[513] Il s'agit ici de Mlle Marie Hippolyte de Béthune Charost,

fille d'Armand de Béthune, marquis, puis duc de Béthune Charost,

chevalier des ordres du Roi, capitaine des gardes du corps, et de

Marie Fouquet, fille du surintendant. Elle était née en 1664, entra

au couvent vers 1682, à dix-huit ans, et fit ses vœux en 1684.

Elle avait pour frère aîné Armand de Béthune, deuxième du nom, duc

de Charost, né en 1663, lieutenant général en 1702, capitaine des

gardes en 1711 après la mort du maréchal de Bouflers, gouverneur de

Louis XV, mort en 1747. Il épousa en 1680 Marie Thérèse de Melun,

sa cousine germaine, fille du prince d'Espinoy, morte le 20 octobre

1689. Ces détails sont nécessaires pour comprendre l'extrait

suivant de sa circulaire: «Cette honorée sœur quitta avec le plus

grand courage M. son père et Mme sa mère, de qui elle étoit

tendrement aimée. Ils s'opposèrent d'abord fortement à son dessein;

mais aussi distingués par leur piété que par leur naissance, ils

donnèrent enfin leur consentement. Il ne lui falloit pas une foi

moins vive que la sienne pour la soutenir dans les commencements.

Dieu la privant de la grâce qui l'avoit attirée, il ne lui resta

qu'une opposition qui lui paroissoit invincible pour la manière de

vie qu'elle avoit choisie. La mère Marie du Saint-Sacrement, sa

proche parente, à qui son entrée avoit donné beaucoup de joie,

ayant jugé par les grandes qualités qu'elle voyoit en elle que ce

seroit un excellent sujet, la voyant dans un état si pénible, se

crut obligée de la résoudre à sortir; mais elle répondit que

convaincue que c'étoit la volonté de Dieu qu'elle se donnât toute à

lui, cet état dût-il durer jusqu'à la mort elle s'y soumettoit sans

balancer... Cette chère sœur reconnut que l'attachement qu'elle

avoit pour Mme sa belle-sœur étoit la cause du trouble qui s'étoit

répandu dans son esprit. La douleur qu'elle eut presque aussitôt de

la voir mourir de la petite vérole, affermit encore sa vocation, ne

pouvant se lasser de louer la bonté de Dieu à son égard: Que

serois-je devenue, Seigneur, disoit-elle, si je vous avois quitté

pour une créature mortelle que je perds avant que d'avoir consommé

le sacrifice que vous demandez de moi! Dès ce moment, elle ne pensa

plus qu'à se préparer à sa profession...» Morte à quarante-cinq

ans, vingt-six de religion.

[514] Était-elle de la famille des Ségur? Extrait de sa circulaire:

«Sa douceur, l'inclination naturelle qu'elle avoit à faire plaisir,

son esprit vif et pénétrant, sa conversation aisée et agréable, et

d'autres grandes qualités la rendoient extrêmement aimable... Les

contradictions qu'elle eut à soutenir, la foiblesse de sa santé, la

violence qu'elle eut à se faire pour embrasser une vie si contraire

à ses inclinations, firent sur elle ce que l'attrait fait sur

plusieurs. Plus elle se sentit de goût pour le monde, plus elle se

crut indispensablement obligée de le quitter... Elle mourut âgée de

cinquante-quatre ans et de trente-six de religion.» Elle s'était

donc faite religieuse à dix-huit ans.

[515] Extrait de la circulaire de la mère Marie du Saint-Sacrement:

«Dieu lui avoit donné un esprit naturel fort au-dessus du commun,

lequel avoit été fort cultivé, dont jamais elle ne se prévalut, et

qui l'auroit rendue capable de tout. Mais Dieu vouloit la

sanctifier par d'autres voies. Peu de temps après sa profession,

elle tomba dans de telles infirmités que l'on peut dire que le

reste de sa vie s'est passé sur la croix.» Morte à trente ans, cinq

de religion.

