans
le couvent des religieuses de Saint-Magloire. Mme sa mère fit tous
ses efforts pour l'obliger d'en sortir; mais voyant sa fermeté dans
le dessein de racheter les jours de sa vanité par la pénitence,
elle s'en retourna outrée de douleur. Pour sa fille, elle commença
le plan d'une nouvelle vie par une retraite de huit jours et une
confession générale. Dieu l'éclaira d'une manière si sensible
qu'elle résolut de chercher un genre de vie où elle pût être
entièrement cachée au monde. Une dame de ses amies, dont la sœur
étoit parmi nous, lui ayant parlé de notre maison, elle crut y
trouver ce qu'elle désiroit si ardemment. Ne pouvant résister à ses
prières, nous la reçûmes avec joie... Deux mois avant sa
profession, elle fut éprouvée par une tentation si violente de
sortir qu'elle y pensa succomber. Tout occupée de sa douleur, elle
passa devant un oratoire dédié à la passion du Sauveur; elle y
entra, et se prosternant contre terre, le visage baigné de larmes,
elle demanda à Dieu le secours dont elle avoit besoin. Sa prière
fut exaucée, elle sortit de cet oratoire, tranquille, pleine de
joie, et plus résolue que jamais à se consacrer à Dieu... Dès
qu'elle fut engagée par ses vœux, elle ne soupira plus que pour le
ciel. Elle désiroit la mort avec ardeur. «Je vous avoue, nous
disoit-elle, que j'appréhende ma foiblesse; je crains de pécher, et
je voudrois voir mon Dieu.» C'est dans ces dispositions que l'époux
est venu frapper à sa porte. Pendant sa maladie, elle ne parloit
que de ses désirs de l'éternité. Ma sœur l'infirmière lui dit un
jour en riant: «Vous êtes trop hardie dans votre confiance; il y en
a plusieurs parmi nous qui ont peu connu le monde et qui tremblent
à la vue des jugements de Dieu; et vous qui avez passé la plus
grande partie de votre vie dans le plaisir, vous envisagez la mort
sans crainte. Après tout ce que Dieu a fait pour moi, lui
répondit-elle, je ne saurois entrer en défiance. S'il n'avoit pas
voulu me faire miséricorde, m'auroit-il amenée ici?» Elle expira
âgée de près de trente-cinq ans, et de cinq ans et demi de
religion.»
_Extrait d'une lettre de Mlle Marguerite Périer à M. son frère,
doyen de l'église collégiale de Saint-Pierre, à Clermont,
contenant l'histoire de la sœur Marguerite de Saint-Augustin
Stuart, religieuse carmélite de Paris._ (Bibliothèque
nationale, _Supplément français_, no 1485, p. 494 et suiv.)
«Ce 23 février 1685.
«... Je veux vous dire l'histoire de ma sœur Marguerite de
Saint-Augustin des Carmélites qu'elle me conta l'autre jour; ce
sera pour vous un petit divertissement... Cette bonne religieuse
me conta donc qu'elle avoit été élevée depuis sa naissance
jusqu'à seize ou dix-sept ans chez Mme de Belfond, sa
grand'mère, qui étoit à la cour d'Angleterre, M. et Mme Stuart,
son père et sa mère, demeurant toujours en Écosse, qui étoit
leur pays. Mme de Belfond étant morte, et ayant fait Mlle Stuart
son héritière, son père et sa mère lui mandèrent qu'il falloit
qu'elle retournât en Écosse, son pays. Elle, qui aimoit la cour
et son plaisir, n'y vouloit point aller; de sorte qu'elle leur
manda que s'ils ne venoient eux-mêmes la querir, elle ne s'en
iroit point assurément, d'autant plus que le Roi l'aidoit dans
le désir qu'elle avoit de ne point quitter la cour. Ils vinrent
donc à l'ordre, dont Mlle Stuart fut fort surprise, et ne
vouloit point absolument les suivre. Elle se conseilla de
quelques personnes, dont les uns lui dirent qu'il falloit
qu'elle se cachât chez quelques-uns de ses amis, et d'autres
qu'il falloit qu'elle s'enfuît en France pour trois ou quatre
mois, en attendant que son père et sa mère, ne voyant plus
d'espérance qu'elle revînt, s'en allassent en Écosse. Ce fut le
ridicule parti qu'elle prit, et, étant obligée de se servir de
plusieurs personnes pour les mesures qu'elle avoit à prendre
pour y réussir, il y eut un de ceux-là qui la trahit, et le dit
à sa mère, de sorte que le lui ayant témoigné, elle n'en demeura
pas d'accord. Cependant la mère ne s'y fioit pas, et elle la
faisoit garder à vue. Après quelque temps, elle ménagea une
occasion de se faire prier à un baptême, lorsque tout fut prêt à
son évasion. Sa mère, qui ne pouvoit y aller avec elle, lui
donna une dame de ses parentes pour l'y accompagner. Elle la
corrompit en lui donnant un collier de perles qu'elle avoit de
la succession de sa grand'mère, qui lui avoit laissé beaucoup de
pierreries, et elle s'en alla au baptême avec elle et deux
demoiselles à elle, et aussi une demoiselle et une femme de
chambre, qui avoient le mot pour la suivre, j'entends ces deux
dernières seulement et aussi un valet de chambre à elle, qui
savoit tous les chemins, et qui la devoit accompagner en France.