[516] Il ne paraît pas que Charlotte Fouquet fût de la famille du

surintendant. La circulaire de la mère Marie du Saint-Sacrement ne

nous apprend absolument rien sur elle.

[517] L'histoire de cette sœur est un vrai roman, et fort triste.

Elle était de Hongrie, et fille d'un pacha. Mariée de bonne heure à

un des principaux officiers de l'armée de Turquie, l'armée

autrichienne vint assiéger la ville qu'elle habitait avec son mari.

Celui-ci mourut pendant le siége. Les chrétiens prirent la ville

d'assaut, et passèrent la garnison au fil de l'épée. La jeune veuve

fut arrachée de sa maison par des soldats qui lui enlevèrent ses

pierreries et ses habits, ne lui laissèrent que sa chemise, et en

cet état la traînèrent par-dessus les corps morts pour la vendre ou

la faire périr. Le prince de Commercy, de la maison de Lorraine, la

tira de leurs mains, et la donna à M. le prince de Conti, qui

chargea deux officiers de sa maison d'en prendre soin, et l'envoya

à Paris, à sa femme. On la fit instruire par le père de Byzance,

Turc de naissance, et devenu Père de l'Oratoire; on la baptisa, et

quelque temps après elle entra aux Carmélites. Elle y mourut à

l'âge de vingt-huit ans, dont neuf et demi en religion.

[518] Nièce de la mère Agnès. Élue très jeune sous-prieure (on ne

dit pas en quelle année), puis prieure, morte à l'âge de

soixante-trois ans, après quarante-trois ans de religion. Elle

était donc entrée au couvent à vingt ans.

[519] Était-elle de la famille de Bouflers? Sa circulaire

insignifiante ne laisse rien conjecturer à cet égard.

[520] Extrait de sa circulaire: «Après avoir quitté les grands

avantages que sa naissance lui offroit, elle choisit ce monastère

pour lieu de sa retraite où elle vouloit ensevelir les grandes

miséricordes dont Dieu l'avoit comblée. S'il m'étoit permis d'en

faire le détail, j'aurois de grands sujets d'édification à vous

exposer; mais ses instances réitérées me forcent à demeurer dans le

silence...» Morte à soixante-treize ans, et de religion

quarante-sept.

[521] Marie Anne de La Tour d'Auvergne de Bouillon était la fille

cadette de Frédéric Maurice de La Tour, deuxième du nom, fils du

duc de Bouillon, comte d'Auvergne, lieutenant général et gouverneur

du Limousin. Marie Anne était donc petite-nièce de Turenne, et

nièce d'Émilie Éléonore et d'Hippolyte de Bouillon dont il a été

question plus haut, p. 366.

[522] Extrait de sa circulaire: «Dieu l'avoit douée de toutes les

qualités qui pouvoient l'attacher au monde et attacher le monde à

elle, naissance, bien, esprit, agrément, douceur, politesse; aussi

faisoit-elle les délices de sa famille. Mais la solidité de son

esprit lui fit sentir le vide de ces avantages et en craindre le

danger. Fidèle à la voix de l'esprit qui l'appeloit à la solitude,

malgré les répugnances de la nature, elle préféra la qualité

d'épouse d'un Dieu crucifié à tout ce que le monde lui offroit de

plus flatteur. Elle demanda avec empressement une place à nos

anciennes mères, qui, ravies d'offrir à Dieu une victime dont le

monde se feroit seul honneur, la lui accordèrent avec joie... Son

humilité lui faisant croire qu'on ne pouvoit dire du bien d'elle

sans blesser la vérité, me force au silence par la prière qu'elle

m'a faite en présence de la communauté de ne faire de lettre

circulaire que pour demander les suffrages de l'ordre. Je

respecterai ses intentions, etc...»

[523] Extrait de sa circulaire: «Sa première éducation fut confiée

aux dames de l'Assomption où une de Mmes ses sœurs étoit déjà

religieuse. Un extérieur aimable, un esprit capable de tout

comprendre, et de juger sainement des choses, des manières pleines

de candeur, de politesse et d'une noble simplicité, lui méritèrent

l'estime et l'amour de ceux qui composoient cette sainte maison.

Mme sa mère qui l'aimoit tendrement l'en retira et lui présenta

pour la fixer près d'elle ce que le monde avoit de plus brillant...

Cependant elle consentit qu'une de Mmes ses tantes, retirée aux

dames Jacobines de la Croix, achevât une éducation si heureusement

commencée. Ce fut dans ce saint asile que Mlle de Nointel conçut le

généreux désir de sacrifier à Dieu le brillant avenir que

paroissoient lui assurer dans le monde ses richesses et sa

naissance. Quoiqu'elle eût plusieurs de ses sœurs religieuses ou

pensionnaires aux dames de la Visitation du faubourg Saint-Germain,

elle imposa silence à la chair et au sang, et fidèle à la voix de

Dieu qui l'appeloit à notre saint ordre, elle joignit, pour lui

obéir, au sacrifice des avantages considérables que le monde lui

offroit, un sacrifice qui coûta peut-être plus à son cœur, son

attachement pour sa famille, surtout pour Mme la comtesse de

Madaillan, dont l'amitié tendre et généreuse l'a toujours pénétrée

de la plus vive reconnoissance. Elle entra dans ce monastère âgée

seulement de vingt et un ans...»