Tout cela s'en alla au baptême dans un carrosse à elle, car elle
tenoit sa maison depuis la mort de sa grand'mère. Après le
baptême, elle mena la dame, sa parente, dans une promenade
publique, et lui dit seulement qu'elle s'en alloit dans son
carrosse faire une visite chez une personne que sa mère ne
vouloit pas qu'elle vît, car elle ne l'avoit corrompue que pour
cela, ne lui ayant pas fait confidence de son dessein, et le
collier ne fut donné que sous le prétexte de la visite. Elle la
pria de l'attendre dans ce jardin; elle dit aussi à ses deux
demoiselles qu'elles fissent la même chose. Elles, qui n'étoient
pas si bien payées, ne le vouloient point; mais elle leur dit
que si elles ne le faisoient de bonne grâce, elle les y
contraindroit. Elles n'osèrent donc résister, de sorte que
n'ayant que ceux qui lui étoient sûrs, elle se fit conduire à un
passage de la rivière pour passer de l'autre côté de l'eau, où
un carrosse et des relais l'attendoient, et ordonna à son cocher
de ne retourner prendre les dames à la promenade qu'à neuf
heures du soir. Il n'étoit que quatre heures quand elle eut
passé la rivière. Elle alla par des chemins fort détournés, que
le valet de chambre savoit fort bien, jusqu'à ce qu'elle fût à
un port de mer fort reculé et peu fréquenté, de peur qu'on
n'envoyât après elle. Quand elle fut à Dieppe, elle s'en alla
chez les huguenots, pour qui elle avoit des recommandations, et,
depuis Dieppe jusqu'à Rouen, elle alla toujours de calvinistes
en calvinistes. Elle se fit service d'argent et de pierreries
pour ses besoins. Quand elle fut à Rouen, elle prit un carrosse
pour aller à Paris, et joignit par hasard le carrosse public, où
les personnes qui y étoient la firent mettre, parce qu'il y
avoit un certain homme, qui l'avoit jointe, qui l'embarrassoit.
Il se rencontra dans ce carrosse une personne qui connoissoit
Mlle de Montalais, et, ayant su qui elle étoit, elle lui offrit
de lui faire faire connoissance avec elle, dont elle fut fort
aise, ayant été à feu Madame. Quand elle fut à Paris, Mlle de
Montalais l'alla voir et lui offrit d'aller demeurer chez elle.
Mlle Stuart l'accepta volontiers, et elle s'adressa aussi à M.