[524] L'histoire de cette religieuse semble intéressante; mais nous

n'avons trouvé de renseignements sur sa famille ni dans Moréri ni

ailleurs. Voici l'extrait de sa circulaire par la mère Anne Thérèse

de Saint-Augustin: «Sa vocation fut l'effet de cette grâce

victorieuse qui triomphe des cœurs les plus rebelles. Chérie d'une

famille qui vouloit l'établir dans le siècle, elle se livroit à ce

qu'il présente de plus séduisant, lorsque la Providence répandit de

salutaires amertumes sur ce qu'elle croyoit devoir faire son

bonheur. Elle ouvrit les yeux sur le néant des choses de la terre,

et sensible aux attraits de la grâce qui la prévenoit avec tant

d'amour, elle résolut de quitter le monde. Indécise sur le choix de

sa retraite, et pour préparer sa famille à une séparation qui

devoit lui coûter tant de larmes, elle se retira à leur insu dans

le couvent des religieuses de Saint-Magloire. Mme sa mère fit tous

ses efforts pour l'obliger d'en sortir; mais voyant sa fermeté dans

le dessein de racheter les jours de sa vanité par la pénitence,

elle s'en retourna outrée de douleur. Pour sa fille, elle commença

le plan d'une nouvelle vie par une retraite de huit jours et une

confession générale. Dieu l'éclaira d'une manière si sensible

qu'elle résolut de chercher un genre de vie où elle pût être

entièrement cachée au monde. Une dame de ses amies, dont la sœur

étoit parmi nous, lui ayant parlé de notre maison, elle crut y

trouver ce qu'elle désiroit si ardemment. Ne pouvant résister à ses

prières, nous la reçûmes avec joie... Deux mois avant sa

profession, elle fut éprouvée par une tentation si violente de

sortir qu'elle y pensa succomber. Tout occupée de sa douleur, elle

passa devant un oratoire dédié à la passion du Sauveur; elle y

entra, et se prosternant contre terre, le visage baigné de larmes,

elle demanda à Dieu le secours dont elle avoit besoin. Sa prière

fut exaucée, elle sortit de cet oratoire, tranquille, pleine de

joie, et plus résolue que jamais à se consacrer à Dieu... Dès

qu'elle fut engagée par ses vœux, elle ne soupira plus que pour le

ciel. Elle désiroit la mort avec ardeur. «Je vous avoue, nous

disoit-elle, que j'appréhende ma foiblesse; je crains de pécher, et

je voudrois voir mon Dieu.» C'est dans ces dispositions que l'époux

est venu frapper à sa porte. Pendant sa maladie, elle ne parloit

que de ses désirs de l'éternité. Ma sœur l'infirmière lui dit un

jour en riant: «Vous êtes trop hardie dans votre confiance; il y en

a plusieurs parmi nous qui ont peu connu le monde et qui tremblent

à la vue des jugements de Dieu; et vous qui avez passé la plus

grande partie de votre vie dans le plaisir, vous envisagez la mort

sans crainte. Après tout ce que Dieu a fait pour moi, lui

répondit-elle, je ne saurois entrer en défiance. S'il n'avoit pas

voulu me faire miséricorde, m'auroit-il amenée ici?» Elle expira

âgée de près de trente-cinq ans, et de cinq ans et demi de

religion.»

_Extrait d'une lettre de Mlle Marguerite Périer à M. son frère,

doyen de l'église collégiale de Saint-Pierre, à Clermont,

contenant l'histoire de la sœur Marguerite de Saint-Augustin

Stuart, religieuse carmélite de Paris._ (Bibliothèque

nationale, _Supplément français_, no 1485, p. 494 et suiv.)

«Ce 23 février 1685.

«... Je veux vous dire l'histoire de ma sœur Marguerite de

Saint-Augustin des Carmélites qu'elle me conta l'autre jour; ce

sera pour vous un petit divertissement... Cette bonne religieuse

me conta donc qu'elle avoit été élevée depuis sa naissance

jusqu'à seize ou dix-sept ans chez Mme de Belfond, sa

grand'mère, qui étoit à la cour d'Angleterre, M. et Mme Stuart,

son père et sa mère, demeurant toujours en Écosse, qui étoit

leur pays. Mme de Belfond étant morte, et ayant fait Mlle Stuart

son héritière, son père et sa mère lui mandèrent qu'il falloit

qu'elle retournât en Écosse, son pays. Elle, qui aimoit la cour

et son plaisir, n'y vouloit point aller; de sorte qu'elle leur

manda que s'ils ne venoient eux-mêmes la querir, elle ne s'en

iroit point assurément, d'autant plus que le Roi l'aidoit dans

le désir qu'elle avoit de ne point quitter la cour. Ils vinrent

donc à l'ordre, dont Mlle Stuart fut fort surprise, et ne

vouloit point absolument les suivre. Elle se conseilla de

quelques personnes, dont les uns lui dirent qu'il falloit

qu'elle se cachât chez quelques-uns de ses amis, et d'autres

qu'il falloit qu'elle s'enfuît en France pour trois ou quatre

mois, en attendant que son père et sa mère, ne voyant plus

d'espérance qu'elle revînt, s'en allassent en Écosse. Ce fut le

ridicule parti qu'elle prit, et, étant obligée de se servir de

plusieurs personnes pour les mesures qu'elle avoit à prendre

pour y réussir, il y eut un de ceux-là qui la trahit, et le dit

à sa mère, de sorte que le lui ayant témoigné, elle n'en demeura

pas d'accord. Cependant la mère ne s'y fioit pas, et elle la

faisoit garder à vue. Après quelque temps, elle ménagea une

occasion de se faire prier à un baptême, lorsque tout fut prêt à

son évasion. Sa mère, qui ne pouvoit y aller avec elle, lui

donna une dame de ses parentes pour l'y accompagner. Elle la

corrompit en lui donnant un collier de perles qu'elle avoit de

la succession de sa grand'mère, qui lui avoit laissé beaucoup de

pierreries, et elle s'en alla au baptême avec elle et deux

demoiselles à elle, et aussi une demoiselle et une femme de

chambre, qui avoient le mot pour la suivre, j'entends ces deux

dernières seulement et aussi un valet de chambre à elle, qui

savoit tous les chemins, et qui la devoit accompagner en France.

Tout cela s'en alla au baptême dans un carrosse à elle, car elle

tenoit sa maison depuis la mort de sa grand'mère. Après le

baptême, elle mena la dame, sa parente, dans une promenade

publique, et lui dit seulement qu'elle s'en alloit dans son

carrosse faire une visite chez une personne que sa mère ne

vouloit pas qu'elle vît, car elle ne l'avoit corrompue que pour

cela, ne lui ayant pas fait confidence de son dessein, et le

collier ne fut donné que sous le prétexte de la visite. Elle la

pria de l'attendre dans ce jardin; elle dit aussi à ses deux

demoiselles qu'elles fissent la même chose. Elles, qui n'étoient

pas si bien payées, ne le vouloient point; mais elle leur dit

que si elles ne le faisoient de bonne grâce, elle les y

contraindroit. Elles n'osèrent donc résister, de sorte que

n'ayant que ceux qui lui étoient sûrs, elle se fit conduire à un

passage de la rivière pour passer de l'autre côté de l'eau, où

un carrosse et des relais l'attendoient, et ordonna à son cocher

de ne retourner prendre les dames à la promenade qu'à neuf

heures du soir. Il n'étoit que quatre heures quand elle eut

passé la rivière. Elle alla par des chemins fort détournés, que

le valet de chambre savoit fort bien, jusqu'à ce qu'elle fût à

un port de mer fort reculé et peu fréquenté, de peur qu'on

n'envoyât après elle. Quand elle fut à Dieppe, elle s'en alla

chez les huguenots, pour qui elle avoit des recommandations, et,

depuis Dieppe jusqu'à Rouen, elle alla toujours de calvinistes

en calvinistes. Elle se fit service d'argent et de pierreries

pour ses besoins. Quand elle fut à Rouen, elle prit un carrosse

pour aller à Paris, et joignit par hasard le carrosse public, où

les personnes qui y étoient la firent mettre, parce qu'il y

avoit un certain homme, qui l'avoit jointe, qui l'embarrassoit.

Il se rencontra dans ce carrosse une personne qui connoissoit

Mlle de Montalais, et, ayant su qui elle étoit, elle lui offrit

de lui faire faire connoissance avec elle, dont elle fut fort

aise, ayant été à feu Madame. Quand elle fut à Paris, Mlle de

Montalais l'alla voir et lui offrit d'aller demeurer chez elle.

Mlle Stuart l'accepta volontiers, et elle s'adressa aussi à M.