le milord Montague, ou autrement l'abbé de Montague, pour lequel
elle avoit pris des lettres de deux nièces qu'il avoit à
Londres. L'abbé de Montague reconnut bien les lettres; cependant
il ne put pas se résoudre de s'y fier qu'il ne leur eût écrit,
après quoi il la vint voir et lui promit tous ses soins et
assistances, dont la principale fut pour la religion, à quoi il
s'appliquoit extrêmement, lui en parlant toutes les fois qu'il
l'alloit voir. Mlle de Montalais lui en parloit aussi sans
cesse. Enfin elle s'en ennuya et lui dit un jour qu'elle étoit
assez fatiguée d'essuyer toutes les exhortations de l'abbé de
Montague sans les siennes, et qu'elle la prioit de ne lui plus
parler de religion, ce que Mlle de Montalais lui promit. Durant
ce temps, le père et la mère témoignoient leur colère, et
faisoient tout ce qu'ils pouvoient pour la faire revenir; mais
elle se moquoit de cela aussi bien que des sermons de l'abbé de
Montague. Enfin je crois, après quatre ou cinq mois, un
dimanche, Mlle de Montalais entra dans sa chambre, et lui dit
que quoiqu'elle lui eût promis de ne lui plus parler de
religion, elle ne pouvoit s'empêcher de lire ce qu'elle lui
montroit, qui étoit le sixième chapitre de saint Jean, et celui
de saint Paul aux Corinthiens, où il est dit que quiconque mange
ce pain et boit ce calice indignement, mange et boit sa propre
condamnation, ne faisant pas le discernement qu'il doit du corps
du Seigneur. Ces paroles furent pour elle une lumière qui
l'éclaira tout d'un coup, et lui firent connoître la vérité,
comme si on eût ôté un voile de devant ses yeux. Le mot de
discernement lui parut invincible, de sorte que ne pouvant y
résister, elle dit à Mlle de Montalais que si ce passage n'étoit
point falsifié, elle demeureroit d'accord qu'il étoit bien fort,
et elle alla sur-le-champ querir son Nouveau Testament, qui
étoit de Charenton, où ayant trouvé ce passage tout semblable,
elle demeura dans un étonnement extrême de l'avoir lu peut-être
cinquante fois sans y avoir fait de réflexion. Mais ne voulant
pas, par une petite vanité, dire tout d'un coup qu'elle étoit
catholique sur une si petite lecture, elle demanda une dispute,
ce qu'on lui accorda, entre un ministre anglais et un homme de
chez l'ambassadeur d'Angleterre, d'un côté; et de l'autre, le
Père Goffre de l'Oratoire et M. de Montague. Ils parlèrent
d'abord de quelques articles, comme du purgatoire, de
l'invocation des saints, de la confession, etc., dont elle fut
fort satisfaite. Mais quand les hérétiques voulurent commencer à
parler de l'eucharistie, alors elle se trouva si fortement
convaincue qu'il lui fut impossible de supporter qu'on parlât
contre; de sorte qu'elle leur imposa silence, en leur disant que
pour cet article-là elle en étoit entièrement persuadée et qu'il
n'en falloit pas parler; et, se levant, elle se déclara
catholique. Cela étant fait, elle demanda qu'on l'instruisît, et
sentoit, à ce qu'elle dit, ce que c'est que d'avoir faim et soif
de la justice, par le désir qu'elle avoit d'apprendre les
vérités de la religion. On l'instruisit donc pendant assez
longtemps, et puis elle fit son abjuration entre les mains de M.
de Paris le jour des Rois de l'année 1676. Après qu'elle l'eut
faite, elle se trouva fort embarrassée pour la confession, car
elle en connoissoit la conséquence, et elle comprenoit fort bien
qu'il ne falloit plus faire les choses dont on s'étoit accusé.
Cependant ayant toujours le dessein de retourner à la cour
d'Angleterre aussitôt qu'elle sauroit que son père et sa mère
seroient retournés en Écosse, elle trouvoit qu'il lui seroit
fort inutile de se confesser puisqu'elle alloit être exposée aux
mêmes occasions qui lui avoient fait commettre les péchés dont
elle devoit se confesser. Cette difficulté lui dura quatre mois
entiers, de sorte qu'elle passa les fêtes de Pâques sans
satisfaire à son devoir, et sans qu'on pût l'y résoudre.
Cependant on la tourmenta si fort que quinze jours après Pâques,
elle s'y détermina, et une personne de ses amis lui enseigna son
confesseur. Elle y alla. Étant là, elle se trouva fort touchée,
en sorte qu'elle pleura beaucoup en se confessant, et elle avoit
quelque peine de ce que ceux de sa compagnie la voyoient
pleurer, de crainte qu'ils ne crussent qu'elle avoit donc fait
quelque grand péché. Le lendemain elle alla communier à
Saint-Sulpice avec Mlle de Montalais. Aussitôt qu'elle eut
communié, elle se trouva dans une paix, une tranquillité, une
consolation et une joie que les paroles ne peuvent, à ce qu'elle
dit, en aucune manière exprimer. Après cette première communion,
elle retomba dans le même état qu'auparavant, c'est-à-dire
qu'elle ne pouvoit plus se résoudre à se confesser, toujours
pour les mêmes raisons. Cela dura six mois, durant lesquels on
lui fit entendre qu'il étoit à propos que jeune comme elle
étoit, elle se mît dans un monastère, ce qu'elle fit volontiers,
mais toujours dans la résolution de s'en retourner à la cour
d'Angleterre.