le milord Montague, ou autrement l'abbé de Montague, pour lequel

elle avoit pris des lettres de deux nièces qu'il avoit à

Londres. L'abbé de Montague reconnut bien les lettres; cependant

il ne put pas se résoudre de s'y fier qu'il ne leur eût écrit,

après quoi il la vint voir et lui promit tous ses soins et

assistances, dont la principale fut pour la religion, à quoi il

s'appliquoit extrêmement, lui en parlant toutes les fois qu'il

l'alloit voir. Mlle de Montalais lui en parloit aussi sans

cesse. Enfin elle s'en ennuya et lui dit un jour qu'elle étoit

assez fatiguée d'essuyer toutes les exhortations de l'abbé de

Montague sans les siennes, et qu'elle la prioit de ne lui plus

parler de religion, ce que Mlle de Montalais lui promit. Durant

ce temps, le père et la mère témoignoient leur colère, et

faisoient tout ce qu'ils pouvoient pour la faire revenir; mais

elle se moquoit de cela aussi bien que des sermons de l'abbé de

Montague. Enfin je crois, après quatre ou cinq mois, un

dimanche, Mlle de Montalais entra dans sa chambre, et lui dit

que quoiqu'elle lui eût promis de ne lui plus parler de

religion, elle ne pouvoit s'empêcher de lire ce qu'elle lui

montroit, qui étoit le sixième chapitre de saint Jean, et celui

de saint Paul aux Corinthiens, où il est dit que quiconque mange

ce pain et boit ce calice indignement, mange et boit sa propre

condamnation, ne faisant pas le discernement qu'il doit du corps

du Seigneur. Ces paroles furent pour elle une lumière qui

l'éclaira tout d'un coup, et lui firent connoître la vérité,

comme si on eût ôté un voile de devant ses yeux. Le mot de

discernement lui parut invincible, de sorte que ne pouvant y

résister, elle dit à Mlle de Montalais que si ce passage n'étoit

point falsifié, elle demeureroit d'accord qu'il étoit bien fort,

et elle alla sur-le-champ querir son Nouveau Testament, qui

étoit de Charenton, où ayant trouvé ce passage tout semblable,

elle demeura dans un étonnement extrême de l'avoir lu peut-être

cinquante fois sans y avoir fait de réflexion. Mais ne voulant

pas, par une petite vanité, dire tout d'un coup qu'elle étoit

catholique sur une si petite lecture, elle demanda une dispute,

ce qu'on lui accorda, entre un ministre anglais et un homme de

chez l'ambassadeur d'Angleterre, d'un côté; et de l'autre, le

Père Goffre de l'Oratoire et M. de Montague. Ils parlèrent

d'abord de quelques articles, comme du purgatoire, de

l'invocation des saints, de la confession, etc., dont elle fut

fort satisfaite. Mais quand les hérétiques voulurent commencer à

parler de l'eucharistie, alors elle se trouva si fortement

convaincue qu'il lui fut impossible de supporter qu'on parlât

contre; de sorte qu'elle leur imposa silence, en leur disant que

pour cet article-là elle en étoit entièrement persuadée et qu'il

n'en falloit pas parler; et, se levant, elle se déclara

catholique. Cela étant fait, elle demanda qu'on l'instruisît, et

sentoit, à ce qu'elle dit, ce que c'est que d'avoir faim et soif

de la justice, par le désir qu'elle avoit d'apprendre les

vérités de la religion. On l'instruisit donc pendant assez

longtemps, et puis elle fit son abjuration entre les mains de M.

de Paris le jour des Rois de l'année 1676. Après qu'elle l'eut

faite, elle se trouva fort embarrassée pour la confession, car

elle en connoissoit la conséquence, et elle comprenoit fort bien

qu'il ne falloit plus faire les choses dont on s'étoit accusé.

Cependant ayant toujours le dessein de retourner à la cour

d'Angleterre aussitôt qu'elle sauroit que son père et sa mère

seroient retournés en Écosse, elle trouvoit qu'il lui seroit

fort inutile de se confesser puisqu'elle alloit être exposée aux

mêmes occasions qui lui avoient fait commettre les péchés dont

elle devoit se confesser. Cette difficulté lui dura quatre mois

entiers, de sorte qu'elle passa les fêtes de Pâques sans

satisfaire à son devoir, et sans qu'on pût l'y résoudre.

Cependant on la tourmenta si fort que quinze jours après Pâques,

elle s'y détermina, et une personne de ses amis lui enseigna son

confesseur. Elle y alla. Étant là, elle se trouva fort touchée,

en sorte qu'elle pleura beaucoup en se confessant, et elle avoit

quelque peine de ce que ceux de sa compagnie la voyoient

pleurer, de crainte qu'ils ne crussent qu'elle avoit donc fait

quelque grand péché. Le lendemain elle alla communier à

Saint-Sulpice avec Mlle de Montalais. Aussitôt qu'elle eut

communié, elle se trouva dans une paix, une tranquillité, une

consolation et une joie que les paroles ne peuvent, à ce qu'elle

dit, en aucune manière exprimer. Après cette première communion,

elle retomba dans le même état qu'auparavant, c'est-à-dire

qu'elle ne pouvoit plus se résoudre à se confesser, toujours

pour les mêmes raisons. Cela dura six mois, durant lesquels on

lui fit entendre qu'il étoit à propos que jeune comme elle

étoit, elle se mît dans un monastère, ce qu'elle fit volontiers,

mais toujours dans la résolution de s'en retourner à la cour

d'Angleterre.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 28 / 51 段